‹ La liberté moraleChapitre 18 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA SCIENCE INDÉPENDATiTE

Les temps modernes ne le cèdent pas à l'antiquité paîeime en fait de haine pour la liberté. Après l'avoir poursuivie, nous venons de le voir, sur le terrain de la morale, on la poursuit encore sur celui de la métaphysique, les systèmes sans nombre qui surgissent sous nos yeux ne se ressemblent qu'en cela.

Je n'ai pas la prétention de les discuter en détail ; fidèle à mon plan, je ne veux que mettre en lumière leurs conclusions uniformément rétrogrades. Ce n'est pas une question de vérité que je pose, c'est une question de liberté.

Rien n'empêche, d'ailleurs, les hommes convaincus, comme moi, que la liberté et la vérité sont sœurs ^, de

ItEOes sont si bien sœurs, que Je n*ai pu écarter toujours le

tirer de cet examen telles conséquences qu'il appart tiendra. S'il existe au fond de notre âme un témoignage invinciblement rendu à la liberté, il nous est permis sans doute de croire que tout système qui nie la liberté est faux. Mais, encore un coup, ceci n'est pas mon affaire.

« La lutte de la foi et de l'incrédulité constitue le fond essentiel et même unique de l'histoire du monde.» Cette parole de Goethe est bien vraie. Sur quelque terrain que l'on se place aujourd'hui, morale, famille, questions politiques, questions sociales, partout les deux combattants sont aux prises. Pour moi, plus j'y regarde, plus je découvre que le christianisme renferme une philosophie et qu'il n'y a pas à en chercher d'autre ; car il résout tous les problèmes, et les doctrines qui veulent les résoudre sans lui ne manquent jamais de fausser la donnée principale, je veux dire la liberté.

A la vérité, l'essentiel est de les résoudre sans lui; bien mieux, sans recourir à Vhypothèse du Dieu créateur et vivant I Par l'expression « science indépendante » je ne désigne pas la science indépendante de la révélation, je désigne la science indépendante de Dieu. Elle seule rentre dans le cadre de mon étude, car elle seule exclut formellement la liberté. C'est là un côté trop peu connu de ces tendances positivistes qui dominent de plus en plus aujourd'hui : elles sont illibérales, à un point inimaginable. Au sein du vaste mécanisme d'où elles nous interdisent de sortir, je cherche en vain la place d'un acte libre dans le ciel ou sur la terre.

point de vue âe la vérité. Je ne l'ai pu ni ne Tai dû. Je me serais reproché de ne pas relever en passant certaines erreurs mortelleA.

Voilà ce qu'il importe de signaler et de démontrer avec force. Je ne viens, répélons-Ie, ni débattre des problèmes scientiGques, ni examiner une à une toutes les philosophies de notre temps; je ne prends à partie que les doctrines de servitude. Il est temps de les dénoncer comme telles et de les comparer sous ce rapport à rÉvangile, qu'elles regardent de si haut.

Tantôt franches et tantôt subtiles, tantôt se proclamant athées et tantôt se faisant respectueuses ou même tendres envers les croyances dont le vulgaire a besoin, ces doctrines se ressemblent par uA trait commmi : elles n'admettent rien en dehors des forces de la nature. Cherchez bien» au fond de nos panthéismes modernes, au fond du vieux matérialisme qui passait pour mort et qui est vivant, vous découvrirez les lois immuables, c'est-à-dire la nécessité. Mais jamais elle n'était apparue aussi inflexible, aussi dure qu'elle l'est chez les champions du positivisme. Enfin la science in dépendante semble avoir trouvé sa formule définitive. Ne nous étonnons donc point si les autres systèmes sont peu à peu absorbés par celui-là. Auguste Comte a plus de disciples qu'on ne le croit ; en effet, quiconque ne consent à admettre que ce qui a été scientifiquement démontré est positiviste, qu'il le sache ou non. Voyons où nous conduisent ceux qui, comme M. Littré, sont positivistes le sachant et le voulant; avec eux du moins nous apprendrons quelles sont les conséquences logiques de leur doctrine.

Le principe est très-simple : l'homme est incapable de concevoir aucune idée du monde spirituel. Il faut donc séparer avec soin l'accessible de l'inaccessible. L'accessible, c'est le domaine des sciences exactes. Le

domaine des sciences exactes est aussi celui de la seule philosophie légitime. Cette philosophie exclut Tinaccessible; elle ne le nie |)as, elle Tignore; la religion et la métaphysique sont pour elle comme si elles n'existaient pas; sur les causes premières, sur Dieu et sur la création, aussi bien que sur Tâme et son avenir, les gens raisonnables ne pensent rien.

Ainsi, des sciences positives, et rien de plus; une succession de phénomènes, et rien de plus. On nous invite à ne plus nous occuper des chimères, de Tidéal, de Fiafini, de l'invisible.

Le positivisme n'est pas le matérialisme i car ce dernier prétend remonter à la cause unique : l'atome doué de mouvement. Cet atome-là n'existe pas pour le po^ sitivisme, car la science ne l'a pas vu.

Mais Dieu n'existe pas davantage pour lui, et M, Littré le déclare nettement. Au nom de la méthode baconienne, qui substitue l'observation au syllogisme et l'induction à la déduction, on nous défend de croire en un Père céleste, en un Créateur, bien plus encore en un Sauveur. Nous voilà placés vis-à-vis des lois immuables et condamnés à nous dire que tout est au mieux sur la terre.

Par bonheur, on ne supprime pas les problèmes en les niant. Le positivisme a beau biffer la métaphysique d'un trait de plume, il n'en demeure pas moins vrai qu'aorès la chimie, la mécanique et la physique, l'observation, si baconienne soit-elle, rencontre une réalité qui s'appelle la vie. Il y a quelque chose de plus positif que le positivisme, c'est Tâme, l'âme avec ses besoins, ses misères et ses grandeurs.

Tant que la chimie et la physique n'auront pas créé

un peu de vie, tant que les alambics n'auront pas élaboré quelques atomes d'intelligence, nous aurons te droit de dire que la science qui prétend ignorer cela ignore tout, que Tobservation qui écarte cela n'observe rien, que la philosophie qui ne veut pas s'occuper de cela n'est pas le moins du monde {Âilosophique* La souffrance, le désordre et le péché sont d'une constatation au moins aussi sûre que les lois de la pesanteur ou de l'aflSnité chimique. La conscience est un fait, au même titre que l'état solide, l'état liquide et l'état gazeux. Le monde réel et positif ne se borne pas à ce que mes yeux voient, à ce que mes mains touchent, à ce que pèse ma balance, à ce que précipitent mes réactifs, à ce que démontrent mes formules d'algèbre et de géométrie ; par l'induction seule et sans déduction d'aucune sorte j'arrive au devoir, aux droits absolus du bien, aux ardeurs immenses et inassouvies qui sont en moi.

J'arrive aussi, remarquez-le, à la liberté. Qu'il le veuille ou non, et M. Comte s'est efforcé de contester cette conséquence inévitable, le positivisme nous place sous le joug de la nécessité. Nous voici en face des lois immuables, l'inflexible despotisme de la matière pèse sur nous. Que pourrait faire, je le demande, notre libre arbitre (une pure hypothèse , d'ailleurs !) au sein d'un monde où tout est réglé? Demandez à un fabricant ce que deviendraient ses mécanismes, si quelque cause indépendante s'avisait de modifier leurs mouvements.

« Tu n'as rien pour puiser, et le puits est profond. »> Ce mot de l'Évangile, que d'autres déjà ont appliqué aux négations contemporaines, s'impose ici à ma pen-

sée et vient se placer de lui-même sous ma plume. Mon respect très-sincère pour les sciences exactes ne m'empêche pas de dire que si nous limitions nos certitudes aux démonstrations mathématiques, aux révélations du télescope, de la cornue et du scalpel, nous deviendrions les plus ignorants des hommes.

Des ignorants et des esclaves, car on ne peut supprimer les grands faits du monde moral, sans supprimer aussi la liberté. Je n'ai pas à entrer dans beaucoup de détails, car les découvertes récentes du positivisme nous ramènent aux vieilleries des païens. C'est toujours le Dieu libre et vivant qui s'efface devant les forces aveugles de la nature. Otez Dieu, il vous reste la Nécessité.

Point de création, les lois immuables ont agi. Point de surnaturel sous aucune forme, les lois naturelles ne peuvent être suspendues. Point de Providence, par conséquent point d'exaucement des prières. Point de révélation. En d'autres termes, car c'est là qu'il en faut revenir, point de Dieu. Que penseriez-vous d'un Dieu qui ne pourrait ni écouter ses créatures , ni en avoir pitié, ni leur venir en aide ? Que penseriez-vous d'un père qui n'aurait rien à dire à ses enfants ? Si mon père ne me tend pas la main quand je tombe, s'il ne me soulage pas quand je souffre, alors qu' est-il 7 Une abstraction ou un esclave. Plutôt que de croire au Dieu indifférent et impuissant, je croirai qu'il n'y a pas de Dieu.

