CHAPITRE XII
Ce que j'ai dit doit suffire; les causes de liberté que je n'ai pas indiquées dans la crainte d'être trop Ions se présenteront d'elles-mêmes à l'esprit du lecteur. Si j'ai atteint mon but, j'ai mis en lumière l'idée principale : l'indépendance morale, menacée et poursuivie par une nuée d'ennemis, a trouvé les sûrs remparts derrière lesquels cesse le péril. Le mal nous asservit et le bien nous affranchit; c'est à cette vérité très-simple que notre étude nous a incessamment ramenés. Les vérités simples sont les vérités vraies; elles sont de plus, et ceci est étrange , les vérités inconnues. La découverte du simple est la dernière que nous fassions.
Au moment de quitter le sujet si grave qui nous a occupés et d'aborder notre cinquième livre , il me vient un remords qu'on pardonnera à l'auteur de la Famille ; je me reproche de n'avoir pas signalé un nouveau point de rencontre de la famille et de la liberté. Ces coïncidences de deux études successives ne doivent être, ce me semble, ni multipliées ni évitées. 11 y aurait affectation à ne pas dire quelques mots de la liberté dans l'éducation.
VÈmile de Rousseau aborde la question par son petit côté : Quelle est la limite précise de l'autorité des parents? — Pour peu que Rousseau eût été père, il n'aurait pas trouvé que le problème fût bien difficile , et il ne l'aurait pas résolu par un affreux paradoxe, que le cœur, la conscience et le bon sens ont refusé de prendre au sérieux. Décidément, si Dieu a créé la famille, c'est qu'elle a quelque chose à faire et à dire ; s'il a placé auprès de l'enfant un père et une mère , c'est qu'il a voulu qu'une influence s'exerçât sur ses sentiments et sur ses idées. Avant d'avoir ses idées à lui , l'enfant a celles de ses parents; cela est dans l'ordre. Sa liberté n'en est pas affectée le moins du monde : la famille l'élève, comme elle le nourrit. Faudrait-il aussi que, sous prétexte d'indépendance , les marmots à la mamelle gagnassent leur vie dès le premier jour?
Il va sans dire d'ailleurs qu'à mesure que l'enfant deviendra un homme, la direction devra se restreindre. La théorie ici est moins aisée que la pratique; un instinct sûr guide les parents, et aucun de ceux qui élèvent véritablement ne s'y trompe. Influer n'est pas violenter ; l'amour, qui a toutes les délicatesses, ne songera jamais à employer le gilet de force ; loin de redouter le développement spontané d'une âme précieuse, il a besoin de sentir qu'elle vit de sa vie propre, qu'elle connaît sa responsabilité, qu'elle se détermine, qu'elle choisit, qu'elle pense et qu'elle croit.
Que certains parents prétendent mouler leurs enfants d'après eux-mêmes, qu'ils s'irritent de leur émancipation graduelle et qu'ils s'efforcent de les tenir trop longtemps aux lisières, je ne le nie point, bien que le cas soit rare. Nous avons aujourd'hui une tendance tout
opposée, nous allons droit à la mauvaise indépendance.
Je ne connais pas de signe plus significatif de relâchement de nos liens de famille. Il est évident que lorsqu'on cherche à abréger sa besogne de père, lorsqu'on vise au plus court et qu'on tâche d'élever le moins possible, une thèse d'apparence libérale (ce qui ne gâte rien) s'offre naturellement à l'esprit : respectons la liberté de nos énfants, gardons-nous de surveiller leur conduite et de peser sur leurs sentiments !
Vous connaissez cette théorie. — Je laisse mon fils libre de choisir son genre de vie. Je laisse mon fils
libre de choisir ses amis. Je laisse mon fils libre
Nous n'osons pas dire jusqu'où de braves gens, fort peu libéraux de leur nature, étendent en pareille matière leurs 'doctrines de liberté. De mon temps on ne nous traitait point ainsi : déjà grands garçons, nous trouvions fort naturel et fort doux que nos parents s'informassent de nos relations et de nos actes; ils nous avertissaient; ils nous guidaient, et nous n'en étions pas moins libres.
