‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 169 sur 196 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LIVRES DE LTBERTÉ

Je me sentirais coupable d'ingratitude si, traitant le sujet de la liberté morale, j'oubliais les amis fidèles qui l'ont si souvent éveillée en moi. Je veux parler des livres, de ceux, qui reposent dans un coin aimé de la bibliothèque, de ceux auxquels on revient souvent et qu'on ne lit jamais sans monter dans la région de l'idéal. C'est comme une porte d'or qui s'ouvre, c'est comme un monde chevaleresque, un monde d'indépendance qui s'offre à nous. Phénomène étrange et qui révèle bien le côté spirituel de notre nature, il suffit d'une phrase, d'un vers, pour nous faire tressaillir. Vous diriez la voix guerrière du clairon : nous nous sommes redressés; faut-il tirer l'épée? faut-il nous jeter dans la

mêlée ardente? La bataille pour la vérité nous tenterait, nous irions nous ranger avec enthousiasme du côté des faibles et des opprimés.

Et, remarquez-le, il ne s'agit pas seulement ici du contenu des livres, il s'agit de l'accent. Tel livre dont la doctrine est contestable et qui ne se propose point de prêcher la vertu, a en soi néanmoins ce je ne sais quoi qui nous remue et relève le niveau de nos pensées. Prenez Jane Eyre, par exemple (je veux citer un simple roman), vous sentirez au contact de cette âme intrépide que le dégoût des sentiments bas vous gagne et vous pénètre jusqu'au cœur. Il y a là. quelque chose de brave et de fier, il y a une empreinte de devoir, il y a un souffle d'indépendance. Rien de vil, rien de lâche, vous vous écrieriez volontiers avec Ronsard :

Quel son mâle et hardi, quelle touche héroïque, Et quel superbe vers entends-je ici sonner?

Vers ou prose, il n'importe ; la poésie de la vaillance morale est toujours là. Elle est si indépendante des formes, qu'une mélodie musicale peut la renfermer presque entière. Tel rhythme nous saisit, nous transporte, nous rend capables d'affronter le péril. Otez les paroles du choral de Luther et de la Marseillaise, il restera dans l'un et dans l'autre de ces chants populaires la puissance libératrice de l'accent. Je ne veux pas exagérer sans doute la libération qui s'opère ainsi; elle est superficielle et passagère ; l'émotion tombée, nous ne nous retrouvons pas beaucoup plus braves ou beaucoup plus libres qu'auparavant. Est-ce bien vrai toutefois? N'est-ce rien d'avoir été noblement ému? Telle âme

qui se traîne dans les bas-fonds ne se souviendra-t-elle pas d'avoir un moment respiré l'air des sommets?

Les impressions littéraires sont d'une nature moins fugitive. Elles s'associent chez nous à des pensées et à des sentiments; elles ne se contentent pas d'être un ébranlement nerveux. En tous cas, les livres qui ne produiraient que cela ne sauraient être rangés au nombre des livres de liberté. Il y a là plus que l'accent, plus que le mouvement ou le style ; c'est l'élan de l'homme complet, esprit et âme, vers les vraies grandeurs de la destinée humaine.

Quelques exemples, au reste, en diront plus que toutes les explications. Je vais puiser presque au hasard dans le rayon où sont rangés côte à côte les livres fortifiants et libérateurs.

Un scrupule que le lecteur comprendra m'empêche de mentionner d'abord le livre par excellence, la Bible. Il me répugne de l'envisager au point de vue de Tintluence littéraire. Et pourtant, à ce point de vue même, que peut-on mettre à côté des prophètes et des apôtres? N'est-ce pas ici la forte lecture qui fait des hommes libres? Quelle simplicité I quelle vérité ! Voici la morale sans casuistique ; voici l'amour sans afféterie et sans fadeur ; voici la profondeur sans subtilité ; voici l'obéissance sans crainte servile. La Bible nous ramène de partout au devoir, à la lutte contre le mal, à l'éducation personnelle, à la conviction individuelle, à la souveraineté du vrai, c'est-à-dire aux fondements de l'indépendance. La Bible nous appelle à examiner, à choisir, à ouvrir les yeux. Elle nous met au régime de la conscience, du travail, des saines douleurs et des

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saines joies. Elle nous convie, non au sentimentalisme mais à la charité, non à l'ascétisme mais au renoncement. Son accent inimitable est celui qui suscite en nous toutes les aspirations généreuses, tous les courages, toutes les sincérités.