Les enseignements des positivistes n'ont pas de conclusion plus évidente. Ces étranges libres penseurs s'interdisent de prime abord la faculté de penser librement ; leur point de départ est un axiome gui

doit s'accepter les yeux fermés et que voici : Quand même les observations psychologiques , non moins sûres que celles des sciences exactes, s'élèveraient d'un commun accord contre cette doctrine , oh doit admettre comme vérité première » indémontrable , mais évidente par elle-même, que la nécessité règne dans l'univers et que l'action d'un Dieu libre est contraire à la vraie science *.

La vraie science consent-elle à choisir parmi les faits et à ne tenir compte que de ceux qui lui plaisent ? Parce qu'elle ne comprend pas le surnaturel (cet autre nom de la liberté divine), se croit-elle autorisée à nier Dieu ? Est-elle certaine que ce qu'elle appelle les lois de la nature ne soit pas une série d'actes identiques du Dieu qui agit sans cesse ? Lui est-il démontré que le Dieu qui a connu de toute éternité nos besoins et nos supplications ne puisse pas en tenir compte dans ses actes et que les lois naturelles ne puissent pas s'accorder ainsi avec la Providence et la prière ? Déclarerait-elle absurde à priori la pensée que le Dieu libre a déterminé dans sa sagesse quelques époques décisives où le surnaturel se manifeste comme tel, où il y a révélation, incarnation, rédemption, prophéties, miracles, et d'autres époques où le surnaturel n'existe plus que pour la foi, ayant été introduit dans la marche

1. n faat en. définitive, pour supprimer la métaphysique, commencer par retrancher la psychologie et déclarer que les faits de conscience ne sont pas des faits. Si, en regardant en nous, nous y découvrons le sens moral, le libre arbitre, le remords, ces observations fie peuvent trouver place au nombre des observations scientifiques. Mais où des hommes qui réfléchissent ont-ils découvert que les sciences qu*on nomme exactes sont les seules sciences positives I

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régulière des choses par la prescience divine et par l'exaucement des prières ainsi prévues* ?

Je connais des savants trës-savants qui répondent à ces questions-là autrement que ne Tout fait MM. Ck)mté et Littré. Ils déclarent que de toutes les âiçons de méconnaître les données de l'observation et les règles du bon sens, il n'en est pas de plus grossière que celles des prétendus philosophes dont le système débute par la suppression de la liberté. Liberté en nous, car nous nous sentons responsables; liberté hors de nous, car l'action du Dieu vivant se manifeste avec évidence, et la matière, quand on lui donnerait un milliard d'années, ne parviendrait pas à enfanter l'intelligence; liberté partout, comme condition suprême du monde moral, voilà le fait, puisqu*on parle de faits; voilà l'observation, puisqu'on parle d'observations; voilà la loi , puisqu'on parie de lois, dont une science qui se respecte est tenue de prendre note.

Mais il parait que nous aimons mieux nous trouver en face de la nature qu'en face de Dieu. La nature est rude et maussade, et s'il n'y a qu^elle, il faut convenir que notre situation ici-bas n'est guère digne d'envie. Il n'importe, ce que redoutent par-dessus tout notre

1. Le surnaturel sous la forme démonstrative du miracle est si bien réservé par l'Écriture aux grandes crises religieuses, qu'il diminue à vue d*œii du vivant même des apôtres. M. Tyndall ne~ tenait pas compte de cette distiDctioa capitale entre le surnaturel et le miracle proprement dit, ^tre les délivrances que nous obtenons par la prière et les signes réservés aux époques exceptioiinelles, quand il disait aux habitants du Valais qui redoutaient une inondation : « Pourquoi priez-vous pour que la pluie ce^? Demandez que le Rb6ne remonte et passe de l'ftatre oM des Alpes. •

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péché et notre orgueil, c'est la rencontre du Dieu d'amour, qui est aussi le Dieu saint. Les lois immuables, de quelque nom qu'on les nomme. Grand Tout, Destin ou Nature, nous conviennent infiniment mieux.

Aussi ne suis-je pas étonné si le positivisme tend à devenir toujours plus la doctrine centrale au sein de laquelle se rencontrent les autres doctrines opposées à TÉvangile. Les athées, les matérialistes, les panthéistes, les hégéliens, trouvent un abri commode dans la philosopbiequitranchelesproblèmesaulieudeles résoudre et qui met les diverses négations d'accord en proscrivant le sujet même de leurs débats. Plus de métaphysique ! ce mot d'ordre, le plus honteux que puisse recevoir une génération d'hommes, est-accueilli avec enthousiasme par la multitude de ceux que trouble ou que fatigue ridée de Dieu. Pourvu que toute distinction s'eÉice entre Dieu et la nature, ils sont contents.

Nous avons montré quelle est la pensée fondamentale des philosophies hostiles à la liberté. La nature et ses lois formatrices, voilà le Dieu qu'elles adorent en commun; au nom de la science, elles ferment les portes de la foi.

Elles les ferment du moins pour les vigoureux esprits capables d'examiner et de se rendre compte* Quant aux faibles, on leur permet volontiers de croire. Pourvu que la philosophie soit la religion des penseurs, on supportera assez volontiers que la religion soit encore quelque temps la philosophie des masses. La foi et la raison n'ont-elles pas eu longtemps leur rôle et peut-on exiger que tous les hommes gravissent les hauteurs sublimes de la sagesse?

Il y a là une distinction perfide contre laquelle nous ne saurions assez nous mettre en garde. Elle est ancienne déjà : Descartes , qui repoussait toute notion non revêtue du visa de la raison, s'empressait de réserver à la religion une place à part; Hobbes en faisait autant. Il ne faut donc pas trop nous scandaliser si d'autres aujourd'hui renversant le christianisme d'une main et le relevant de l'autre, adressent de respectueux hommages à cette erreur scientifique, qu'ils consir dèrent sans doute comme une grande vérité morale.

Le bon et le vrai seraient-ils donc séparés? Y auraitil des mensonges salutaires et de funestes vérités? Les savants seraient-ils appelés à jouir de la lumière, tout en perdant les conditions du bonheur? Les ignorants posséderaient-ils le privilège de trouver dans les plus épaisses ténèbres la satisfaction des besoins profonds de leur âme ?

Cette question peut prendre, si on le préfère, une forme différente : Y a-t-il deux vérités contradictoires? Les mêmes problèmes ont-ils deux solutions , celle de la science et celle de la foi? La vérité que nous découvrons est-elle, peut-elle être opposée à celle que Dieu révèle? La religion, fausse pour les savants, peut-elle être vraie pour les simples? La religion, vraie pour les simples, peut-elle ne pas être vraie pour les savants? Si l'Évangile est vrai, la philosophie et la science qui s'en écartent peuvent-elles ne pas être fausses? Si l'Évangile est vrai, n'est-il pas, sur les pointe dont il s'occupe, la science vraie, et la philosophie vraie?

Que la philosophie et la science soient indépendantes de la révélation» personne n'en est plus convaincu que

moi; le joug scolastique est brisé pour toujours, Dieu merci. Mais, bien que les méthodes soient diverses, il fl'y a point, je le répète, deux vérités pour cela. Ou l'Évangile est vrai, et il est vrai pour tout le monde, pour les savants et pour les simples; ou l'Évangile est faux, et il est faux pour tout le monde, et il importe que tout le monde le rejette, le peuple comme les docteurs.

11 ne s*agit certes pas de retourner au temps où la doctrine de TÉglise était le point de départ obligé de toute science. Les recherches des savants sont libres et doivent l'être. Qu'elles contredisent ou non les déclarations de l'Écriture, leurs observations doivent être faites au seul point de vue de la vérité. Quel chrétien digne de ce nom leur a jamais demandé de dissimuler ou de mutiler les faits, de fermer les yeux, de ne pas voir ce qu'ils voient ? Loin de là, le chrétien le plus con* vaincu, et justement parce qu'il est convaincu, constatera lui-même, s'il est savant, les expériences ou les découvertes qui paraissent inconciliables avec certains passages de la Bible. Ami de la vérité, plein de foi en la vérité, convaincu que les vérités ne sauraient lutter entre elles et que l'harmonie, si impossible qu'elle semble aujourd'hui, se rétablira un jour, il attendra avec patience l'accord définitif et constatera avec candeur le désaccord passager.

