CHAPITRE PREMIER
Nous n'avons pas à chercher une transition; les mots que nous venons d'écrire, « rester debout », nous introduisent naturellement dans ie sujet que nous avons à traiter en terminant. Sujet admirable et que je n'aborde pas sans un tressaillement de joie : il me semble apercevoir la fraîche oasis où nous allons nous reposer enfin, après avoir traversé le désert des recherches arides et des fatigantes discussions.
Ou'est-ce qu'un homme libre? Je n'ai pas la prétention de peindre cette figure idéale, mais ie voudrais esquisser quelques-uns de ses traits.
L'homme libre aime la liberté pour elle-même : il veut la liberté de ses ennemis autant que la sienne, la liberté des doctrines qu^iï déteste autant que celle des n. 29
doctrines qu'il chérit, la liberté du mal autant que celle du bien. C'est dans la liberté générale et non dans les compromis qu'il cherche la solution des débats politiques ou religieux. Il repousse également et la paix qu'on achète en atténuant ses convictions propres, et celle qu'on obtient en violentant les opinions contraires.
Il discute avec loyauté, ce qui est rare, et avec profit, ce qui est plus rare. La liberté engendrant le respect d'autrui, il n'éprouve aucun besoin de déprécier ses contradicteurs ou de s'inscrire à l'avance contre tout ce qu'ils diront. L'esprit ouvert, prêt à comprendre et à s'approprier ce qui est bon , assez ami du vrai pour l'accepter de toute main, assez fier pour ne pas vouloir d'une victoire mal gagnée, il ne lui arrive jamais de se heurter contre une pensée sincère sans retirer de ce choc quelque lumière, quelque réflexion utile, quelque retour sur lui-même. Un contradicteur convaincu n'est pas à ses yeux un adversaire, car ils s'accordent à chercher la vérité , et dans ce sens il signe des deux mains le paradoxe de M"« Swetchine : « Pour disputer «asemble, il faut être du même avis. »
11 est généreux. I3n irrésistible instinct le pousse à la défense des faibles. Les êtres privés d'appui et jusqu'aux plus tristes épaves sociales, les réprouvés, les parias, lui inspirent une profohde compassion. Quand on le lui reproche, il prétend que la compassion a sa place auprès de la jnstfce.
Libre dans les grandes occasions, il ne dédaigne pas de l'être aussi dans les petites. Il l'est quand on le regarde et quand on ne le regarde pas. 11 a, vis-à-vis des insolences de la force, l'indépendance éclatante des héros, et il a pour la vie ordinaire l'indépendance en
robe de chambre. On ne peut pas lui reprocher, comme à Rdk, de n'avoir que l'armure des jours de bataille :
L'armure qu'il portait n'allait point à sa taille. Elle était bonne au plus pour un jour de bataille, Et ce jour-Ià fut court comme une nuit d'été.
L'homme litn^ ne subit le joug ni de son parti, ni de ses ancêtres, ni des circonstances, ni de ses passions ^ ni de ses intérêts. Il possède cette vaillance morale qui défie la tyrannie des craintes et des désirs. L'heure terrible des découragements le trouve prêt (je peins l'idéal, on s'en souvient). Il a assisté à la défaite du bon droit; la vérité, qui n'a pas ees^ d'être vraie, a cessé d'être en faveur ; il a vu ses amis se détourner un à un, l'un ici, l'autre là, l'un hier,^ l'autre aujourd'hui. Le voici seul, et volontiers il se jetterait sous le buisson d'Élieen s'écriant, lui aussi : «Je ne suis pas meilleur que mes pères. » Mais sa foi le jw^éserve de TaccablemeTit* Que l'ombre gagne, que le soleil baisse» que l'âme se remplisse du sentiment mélancolique si bien rendu par le vers de Vinet :
Voici le tard, le froid, la nuit,
il n'importe, la foi est une voyante, de nuit et de jour elfe discerne Dieu, la justice et le devoir.
Sans doute la solitude est lourde à porter; mais l'homme fibre est-il jamais seul? On se demande souvent, et nous nous sommes déjà demandé pourquoi le courage civil est plus rare que le courage militaire. Nous venons d'indiquer la réponse : le courage militaire est enrégimenté, le courage civil marche solitaire.
