CHAPITRE tl
Nous voilà rentrés en pleine chevalerie. Elle n*est pas si incompatible qu'on l'assure avec nos mœurs bourgeoises ; elle ne Test qu'avec la vulgarité de nos cœurs. Tout homme libre est un chevalier, car il a fait vœu de servir la justice. Vous retrouverez chez lui tout le vieil honneur. Vrai gentilhomme, quelle que soit son extraction, redresseur de torts, esclave de sa parole et de son devoir, gardant comme un précieux trésor ces délicatesses de Tâme et, si j*ose parler ainsi, ces élégances de la vie qui nous conservent un peu d'idéal, il ne s'est pas résigné à la prose et repousse avec dégoût cette grosse morale des sociétés affairées qui prétend être la morale de l'avenir.
C'est Bossuet qui l'a dit, je crois, « les âmes sans force ressemblent à une ville sans murailles, ouverte de toutes parts. » Seuls les vaillants sont libres. S'il me fallait découvrir un homme libre sous le règne de Néron, j'irais le chercher dans la prison de Paul. Tel pauvre esclave croyant, doux, courageux, humblement dévoué au bien, tel oncle Tom, a été de notre temps un des hommes libres et un des chevaliers de l'Amérique.
Ces chevaliers ont livré sans peur et sans reproche le:^ mdes batailles de la vie, parce qu'ils avaient livré d*abord les batailles de la conscience. Là, dans le sanctuaire des sentiments profonds, ils ont fait Tapprentissagedes sacrifices; et maintenant ils ne déserteront pas, quoi qu'il advienne, le poste de combat que Dieu leur a assigné sur la terre. Chefs brillants ou soldats obscurs, peu importe, ils tiendront ferme; la liberté morale n'est plus un accident chez eux, elle est devenue une habitude.
Où en serions -nous sans les âmes de combat ? Sans les gens qui luttent, de quelle paix ignoble finirions-nous par nous accommoder? Sans les intrépides qui s'obstinent à être eux-mêmes, jusqu'où s'étendrait le nivellement des caractères et l'uniformité des vies? Il est aisé de parler la langue de l'indépendance : — advienne que pourra I Que tous les autres cèdent, moi, non. Etiam si omnes, ego non ! On peut prononcer avec Christine de Suède cette parole où semble revivre son ^ noble père : « Mon bien n'est pas au pouvoir de la fortuiïe.» Le difficile est de conformer sa vie à de telles sentences. Qu'un homme paraisse, un seul, et l'on sent qu'une vertu agit en lui. Entre cet homme qui résiste et la foule qui prétend le dompter, lequel est libre, lequel est fort? Tous contre un, c'est trop peu ; jamais la force ne vient à bout de la conscience.
Les chevaliers ne rendent pas leur épée, mais ils meurent. Ceci est une autre a£btre. Je ne conseille pas à ceux qui craignent les coups de prendre la lance et Vécu. Être un homme libre, cela n'est pas commode et cela ne se pardonne guère. On s'y use, on y devient un
de ces « maigres » que craignait César. Si vous tenez à votre repos, croyez-moi, suivez l'ornière, enrôlez-vous dans une bonne coterie, signez un de ces traités d'assurance mutuelle qui préservent de beaucoup de douleurs. La cavale sauvage de RoUa avait eu le tort de choisir son chemin, son chemin solitaire; elle a lutté, elle est tombée :
Alors elle se couche et ses grands yeux s*éteignent« Et le pâle désert roule sur son enfant Les flots silencieux de son linceul mouvant.
Elle ne savait pas, lorsque les caravanes
Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,
Qu'elle n*avait qu'à suivre et qu'à baisser le front
Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries,
Et des puits dont le ciel n*a jamais vu le fond
Si Dieu nous a tirés tous de la même fange,
Certe il a dû pétrir dans une argile étrange
Et sécher aux rayons d'un soleil irrité
Cet être, quel qu'il soit, ou Taigle ou rhirondelle.
Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile,
Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté.
Suivre et baisser le front, le procédé est simple. Ceux qui refusent de .'employer inquiètent toujours les servilités et les tyrannies ; ils ne passent pas inutiles sur la terre. Grands hommes, héros, en tous cas chevaliers d'une conviction, ils ont plus influé qu'on ne l'imagine sur nos destinées. On nous fabrique une histoire contre laquelle mon ami M. Laboulaye a protesté avec raison. Dans les annales de l'humanité, 11 y a des hommes ; elles sont autre chose qu'un enchaînement impersonnel de causes et d'effets, qu'une sorte de dialectique gigantesque.
