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CHAPITRE XI

LE RECUEILLEMENT

Je rappelais tout à l'heure le travail excessif qui est un châtiment, celui qui asservit parce qu'il abrutit, celui qui nousôtele temps et la force de penser, peutêtre de sentir, et qui nous transforme presque en bêtes de somme. Remarquez qu'à moins de se tourner vers l'affranchissement suprême, vers le service de Dieu et l'accomplissement du devoir, l'homme n'échappe aux misères du travail servile que pour tomber dans les misères plus grandes de l'oisiveté doublement servile ; le châtiment augmente pour ceux qui croient s'y dérober.

Mais le serviteur de la justice ne devrait pas plus connaître le travail servile que l'oisiveté servile. Il y a là un progrès à accomplir : nos vies ne seront complètement indépendantes que quand nous y aurons réservé avec un soin jaloux la place du recueillement.

« C'est un mal de trop travailler, » disait un des hommes qui ont le plus travaillé, Adolphe Monod. II faut qu'il y ait du repos dans notre travail, du repos matériel et du repos moral, de la paix en un mot. Il faut que nous respirions, que nous pensions, que nous

rêvions même. Je plains ceux qui font toujours quelque chose et qui soumettent leurs proches à une règle si dure et si tranchante qu'elle tombe comme un fer de guillotine sur quiconque se permet de franchir les limites fixées par elle.

Nous avons besoin d'une règle, sans elle aucun travail sérieux n'est possible, elle est an des gardiens nécessaires de notre indépendance ; toutefois , prenons-y garde, le respect de la règle peut aller jusqu'à l'asservissement, l'idolâtrie de notre travail (je me le suis dit souvent, parce que je connais cette tentation) peut devenir un joug pour nous-mêmes et pour les autres, nous pouvons finir par ériger nos habitudes en lois, presque en dogmes; nous pouvons en venir au point de traiter en ennemi quiconque commet le crime de nous déranger un moment.

Compris de la sorte, le travail se change en tyran : il nous enlève nos libres allures, le calme de nos pensées et l'élasticité de nos mouvements : il nous rend maussades, hostiles ; il diminue nos forces, loin de les accroître. Ne voyant plus qu'une chose, rétrécissant notre horizon, marchant droit devant nous, à notre œuvre unique, sans regarder ni à droite ni à gauche, nous perdons les larges aspects et les vérités complètes. Bien plus, les vérités mêmes que nous conservons, les nôtres, nous les faussons à force de les isoler. Nous nous créons ainsi une vie épuisante, préoccupée, une vie d'esclaves.

Il y a beaucoup de ces vies-là aujourd'hui, et ce n'est pas toujours, tant s'en faut, par le fait du travail. La mondanité la plus frivole s'entend à nous écraser aussi

LE RECUEILLEMENT

Elle a ses devoirs, ses fatigues de chaque heure, ses obsessions qui ne laissent point de relâche. Les oisifs surchargés sont moins rares qu'on ne l'imagine, et la profession de fainéant n'est pas commode tous les jours. A supposer d'ailleurs que quelques-uns parviennent pour leur malheur à faire le vide complet autour d'eux et en eux, il demeure évident que la plupart des existences mondaines sont misérablement affairées. C'est une succession ininterrompue d'obligations prétendues, de démarches, de vanités. Point de repos, pas un moment où l'on puisse se ressaisir en quelque sorte et reprendre possession de soi. Eût-on le temps, on n'aurait ni le courage ni la force. On finit par s'accoutumer au train de guerre : on ne s'en passe plus, on en a besoin ; le tête-à-tête avec soi ferait peur. Entre la difficulté et l'horreur de se recueillir, on s'agite toujours, tantôt parce qu'il le faut, tantôt parce qu'on le veut et qu'on ne sait plus vivre autrement.

Tout est arrangé dans nos sociétés modernes pour nous réduire à cela, facilité des communications, nombre des lettres, hâte en tout et partout, trains express lancés de droite et de gauche. Comment s'y reconnaître? A qui entendre? Où s'arrêter ? Vous le connaissez, Tétourdissement qui nous prend lorsque nous traversons les salles d'une manufacture : le mouvement des grands mécanismes et des petites bobines, les millions de particules qui voltigent dans l'air, la chaleur, l'odeur de l'huile, il y a là un ensemble bruyant et fiévreux qui s'empare de nous, en sorte que nous marchons sous une impression d'impuissance et d'accablement. Qui nous rendra l'air libre, le silence et la paix ?