Pour moi la Bible ne se compare à aucun autre livre : c'est le seul qu'on n'épuise pas, le seul qui ait chaque jour un secours à nous donner, une lumière, un encouragement, un avertissement, une force, une liberté. Et. maintenant, cet hommage rendu, et la distance bien établie entre le livre et les livres, donnonsnous la joie d'ouvrir quelques-uns de ceux-ci.

Je commence par Eschyle. Qui ne connaît, au moins par une traduction \ son Promèlhèe enchaîné? Dès les premiers vers, le problème de la liberté morale se pose hardiment. Admirable spectacle ! Jupiter vainqueur s'acharne sur son ennemi. La Puissance et la Force, des déités dignes de l'Olympe, sont venues accomplir leur œuvre. Elles sont sans pitié. — « Tu vois un douloureux spectacle, » s'écrie Vulcain. — « Je vois un coupable, » répond la Puissance.

Survient Mercure. C'est ici la dernière forme de la tentation d'asservissement. Mercure se moque des fiertés mal placées et des indépendances qui coûtent trop cher; il lui semble que quand on est le plus faible, on n'a rien de mieux à faire qu'à s'incliner. Écoutez ce dialogue. Prométhée vient de pousser un cri de douleur :

i. C'est la ressource des ignorants, et c'est la mienne. Nos éducations de collège ne nous apprennent réellement pas le grec.

— Hélas!

— Voilà un mot que Jupiter ne connut jamais.

— Le temps marche, c'est un grand maître.

— Ce maître , pourtant, ne t'a pas encore appris la sagesse.

— En effet; sans cela, te parlerais-je, vil esclave?

— Vois, je te prie, si cette obstination te peut servir.

— Tout est vu. . . .

Eschyle a une grandeur tranquille dont personne ne me semble avoir hérité depuis lui. Ces drames sans événements, les Perses, les Sept contre Thèbes, sont tout remplis d'un enthousiasme patriotique ou d'une passion guerrière, et je ne suis pas surpris d'apprendre qu'au sortir de ces spectacles presque immobiles les Athéniens étaient prêts à courir aux armes.

Et quel poids écrasant du Destin ! Le poëte, dirait-on, excite contre ce dieu suprême du paganisme la révolte de la liberté humaine. En tous cas, ce sont de mâles accents. Voyez Étéocle aux prises avec la Fatalité :

— Ah! c'est aujourd'hui que s'accomplissent les

imprécations de mon père Oui, nous nous verrons

face à face, roi contre roi, frère contre frère, ennemi contre ennemi.

— Le ciel hâte l'événement; le vent souffle; eh bien, donc, vogue au gré des vents, sur les flots du Cocyte, toute la race de Laïus, objet de la haine d'Apollon !

— L'imprécation de mon père, la terrible imprécation veut s'accomplir. Furie impitoyable à l'œil toujours sec, elle est à mes côtés. Elle me crie : La victoire d'abord, la mort ensuite.

Le Destin veut nous perdre. Pourquoi donc essayer sur lui les lâches complaisances ?

Les deux frères sont morts. Une loi ordonne d'ense-

velir Étéocle et de laisser sans sépulture Polynice, l'ennemi de la patrie. Alors se présente une âme libre, une femme, l'admirable Antigone :

— Moi, je le déclare au sénat des Cadméens, si personne ne veut m'aider à l'ensevelir, je l'ensevelirai moi seule; j'en courrai le danger. Pour donner la sépulture à un frère, je ne rougis poinsde désobéir aux lois

— Écoute, ne viole pas la défense portée par les Thébains1.

— Écoute, ne me donne pas d'avis inutiles.

— II est intraitable, un peuple qui vient d'écbapper au danger.

— Intraitable, soit; mais mon frère ne restera pas sans sépulture.

— L'ennemi de Thèbes, l'honorer d'un tombeau!

— Les dieux ne l'ont point jugé encore.

Je me refuse le plaisir de poursuivre. Après les Sept contre Thèbes, il faudrait parcourir VOrestie, cette trilogie gigantesque et sanglante où se déroule la fatale destinée des Atrides, l'époux égorgé par l'épouse, la mère immolée par le fils, un enchaînement irrésistible de crimes, et au milieu de tout cela cette éternelle protestation du libre arbitre, qui s'appelle le remords.

J'indique, je ne transcrispas; citons cependant un ou deux mots. Cassandre, l'infortunée victime, va mourir. Le chœur, toujours prudent , lui reproche d'être trop courageuse :

— Crois-moi, c'est ton courage qui fait ton malheur.

— Ce reproche ne s'adresse jamais aux heureux.

Que pensez-vous de cette réponse? Et de celle que Clytemnestre, sortant de son crime, adresse au même interlocuteur :

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