‹ La liberté moraleChapitre 117 sur 122 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les libres délivrent. Près de ces âmes fières auxquelles il ne suffit pas qu'une opinion soit admise si elle n'est juste, près de ces indisciplinés et de ces inflexibles qui servent leur cause mais ne reçoivent pas de consigne, près de ces hommes étranges qui sont en révolte contre toutes les iniquités et contre toutes les tyrannies, je sens comme une contagion d'indépendance. Si la servilité se communique, Findépendance se communique aussi. Je m'affaiblis par le fait seul de vivre avec des esclaves, de les voir courber la tête, se conformer, s'accommoder, mendier des approbations, trembler à l'idée des qu'en dira-t-on et s'appuyer sans cesse pour ne pas tomber ; je me fortifie par le fait seul de contempler une vie où les principes tiennent plus de place que les calculs. La liberté se gagne, le courage se gagne. Vous savez que l'amiral Drake animait de son intrépidité le bois même de ses navires. « Cette frégate, disait un mousse, n'a pas besoin de matelots pour aller au feu. Que l'amiral lui dise : Va ! et elle ira. » Il n'y eut jamais de poltrons avec lui.

Le même prodige se reproduirait chez nous, soyons-

en sûrs, pour peu qu'il se rencontrât quelques Drakes sur notre chemin. Le pouvoir d'un ferme cœur est immense : ne l'avez-vous jamais éprouvé ? Ne vous estil jamais arrivé de passer à côté d'un libérateur? Ceci est un événement qui compte dans l'existence. Jusqu'aors on avait suivi le courant, on avait toléré des injustices, tiré des moyennes, manœuvré pour éviter les écueils; on avait admis qu'il faut tolérer un peu de mal dans Tintérêt du bien et un peu de mensonge dans l'intérêt de la vérité ; on s'était dit que la force est la force et qu'il est insensé d'entrer en lutte avec elle ; on avait brûlé quelques grains d'encens devant les idoles du jour, le nombre et le succès. Tout à coup, on entrevoit une autre règle, une autre vie, je dirais volontiers un autre monde, le monde de la conscience; le brouillai^d s'est déchiré et le soleil a paru. Que c'est beau, et qu'il ferait bon vivre dans cette atmosphère saluhre imprégnée de lumière et de chaleur I

D'une impression à une résolution il y a loin, je le sais; cependant une impression c'est quelque chose. Pour mon compte, je dois beaucoup, beaucoup, à ceux qui ont offert à mes yeux cet idéal ravissant de la liberté. L'Évangile des hommes libres est celui qui m'a pris le cœur : tant que j'aurai un soufQe, je rendrai grâce à mon Père céleste d'avoir placé sur mon chemii^ des hommes qui possédaient dans sa plénitude lâ liberté des enfants de Dieu, liberté vis-à-vis du mal, liberté vis-à-vis de l'opinion, liberté vis-à-vis des mauvaises bonnes œuvres, liberté vis-à-vis de la fausse autorité, liberté vis-à-vis de tous les formalismes quels qu'ils soient. Ces hommes, profondément pieux, dont

la Tie délKMrdait d'amour, de dévouement et de coosécrati<»), ces hommes profondément sérieux et véritablement austères,ces hommes altérés de sainteté etqui luttaient jour et naît contre leurs mauvais penchants, ces hommes étroits de l'étroitesse du Christ, qui n'auraient diminué à aucun prix ni Tautorité de TÉcriture ni le scandale de la croix, ces hommes qui avaient rompu sans retour avec le monde, qui trouvaient leur joie à remplir tous les devoirs et à ne reculer devant aucun sacrifice, ces hommes qui avaient fait leur compte de se renoncer eux-mêmes et d'avoir leur trésor en haut, ils avaient en même temps une largeur, une indépendance d*âme et d'esprit, un libéralisme chrétien dont Tattrait était puissant.

Ils marchaient avec leurs frères, mais ils ne s'enrégimentaient pas; je ne leur ai jamais vu d'uniforme. Ils refusaient d'être sobres dans leurs affections et roides dans leurs attitudes. Ils consentaient à être blâmés, plutôt que de s'associer à une injustice collective. Ils demeuraient libres {chose diflScile ) vis-à-vis des bons comme vis-à-vis des méchants.

Us avaient horreur du convenu, de l'empesé, du ton particulier qu'on prend pour parler des choses saintes. Ils ne croyaient pas que la Bonne Nouvelle fût lamentable et que Ja joie fût contraire à la sainteté. L'âme largement ouverte aux nobles jouissances que Dieu a mises* ici-bas, enthousiastes des lettres et des arts, ardent^ défenseurs des bonnes causes, citoyens utiles et zélés, persuadés que l'Évangile transforme tout et tf estropie rien , ils n'avaient garde de maudire cette terre où nous pouvons faire du bien et où commence l'éternité.