Les enfants les plus tendres et les plus soumis sont aussi les plus libres. Leurs impressions sont naïves; leur conscience, tenue en grand honneur, donne une base solide à leurs convictions; leur âme est trèsvivante, et par cela même très-énergique et très-individuelle. Ils auraient horreur de s'insurger contre une autorité vénérée-, et en même temps ils sentent surgir une à une devant eux les grandes responsabilités de l'existence. Ne craignez pas qu'ils pensent à s'y soustraire et qu'ils donnent charge d'eux-mêmes à qui que ce soit. Laissez -les grandir, ils s'affranchiront sans
s'émanciper; hommes de devoir, ils seront hommes de liberté.
Telles sont les limites que Dieu a posées de sa main ; tel est le mode de libération progressive qu'il a institué. N'est-ce pas pitié de songer qu'au lieu de cela un progrès prétendu nous donne des pères et des enfants qui se débarrassent à l'envi de leurs devoirs ! Chacun tire de son côté; on évite de se gêner. Dieu sait quels caractères se forment ainsi et ce que gagne là l'indépendance morale !
Nous avons, je l'ai dit, abordé par son petit côté le problème de la liberté dans l'éducation ; mais le petit nous a vite conduits au grand. Nous ne demandons plus où doit s'arrêter l'autorité paternelle et maternelle, nous demandons ce qu'elle doit être. Voilà la vraie question en matière de liberté.
Pour que nos enfants deviennent capables de se conduire, comment faut-il les conduire? — Il faut d'abord imprimer profondément dans leurs cœurs le sentiment du devoir. En d'autres termes, il faut les placer nettement et sans ambages sous le régime de l'autorité. Nous n'en viendrons à nous gouverner que si nous avons été gouvernés, si nos âmes ont pris le pli de l'obéissance et du respect. Rien ne vaut cela et ne remplace cela. Ce vide de l'obéissance, quand il existe pendant la jeunesse, ne se comble pas plus tard. De là viennent les enfants gâtés, qui le seront jusqu'à leur blanche vieillesse, ces êtres déplaisants et impuissants qui ne déploieront aucune vigueur, qui ne se gêneront pour personne, qui ne sauront jamais ce que c'est que de faire un sacrifice au devoir.
Nous répétons sans cesse que notre siècle a perdu le respect. Au lieu de gémir et de nous voiler la face, nous ferions bien mieux de remédier à un si grand mal. Chacun de nous y peut quelque chose : en rétablissant dans nos rapports avec nos enfants l'obéissance de principe que tend à supplanter l'obéissance d'inclination, en restaurant la subordination que menace la camaraderie, nous ferons plus que toutes les élégies pour ramener chez nous les fortes libertés en même temps que les fortes affections.
La liberté ne se passe pas de l'affection. Ceux qui renoncent à se faire respecter pour se faire mieux aimer se trompent étrangement dans leur calcul; nos enfants si vite émancipés et dont nous ménageons avec tant de soin la fausse indépendance, désapprennent souvent la tendresse. Il y a du devoir dans tous les sentiments de famille, et quand le devoir s'en retire, tous s'affaissent à la fois. Le cœur n'est d'ordinaire pas mieux portant que la conscience, et parmi les choses qui me consternent je citerai l'air dégagé que prennent, en France surtout, nos jeunes gens et nos jeunes tilles. 11 y a certes encore de bonnes et vraies familles, où l'on obéit, où l'on aime , où la tendresse a conservé ses embrassades, ses expansions, ses explosions, des familles où l'on se caresse, où l'enfant ne rentre pas après une absence sans rencontrer sur le seuil des bras ouverts et des yeux humides. Il y en a, mais le nombre diminue, le genre sec prévaut, et plus d'un lecteur lèvera les épaules en me voyant si retardé.