Notre foi ne doit pas compromettre notre droiture. Les faits sont des faits, et il serait abominable de les fausser ou de les cacher. Notre métier de chrétiens consiste à accueillir les vérités d'où qu'elles viennent, à ne nous défier d'aucune, à croire que tout ce qui est yénté sert la cause de la vérité par excellence, à acceplu ' 0

ter* la douleur tt*ès-vive des difficultés non résolues et à regarder avec confiance vers ces hauteurs où s'efi^aceront pour nous, quand nous y serons parvenus, les divergences qui nous tourmentent encore.

Je ne conçois pas une âme indépendante sans cette foi absolue au vrai. Nous le verrons un jour, il n'y a pas une vérité religieuse, une vérité philosophique, une vérité scientifique, il y a Za vérité. Dieu nous préserve, en attendant, de commettre Tune ou Tautre de ces lâchetés, ou accommoder la science à la Révélaticm en appréciant contre notre conscience des observaticms et des faits qui nous apparaissent comme certains, ou accommoder la Révélation à la science en opérant un triage dans TÉcriture !

Pour nous qui croyons que TÉvangile est la vérité, U est toute la vérité sur les seules questions qui vaillent la peine d'être débattues, Dieu, Tâme, la vie à venir, le devoir. Pour nous, il y a toute une philosophie dans rÉvangile; c'est celle qu'on voit s'organiser d'ellemême, selon Vinet, « en restant dans l'enceinte du christianisme positif. » Nous n'avons donc pas à construire puérilement à côté de lui une philosophie faite sur son modèle. Mais nous respectons chez les autres la pleine indépendance de pensée dont nous usons nous-mêmes, a Arrière ces classifications arbitraires qui creusent un abîme entre le domaine de la science et celui de la foi! 11 y a quelque chose d'absolu et d'indivisible dans la vérité, comme dans l'esprit humain. Si le christianisme est vrai, il doit l'être partout et toujours. S'il est la lumière, il doit éclairer tout ce qu'il touche. S'il n'a pas le dernier mot en philosophie et en histoire, comme en morale et en religion, il n'est

pas la vérité. » Je n'ai pu résister à citer ces paroles de H. fioni&s, qui rendent si bien ma pensée.

La liberté ne marche pas sans la vérité; partout où la foi au vrai s'altère, où ses droits souverains sur nous sont mis en doute, Tindépendance morale ne peut naître. Je me flatte que cette conclusion de notre longue étude est maintenant établie. Il est par conséquent aisé de comprendre pourquoi je repousse au nom de la liberté la théorie des deux vanités.

Il est dair d'ailleurs qu'on n'en admet deux pour le commun des mortels qu'afin d'en admettre une seule potA* l'élite dont on fait partie.

Nous adorons aujourd'hui la déesse Raison* comme en 1793. On dirait vraiment que la raison siège seule en nous et que nous ne sommes que des êtres intelligents; la place de la conscience et du cœur ne se trouve phis. Que Descartes, qui avait à réagir contre le despotisme des traditions et contre les habitudes de l'argumentation scolastique, ait soumis toute connaissance à la seule raison, je le comprends sans peine ; mais les retours offensifs du nïoyen âge ne nous inquiètent plus. Pourquoi donc mutilons^nous notre nature?

Pourquoi? Écoutez ces chants de triomphe : — L'âge de ia science est venu. La science, qui a supprimé l'espace et la douleur, est en train de supprimer Dieu et ce qui est sa plus vive empreinte en nous, la conscience et le libre arbitre. Le cîel est jaugé. Les découvertes succèdent aux découvertes; nous pénétrons chaque jour plus avant dans l'immensité , nous comptons les millions de mondes, nous mesurons leurs orbites^ nous connabsons les lois de l'univers.

Et n'est-ïl pas juste que l'esprit qui a fait tant de choses règne et gouverne ici-bas? De quel droit mettrait-on autre chose à côté des mathématiques , de la physique et de la chimie? — Une fois sur ce chemin, on ne s'arrête pas aisément. La méthode algébrique fait comparaître à sa barre tous nos sentiments et toutes nos croyances ; elle nous défend d'admettre ce qui n'est pas démontré par a plus b.

Reste à savoir ce que vaut l'homme auquel on n'a laissé que sa cervelle. Cette cervelle, fût-ce celle d'un Aristole, d*un Newton ou d'un Cuvier, ira tout droit à la folie quand on lui soumettra des questions sur lesquelles la conscience et le cœur devraient donner leur avis. L'homme ainsi mutilé déraisonne nécessairement, autant que déraisonnerait celui qui ne voudrait écouter que sa conscience et son cœur, sous prétexte que Tintelligence est inutile. Que diriez-vous de votre voisin, s'il se mettait à marcher en fermant les yeux et s'il disait : «Â quoi bon les yeux, puisque j'ai des oreilles, un toucher et un odorat? »

L'homme est un ; sa conscience ne se passe pas plus de sa raison, que sa raison de son cœur. L'homme est un, mais il est des questions qui mettent particulièrement en jeu telle ou telle de ses facultés. Quand un astronome calcule les mouvements d'un corps céleste, sa conscience peut rester muette. 11 y a plus, chacune de nos méthodes varie selon l'étude que nous poursuivons. Il est des travaux qui appellent l'examen séparé des détails; il en est qui réclament une vue d'ensemble.

Si vous prenez un microscope pour examiner un éléphant, vous n'en acquerrez jamais une idée vraie.

Si VOUS faites de Tanatomie sur ce qui vit, vous le tuerez. Il ne faut pas disséquer des vivants; et que de foison le fait I Voyez ces docteurs qui s'approchent de l'Évangile une loupe dans une main et un scalpel dans Tautre : comprendront-ils quelque chose aux grandes preuves? Sentiront-ils battre ce grand cœur palpitant d'amour? Il est des gens qu'on amène devant un tableau de Raphaël, et qui se mettent à examiner une mèche de cheveux ou la bordure d'un vêtement. Il en est à qui Ton fait entendre du Beethoven et qui analysent une mesure. 11 en est qui lisent une tragédie de Corneille et qui dissertent sur des nuances. On met les chefs-d'œuvre en petits morceaux, et puis l'on s'étonne que cela ne vive pas! Les filles de Pélias s'étonnaient que leur père ne fût pas rajeuni par la chaudière de

La liste est longue, grâce à Dieu, des choses qui ne relèvent pas du scalpel, de la loupe ou de la balance. Ces choses sont les plus belles qu'il soit donné à l'homme de contempler, et ceux qui les ignorent ignorent tout. Ils peuvent savoir sur le bout de leurs doigts les phénomènes et les lois de la nature, les législations et l'histoire, ils peuvent passer pour des savants de premier ordre ; ils sont des ignorants.

Et comment ne le seraient-ils pas? Ils ne veulent croire qu'à ce qu'ils touchent de leurs mains , qu'à ce qu'ils démontrent positivement; mais on ne touche pas le devoir; mais l'âme, la conscience, la sympathie, le repentir, ne se déposent pas sur des philtres et ne se distillent pas dans des alambics. Essayez de transformer la psychologie en science positive et de déterminer les formules de l'actiod humaine, en sorte que, certains

iiia NÉGATION RELIGIEUSE.

mobiles étant donnés^ certaines déternûnaitions en résida tent nécessairement; les caprices du libre arbitre tous donneront de perpétuels démentis.

Vous prétendez n'admettre que ce que votre intcHîgence a approuvél — Votre intelligence approuve-t-eUe ceci : « S'il y a un Dieu et 8^il se révèle à nous, il ne peut rien mettre dans sa réTélaUcMi qui nous défdaîse ou nous dépasse? » Quant à moi, mon intelligence approuve la proposition contraire.

Vous rejetez tout ce qui n'est pas démontré I — Gonnaissez-vo^s une démonstration des axiomes, ce début obligé de toutes les sciences positives? Vous a*t-on jMTOUvé l'idée de cause, ou la réalité des corpsy ou le 4émoignage des sens?

Votre raison vous ordonne de ne croire que ce qu'eUe a compris! — Et si, par hasard, la conscience ei le cœur avaient leur mot à dire? Si la solution du problème reposait d'aplomb sur le sentimient du pécbéî Si la vraie démonstration était une démonstration morale? S'il fallait se courber bien bas pour firancbir les portes et entrer dans le domaine des vérités éteraeltes?

Celui qui raisonne sur l'Évangile en tàisiiSd abstraction du péché déraisonne aussi sûrement que celis qui appliquerait le sentiment à la chimie; une chimk de sentim^t et une étude morale purem^til intellectuelle se valent aux yeux de la vraie scieiw».