503 HOMMES LIBflES.
Quand l'homme sait avoir du courage à lui tout seul, alors quelle indépendance, Tindépendance qui dépend de Dieu I
C'est vis-à-vis du tyran du siècle, je veux parler de rargent, qu'éclate cette indépendance-là. Au milieu des gens qui pensent que la vie n'a qu'un but, faire fortune, assurer sa position et celle de ses enfants, l'homme libre a Pair d'un étranger qui ne comprendrait pas la langue du pays. Il voit spéculer, il assiste à la création des fortunes rapides, il entend les maximes qu'inspirent la passion du bien-être et la soif des vanités ; lui, son ambition est plus haute.
Peut-être est-il resté pauvre; peut-être est-il devenu pauvre. La ruine le frappe et ne l'abaisse pas. Il sait que, comme le dit le beau proverbe anglais, « Dieu a fait l'épaule pour le fardeau». Il sait aussi que, quan4 les difficultés de l'existence augmentent, ce n'est pas le moment de diminuer les efforts. Il possède cette élasticité morale qui rebondit sous les coups ; il ne se décourage pas, il ne s'alanguit pas; il agit. Vous diriez uirdes Gaulois dont parle Polybe, qui , blessés , résistaient par l'âme.
Les résistances de l'âme sont sublimes. Approchonsnous, chapeau bas, de ces familles pauvres qui portent fièrement leur pauvreté. Là, dans un humble intérieur, autour de la corbeille à ouvrage, je vois une mère et ses filles, simples, laborieuses , ayant la vraie distinction. Ce sont des grandes dames de droH divin. En tout cas, ce sont des cœurs libres, et vous en chercheriez en vain de tels ch^^ les grossiers richards qui ne savent qu'étaler le luxe stupide des écust
Il est des vies étroites qui éveillent à l'instant des idées de noblesse et de richesse morale. La dignité dans la gêne est un des grands spectacles d'ici bas, un spectacle de liberté» Voici des souffrances silencieuses, des habits noirs brossés avec soin et qui ne finissent jamais, des gentilshor^rr/ies pauvres, des femmes dont es mains délicates ne se lassent pas et qui vont porter leur ouvrage en se cachant. Où avez-vous vu plus de respect de soi, plus de vrai comme il faut? Il y a toujours du soleil dans ces maisons : il y a la candeur, les tendresses mutuelles, la sainte coalition du travail nécessaire à tous, et qui sait? la complicité des bienfaisances silencieuses, la joie de s'associer pour aider des pauvres plus pauvres, le parfum des purs sacrifices qui monte doucement devant Dieu.
Est-il sûr que le bonheur de gagner sa vie, de soutenir les siens, de faire courageusement des économies pour le ménage, ne dépasse pas de bien loin les jouissances les plus enviées de l'opulence ? Sans doute, il est des heures douloureuses, heures de tentation, et de délivrance aussi, où l'âme affranchie a besoin de rassembler toutes ses forces, d'en demander à celui qui en donne aux faibles. Tel jeune homme qui se sent chargé de nourrir sa mère et sa sœur implore une occupation quelconque; c'est une question de vie ou de mort; il attend son arrêt, et vous ne surprendrez pas sur son visage la moindre trace de l'angoisse qui le dévore. Telle jeune fille vient s'offrir comme institutrice ; elle rencontre peut-être devant elle ces duretés, ces Jhauteurs, bien plus, ces exploitations de la détresse, qui sont des crimes et des lâchetés ; peut-être se félicite-t-on de prendre au rabais sa grâce et sa dis-
tiDCtîon; il n'importe, elle a fait taiie son co^nr, et^ sans s'abaisser, elle se met à sa {daoe nouvelle, elle f demeure, elle y remplit, elle y aime ses devoirs.
Il &ut être riche, dit-on, pour se doimer le lux« des scrupules I Quel est le butor qui a inv^^ cette calomnie à deux tranchants, trouvant à la fois ie moyen de nier le bien chez les uns et d'en dispenser les autres? L'opulence et l'indigence ont l'une et l'autre leurs tentations de servitude, et je ne me charge pas de dire lesquelles sont les plus dangereuses; Je n'afiirme qu'une chose , c'est que la question d'argot n'est pas la question de liberté*
Elle n'est aisée à résoudre ni dans les palais ni dans les mansardes. L'homme libre riche m'étCMine autant que rhomme libre pauvre; j'ajoute qu'il me charme autant. C'est à égale distance de la pauvreté et de la richesse, au sein de ce tiers état de la destinée humaine, de cette médiocrité qu'on n'a cessé de vanter et de fuir, que rhomme libre, si je ne me trompe, apparaît le plus souvent.
