‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 120 sur 196 · L'ÉGOISME · texte numérisé non relu

L'ÉGOISME

ils se regardent du matin au soir, attentifs à leurs sensations, constatant leurs souffrances, les difficultés accumulées sur leur route, les amertumes de leur destinée, les impuissances qui sont en eux.

Et ils deviennent impuissants, en effet. Égoïstes sans le savoir, incapables de soulever le fardeau de ce moi qui les écrase, ils ont décidément cessé d'avancer et d'agir. La vie simple, la lutte énergique, ne sont plus leur fait. Nous ne sommes simples et forts qu'à la condition de sortir de nous; or l'égoïsme raffiné dont je parle ne permet pas de tels écarts.

Sous son influence énervante, tout se tourne contre les virilités de l'âme et de la vie. L'examen de conscience, qui devrait être l'occasion des résolutions vigoureuses, devient le prétexte des mauvaises mélancolies où se plaît notre lâcheté. L'humiliation des fautes commises, au lieu d'amener la détermination de travailler à ne les plus commettre, produit la renonciation à la lutte et la suppression de l'éducation personnelle. La prière se change en élégie, en plainte, presque en accusation dirigée contre Dieu. Les souvenirs du passé servent à construire une destinée imaginaire dont les difficultés exceptionnelles semblent avoir été combinées à dessein pour réduire au désespoir le malheureux auquel elle est échue. Les regards jetés sur l'avenir n'y découvrent ni un rayon d'espérance, ni une chance de relèvement, ni un devoir à remplir, ni un progrès à réaliser.

Avec la préoccupation de nous-mêmes, notre vie, où s'offrent de partout à nous tant de chances de faire le bien, est frappée de stérilité. On dirait un de ces enchantements dont parlent les contes de fées : tant que du-

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rera le charme, je veux dire tant que nous continuerons à ne contempler que nous, l'engourdissement fatal se prolongera. Parfois nous secouons notre léthargie, nos yeux se dirigent avec ardeur du côté de la lumière et de la liberté ; mais cette ardeur tombe vite, car le moi a repris sa place, toute la place : nous n'apercevons plus rien qu'au travers du moi.

C'est le juste châtiment de l'égoïsme qu'il ne puisse rien faire de véritablement bon. Les plus nobles desseins, si nous les accomplissons en vue de nous, se dénaturent sur-le-champ. Certaines entreprises louables et utiles se concilient à merveille avec les tendances égoïstes que je m'efforce de décrire; seulement ditesmoi ce qu'elles valent au point de vue moral ! Sous l'obsession des rêveries malsaines qui nous envahissent de partout, nous finissons par être comme encombrés de nous-mêmes. Dès lors nos dévouements ne sont plus des dévouements, car nous nous regardons nous dévouer. Je dis plus, nos joies ne sont plus des joies, car nous nous regardons jouir; nos douleurs ne sont plus des douleurs, car nous nous regardons pleurer.

Étrange influence du moi, qui m'empêche d'être moi et qui ôte toute réalité à mes actes ! Étrange esclavage, être esclave de moi! Esclavage sans espoir, aussi longtemps du moins que je demeure enfermé dans ce cercle vicieux •: plus je me cherche moi-même, plus je suis esclave; plus je suis esclave, plus je me cherche moi-même.

Le lecteur comprend pourquoi nous avons choisi cette forme de l'égoïsme, Précisément parce qu'elle est

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