Je n'ai pas encore vu un homme qui eût accepté réellement l'Évangile, s'il n'avait passé d'abord par le sentiment et par l'angoisse de son péché. )e n'ai pas oicore vu un homme qui, ayant connu cette angoiss» du péché, n'eût accepté l'Évangile. La preuve décisive se donne là, sur le terrain de l'âme, en présence de»

LA SGIBMCE INDÉPENDANTE. i03

gnodes misères et des {|[rands besoins; la démonstration rationnelle que réelame une fausse science est tout simplemeirt impossible, en vertu de la nature même des choses.

Est-œ à (tire que tout se passe dans la sphère du sentiment? Non certes. Maintenons Tbomme entier; ne le mi^lcms ni d'un côté ni de l'autre; protestons, il le fimt, contre ee qu'il y a d'exclusif dans le root de Pascal : « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît p(Hnt; » ne soyons ni mystiques au nom du cœur, ni rationalistes au nom de la raison; soyons chrétiens. L'Évangile maintient l'unité de l'homme, aussi bien que sa liberté.

Tandis que Spinosa nous dit que <c l'homn^^ est essentiellement un être qui pense, » et que « le plus haut degré de connaissance humaine doit être le plus haut degré de bonheur humain; » tandis que notre science contemporame {Nrétend traiter les {problèmes de l'âme par ta ntéthode des mathématiques, l'Écriture nous parle de notre « mauvais cœur d'incrédulité; » elle nous avertit qu'il est indispensable d'avoir « la repentance pour connaître la vérité. » Oui, il y a une v^té dont le diemin passe par kt repentance. On peut connaître, sans sa repentir, la vérité historique, la vérité géographique, la vérité astronomique, la vérité mathématiqBe. Quant à la vérité rehgieuse, il en va autrement : qui ne se sent pas malade n'a que foire du médecin; qui n'est pas courbé sons le poids de son péché n'a pas besoin d'un Sauveur.

Le voilà, le Dieu inconnu dont Paul parlait à Athènes. Au milieu de nos idoles son autel est dressé quelque pari dans notre cœur; il y a quelque part en nous des

aspirations qui montent plus haut que les jouissances terrestres, plus haut que la science elle-même.

On nous dit : « Nous croyons ce que nous pouvons, et vous croyez ce que vous voulez. » Rien n'est plus faux. Loin de croire ce qu'il veut, chaque chrétien croit ce qu'il a passé des années peut-être à ne pas vouloir, ce que son cœur corrompu a repoussé avec violence. Malheur à nous si nous mettions de la volonté dans notre foi ! Les gens qui croient ce qu'ils veulent se font une religion complaisante. L'Évangile n'est point tel : il nous gêne, il nous déplaît ; il nous demande le plus dur des sacrifices, le don du cœur; il nous impose le plus redoutable des changements, la nouvelle naissance. Non, nous ne croyons pas ce que nous voulons; nous croyons ce qui nous est apparu comme l'évidence en personne, le jour où nous avons ressenti les misères du péché.

Alors même, nous n'avons pas cru ce que nous voulions, car l'Évangile renferme encore des passages que nous changerions volontiers et des difficultés auxquelles nous aimerions à nous soustraire. Nous ne voulons ni ce qui nous dépasse ni ce qui nous blesse; mais après avoir ressenti ces humiliations que rien ne remplace, nous avons compris que l'insondable faisait partie nécessaire du divin, que notre intelligence avait à se courber à son tour comme l'avait fait notre cœur, et qu'en se courbant elle ne se renierait pas.

Cet acte de la foi humble est un acte de raison et un acte de liberté. Un acte de liberté, car il s'agit de briser les lourdes chaînes de la corruption et de l'orgueil, pour commencer la forte vie des affranchis de Jésus-Christ, qui sont aussi les esclaves de la justiC/C. Un acte de

LA SCIENCE INDÉPENDANTE. i05

raisoD, car il s'agit de décider si la religion, qui répond ' à tous nos besoins, qui provoque tous nos progrès, qui met en jeu toutes nos énergies, qui condamne toutes nos lâchetés, qui nous révèle la grande morale, qui nous montre la liberté dans le ciel et sur la terre, qui nous donne un père et un sauveur, qui du sein des ténèbres païennes fait jaillir une éclatante lumière, si cette religion, que rien ne prépare et que rien rie suit, est une invention naïve du temps des Césars, ou, qui pis est, une imposture.

La raison, on le voit, joue ici son rôle; le sien et non pas un autre. Elle n'est point seule, la conscience et le cœur ont parlé, Thomme entier a pris part à la délibération où la destinée entière de Thomme était engagée. Et c'est là ce qui vous indigne! Vous voudriez qu'un pareil problème ne relevât que de la raison 1 Rendons grâce à Dieu, qui n'a pas permis qu'il en fût ainsi. Savez-vous ce qui arriverait, si le oui ou le non en matière religieuse dépendait uniquement de l'intelligence? Nous retomberions dans les classements aristocratiques de la philosophie grecque. Comme les intelligences ne sont pas égales, non plus que les éducations, conune il y a des savants et des ignorants, comme il y a des gens qui raisonnent bien et d'autres qui raisonnent mal, nous aboutirions à cette conclusion cruelle que le salut est le privilège des savants et des habiles, des dialecticiens exercés, des hommes d'étude et de loisir. Malheur aux pauvres, aux ignorants et aux incapables!

Au lieu de cela, notre Dieu, le Dieu saint que la science ne trouvera jamais au bout d'un syllogisme, mais qu'un cœursincère trouvera toujours, s'est adressé

à 06 qu'il y a d'identique chez tous les hommes. Tous nous sommes égaux pai" le péché; tous nous avons une conscience qui afl&rme le bien obligatoire ; tous nous avons un cœur que peut émouvoir Tamour divin; tous nous avons un libre arbitre qui défie la contrainte et maintient notre responsabilité.

Voilà le terrain de la grande égalité, qui est celle de TÉvangile. La foi qui sauve n'est pas la conclusion d'un raisonnement, elle est un acte nooral. J'ai connu des esprits très-peu chrétiens, et trèsrpersuadés cependant de la vérité du christianisme. Il y a eu des époques, il y a des pays ou personne ne met en doute cette vérité et ne se soustrait aux pratiqués pieuses, quoique on y rencontre peu d'&mes qui se repentent de^ leurs propres fautes, qui aiment Jésus conune leur propre Sauveur et qui vivent d'une vie nouvdie. La lumière est bonne, mais la lumière n'est pas tout; Fintelligence est nécessaire, mais l'intelligence ne décide pas de tout. La résolution suprême se prend dans les profondeurs de l'âme, bien loin de ces froide régions de la démonstra* tion scientifique où l'on voudrait nous confiner.

Savez-vous ce que nous serions si Ton nous plaçait sous le gouvernement de la raison seule? Des fous et des esclaves : des fous, car nous irions au-devant des questions morales armés d'une Géométrie de Legendre el d'une Logique de Port-Royal; des esclaves, car c'est une rude servitude que celle imposée par une faculté msdtresse qui exclut les autres. — N'écoute pas ta oooscience, esclave I Est-ce que l'intelligence démontre ei reconnaît le péché? Est-ce qu'elle ne prouve pas, au contraire, que l'homme est boa, quoique impar&it? — N'écoute pas ton cœur, esclavel Ëst-*ce que FinteUi-

LA SCIENCE INDÉPENDANTE. m

gence ne déclare pas qae Dieu ne peut s'occuper de toi> qu'il est substance et non pas amour, que les lois de la nature régnent seules?

Un autre esclave, ce serait celui qu'on ferait en excluant rinteliigence. Certains chrétiens semblent vouloir que la conscience et le cœur prononcent seuls en matière religieuse; ils semblent recommander une foi mystique et aveugle. Le beau, selon eux, c'est de croire saos preuves; que dis-je? contre les preuves : je crois parce que c'est absurde, quia ahsurdum.

11 est des moments où Pascal a l'air d'être de ces gens-là. Pour lui le doute devient alors le point de départ de la foi, il prend plaisir à ruiner une à une les raisons de croire; dans son scepticisme de géomètre (le plus féroce de tous ) on dirait presque qu'il tient à ne nous laisser pour suprême ressource que le saut périlleux, tète baissée et les yeux fermés.

Ce sont les mauvaises heures d'un très-grand esprit et d'un très-grand chrétien. Si vous le preniez à ces heures-là, il vous dirait que « le peuple croit que la vérité se peut trouver, » mais que a nous sommes incapables du vrai et du bien. » Par bonheur, il est un autre Pascal; nul plus que celui-ci n'a fait appel à l'homme tout entier, à la conscience, au cœur et à la raison. Celui-cî a décrit dans un passage immortel a les deux extrémités » de la science, c'est-à-dire l'ignorance ignorante d'où nous partons tous, et l'ignorance savante où cpielques^ns arrivent en croyant : « Ceux qui sont sortis de l'ignorance naturelle et n'ont pu arriver à l'autre.. , ceux-là troublent le monde. »

Je suis si coavaincu du rôle de l'intelligence dans les (pi^Otts religieuses , que je voudrais voir les chré*

tiens mériter plus souvent un beau titre qu*on a détourné de son vrai sens , le titre de libres penseurs. Nous sommes appelés par TÉvangile à penser librement, c'est-à-dire à ne devenir esclaves ni d'une tradition de crédulité ni d'une mode incrédule.

