ESCLAVES
blâme naît : nos histoires du premier Empire commencent d'ordinaire à s'apercevoir de l'ambition de TEmpereur le jour où commencent les revers en Espagne et en Russie.
Faut-il discuter cela? Faut-il prouver aux adorateurs du succès que, loin d'être une justification, il est un crime de plus? Le premier crime est d'entreprendre certaines choses, le second est d'y réussir, telle est la croyance des hommes libres. Mais le moment n'est pas venu d'insister là-dessus, nous nous occupons des esclaves.
Une seconde catégorie que je tiens à signaler, c'est celle des fonctionnaires-nés. Qu'on soit fonctionnaire, rien de plus légitime ; je serais mal placé pour le trouver mauvais , puisque j'ai été moi-même dans ma jeiinesse maître des requêtes au conseil d'État et chef du cabinet au ministère de l'intérieur. Mais mon respect pour les fonctionnaires ne s'étend pas à l'esprit fonctionnaire, à ce tempérament mendiant et passif qui nous porte à tout attendre de l'État. L'homme libre se dispose à travailler^ le fonctionnaire-né se prépare à tendre la main. Il y a ainsi des fonctionnaires à perpétuité, des fonctionnaires de famille, qui de père en fils ont compté sur le budget. C'est à eux sans doute que songeait M"' de la Ferronays quand elle demandait avec impatience : Y aura-t-il des carrières au ciel ?
Des carrières, voilà la grosse question. Il en faut pour nos enfants, il en faudra pour nos petits-enfants ; et comme un bon tiers de la France est dans le même cas, comme ceux qui ne sont pas fonctionnaires aspirent à le devenir, il en résulte un caractère national peu
porté h faire mauvaise mm au succès, car c'est le succès qui donne les places. On voit comment cette seconde classe d'esclayes se r^lie à la première.
Je parlais de carrières; le fonctionnaire-né a une théorie là-dessus. Tout employé de FÉtat a une carrière , quiconque émarge est un homme classé ; quant aux agriculteurs, aux industriels, et par-dessus toift aux écrivains ou ^ux savants, on plaint ces pauvres hères, qui n'ont ni ressources assurées ni rang fixé c[ans la hiérarchie, qui ne touchent point de traitement et qui ne portent point d'uniforme.
A nos portes, à Genève par exemple» les fils des meilleures familles ne croient pas déroger en devenant avocats, médecins, pasteurs, prdTesseurs, négociants, architectes. Les habitudes de liberté qui s'acquièrent ainsi se retrouvent le jour où il faut tenir tête à une tyrannie, fût-elle démocratique.
Je glisse sur ce sujet, très-important et très-vaste, mais qui appartient essentiellement à notre seconde étude. Ce que j'en ai dit suffira, au point de vue de la liberté morale. Le métier de solliciteur, accepté et pratiquée à chaque degré de l'échelle sociale , l'ardeur des places plus brûlante peut-être chez les riches que chez ceux qui pourraient alléguer l'excuse du besoin, la soif d'être fonctionnaire poussée à un point tel que lorsqu'on cesse de l'être on se sent tomber dans le néant, la passion d'être quelque chose, ce qui dispense d'être quelqu'un, la commisération dédaigneuse qu'inspirent ceux qui ne sont ni ministres^ ni sénateurs, ni préfets, ni officiers, ni juges, ni receveurs, tout cela ne prépare guère à l'indépendance. Un père qui songe â placer ses enfants est terriblement tenté, d'être agréable
ESCLAVES. tm
et de voter comme il faut» Les plus honnêtes gens se dressent aux courbettes; avec l'esprit fonctionnaire la servilité vient sans qu'on s'en mêle, des quatre coins de rhorizon. Le plus naturellement du monde, on a cessé d'être soi; on s'est mis à vivre, à penser, à sentir en fonctionnaire;
La liberté exige autre chose: elle réclamé les saintes énergies. Donnez-lui des hommes qui se font leur carrière au lieu de la recevoir, qui gagnent à la sueur de leur front le pain des occupations indépendantes, qui conquièrent leurs grades un à un sur le champ d'honneur du travail , et qui savent porter avec fierté s'il le faut leur médiocrité noblement acceptée.
Nous en avons de tels, je le saîs bien ; nous tf en avons pas assez. Notez que , par le temps qui court , il s'agit de se montrer libre vis-à-vis du peuplé comme vis-à-vis du prince. La tyrannie démocratique, dont l'ombre projetée en avant gagne déjà notre société, ne sera pas à son heure le moins exigeant des despotes. Alors on verra ce que valent les hommes libres, non-seulement pour l'extension des garanties , mais contre l'invasion des anarchies.
Ne comptez pas en pareille occurrence sur ces courtisans qui se courbent plus bas que les autres et qu'on appelle les courtisans du peuple. Ceux dont le principe est de faire ce que le peuple veut sont sûrs d'aller loin en fait d'abaissements, de platitudes, d'abdication de leur pensée propre et de changements à vue. Ils feront sagement d'avoir plusieurs cocardes dans leur poche. Le dogme hégélien qui ordonne de ne pas se brouiller avec les événements et de se plier aux opi-
nions régnantes est on ne peut plus commode , j'en conviens, quand il est question d'habiller les lâchetés en philosophie et d'être servile avec décorum. En attendant , le métier des serviteurs de la rue ne me semble pas particulièrement fier. Pour tenir tête aux violents, il nous faudra autre chose que des prudents; il nous faudra des Lafayette plutôt que des Sieyès. Les Lafayette aiment la popularité peut-être; néanmoins» en dépit de leurs fautes, ils représentent la grande race des hommes libres, qui ont une conscience et qui ne la faussent pas. Les Sieyès personnifient une tendance moins haute, celle qui se tait et s'accommode » qui baisse la tête pendant l'orage et qui la relève quand le temps est redevenu serein. Aussi, comparez les deux paroles de ces deux hommes. — Qu'^vez-vous fait pendant la Terreur? demandait-on à Sieyès. « J'ai vécu. » — Qu'avez-vous fait sous l'Empire? demandaiton à Lafayette. « Je suis resté debout. » Et il était resté debout sous la Terreur comme sous l'Empire.