‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 99 sur 196 · RÉFLEXIONS FINALES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS FINALES

peine, et si l'analogie de quelques maximes peut faire oublier l'opposition radicale des dogmes qui concernent Dieu et l'homme, le péché et le salut, la famille et la société, le temps et l'éternité.

L'Évangile continuant ce qui le précède! Autant vaudrait dire que la Révolution a continué l'ancien régime ; et encore y a-t-il un fonds commun que l'ancienne France a transmis à la nouvelle, tandis que l'antiquité païenne n'a transmis quoi que ce soit au christianisme. Prenez les grandes questions, la chute, le relèvement, la grâce gratuite, la conversion, la sanctification, les mobiles de la vie régénérée, la foi personnelle, l'étroitesse de l'Évangile et sa largeur ; prenez la personne et l'œuvre de Jésus-Christ, sa divinité, son humanité, sa croix : ce ne sont pas des nouveautés seulement, ce sont des scandales. L'imagination n'inventerait pas une négation plus absolue de toutes les croyances et de toutes les tendances du monde païen.

Mais, nous dit -on, vous oubliez les efforts de la pensée grecque essayant de se fondre avec la pensée orientale; le christianisme, c'est l'Orient prenant possession de l'Occident ; avouez que le rapprochement du panthéisme et de l'hellénisme, des ascètes et des penseurs, de la contemplation et de la morale, a bien pu produire l'Évangile, comme il a produit à divers moments la philosophie gréco-judaïque de Philon, la philosophie gréco-égyptienne d'Hermès Trismégiste, sans parler du gnosticisme.

Prenons de l'objection ce qu'elle a de plus plausible, Philon et les Alexandrins. Ils ont parlé d'un Verbe, d'un Logos, comme l'apôtre Jean ! — Achevez donc et apprenez-nous que ce Verbe procède de Dieu par éma-

nation, qu'il n'y a point eu de création, que la matière est éternelle, qu'elle est la source du mal, que l'âme est tombée en s'unissant au corps, que nous sommes en plein dualisme. Nous sommes en plein fatalisme aussi : pas de trace de liberté; deux races existent sur la terre : les hommes de l'esprit qui sont voués au bien et les hommes de la chair qui sont d'en-bas et ne peuvent faire que le mal. M. de Pressensé, dans sa Vie de Jésus, a mis en lumière ces oppositions irréductibles entre Philon et l'Évangile. Philon nie le mal moral, et le point de départ de l'Évangile c'est le péché ; Philon ne veut pas de rédemption, et l'Évangile n'est que rédemption ; Philon déclare impossible l'union de la divinité avec la nature humaine, et « la Parole a été faite chair. »

Se trouvera- t-il quelqu'un pour soutenir que Jésus a continué le pharisaïsme? — Qui sait? Il ne faut désespérer de rien , et l'hypothèse des pharisiens n'est pas plus absurde que celle de Philon. Qu'objecter, en effet, à cette filiation nouvelle? Simplement que la lutte directe contre le pharisaïsme a été un des traits saillants de l'enseignement du Sauveur. Cette tendance juridique , cette casuistique remplaçant la morale , ces œuvres méritoires et réglementées, ces manuels du parfait dévot, cette jurisprudence du bien-vivre, ces questions de légalité étouffant les questions de conscience, ces minuties effaçant les grandes choses, cet automatisme chassant la vie, me trompé-je en pensant que tout cela est aux antipodes de l'Évangile?

Un mot dit tout : Jésus-Christ vient à l'époque précise où s'élabore le Talmud. Et qu'est-ce que le Talmud, sinon un entassement de traditions, d'observances et de formules, une collection de traités sur les

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