Pourquoi nous donnerions-nous l'apparence d'ennemis de la raison, nous les disciples d'une doctrine qui appelle la lumière, qui veut le progrès, qui transfigure l'existence et ne la mutile pas, qui nous veut bien vivants, bien forts, bien maîtres du gouvernement de nous-mêmes?

La foi chrétienne fonde notre indépendance vis-à-vis du mal sur notre dépendance vis-à-vis du bien, notre liberté envers les hommes sur notre soumission envera Dieu ; elle fonde aussi nôtre résistance à l'erreur sur notre connaissance de la vérité. Connaître est un trèsgrand mot dans TÉcriture. La sainte ignorance, le saint esprit rétrograde, autant d'inepties qu'elle répudie. La vraie science a toujours travaillé au profit de l'Évangile, et elle continuera, j'en réponds.

11 est vrai qu'il est une fausse science, celle qui met au rebut une partie de l'être humain et qui nous donnerait volontiers les deux cervelles de Fontenelle, pourvu que nous n'eussions pas de cœur. Aux savants pieux tels que Kleper, Newton, Euler, Haller, Leibnitz, Linné, Fermât, Cauchy, Ampère, on opposerait volontiers aujourd'hui les savants du positivisme. Ils placent en dehors de fa connaissance ce qui est en dehors de la démonstration scientifique, lis s'enferment dans un étroit enclos où la philosophie n'entre pas plus que la religion et où la poésie elle-même, je le soupçonne, aurait quelque peine à se glisser. Ils savent bien des choses,

mais ils en ignorent encore plus : ils ignorent leur âme, leur péché, leur Dieu, leur avenir; ils ignorent les contradictions redoutables au milieu desquelles nous sommes jetés. Paisibles derrière le mur de leur enclos, heureux du calme de mort qui règne dans leur petit horizon, ils remplacent tranquillement la philosophie parla physiologie, l'histoire par le fatalisme, la liberté par la nécessité; et, le monde moral une bonne fois supprimé, n'ayant à se préoccuper ni de nos origines m de nos destinées, ils se livrent à l'adoration de la dialectique, des mathématiques, des sciences exactes et naturelles.

II est clair que la méthode est sûre : pour simplifier les questions, rien de tel que de les supprimer; mais tout le monde n'est pas d'humeur à accepter cette sim* plification» Il est des esprits indociles pour lesquels les problèmes moraux et métaphysiques subsistent en dépit de tout. Vous ne les délivrez des difficultés de la foi que pour leur imposer les difficultés bien plus insurmontables de l'incrédulité. — Ils se sentent libres et responsables; n'y a-t-il ni liberté ni responsabilité? Ils contemplent la création ; n'y a-t-il pas de créateur? Ils se heurtent à la souffrance et au péché; n'y a-t-il pas de déchéance? Ils sentent en eux des besoins infinis; n'y a-t-il point d'infini pour les satisfaire? Ils voient l'Évangile apparaître tout à coup il y a dix-huit siècles et enfanter un monde nouveau, le monde la vraie liberté; quelqu'un a-t-il inventé Jésus-Christ et l'Évangile? Ils contemplent les victoires d'une doctrine qui a tout contre elle; son triomphe n'est-il point un mirade?

ti(> NÉGATION RELIGIEUSE.

Ce sont fà aussi des difficultés. II n'est pas toujours donné à l'homme de les tenir pour non avenues, et de s'enfermer dans un univers de fantaisie, où la lo* gique n'ait point à s'inquiéter de la conscience et où tout se borne à des combinaisons de gaz s'opérant sans trouble, parce qu'elles ne rencontrent sur leur route ni un amour ni une volonté.

Les difficultés de l'Évangile, si grandes soient-elles, paraissent bien petites lorsqu'on les compare à celles du système qui nous envahit maintenant, le système de Darwin.

Épicure, qui le premier avait enseigné avec éclat la fiormation de l'univers par la rencontre fortuite des atomes, n'osait pas supprimer entièrement l'idée du divin et réclamait je ne sais quel hommage pour les « dieux inactifs. » Nous sommes moins timides et plus logicpies: étant donnés une molécule première et un premier mouvement (il faut toujours en revenir à cette chiquenaude que n'avait pu éviter Descartes ), les évolutions créatrices commencent et la nature se suffit à ellemême. Les organisations rudimentaires naissent dV bord ; puis elles se modifient et créent de nouveaux organes selon les circonstances et les besoins. Génération spontanée et transformation des espèces, voilà, nous dit M. Bernard, les deux doctrines de Técole de Darwin : la matière produit spontanément un lichen; il se transforme en herbe; l'herbe devient un chêne, le chêne un insecte, l'insecte un singe, le singe un homme. Accordez à M. Darwin des évolutions innombrables, des millions de siècles, des millions d'espèces intermédiaires et d'êtres de transition, il n'en demande pas davantage; la puissance de la nature, armée de te

LA SCIENCE INDÉPENDANTE. lit

sélection naturelle, c'est-à-dire du pouvoir de rejeter mcessamment ce qui est mauvais et d'ajouter ce qui est bon, remplacera avantageusement le créateur.

Ce n'est pourtant pas si simple que cela en a Pair. Ce que le matérialiste sait le moins bien, c'est son commencement. Il n'est pas facile d'imaginer un commen* cernent naturel des lois naturelles ^. D'ailleurs on nous parle beaucoup de ces lois immuables ; mais les liquides et les gaz se comportent tout autrement dans un corps vivant que dans un laboratoire de chimiste et la vie reste à expliquer. On ajoute qu'on ne sort pas de la science positive et qu'on repousse sans miséricorde toutes les hypothèses ; mais l'éther est une hypothèse et la science ne s'en passe pas, les atomes sont une hypo* thèse et la science repose sur cette supposition au moins étrange d'une limite à la divisibilité de la matière étendue.

Ce n'est pas tout, et sans parler de l'âme humaine, de ses besoins et de ses sublimes instincts, comment expliquer par les évolutions de la matière l'instinct même des animaux? Voici un insecte, comme le remarque M. Chevreul, qui n'a jamais vu son père et sa mère. Il n'imite pas; qui lui a appris à accomplir un travail merveilleux? Qui a fait des mollusques de si admi* , râbles architectes, dont les spirales, dont les hélices sont d'une perfection inimaginable? Les combinaisons delà matière ne m'expliquent pas que l'agneau qui vient de naître devine qu'il doit teter sa mère, que :'oiseau donne à son nid précisément la forme qui lui convient, et qu'une nlouche douée d'un pressentiment

i. Voir M. Harc Briqaet> DimiU de la rMla^h chréttenn$

mystérieux aille déposer son œuf dans le corps d'un animal dont la chair nourrira plus tard sa progéniture. Si large qu'on fasse la part de la matière, il est malaisé de lui attribuer de Tesprit. La matière donnant des instincts, la matière plaçant des prévisions dans les bêtes, la matière leur inspirant des actes dont aucun besoin actuel, dont aucun apprentissage, dont aucun souvenir, dont aucune expérience acquise ou transmise ne donne le mot, cela n*est pas très-simple à admettre. Il paraît que les amis^de la science positive ne s'inquiètent pas de si peu.

On nous objecte, il est vrai, que nous ne tenons pas compte du temps, lequel explique tout. Ce n'est point mon avis; le temps, ce me semble, n'explique absolument rien. Vous auriez beau entasser les millions de siècles sur les millions de siècles, la matière sera toujours la matière, elle ne se transformera pas en intelligence. C'est bien le cas de dire avec Alceste :

Le temps ne fait rien à Tafifaire.

Au bout d'un milliard de siècles pendant lesquels se seront succédé des insectes qui ne connaissent pas leurs parents, il ne sera pas plus aisé de comprendre qu'ils aient acquis leur instinct et appris à faire leur ouvrage. Je vous accorderai, si vous voulez, qu'en y mettant le temps, on pourra composer V Iliade en jetant au hasard des caractères d'imprimerie; ce que je ne vous accorderai pas, c'est qu'en accumulant les combinaisons de la matière on puisse mettre une pensée quelconque dans l'univers.

