CHAPITRE VII
LA FAMILLE
J'avais écrit un long chapitre, que je viens, toute réflexion faite, de jeter au panier. Le respect du public exige, selon moi, quelques sacrifices; ne pas tout dire, c'est la première marque de ce respect.
Il est très-vrai que l'étude de la liberté morale rencontre nécessairement la famille sur son chemin; il est très-vrai qu'en (recherchant les causes d'indépendance nous ne pouvons faire semblant de ne pas voir une des plus considérables. Mais l'auteur de la Liberté n'a pas le droit d'oublier qu'il est l'auteur de la Famille : sr les deux sujets coïncident par certains côtés, ce n'est pas une raison pour que les deux livres se répèlent. Je vais donc remplacer par de rapides remarques les développements où je m'étais d'abord complu.
Afin d'aller au plus court, réduisons la famille à son élément fondamental, le couple. En dehors du vrai mariage nous ne saurions avoir la vraie famille ; or les vraies familles possèdent seules le privilège de développer et d'abriter des libertés.
Et qu'appelons-nous un vrai mariage? Tout simplement le mariage qui est une union.
Il est rare qu'il y ait union, quand le mariage repose sur une dissidence sociale , quand les époux n'ont apporté dans la vie commune ni les mêmes relations, ni les mêmes traditions, ni la même éducation, quand leurs idées, leurs sentiments et leurs habitudes ne sont pas de niveau.
Il est bien plus rare encore qu'il y ait union, quand le mariage repose sur une dissidence morale. — Voici une âme douce, vivante, aimante; vous avez jugé bon de l'associer à une âme sèche, dure et formaliste. Préoccupés d'unir les noms ou les patrimoines, vous ne vous êtes pas arrêtés aux bagatelles : vous avez assemblé au hasard les vaillants et les lâches, les généreux et les égoïstes, les délicats et les grossiers, les chercheurs d'idéal et les utilitaires . et , pour en revenir à une distinction déjà signalée, les nobles et les ignobles. Oserez-vous prétendre que ces mariages soient des unions et qu'on puisse y goûter (bornons-nous à ceci) les félicités élevées de l'amour?
Enfin il n'y a jamais union quand le mariage repose sur une dissidence religieuse. Je dis une dissidence, non une différence : la foi a ses degrés, et personne ne délivre, que je sache, des certificats de conversion; si l'un des époux est plus avancé que l'autre, il n'en résulte pas qu'ils ne puissent avoir les mêmes croyances, le même Sauveur, et qu'ils ne parcourent pas le même chemin. Qui sait? Celui qui marche devant sera peutêtre dépassé un jour, celui qui a été précédé précédera, celui qui a été aidé aidera ; quoi qu'il en soit, que leurs positions viennent ou non à être interverties, ils sont
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unis, réellement unis, leurs mains entrelacées ne se quitteront pas. — Mais seront-ils unis, ceux qui n'ont pas le même Dieu, ceux qui ne sauraient prier ensemble, s'humilier ensemble, rendre grâce ensemble? Quelle union que celle où l'on doit taire ses émotions les plus intimes, où l'on n'oserait penser tout haut! Je ne suis pas sûr que le mariage de deux incrédules honnêtes ne ressemble pas mieux à une union : là du moins je vois une sorte d'accord et personne n'en est réduit à dissimuler; on s'accorde à vivre sans Dieu et à s'aimer sans lendemain.
Prenons maintenant les mariages qui ne sont pas des unions, et voyons quel est le sort de la liberté morale au sein de pareilles familles.
La liberté morale ne va pas, je pense, sans la morale; or que devient la morale lorsque la conscience se met à capituler? La première pensée, celle qui naît d'ellemême le lendemain du mariage, celle qui se faisait pressentir la veille, c'est le compromis. Pour nous renfermer dans l'exemple du dissentiment religieux, voici ce qui se passe ordinairement: — Chacun cède quelque chose, l'un une partie de sa foi , l'autre une partie de son incrédulité. En tout cas, la pensée que la vérité n'oblige qu'à demi, qu'il y a lieu de distinguer, qu'il existe des vérités secondaires dont l'immolation est sans conséquence, cette pensée qui ruine l'indépendance par sa base, est entrée avec les époux dans le domicile conjugal. Heureux s'ils n'en viennent pas à se dire l'un ou l'autre, l'un et l'autre peut-être, que rien n'importe, que les doctrines ne sont rien et que le cœur n'a pas à s'inquiéter des infidélités de l'esprit !
