‹ La liberté moraleChapitre 118 sur 122 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

l,i;S VIES TRANSFIGURÉES

J'ai dit les douleurs de la liberté; pourquoi ne dirais-je pas ses Joies? Être entré en possession de Texistence dans son ampleur et dans sa beauté, avoir secoué le joug des passions mauvaises et des égoïsmes, posséder le privilège des passions fartes» des amours tendres, des enthou^asmes , avoir déchiré les liens et les toiles d'araignée, marcher en pleine lumière vers un but splendide et par un droit chemin, sentir qu'on a là devant soi des intérêts élevés, des causes généreuses, de l'ouvrage enfin de quoi défrayer vingt existences, mettre si haut son idéal que chaque progrès enfante la nécessité d'un progrès nouveau, et que les exigences insatiables du cœur régénéré ne laissent jamais place à cette abdication béate qu'on nomme le contentement de soi, marcher» marcher encore, ne rester étranger à rien de ce qui est grand, de ce qui est beau, porter tous ses chagrins à Dieu, ne haïr personne, n'envier personne, ne craindre personne, qu'est-ce que cela» siiK»! le bonheur?

Liberté, bonheur, devoir, sainteté, sublimes synonymies de l'âme que les esclaves ne connaissent pas. Je

n'essayerai pas de le décrire» moi qui le pressens plus que je ne le sens encore, le ravissement sans nom de l'indépendance morale. C'est une véritable transfiguration : la vie libre est une autre vie, la mort libre est une autre mort; l'éternité, cette souveraine libératrice, est entrée de partout dans les affections, dans les douleurs et dans les joies.

La liberté et le bonheur ont leur source sur les mêmes hauteurs, vers les cimes vierges et pures, tout près du ciel. Impossible d'être heureux sans être libre, sans être soi, sans obéir à sa conscience, sans être l'esclave de la vérité et du devoir. Calculez ce que renferme de bonheur la devise des hommes libres : Quoi qu'il advienne! C'est un défi jeté à la fois à la tyrannie et à l'infortune. Vous m'approuverez ou non, je réussirai ou non ; ma récompense est ailleurs, mon succès est ailleurs, mon trésor est ailleurs, mon bonheur est ailleurs. Il est au-dessus de l'atteinte des hommes et du choc des événements.

Quelqu'un l'a dit, « le fort fait ses événements, le faible subit ceux que la destinée lui impose. » Voilà une différence de rang qui est un peu plus importante, je pense, que celle qui résulte du taux de nos revenus, de l'éclat de notre nom, des fonctions dont nous sommes revêtus, ou des décorations qui couvrent notre poitrine. Ah ! l'échelle des grandeurs, qu'elle nous surprendrait si nous l'apercevions un seul moment telle qu'elle est! Échelle des grandeurs, échelle des bonheurs, échelle des indépendances, c'est tout un, nous le savons déjà. Quel est le rang de certains grands hommes et de certains grands souverains, d'un Louis

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