II serait intéressant de rechercher quelle influence ont exercé les hommes qui, sans avoir rempli les premiers rôles et sans avoir disposé du pouvoir, ont donné d'illustres exemples de liberté. Dans cette chevalerie que mon imagination voit défiler devant elle, je ne signalerai ni Gustave Vasa, car il a gouverné, ni Gustave ^Adolphe, car il a vaincu, ni Louis IX, car il a régné, ni Washington, car il a fondé l'Amérique, ni Lincoln, car il l'a relevée et sauvée. Cherchons d'aussi grandes âmes chez de moindres personnages. Ce stoïcien qui dit à son bourreau : « Tu n'atteins pas l'âme; » tel martyr chrétien des premiers siècles qui répète la parole de l'apôtre : « Nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés; » un Mathieu Mole affrontant les arquebuses et les hallebardes; un Boissy-d'Ânglas saluant la tête de Féraud et regardant en face du haut de son fauteuil de président les envahisseurs ensanglantés de la Convention ; un Algernon Sidney refusant le bénéfice de l'Acte d'oubli, marchant à son long exil, puis montant un jour sans pâlir sur Téchafaud des Stuarts; un Garrison prenant en main la cause impopulaire des esclaves, commençant seul, poursuivant seul sous la calomnie et sous l'opprobre, achevant . dans la joie pure, immense, d'un prodigieux triomphe, autant de chevaliers qui n'ont pas combattu en vain. Si j'osais, j'invoquerais des souvenirs d'affection personnelle, je dirais ce qu'une vie grande et modeste comme celle de CoUegno a fait pour l'indépendance de l'Italie*.
1. Cette noble vie du général de Collegno a été noblement racontée chez nous par M. de Mazade.
5i8 HOMUIKS LIBRES,
Les vrais services sont oeux de Tordre moral ; fout dievalier fut passer sm travers du monde comme sa frisson de chevalerie, et cela est d'un prix imm^ise. Que quelques hommes fïerdiis dans ies glaces cherchent au péril éà leur vie un passage où personne ne passora, ont^ls fait une Pieuvre de nâttrt? Non, certes; écoutez ces accents héroïques qui nous viennent de là-bas. Mae- Clure va se séparer de Mîertsching qui doit essayer de gagner le Canada« — « Si vous n'entendez plus parier de moi, spyei certain que toute ma confiance aura été dans mon Sauveur et que je serai m(^t dans ces déserts glacés avec la joyeuse espérance de la vie étemello. i>
Des marins aux soldats la transition est facile. La guerre, au milieu de ses horreurs sinistres, a ses heures de dévouement, de sacrifice, et ne craignons pas de le dire, de vertu, qui élèvent Tâme bien au-dessus des notions vulgaires de courage ; elle resplendit alors d'un éclat moraU Lorsque d'Uoudetot, à Hambourg, se charge de traverser Tarmée assiégeante pour porter dU commandant d'une divisi(»i française un ordre de Davoust, lorsqu'il amène ses deux ordonnances en vue de l'ennemi, qu'il leur prescrit simplement de le suivre des yeux et, s'ils le voient tomber sous la grêle des balles, d'aller avertir le maréchal, d'Houd^ot n'est pas seulement courageux ; ou, si vous voulez, il Test à la façon de d'Assas.
Si la guerre a fait ses dievaliers, la révolution et 4a la persécutiiMi ont fait aussi les leurs. Qui n'a admiré les fières morts des lords royalistes condamnés par la République anglaise ? Qui ne s'est approché avec respect des victimes de -la Terreurt Qui n'a contemplé dans leurs misères dignement supportées Ténergie de
nos émigrés? D^aatres émigrés, laissant des fils sar ks galère.3 de Loms XIV, hissant des filles au fond des couvents et des cachots, mais ayant arrêté sn eux-mêmes de souffrir plutôt que de fléchir, sont venus abriter chez les peuples voisins de la France leur vie de travail, de foi, d'indépendance chèrement achetée et d'inénarrable douleur. Ne sont-ik pas aussi des chevaliers, ceux-là ? Ils ont pris rang dans cette vaillante armée des martyrs, qui a enrôlé sous son drP|>eau tant de catholiques et de protestants.
Je me fais violence pour ne pas m'attarder en si belle compagnie ; ces âmes indomptables nous retiendraient trop longtemps, nous trouverions trop de plaisir à recevoir d'elles des leçons de liberté. — Un seul mot encore : à côté de ceux qui savent mourir il ne faut pas oublier ceux qui savent vivre, à côté des chevaliers dont l'histoire parle il ne faut pas oublier ceux dont elle ne dit rien.
Ceux-ci sont les plus nombreux et ne sont pas les moins braves. Pas une épidémie qui n'ait ses obscurs dévouements ; pas un quartier infect que la charité ne visite. Encore est-ce là de l'extraordinaire, et les chevaliers de là vie commune se trouvent ailleurs. Ceux-ci n'ont rien de sublime, ils se contentent de remplir extraordinairement bien les devoirs ordinaires. J'ai souvent admiré l'humble héroïsme qui se dépense ainsi : des natures indépendantes aux prises avec les diflScultés extrêmes et chez lesquelles aucune lâcheté n'a trouvé accès, des êtres débiles qu'un trait cruel a atteints et qui, rassemblant leurs forces, la main sur leur plaie, font si bonne contenance, qu'on ne les sait blessés
qu'en les voyant morts. Ainsi Toiseau sublime que Monneron a chanté et qui, frappant Tair des derniers battements de ses ailes,
Mourut dans la céleste voûte, Mourut, mais ne descendit pas.