LE CIEL
Le Dante conserve mieux l'individualité dans son Enfer; mais à quel prix! Essayez de rapprocher dans votre pensée le Dieu d'amour, le Jésus du sermon sur la montagne et ces supplices raffinés dont l'horreur vient de prendre corps sous le crayon de Doré! — Je ne prétends pas sonder des mystères que Dieu se réserve dans sa sagesse. Que signifient ces images diverses que l'Écriture emploie, le feu inextinguible, le ver qui ne meurt point, les ténèbres du dehors? Quel est le sens précis de ce terme « la seconde mort? » Quelle est la mort réservée aux méchants après qu'ils auront passé par la mort destinée à tous les hommes? Je l'ignore. Une seule chose est certaine, c'est qu'il y aura « des pleurs et des grincements de dents, » la plus inévitable des douleurs, une douleur indissolublement liée à la permanence de l'individu. Être soi, avoir rejeté tant de grâces, les rejeter encore, se sentir prisonnier dans l'enfer de spn endurcissement volontaire, et voir que tout s'écroule, et voir que tout ce qu'on a préféré s'évanouit, quelle misère ! Ah ! si nous savons peu ce que sera l'enfer de la vie future, nous savons bien ce qu'est l'enfer de cette vie-ci. Qui de nous n'a passé par le feu? qui ne connaît le rongement du ver? qui n'a marché dans les ténèbres? Être esclave du péché, vivre dans le mal, appartenir au mal, entrer dans la société des méchants, nourrir son âme d'amertumes, de jalousies, de convoitises, de souillures, marcher sur la route obscure, tourner le dos à la lumière, à l'amour, à la justice, à ce qui fait battre le cœur et à ce qui rend heureux, qu'est-ce que cela si ce n'est l'enfer?
Qui dit liberté, dit responsabilité. La liberté a rendu la chute possible, la liberté explique l'enfer, c'est-à-dire
l'endurcissement. Une des conséquences de notre libre arbitre, c'est que nous parvenons à nous endurcir. Alors l'enfer de nos cœurs devient aussi immuable que notre affermissement dans le mal. A moins qu'un grand attentat au libre arbitre, une conversion de vive force, une transformation magique comme celle de Zoroastre ne s'opère à un moment donné, notre état définitif, volontairement accepté et maintenu, durera autant que notre personne.
Mais je le répète, il faut savoir ignorer ce que Dieu ne révèle pas. En présence de ce mot terrible, la seconde mort, je mets ma main sur ma bouche et ne veux ajouter qu'une seule parole. Quelles que soient les suites redoutables du libre arbitre, rendons grâce à Dieu qui nous l'a donné et qui nous a appelés ainsi à la vie morale. Dans l'existence future comme dans l'existence actuelle, il écarte la contrainte et maintient ce qu'il a créé, l'individu. Sa charité nous avertit du jugement irrévocable au-devant duquel nous courons; mais c'est par d'autres moyens qu'il sollicite le don de nos cœurs; son amour en Christ, son pardon gratuit, ses bras ouverts, voilà ce qui nous attire. Les conversions que fait la peur de l'enfer ne comptent pas.