Oui, je suis en retard. Oui, mes yeux se dirigent vers un passé qui ne reviendra pas, vers des visages
aimés que je ne verrai plus sur la terre. Oui, je me rappellerai toujours cette bibliothèque de mon père dans laquelle nous avons passé, nous enfants, tant d'heureuses heures, allant de la machine électrique aux beaux livres d'images, visitant les rangées de volumes qu'on nous permettait de toucher, les voyages, l'histoire, et recueillant un à un les souvenirs ineffaçables qui viennent encore tant d'années après réveiller les meilleurs sentiments de nos cœurs.
On essaye aujourd'hui de faire des hommes qui n'aient pas été des enfants. Devoir, respect, subordination, tendresse, tout ce que la famille avait en réserve pour nous préparer à la vie, tous les appuis que l'éducation assurait à l'indépendance, nous tentons de nous en passer. Au lieu du sanctuaire de la maison paternelle, nous semblons nous proposer d'avoir je ne sais quel logis banal, une sorte d'auberge ou de club, où l'on se rencontrera sans se gêner, où chacun s'occupera de ses affaires, où l'on causera poliment une heure, où l'on entretiendra des rapports convenables, où l'on tâchera même de s'aimer de cette affection qui ne coûte ni un effort ni un sacrifice et qui n'a jamais fondé une liberté.
Ce que la liberté réclame, c'est cette haute moralité qui ne s'apprend qu'au sein des familles; il lui faut ces âmes accoutumées à l'idéal, ces jeunes loyautés, ces jeunes puretés, ces jeunes courages, ces jeunes enthousiasmes, qui auront en eux de quoi résister au rude contact de la destinée humaine. Au lieu de cela, que lai donnons-nous? Des familles si peu propres à former
des hommes, qu'en vérité on peut se réjouir le plus souvent de voir la maison paternelle remplacée par le collège.
L'éducation de collège cependant, surtout quand elle agit seule, est bien loin de pouvoir fonder notre indépendance morale. Sans compter que l'obéissance n'y est plus pénétrée d'affection, que la grosse morale s'y substitue à la grande, que les saintes fiertés de l'enfance, sa foi absolue au vrai, sa candeur, pour tout dire ( quel mot vaudrait celui-là?), y sont froissées chaque jour, sans compter que le devoir s'y fait règlement et que la religion s'y fait leçon, le collège a souvent des tyrannies plus ou moins lâches. Tantôt c'est un élève, tantôt c'est un maître d'étude, toujours c'est un être sans défense auquel on inflige des souffrances qui sont épargnées aux forts, aux influents, aux habiles.
Le collège ressemble à la vie! Je le sais bien. Mais faut-il que la vie commence si tôt ? L'abri de la famille a-t-il été créé pour rien? Pouvons-nous assister impunément, dès nos premières années, au spectacle de la force encensée et de l'habileté triomphante? N'avonsnous pas besoin que quelqu'un en pareil cas nous éclaire et nous soutienne? Voilà ce qu'il importe de se demander sérieusement. L'avenir y est engagé. En vain nous efforcerons-nous de mettre la liberté dans la société, si nous ne la mettons pas d'abord dans l'éducation.
Et notez encore ceci, les éducations qui forgent des caractères sont les éducations énergiques. La tendresse sans énergie ne nous enseignerait pas l'indépendance.
Vous voulez que votre fils devienne un homme, vous voulez lui donner cet empire sur soi au défaut duquel on subit l'empire d'aulrui; n'allez pas l'élever mollement.
II y aurait ici tout un sujet à traiter, les rapports de la vigueur physique avec l'indépendance morale. J'y insisterais si le souvenir de ce que j'en ai déjà dit ailleurs ne venait m'attrister comme un remords. — Certains peuples, dit-on, plongent les nouveau-nés dans des rivières glacées. Je ne préconise pas cette méthode qui a le tort de tuer les faibles; il ne faut pas les tuer, mais les fortifier. Un peu d'eau glacée ne gâtera rien plus tard, quand ils seront en état de la supporter. Les enfants de l'ancien temps mettaient leur gloire à être stoïques, à dédaigner leurs aises et à affronter la douleur. On eût dit qu'ils se proposaient d'être dignes des Gaulois leurs ancêtres qui mesuraient les jeunes gens au moyen de la ceinture officielle et qui punissaient ceux dont l'embonpoint excédait la dimension autorisée par le règlement. Aujourd'hui nous marchons trop peu, nous nageons trop peu, nous montons trop peu à cheval, nous manions trop peu le fleuret, nous nous endurcissons trop peu. Nos institutions scolaires laissent trop peu de place au plein air, à la santé, à la liberté, au corps en un mot, dont l'âme ne se passe pas. Rappelons-nous ces Indiens auxquels les Anglais offraient d'élever quelques-uns de leurs enfants. Ils refusèrent, parce que, disaient-ils, les précédents ainsi élevés « n'étaient bons à rien. » Ils étaient prêts, ajoutèrent-ils, à élever eux-mêmes quelques jeunes Anglais, «de façon à en faire des hommes.»