Je laisse aux hommes compétents le soin de réfuter par des faits la théorie de la sélection naturelle. S'il est

une loi que les savants aient le droit d'opposer à ceux qui parlent de lois, c'est celle de la fixité immuable des espèces. Les espèces qu'on découvre à l'état de momies dans les sépultures égyptiennes ne diffèrent en rien des nôtres. Jamais on n'a vu une espèce se transformer dans une autre et les variétés que prv>duit la dO' mestication^nt si peu profondes» qu'elles disparaissent à rétat sauvage. Il y a mieux enfin que les catacombes d'Egypte, il y a les couches géologiques. Là reposent écrites en caractères ineffaçables les annales de ces siècles sans nombre qu'on aime à invoquer; eh bien, y a-t-on découvert quelque part un animal de transition? Le long passage d'une espèce à une autre y a-t-il laissé quelque trace? Les essais successifs s'y font-ils voir? Les êtres incomplets, les organes en train de s'achever figurent-ils dans les stratifications terrestres? Notez d'ailleurs que les animaux géologiques sont loin d'appartenir uniquement aux classes les plus simples; outre les radiés, on trouve là des articulés et des vertébrés. Or les indices du passage d'une classe à l'autre manquent aussi bien que ceux du passage d'une espèce à une autre espèce.

Qu'on nous permette donc de penser que la création est plus facile à admettre que les évolutions, et que le surnaturel est plus raisonnable que l'action indépendante des forces de la nature. Entre la matière qui crée rintelligence et l'intelligence qui crée la matière, mon choix est fait. J'ajoute qu'il est fait entre la nécessité et la liberté.

Si, au lieu de Dieu, vous me donnez des gaz, de îa lumière et de l'électricité, vous portez à ma liberté un coup dont elle ne se relèvera pas. Le Destin antique avait encore l'air d'être quelqu'un; vos lois immuables

de la nature n*ont plus cet air-là. Décidément la fatalité grossière des choses règne et gouverne seule. Mmméme, suis-je bien une personne? En tous cas^ je ne puis être une personne libre et responsable, car les lois nécessaires qui m'ont fait, ont fait mes vices et mes crimes.

Là est recueil sur lequel se briseront éternellement les systèmes naturalistes. Accordez-leur tout ce qu'ils voudront : voici une matière qui n'a pas eu de commencement; dans ses transformations innombrables elle a enfanté les êtres. C'est bien, nous avons retranché Dieu, mais comment retrancher la conscience? On aura beau douer la nature, c'est-à-dire la matière, des puissances les plus merveilleuses, on n'arrivera pas à établir un rapport quelconque entre elle et la morale. La morale sortant de la matière I Ah, je mets au défi et les alambics des laboratoires et ceux mêmes de l'imagination; jamais ils n'essayeront d'opérer la transformation de la matière en morale. La transmutation des métaux n'était rien, comparée à la transmutation nouvelle dont il s'agit ; le grand œuvre du xix* siècle est autrement impossible que celui du moyen âge. Il se peut que l'unité de substance se trouve un jour et qu'on parvienne à faire de Tor; il ne se peut pas qu'en prenant de la matière on parvienne à en tirer le moindre atome de moralité.

Sans aller jusqu'aux énormités de Darwin, tous les matérialismes commettent le même attentat : dans leur passion de supprimer Dieu, ils suppriment l'homme; la morale s'efface, la responsabilité «st tuée du même coup que la liberté.

Avec une âme qui n'est qu'une résultante et qu'enfanta

la rencontre des molëcales chimiques, comment voulez-vous que je sois libre ? Votre monde matériel n'a pas h moindre issue sur le monde moral. Je me livre à des opérations qui semblent intelligentes, et qui ne sont que la conséquence forcée des mouvements de mon organe cérébral^. En quoi serais-je plus responsable ou plus libre qu'une <x)mue de laboratoire? Mon cerveau sécrète ma pensée, comme mon estomac digère ; à merveille ! que les gens en qui il y a beaucoup de phosphore montrent de Tesprit, du courage, et qui sait? de la vertu. Moi, je sens que le phosphore me manque.

0 liberté I que tu es précieuse et grande ! qu'on reconnaît bien en toi l'un des traits ineffaçables de rimage divine ! Gomme on sent bien que toutes les attaques contre Dieu se dirigent contre toi et que nous ne pouvons pas te défendre sans défendre aussi l'Évangile ! Le voilà, l'homme du matérialisme : quelque effort qu'on fasse parfois pour lui conserver quelque chose qui ressemble à la morale, on ne saurait y parvenu, car la matière c'est la nécessité*.

Nous pourrions continuer cette revue sommaire des systèmes qu'on nous propose en remplacement de l'Évangile, toujours nous reconnaîtrions ceci : chacun d'eux a en soi une difficulté auprès de laquelle les difficultés du surnaturel chrétien me semblent bien petites, ils nient unifoAnément la liberté.

Prenez une doctrine plus modérée que le matéria-

U Voir Cabanis^ M. Vogt, etc.

2. Démocrite, Épicure, d'Holbach arrivent à la même conclusion. Gall détermine nos dispositions morales aassî bien que nos &eiilté8 inteUectoieUes d^près les Amnes de notre cerveau.

lisme de tout à Theure. — Arîstote Ta dit, la scolastique Ta répété, il n'y a rien dans rintelligence qui n'ait été dans la sensation. Telle est la source unique de nos idées; elles ne sont que des sensations transformées.. Dès lors le cerveau, M. Secrétan le remarque finement, n'est plus qu'un magasin où l'on entasse des marchandises apportées du dehors ; rien ne vient du dedans. Donc il n'y a rien d'inné en nous et les bases de la morale s'écroulent en même temps que celles de la raison, Locke et Gondillac mènent logiquement au scepticisme.

On sait avec quelle énergie Kant a protesté contre cet empirisme, fils légitime de la sensation transformée. Épouvanté de voir que l'idée morale allait sombrer, il s'est mis à relever au nom du devoir ce qu'il avait tant aidé à démolir. Mais bien des gens ont adopté ses négations sans accepter ses affirmations repentantes, et le dix-neuvième siècle a subi une invasion du sensualisme douteur qui sera, prenons-y garde, un des périls de la liberté moderne.

Gomment Hegel est sorti de Kant, toutes les histoires de la philosophie le racontent. Du jour où Kant eut limité la certitude à notre propre pensée, nous interdisant d'affirmer aucune réalité en dehors de nous, le règne de ridée souveraine commençait et l'idéalisme transcendental devait naître. En effet, ^ans la voie ouverte se précipitent l'un après l'autre Fichte, Schelling et Hegel. L'Idée apparaît, tantôt comme la seule réalité, tantôt comme la formule et la règle des réalités extérieures, du monde et de Dieu.

Et plus l'Idée devient reine, plus elle devient impersonnelle et esclave. L'écrou de la nécessité se serre de

plus en plus sur elle. Elle n'est pas à moi cette pensée qui gouverne toutes choses et qui se développe dans l'histoire selon un rhythme invariable ; elle n'est pas à moi et je suis à elle. Je ne pense plus, je ne veux plus librement. Vous pouvez me dire que mon esprit est la loi des événements et que Dieu y prend conscience de soi, ce qu'il y a de certain, c*est que j'y perds conseience de moi-même, que je m'absorbe et me noie dans mon absurde grandeur.

Le vertige ne vous prend-il pas à la vue du mécanisme effroyable oîi sont broyées au sein des évolutions fatales la personne divine, la personne humaine, la responsabilité, la liberté? Si tout ce qui est rationnel est réel, si l'histoire est le développement de l'esprit universel dans le temps, mon libre arbitre n'a que faire dans cette marche nécessaire de Tesprit. Tout ce que j'entrevois encore vaguement, c'est que l'idéalisme vient aboutir au panthéisme, que Dieu (un Dieu inerte et esclave lui-même) est l'unité absolue, que le monde n'est que son reflet et que nous avons retrouvé les formules indiennes sur l'illusion des choses visibles.

Le panthéisme est notre conclusion obligée quand nous prétendons nous passer de Dieu. Nous le mettons partout pour ne le rencontrer nulle part. Quel soulagement d'être délivrés à la fois de notre maître et de notre liberté I Ni l'homme ni Dieu ne subsistent au sein des doctrines panthéistes : une nature souveraine^ une puissance formatrice, une matière éternelle qui igit éternellement et qui nous dispense de croire à racte surnaturel et arbitraire de la création, un grand Pan toujours répandu dans la vie universelle, dans la sève des plantes et dans la vie des animaux, voilà la

doctrine qu'acceptent aujourd'hui, sans l'examiner de trop près, la plupart des champions de la science indépendante.