35t> CAUSES DE LIBERTÉ.
Les infidélités de l'esprit sont bientôt aussi celles de la conduite ; il faut concéder, s'arranger, s'accommoder. — Est-il certain que la loyauté ne sera pas entamée? Ne donnera-t-on la main à aucun acte que ne ratifie pas le sens moral? En d'autres termes, resterat-on debout? Ne tombera-t-oo pas dans cet asservissement final qui est celui des consciences mal portantes ?
Vous trouvez que je suis bien sévère! Je parle de périls, je ne dis pas que personne ne puisse en réchapper. Quant aux périls, ils sont réels, ils sont de chaque jour. Une fois entré dans la voie du distinguo, une fois en train de classer les vérités en obligatoires et en indifférentes, c'est-à-dire en vérités que comporte une position fausse et vérités qui y seraient trop gênantes, il est difficile de contracter ou de conserver les habitudes viriles de l'indépendance.
Et nous ne sommes pas au bout : si les concessions compromettent l'indépendance, les conflits, qu'il faut bien prévoir aussi, ne la compromettent pas moins. Quand l'apôtre Paul parlait de femmes fidèles appelées à gagner des maris infidèles, il pensait à des familles déjà formées avant l'Évangile et où il avait introduit la dissidence en attendant qu'il y fondât la paix. Tel n'est point le cas actuel ; on a commencé par se donner la maladie, et l'on se propose ensuite de la guérir. Je ne voudrais décourager personne; je sais qu'il n'est jamais trop tard pour accomplir son devoir en implorant le secours de Dieu. Ne nous le dissimulons pas néanmoins, il est toujours fâcheux de mal débuter, la désobéissance première risque de peser jusqu'au bout sur la famille.
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Les dissentiments qui ont été acceptés le jour du mariage se croient souvent le droit d'être tolérés plus tard, et la guerre qu'on leur déclare après coup leur fait l'effet d'une trahison. De là des luttes douloureuses : la foi risque de s'y fatiguer et de s'y amoindrir, les forces morales risquent de s'y user, au point de ne plus offrir aucun appui à la liberté.
Qu'il y ait lutte ou cotnpromis, l'unité qu'on n'a pas su vouloir en se mariant tend à se rétablir aux dépens du mariage lui-même. Dès ce moment, quel esclavage ! Les principes qu'on professe, les livres qu'on lit, la société qu'on voit, l'éducation, l'établissement des enfants, tout est matière à querelles ou à concessions. On est tenté, quoi qu'il arrive, de se satisfaire à bon marché : de bons rapports, une tolérance réciproque, des transactions où chacun met du sien, n'est-ce pas déjà beaucoup ? N'est-il pas insensé de former des rêves plus ambitieux de bonheur ? C'est avec ce pauvre bagage qu'on s'avance vers les jours difficiles, vers la maladie, vers la mort, vers l'éternité.
Et l'on aurait pu s'avancer d'un pas si sûr, avec tant de fermeté et de joie! La famille digne de ce nom possède tous les éléments de la véritable indépendance. Là se trouvent des forces pour les faibles, des richesses pour les pauvres, des principes, des avertissements, des secours, de la liberté pour tous : là habite la grande droiture; là, sous le regard de Dieu, sous l'influence des convictions vigoureuses, sous l'action vivifiante du devoir, on s'est mis ensemble à servir la vérité; là ni détours ni compromis ; là les fronts se relèvent, là on se sent en sûreté, là on échappe aux servitudes et aux
nivellements, là on apprend à ne pas s'inquiéter du nombre et de la force, mais à s'inquiéter du droit. Si l'avenir libéral de nos sociétés doit être sauvé, comme je l'espère, il sera sauvé par la famille.