RÉFLEXIONS FINALES
aliments, sur les purifications, sur les vœux, et le reste ? Parmi les rabbins (je parle des meilleurs, de Hillel, si l'on veut) il n'en est aucun qui s'élève au-dessus du salut acquis par la connaissance de la loi. Quelle servitude faisaient peser sur les âmes ces scribes et ces docteurs qui traduisaient la religion en rites et l'obéissance en procédés! Vraie doctrine de mercenaires, qui n'a rien certes de commun avec la liberté glorieuse des enfants de Dieu.
Il est vrai qu'en dehors des deux écoles directement hostiles à l'Évangile , des pharisiens formalistes et des sadducéens matérialistes, la Judée avait, au temps de Jésus-Christ, des esséniens dont l'histoire a célébré les vertus. Mais quelle est leur doctrine? L'ascétisme juif, dont le livre apocryphe de la Sagesse a été l'expression la plus complète. Faire la guerre au corps , renoncer à la famille, rechercher l'isolement et le célibat, c'est prendre tout simplement le contre-pied de l'enseignement apostolique. Les esséniens en Palestine et les thérapeutes en Egypte abandonnaient leurs familles ou les mettaient en commun , habitaient de véritables couvents et se vouaient à la contemplation. Philon, qui décrit en détail les associations de thérapeutes dans son Traité de la vie contemplative , vante avec raison leurs incontestables vertus; mais voici ce qu'il vante avec encore plus d'enthousiasme :
« Dégagés désormais de tous les liens qui les retenaient, ils fuient sans regarder derrière eux, abandonnant frères, enfants, femmes, pères et mères, évitant même la rencontre de leurs anciennes connaissances, afin que rien ne puisse leur inspirer la tentation de retourner à la vie qu'ils ont délaissée. »
Ces cénobites du judaïsme, qui fuient le mariage, qui pratiquent l'abstinence, qui se nourrissent de pain et d'eau, qui se retirent au désert, qui n'admettent que des initiés et que leur costume autant que leur genre de vie sépare des autres hommes, me rappellent les ascètes de l'Inde et non pas, certes, les disciples de Jésus-Christ. La largeur chrétienne, la liberté chrétienne, la sainteté dans l'existence commune , ces traits éclatants du christianisme, ont dû paraître aussi horribles aux esséniens qu'aux pharisiens. .
Je puis comprendre, ayant passé par là, qu'on mette en doute l'Évangile; ce que je ne puis comprendre, c'est qu'on veuille l'expliquer par les doctrines antérieures.— Ici, on a parlé du Logos; ailleurs, on a recommandé, la charité ou l'humilité. Eh bien, quoi? L'Évangile serait-il l'Évangile, s'il nous enseignait deux ou trois dogmes et autant de préceptes? serait-il l'Évangile, s'il rassemblait en lui-même le recueil entier des vérités dogmatiques ou morales qui ont été entrevues avant lui? serait-il l'Évangile, sans la chute, sans l'expiation, sans la grâce , sans la grande morale, sans l'échelle dressée de la terre au ciel et dont celui qui monte n'aperçoit jamais l'extrémité? serait-il l'Évangile, sans ce feu secret qui met en jeu sa morale et qui fait qu'elle seule au monde n'est pas un mécanisme dépourvu de moteur? serait-il l'Évangile, enfin, sans Jésus-Christ, et la doctrine du Sauveur se conçoit-elle sans sa personne?
Loin d'être une continuation , l'Évangile est une répudiation du passé, une réaction, une révolution incomparable; la coupure qu'il opère est si profonde, que l'histoire des hommes recommence à nouveau et
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que je défie un penseur sérieux, si prévenu soit-il contre le christianisme, de trouver au monde moderne un autre point de départ que Jésus*Christ.
Entendons-nous, je n'ai garde de nier les préparations providentielles, Une fatigue immense s'était emparée du vieux monde; les vieux rites s'en allaient pièce à pièce; sur les ruines de toutes les croyances, il n'en restait plus qu'une, la religion d'État; le paganisme se réduisait à n'être plus que le principe païen, A force d'entasser des dieux dans son panthéon, Rome avait achevé de discréditer les dieux, les augures ne se regardaient plus sans rire, les oracles se taisaient, les temples étaient déserts, un vide prodigieux s'était fait et la vérité seule pouvait le combler. Ajoutons que l'empire universel semble avoir été le précurseur de la religion universelle, et qu'en détruisant les nationalités les légions ont frayé le chemin de l'apostolat.
On peut croire ces choses , et je les crois , on peut même croire que la lassitude de l'erreur avait enfanté une soif de vérité, et ne pas admettre que l'Évangile ait continué les doctrines antérieures par cela seul qu'il a profité du dégoût qu'elles inspiraient. On s'est un peu moqué de nous, ne le croyez-vous pas? quand on nous a dit que les victoires du christianisme avaient été faciles, parce qu'il y avait, dans l'empire romain, des juiveries et des Syriens mystiques! Il ne faut répondre sérieusement qu'à ce qui est sérieux. La victoire naturelle, c'était celle d'une croyance en accord avec le cœur naturel; mais cet Évangile qui froisse tous nos instincts , qui nous dit tout ce que nous ne voulons pas entendre, que nous sommes pécheurs, que nous som-
mes perdus, que nous sommes sauvés par grâce, que nous sommes appelés à donner notre cœur et non des pratiques, à faire l'œuvre et non des œuvres, que la croix est le moyen du salut et que le supplicié de Golgotha est notre Dieu, cet Évangile-là n'a jamais eu et n'aura jamais de triomphe « naturel. »
Que se passe-t-il au premier siècle de notre ère? Au milieu de la fatigue et de l'attente préparatoires, quelles sont les doctrines qui prévalent? Ici je vois des néo-platoniciens, là je vois des esséniens et des thérapeutes; les tendances les plus relevées du temps vont à l'ascétisme, au monachisme, à l'extase, à tout ce que repousse l'Évangile. L'univers fatigué cherche un lieu de repos, et voici que l'Évangile lui apporte le train de guerre, la lutte du dedans et du dehors , la vie enfin avec ses grandeurs et ses misères, avec ses douleurs, ses joies et ses devoirs. L'univers cherche une servitude, et l'Évangile lui apporte la liberté.
Les lecteurs de Vinet n'ont pas oublié de quel air il repoussait certaines admirations qui s'adressent à l'Évangile comme au produit le plus admirable de l'histoire. Pourvu qu'il ne soit pas de Dieu, on est prêt à lui prodiguer les respects. — Rien ne l'a égalé, s'écrie-t-on; de la fournaise des idées en fusion à l'époque de Christ le métal a jailli, un noble métal, un bronze de Corinthe, une merveille !
Vinet avait raison de s'indigner. Si l'Évangile est un produit de l'histoire, de quel droit interdirait-on à l'histoire de produire un jour quelque chose de meilleur? Une autre fournaise peut s'allumer, d'autres idées peuvent entrer en fusion, un autre siècle peut