On parte encore de Dieu ; pourquoi pas? C'est le Dieu du dedans et non celui du dehors, c'est le Dieu immanent et non transcendant, c'est le Dieu inconscient qui vit en nous. Ce Dieu s'appellera ici l'idéal, ailleurs l'humanité, au risque de s'attirer l'éloquente apostrophe de M. Quinet : « Oh le curieux fétiche I Je l'ai vu de trop près... ramper devant cette bête rampante aux milliards de pieds.! »

Quant à notre moi, comme il n'est que la manifestation partielle de la substance unique, il ne faut point en prendre trop de souci. Destiné à me dissoudre par la mort au sein de la nature divinisée, je m'y anéantis par avance pendant ma vie. Disons mieux, je ne vis pas. Est-ce vivre que de flotter entraîné par un torrent irrésistible? Ce que le panthéisme mitigé essaye de nier, ce que le panthéisme conséquent d'un Spinosa avoue nettement, l'impossibilité de maintenir la loi morale en présence des lois nécessaires, n'est-ce pas la mort de l'homme ? Et que reste-t-il de lui lorsqu'en lui ôtant le devoir on lui a ôté son dernier atome de liberté?

Au sein de la substance indistincte, où le mal n'est plus que la diversité, où le bien n'est que le retour au centre, Spinosa, le puissant logicien, sent à merveille qu'il n'y a pas place pour le devoir. Aussi, que dit-il, lui l'honnête homme, lui qui pratique une morale élevée et qui cherche à la fonder sur l'intérêt' bien entendu ? — « Rien n'est bien ni mal en soi... non-seulemeot tout homme a le droit de chercher son bien, son plaisir, mais il m peut faire autremenU*^^, L'ignorant,

rixïsensé n'est pas plus obligé de vivre selon les lois du bon sens, qu'un chat ne peut l'être de vivre sous les lois de la nature du lion. »

Dans les évolutions &tales de la nature, lout est bien à son heure ; le mal (ce que nous appelons ainsi du moins) a lui-même un caractère de nécessité ; le bien oe peut s'en passer, car 0 se réalise par son moyen.

Reste à savoir pourquoi nous nous repentons de ce qui est nécessaire. Spinosa explique ce fait du remords par rhabitude et le préjugé. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, car notre libre arbitre ne s'exerce à aucun degré, et si nous croyons nous déterminer, nous nous faisons illusion. Chacune de nos déterminations n'est qu'une conclusion qui s'impose à nous ; si nous pouvions remonter la longue série des modifications que notre âme a subies et qui se sont enfantées Tune l'autre, nous verrions que, de même que la direction de la vague qui se brise sur la plage est déterminée par éous les flots de la mw, de même nos actes prétendus de liberté ne sont que des conséquences forcées que nous aurions pu calculer à l'avance d'après les formules de la méca^ niquOi pour peu que nous eussions noté tous les termes de la série au bout de laquelle ils se trouvent. « Le libre arbitre est une chimère, écrit froidement Spinosa... Tout ce que je puis dire à ceux qui croient qu'ils peuvent parler, se taire, agir, en un mot, en vertu d'une libre décision de l'âme, c'est qu'ils rêvent les yeux ouverts. »

âonnez-vous après cela si Spinosa fait la théorie du despotisme pditique, civil et religieux! Les stoïciens eux-mêmes, les plus nobles panthéistes qu'on ait vu sm la terre, n'ont pas rêvé d'autre liberté que l'acceptation

hautaine des lois du destin. Hegel, dont tant d'hommes qui se croient libéraux se sont proclamés les disciples, absorbait Tindividu dans TÉtat, après avoir enveloppé le ciel et la terre dans les liens du développement nécessaire et des éternelles évolutions.

Mais à quoi bon poursuivre? Ce que j'ai dit suffit, et le lecteur achèvera aisément, si cela lui plsdt, la revue des systèmes naturalistes. Je me borne à constater ceci, que partout où la science indépendante s'installe, où le surnaturel est nié, où les lois immuables fonctionnent, tantôt laissant le ciel entièrement vide, tantôt reléguant au fond de ses solitudes glacées un inutile Dieu qui ne peut aimer et agir, la liberté disparaît.

Mieux que d'autres, les hommes de génie mettent en lumière ce fait, que la science qui veut marcher seule ne parvient pas à rester libérale. Malebranche et sa vision en Dieu, Descartes et ses tourbillons ne nous donnent guère l'idée d'un univers où règne la liberté. Quant à Leibnitz, il faut le redire, l'harmonie préétablie entre la série des actes de notre corps et la série des actes de notre âme, nous transporte d'emblée dans le monde des choses sur lesquelles nous ne pouvons rien. Qui parviendrait à se souvenir de son libre arbitre, en considérant ces deux pendules réglées et montées par la main de Dieu, dont les aiguilles sont toujours d'accord et qui sonnent en même temps?

Demandez aux horlogers ce qu'ils pensent du libre arbitre des pendules I Rendons justice à Leibnitz, il n'introduit pas dans ses horloges une telle cause de perturbation. L'état actuel de chaque monade résulte de son état antérieur (y compris les préexistences); cet état actuel détermine à nos yeux ce qu'il y a de meilleur, et ce qu'il

y a de meilleur à nos yeux, c'est ce que nous ne manquons jamais de faire. 0 naïveté des grands esprits I

On conçoit naaintenant pourquoi il arrive que la science indépendante rencontre devant elle une science plus indépendante, laquelle refuse d'accepter ses formules et déclare que les difiScultés du surnaturel, si graves soient-elles, ne sont rien en comparaison des difficultés de ces systèmes qui le nient ou qui essayent de a^en passer et qui commencent ou finissent tous par la suppression de la liberté.

Ces systèmes, il est vrai, se présentent à nous revêtus d'une prétendue légitimité historique; voici comment on rétablit. — La religion et la philosophie sont les deux manières de comprendre la vérité, méthode du cœur et méthode de l'entendement, méthode du peuple et méthode des sages, méthode des nations ignorantes et méthode des civilisations avancées. Telle est la marche invariable de l'esprit humain : d'abord les superstitions grossières, puis les cultes spiritualistes, puis la philosophie. Ajoutons qu'après celle-ci viendra le positivisme qui retranche du même coup la philosophie et la religion; alors régnera la science exacte, bien dégagée et purifiée de toute métaphysique; dors l'algèbre sera le nec plus ultra du progrès. L'humanité ne se sentira arrivée au but que lorsqu'elle ne croira plus qu'aux sacro-saintes mathématiques. Une planche noire sera notre dernière révélation.

Il est fâcheux pour une théorie si ingénieuse que l'histoire qu'elle invoque lui donne les plus éclatants démentis. Le christianisme remplaçant par l'empire de la foi l'empire des esprits forts, la Réforme détrônant

m NËGATION REWGIEUSE.

la Renaissance, le réveil religieux de notre temps succédant au xvin® siècle, autant de faits qui ne semblent pas prouver que les périodes se suivent selon Tordre prescrit. Que serait-ce s'il se trouvait en outre que les hommes les plus éclairés sont maintes fois les plus croyants? Que serait-ce si parmi les pays les plus éclairés figuraient aujourd'hui même les plus pieux, ceux qui ne craignent pas d'arborer bien haut en toute occasion leurs croyances chrétiennes?

Il n'importe, on tient à cette doctrine des évolutions religieuses, parce qu'elle a le mérite de supprimer la notion même de vérité et qu'elle permet de rejeter l'Évangile sans cesser de Tenvh'onner d'hommages.

Rien de plus signiBcatif que la j)ersistance que l'on met à honorer ainsi le christianisme, en même temps qu'on le démolit pièce à pièce. Nous l'avons vue reparaître sans cesse dans le cours de ce chapitre. — Tantôt c'est la distinction des époques :1a religion de Christ a été indispensable au temps où elle est venue. Tantôt c'est la distinction des intelligences : la religion de Christ est indispensable aux simples. Tantôt c'est la distinction des besoins : la religion de Christ est indispensable pour satisfaire certaines aspirations morales.

Somme toute, elle est indispensable, aussi indispensable qu'absurde. Ceci est précis et vaut la peine d'être noté. La science indépendante regarde la piété comme une faiblesse, mais cette fieJblesse est nécessaire, et que deviendrait le monde sans elle? A part un petit nombre de positivistes très-absolus, presque tous les ennemis du surnaturel répéteront volontiers les vers de Musset parlant de la croix du Sauveur:

Eh bieo, qa*il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, Et de^ pleurer, 6 Christ, sur cette froide terre, Qui vivait de ta mort et qui mourra sans toi.