Nos vies, si nous n'y prenons garde, finiront par

ressembler à la promenade déplaisante que je viens de décrire. Une lièvre continue, avec quelques redoublements, voilà ce qui attend les travailleurs et les oisifs, les oisifs surtout. Les uns par l'étourdissement d'une activité sans frein, les autres par l'encombrement des faux devoirs dont le nom est légion, tous par l'effet d'une organisation sociale qui a déclaré la guerre au repos, ils iront s'épuisant de plus en plus, s'usant, s'amoindrissant; ils cesseront de connaître la fraîcheur de l'âme et la liberté des pensées ; ils porteront leur chaîne et en viendront à l'aimer.

Maudirons-nous le progrès? Regretterons-nous la destinée plus paisible et moins compliquée de nos pères, leurs rares voyages en coche, leurs lettres non moins rares sur gros papier, écrites posément, d'une écriture ronde bien lisible ? Nous avons mieux à faire que de regretter ou de maudire ; les faits sont des faits et notre organisation moderne s'inquiète peu de nos anathèmes. L'œuvre virile aujourd'hui consistera à demeurer libres quoi qu'il advienne. C'est à nous à lutter en hommes contre la servitude de l'encombrement, de l'étoufFement, de l'écrasement. Des exemples sinistres nous avertissent chaque jour. Plus d'un s'arrête au milieu d'une brillante carrière ; les forces lui manquent, son intelligence est surmenée, son cerveau est rendu, son imagination, si fraîche autrefois, est à présent paralysée ; la naïveté des impressions a disparu ; la vieillesse est venue avant l'heure ; l'originalité a péri ensevelie sous une couche de lectures hâtives ; faute de pouvoir respirer, réfléchir et se laisser vivre, ce rare esprit est tombé d'épuisement dans le banal. D'autres tombent plus bas encore ; le nombre croissant

LE RECUEILLEMENT

des gens nerveux, des mélancoliques et des fous annonce assez clairement que les ressorts sont forcés. Le mal est évident; quel sera le remède?

Nous l'avons déjà dit, il s'agit de faire dans nos vies la place du recueillement. Ayons pitié des fatigués de l'oisiveté et des fatigués du travail ; . ayons pitié de nous-mêmes.

Ici, comme toujours, l'œuvre de l'affranchissement exige d'énergiques efforts ; se recueillir, ce n'est pas si facile. Pour les âmes mondaines, c'est impossible purement et simplement. Il y a dans la mondanité une telle dispersion des pensées, un tel besoin de se fuir soimême, une telle peur du sérieux sous toutes ses formes, que la pensée même de demeurer une heure en face de la conscience excite un sentiment de répugnance insurmontable. Mais je suppose que nous ayons échappé à ce despotisme du monde qui décidément ne se concilie avec aucune liberté ; nous avons bâti une digue contre l'envahissement des riens, nous ne sommes plus submergés, nous commençons à nous retrouver et à nous reconnaître. C'est le moment d'aller jusqu'au bout et de faire la part du recueillement.

On s'imagine volontiers que le recueillement ne concerne que nos relations avec Dieu ; il intéresse tous les devoirs et toutes les activités sans exception. Si nous sommes envahis et dominés, si nous n'échappons jamais au tumulte , nous demeurons incapables de gouverner notre vie. Rentrer en soi est nécessaire, lorsqu'on veut prendre possession de soi. Quand nous nous disséminons aux quatre vents des cieux, c'en est fait de nous. Comment nous soustrairons-nous aux entraînements?

Comment résisterons-nous aux courants funestes? Nous ne lutterons contre l'opinion des autres que quand nous aurons une pensée à nous. Or, pour avoir une pensée à nous, il faut bien que nous nous rencontrions quelquefois.

C'est dans ces tête-à-tête avec soi-même qu'on retrouve et qu'on reconquiert la vraie indépendance. Là sont des humiliations, et des relèvements, et des joies, et des forces que nous chercherions vainement ailleurs. Heures inestimables de liberté, heures de retraite, où nous oublions le factice et où nous nous replaçons en face du vrai , heures bénies où se découvre à nos yeux un coin du ciel, où nous retrouvons un peu d'idéal, qui dira votre grandeur et votre charme? Qui dira votre puissance? Vous nous donnez l'impartialité, le bel optimisme des cœurs bienveillants; vous nous faites monter aux régions sereines. Par vous, nous voyons clair dans nos âmes , dans nos fautes et dans nos devoirs ; par vous, nous cherchons le secours où il est; par vous, nous redevenons libres. Voyageurs lassés, nous nous sommes séparés de la cohue haletante et confuse qui se hâte sans relâche, qui court devant elle et ne sait où elle va. Nous nous sommes assis à l'ombre, nous avons cherché du regard notre route ; et maintenant, fortifiés par le repos , rajeunis en quelque sorte par le calme de la solitude, nous allons reprendre avec courage et avec joie le voyage un moment interrompu.

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