‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 161 sur 196 · II · texte numérisé non relu

II

communs ont été paradoxes. Sans les choses qui ont été honnies et persécutées, nous n'aurions rien aujourd'hui, ni science, ni philosophie, ni religion, ni liberté.

La liberté, pour ne parler que d'elle, ne se passe pas de la phalange invincible des vaincus. Otez-les, l'existence humaine devient une prison, un enfer. Ceuxmêmes qui supportent impatiemment les indépendances de maintenant sont forcés d'applaudir aux indépendances de jadis, car ils en vivent. On ne devance l'opinion qu'à la condition de la contredire, on n'est l'homme de demain qu'à la condition de renoncer à être l'homme d'aujourd'hui. Soyons reconnaissants envers ces vaillants qui ont mis leur conviction avant leur succès, qui ont combattu les injustices régnantes, qui ont dit leur fait aux erreurs en crédit, qui ont aimé les causes décriées, qui ont regardé plus haut que l'approbation, qui ont cherché simplement ce qui est bon et ce qui est beau, qui ont su enfin rester seuls, avec le droit et la vérité. Par eux, un souffle de liberté n'a cessé de parcourir notre terre. Ces vaillants-là représentent toujours quelque chose de vrai, même quand ils se trompent : ils représentent le respect du droit et la souveraineté de la conscience.

Il importe d'autant plus de ne point oublier cela, que nous vivons dans un temps de démocratie, où le nombre domine, où les questions de justice risquent de se confondre avec les questions de majorité, où l'on est bien près de dire que ce que le peuple décrète est nécessairement bon et vrai. Si jamais le respect des minorités fut nécessaire à la liberté, c'est bien aujourd'hui. Les vaincus n'eurent jamais une si grande mission à remplir.

Notre siècle aime les victorieux. Je puis bien le dire, moi qui étais pour le Nord au temps de ses désastres et pour la Prusse avant Sadowa , ces deux causes n'ont rien perdu à être triomphantes. Le métier des vaincus ne vaut décidément pas grand'chose maintenant : nous excellons à leur trouver des torts, nous leur faisons leur procès et nous démontrons pièces en main qu'ils n'ont que ce qu'ils méritent. Malheur aux vaincus!

Quand le vas victis est prononcé avec tant de vigueur, il est bon, croyez-moi, que quelques hommes se tiennent à l'écart. Vis-à-vis du nouveau tyran qui s'appelle tout le monde, j'aime à voir se dresser l'individu. Son âme est à lui, sa pensée est à lui, il ne s'inquiète pas du scrutin, il s'inquiète de la vérité; l'indépendance humaine a conservé son champion.

Le champion de l'indépendance aime la victoire, je l'ai reconnu ; mais il doit sentir aussi l'attrait particulier que revêtent les vérités proscrites et foulées aux pieds. La souffrance alors leur donne je ne sais quoi de vénérable et de touchant; il semble qu'elles soient plus vraies; leurs droits sur nous augmentent à mesure que leur empire sur le monde est nié. Vous diriez une de ces princesses injustement condamnées qui attendaient au moyen âge qu'un chevalier prît leur défense et combattît en champ clos sous leurs couleurs. Qui dira la beauté des belles causes vaincues! La défaite et le péril ajoutent à leur charme. On les aime d'autant mieux qu'on est sûr de les aimer pour elles-mêmes et que le service de la justice ne se complique ici d'aucune pensée basse d'intérêt ou d'ambition.

On le voit, je n'ai rien forcé en disant qu'un peu de

chevalerie ne nuirait pas à notre liberté morale, qu'un peu de superflu, un peu -d'excès si vous voulez, n'y gâterait rien. L'indépendance qui n'est jamais excessive risque de ne pas être toujours suffisante. Le courant des opinions toutes faites noie les nageurs qui renoncent à lutter contre lui et qui se laissent emporter. Il nous faut des âmes à la Caton, qui choisissent la cause vaincue, laissant aux dieux la victorieuse , des âmes libres qui se raidissent contre les servitudes, qui dédaignent les applaudissements, allant volontiers où l'on ne va pas, fuyant les sentiers battus, consentant à être du petit nombre contre le grand, trouvant une volupté étrange à souffrir pour la justice. Je dirais qu'il nous faut des amants de l'impopularité et de la défaite, si je ne craignais d'outrer ma pensée et de compromettre la liberté morale en l'exagérant.

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