Content de peu, ne désirant rien par delà sa modeste aisance, voyant passer avec un parfait dédain le flot des spéculateurs et la marée des fortunes soudaines, n'enviant la position de qui que ce soit, ne demandant rien à personne, ne sollicitant pas de place, ne recherchant pas de bons partis pour ses enfants, incapable de s'avilir jusqu'à livrer sa fille, un trésor de délicatesse, au premier malotru qui a un nom ou de l'aident, il est plus riche que les riches qui ne se croient pas assez riches, il est plus grand que les grands qui Sr' efforcent de monter encore. Il est satisfait, donc il est libre. Se suffire, quel mot resplendissant d'indépendance!
cm HOMME LIBRE. SU
Bien des symptômes annoncent, dit-on, un redoutable ébranlement. Est-il aussi près de nous qu'on le suppose parfois? Le despotisme démocratique, sodaliste et impie, que semblent prédire les prophéties bibliques et que semblent prépai'er certains faits contemporains, vîendra-t-il fondre sur notre génération ou sur celle qui nous succédera ? Je Tignore, Je sais une seule chose, c'est que le danger, prochain ou lointain, estrëel, que, par conséquent , il importe de se tenir prêt, de raffermir contre l'ennemi qui s'avance le rempart un peu délabré des libertés publiques et privées. Aujourd'hui ou jamais le problème de la liberté doit être à •l'ordre du jour. •
Il n'y a que l'homme libre qui puisse affronter d'un visage serein l'orage qui se forme et peut éclater sur nos têtes. S'il éclate, malheur aux esclaves! Malheur à ceux qui aimeront l'argent par-dessus tout, car la plaie d'argent sera lourde I Malheur à ceux qui n'auront pas la grande indépendance du dedans, car les garanties du dehors seront fauchées et se flétriront comme l'herbe, partout où elles Sauront pas leurs racines dans les mœurs!
Demain donc aussi bien qu'aujourd'hui, et plus qu'aujourd'hui peut-être, nous aurons besoin de caractères fortement trempés, il nous faudra des hommes libres. Et par là je n'entends pas le moins du monde des fanfarons d'indépendance. Il en est des indépendances fastueuses comme de toutes les vertus d'apparat, cela sonne faax. Ne me parlez pas des gens nui font blanc de leur épée. Volontiers ils écriraient sur leur chapeau :
« Je suis un homme libre. » Volontiers ils crieraient : « Regardez-moi. Je traite du haut en bas les gens du pouvoir.» Le véritable homme libre ne fait pas tant d'étalage ; il est libre avec bon goût, sans affectation ni rodomontade. Il Test simplement, parce qu'il Test réellement.
Je comprends l'impatience que causent aux esprits sincères certaines modes par trop magnanimes. Un homme qui arbore son indépendance leur fait un peu le même eifet qu'une femme qui arbore sa vertu. Si les Brutus de l'histoire sont médiocrement attrayants, que dire des Brutus de contrefaçon qui apparaissent de temps en temps ? Glacés, immuables, solennels, enveloppés de leur orgueil comme d'un manteau, ils défient les tyrans. — Je ne m'y fierais guère. On peut être majestueux sans être très-fort, et je ne vois pas ce que nous gagnerions à avoir beaucoup d'hommes se vénérant euxmêmes, au point qu'on pourrait dire d'eux ce qu'on a dit d'un écrivain de notre temps : « Personne n'a vécu dans sa familiarité, pas même lui. »
L'indépendance n'est pas si grandiose; elle ne singe ni Brutus ni le paysan du Danube. Les gens à gros souliers sont parfois très-souples, et l'on n'est pas la terreur des tyrans par cela seul qu'on est mal mis ou mal élevé. L'homme libre est souvent d'une fine trempe, il n'aflfecte pas d'être rude ou farouche ; il n'affecte rien. Les gens qui provoquent à tout bout de champ les despotes lui font l'effet de ces poltrons qui chantent pour se rassurer.
A son avis, on n'est pas un héros parce qu'on est un homme libre. La liberté,' transformée en habitude, lui parait si simple, qu'il ne lui viendrait pas à la pensée
de s*en vanter. Loin de s'en vanter, il s'humilierait plutôt, car il sait ce qui lui manque. Est-il vraiment libre, lui qui est encore si sensible au blâme, lui qui trouva si douces les approbations? Il se connaît des ambitions, des avidités, des jalousies inavouéee^, des craintes, des péchés enfin et des servitudes. A ce trait-là plus qu'à tout autre, je le reconnais.