Je n'ai pas l'enthousiasme de la vie sauvage et je crois que les Anglais firent sagement, à leur tour, de
ne pas confier leurs enfants aux Mohicans. Toutefois n'y a-t-il rien à apprendre d'eux? Que de camarades j'ai eus qui s'imposaient de rudes privations! Ce ne sont pas ceux-là qui ont le plus mal tourné. Moi-même, mieux renté cependant, il m'est arrivé de faire plus d'une fois l'économie d'un dîner.
Aussi avions-nous peut-être, à côté de défauts trèsgrands que je n'entends pas pallier, une qualité qui est devenue plus rare aujourd'hui et qui nous préparait à l'indépendance : nous avions de l'énergie. Un jeune homme distingué, auquel j'ose à peine rappeler ses fredaines de jeunesse aujourd'hui qu'il est devenu un grave fonctionnaire public, était entravé par la faiblesse de sa vue dans son ardeur presque héroïque pour le travail. Eh bien, il avait le courage de se lever chaque matin bien longtemps avant le jour, de traverser la moitié de Paris, d'affronter la boue et la pluie, de venir m'éveiller et allumer ma lampe. Nous réalisions à nous deux une fable bien connue ; il était l'aveugle et j'étais e paralytique ; il portait ma paresse et je mettais mes yeux à sa disposition. A peine debout, je commençais à lui lire. Et que lisions-nous? De vieux bouquins, des in-folios dont il ne nous est rien resté que je sache. Je me trompe, il nous en est resté l'habitude de l'effort, et c'est quelque chose.
Ceci peut nous servir de conclusion. Ce que nous av ons dit de la liberté dans l'éducation, nous pouvons le dire de la liberté morale en général. L'obstacle qu'elle rencontre presque partout, c'est l'affaiblissement ; les forces font défaut, on meurt d'anémie.
Tout ce qui nous affaiblit nous asservit; tout ce qui
CAUSAS DE LIBERTÉ
nous fortifie nous rend libres, telle est la vérité centrale qui s'est dégagée graduellement, tl fallait la signaler d'une façon bien précise en ce qui concerne l'éducation, car là se trouve la pépinière des hommes. Si les hommes manquent aujourd'hui, c'est que les enfants ont manqué hier, et si les enfants manquent aujourd'hui, les hommes manqueront demain. Ayons des enfants, de vrais enfants, soumis, respectueux, affectueux. Je frissonne jusqu'au fond de mon être quand j'entends dire : II n'y a plus d'enfants.
Ceux qui parlent ainsi ne savent pas qu'ils signalent une des causes les plus profondes de notre impuissance en matière de liberté. Les questions de liberté, quoi qu'on fasse, se résoudront toujours au sein des familles. Là on décide, et pour longtemps, si nous fléchirons devant le monde, devant l'opinion, devant le nombre, devant le tyran quel qu'il soit, si nous céderons mollement aux difficultés inévitables de la vie, si nous aboutirons enfin au mal suprême et sans remède, l'aplatissement des caractères, ou si, serviteurs de Dieu, esclaves du devoir, armés de convictions, aguerris aux rudes combats.de la lutte intérieure, prenant au sérieux l'existence et la trouvant belle car elle peut être employée au bien, nous marcherons le cœur haut à la conquête de la liberté.