La vie, la joid, Fentrain, la passion n'encouraient pas leurs anathèmes. Ils ne proscrivaient que la légèreté qui ne sait ni sentir, ni se recueillir, ni pleurer. Que de douleurs chez ces henreux! Quelles sympathies pour les misères de» autres! Quelle lutte courageuse, sanglante, contre leurs propres péchés I Comme ils marchaient bien ici-bas à la manière de ceux qui savent que le mal est partout , que le chagrin est partout, que le train de guerre est partout ! Ils le savaient, mais ils savaient aussi que les grâces de Dieu sont partout, que partout il a mis des fleurs sur notre route et un ciel au-dessus de nos têtes, que les plus reconnaissants ne sont pas les moins sérieux.

Avez-vous lu la chanson, si mélancolique au fond, de M. Juste Olivier, dont chaque couplet se termine par ce refrain : Soyons gai *? Il y dénonce les gaietés grossières, mais il sait qu'il en est une autre. Oui , il en est une autre, et les hommes libres dont je parle, ces libérateurs que j'ai éprouvé le besoin de remercier, l'ont toujours tenue en grande estime. Amenez-leur un chrétien candide et vrai, qui sait rire, et pleurer, et prier, et agir, ce n'est pas eux qui se voileront la face. Demandez-leur ce qu'ils pensent d'un livre sincère et franc du collier, où le sérieux et la gaieté se coudoient comme dans la vie, où les naïfs élans de l'esprit donnent la main aux effusions de la foi sans que les intervalles soient maintenus selon l'ordonnance , ils ne s'en scan-

1. C'est à son frère, M. Urbain Olivier, que nous devons quelquesuns des plus jolis volumes de cette littérature simple, vraie, fortifiante, sérieuse sans pédanterie et chrétienne sans étroitesse, que réclament à mains Jointes nos familles pour leurs soirées de lecturdb

daliseront point. C'est Tordre habituel des choses; entre le beau temps et Forage, entre les biens et les maux la transition n'est pas mieux ménagée d'ordinaire; au fond de nos âmes les éclats de félicité du pécheur pardonné et les mélancolies du pécheur mal sanctifié se succèdent non moins brusquement.

Que cela fait de bien de voir pratiquer ainsi la liberté dans rÉvangilel Ils sont vraiment des libérateurs ceux qui , ne se doutant guère en général de la grandeur de leur rôle, vont relevant les enthousiasmes contristés, les poésies atteintes et convaincues d'indiscipline , les originalités suspectes. — Les originalités, respectons-les, disent-ils, elles sont une des formes de la liberté. Les poètes, que Dieu nous en donne, car l'imagination a droit de cité dans le royaume de Dieu! La vérité, le naturel, appelons- les à grands cris, et puissions-nous renoncer une bonne fois au ton convenu , aux patrons sur lesquels chacun doit tailler son œuvre, aux raideurs du style hiératique ! Que Tindépendance nous amène la simplicité, la bonhomie, les francs rires, les cris de piété venant droit du cœuri

Tel est le langage de ces libérateurs. Ils ont une fonction ici-bas; mieux que personne ils nous conduisent vers le grand libérateur. Ils nous encouragent à vivre; ils nous montrent les côtés radieux de notre destinée; ils nous montrent comment on s'y prend pour ouvrir ses ailes et pour s'élancer dans le diel*; ils nous apprennent à aimer pleinement ce qui est bon en nous montrant que ce qui est bon est aussi ce qui est beau, qu'il n'y a pas une jouissance élevée, pas un devoir, pas un progrès, pas un développement de Tes-

prit, pas une tendresse du cœur qui n'ait sa place nmrquée an sein de la ce la loi de liberté *. »

Mais ils nous instruisent à leurs dépens; leur métier est rude autant qu'il est glorieux. Pour prendre en main les causes qui compromettent, pour soutenir les gens qui ne sont pas en crédit, pour se brouiller avec les oracles, pour se refuser aux petites servitudes courantes, il faut avoir pris son parti à Tavance de beaucoup de douleurs et d'injustices. Un homme libre, c'est l'ennemi ; à son aspect notre montonnerie s'alarme et nos camaraderies menacées s'apprêtent au combat. Que deviendront et les traditions, et les habitudes, et le pharîsaïsme immortel, et la forme qui dispense plus ou moins de fond, si nous permettons à la liberté d'accomplir son œuvre révolutionnaire en compagnie de la vérité?

Tout libérateur livre bataille ; il est attaqué de droite et de gauche par ceux qui le trouvent trop étroit et par ceux qui le trouvent trop large. On ne veut pas de lui, et l'on ne saurait s'en passer. Sans ces importuns remueurs d*idées, nous courrions le risque de voir le christianisme lui-même se cristalliser dans les rites et dans les églises : la grande doctrine libérale, si vivante, si préoccupée de l'individu, irait se pétrifiant peu à peu ; elle deviendrait peut-être de la dévotion légale, de la casuistique, de la direction.

1. Nous avons déjà remarqué cette expression significative de Tapdtre Jacques.

Page 1