Beaocoap comprendront que Joufiroy aitpu s'écrier: « La plus grande absurdité imaginable serait que cette vie fut tout. »

M. Renan, qui traite comme on sait le christianisme, peint en traits brûlants ce qui manquerait au genre humain si TÉvangile venait à crouler. Selon lui, il faut beaucoup de religion; une planète où il y aurait beaucoup plus de religion que sur la terre vaudrait beaucoup plus. — « L'homme absolument sans préjugés, écrit-il, serait impuissant. Jouissons de la liberté des fils de Dieu, mais prenons garde d'être complices de la diminution de vertu qui menacerait nos sociétés, si le christianisme venait à s'affaiblir. »

Voulez-vous comprendre ce langage, où le dédain prend l'attitude du respect? Lisez un peu plus loin. — a Notre dissidence avec les personnes qui croient aux religions positives est, après tout, uniquement scientifique^ »

Uniquement scientifique ! c'est-à-dire que vous vous bornez à déclarer absurdes et fausses, au nom de k science, ces convictions sans lesquelles il n'y aurait icibas, de votre aveu, ni progrès ni libertés. Du reste, ces convictions, absurdes pour votre esprit, sont adoptées par votre cœur. A. ce point de vue du coeur, toutes les religions ne sont-elles pas bonnes? ou plutôt, la religion n'est-elle pas toujours bonne, quelle que soit la folie de$ religions f(jceihe n'a-t-il pas dit : « Peu importe ce qu'on CToit, pourvu qu'on croie? » Les sauvages (par-.

donnez ce rapprochement) ne disent-ils pas aussi à nos missionnaires : « La religion des hommes noirs est bonne pour les hommes noirs, et la religion des hommes blancs est bonne pour les hommes blancs? »

C'est le principe pwen, on le voit, qui reparaît dans toute sa splendeur. Rien de vrai et rien de faux! La vérité n'oblige pas! La vérité est affaire de tempérament! Chacun admet ce qu'il a besoin d'admettre, selon ses circonstances, son tour d'esprit, son éducationi — « Comment serions-nous assez insensés pour nous mêler de ce qui dépend des circonstances sur lesquelles personne ne peut rien? » — « Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et Socrate, Voltaire et François d'Assise, Raphaël et Vincent de Paul ont également leur raison d'être, et l'humanité serait moindre si un seul des éléments qui la composent lui manquait. »

Il est doux de se retirer dans ces régions éthérées, comme un moine du quatrième siècle dans saThébaïde. La Thébsade de la science est bien abritée, on y vit en paix. Tout en accordant aux pauvres humains engagés dans les batailles du faux et du vrai quelques mystiques sympathies, on ne daigne pas, fi donc! se mêler à de si grossières luttes. On conserve ce oalme patient de la pensée qui sait que rien ne doit régner ici-bas à l'exclusion de son contraire et que l'harmonie de l'humanité résulte de l'émission des notes les plus discordantes.

Si j'en crois le bruit qui arrive à mes oreilles, notre génération accepte mieux les doctrines de ces nouveaux sages que leurs conseils. J'entends parler d'un mouvement qui inscrit sur sa bannière : Guerre à Dieu! J'en conclus qu'il n'est pas facile de récolter la vénération

pratique du christianisme quand on a semé le mépris scientifique des dogmes chrétiens. Les gens qui ont respiré cette maîcria antichrétienne ne sont pas les mieux portants du monde, et les âmes simples sont sujettes à penser que ce qui est faux dans le cabinet des savants ne peut être vrai dans la vie du peuple. L*incrédulité brutale, qui est un progrès sur Tincrédulité bienveillante et respectueuse, commence son œuvre de démolition^ C'est un progrès, je le répète; car la sincérité et la vérité sont proches parentes. Qui rejette, croit encore aux droits de la vérité ; qui ne rejette ni n'accepte, ou, si vous aimez mieux, qui rejette poliment, en engageant les hommes à rester dans le chrîstianisnàe sans y croire, sape et renverse dans les profondeurs de rame humaine la notion même de vérité.

Cette notion, hélas t est attaquée aujourd'hui de toutes parts. Il n'est presque pas un mot de l'Évangile que ne parviennent à prononcer certains adversaires de rÉvangile. Ils parlent de Jésus avec enthousiasme ; ils célèbrent sa divinité, que sais-je? — Ne faut-il pas maintenir la religion populaire? Elle est si grande d'ailleurs celte religion; où trouver une expression plus haute de la vie morale? Il est vrai que Jésus est un imposteur ou un fou, car le surnaturel est impossible, par conséquent l'incarnation et la révélation. Au reste, ce détail importe peu. Nous nions tout, mais nous n'attaquons rien. Nous démontrons que l'Évangile est un mensonge, mais nous vous engageons à rester chrétiens. Nous essayons de ruiner toutes les croyances de votre esprit, mais nous respectons toutes les émotions pieuses de Totre cœur. Nous nous élevons jusqu'aux régions de la

science pure où ne pénètrent pas les vulgarités de la polémique; mais Dieu nous préserve d'offenser la foi de personne!

On Ta rappelé, les soldats romains s'inclinaient devant Jésus en disant : « Nous te saluons, roi des Juifs; » puis ils lui frappaient le visage.

Quand on ne veut plus qu'une religion pour te peuple, on touche à l'heure où le peuple n'aura plus de religion. Quand on nous recommande de garder la religion de nos pères, on touche à l'heure où les ûk achèveront de rejeter ce que les pères ont cru.

Qui n'a remarqué, dans la Revue des Dmx Mondes S ce morceau de M. Cousin où, parlant de ses rapports . avec Hegel, il s'exprime ainsi : « En religion, ses sentiments n'étaient pas fort différents. Nous étions tous Ifô deux convaincus que la religion est absolument indispensable, et qu'il ne faut pas s'abandonner à la funeste chimère de remplacer la religion par la philosophie. Dès lors, j'étais fort partisan d'un concordat entre ces deux puissances : Tune qui représente les aspirations légitimes d'un petit nombre d'esprits d'élite, l'autre les besoins permanents de l'humanité. »

Le christianisme étant « la philosophie des masses^ d en même temps qu'il est « la religion des philosophes, » il est clair qu'il n'est la vérité pour personne, A un tel point de vue, on comprend ce cri d'esclave : La religion de nos pères I

Avons-nous une âme à nous? Y a-t-il une vérité, ouï ou non? Fermerons-nous les yeux? Arrêterons-nous les battements de notre cœur 7 Déclarerons-nous vrai ce qui

i.l" août 1866,

noos semble faux, parce qu'une conviction, qui n*est pas la nôtre, « été celle de nos pères ou de notre pays? Nos pères! Et pourquoi pas nos grands-pères, qui étaient païens? Comptons-nous nous présenter devant Dieu en lui disant : J'ai la religion de mes pères? Osonsnous nous présenter devant le tribunal de notre propre conscience en disant : Je fais profession de croire ce que je ne crois pas, parce qu'il s^agit de la religion de mes pères?

Tout le problème de la liberté morale est engagé là ; car où il n'y a plus de vérité, il ne peut y avoir de liberté. Sans doute, il est plus commode de mépriser la vérité que de la servir, de s'indigner quand un comte de Stohlberg se fait catholique , et de regarder tout changement de religion comme une lâcheté. La lâcheté, sâvez-vous où elle est? Elle est dans les pratiques que ne ratifie pas le cœur. Moins nous sommes religieux, plus nous tenons à la religion de nos pères. En la conservant, on s'engage aussi ^>eu que possible ; les usages traditionnels excluent Tidée d'un choix et d'une détermination personnelle. Or il convient de montrer avant tout qu'on ne met nulle importance à ces sortes de choses.

La BiWe appelle Satan « le père du mensonge; » c'est pour cela qu'il est le père de l'esclavage. 11 brise le lien du vrai et du bon. Où est le Pascal qui écrira pour nous de nouvelles Provinciales f Qui défendra la dignité humaine contre ces systèmes de pieux mensonges et de réserves mentales naissant à chaque instant sous nos pas? Une servitude incomparable se glisse au fond des âmes : on fausse les consciences; on nous ap- ^prend à ne rien croire et à tout pratiquer.

Ce que Rousseau avait enseigné dans sa Profession de foi du vicaire savoyard, une autre plume vient de le redire en termes qui ont ému et troublé notre gêné*/ ■ ration. Je cite une phrase : a Oh I que de tombes dis- . crêtes autour des églises de village cachent ainsi de poétiques rései^es, d'angéliques silences! Ceux dont le • devoir a été de parler, égalent-ils le mérite de ce» secrets connus de Dieu seul? La théorie n'est pas la pratique; Tidéal doit rester Tidéal... »

L'angélique silence est celui du prêtre qui a prêché l'Évangile sans y croire, et célébré solennellement les rites d'une religion qu'il considérait comme fausse. Où en sommes-nous, grand Dieu, et que deviendra; notre siècle, si l'énervante théorie des angéliques silences, c'est-à-dire des mensonges utiles et des convictions qui n'obligent pas, vient fausser la conscience publique? Sous prétexte de haute spiritualité, on restera membre ou même pasteur d'une Église dont on rejettera tous les dogmes. La vie morale sera corrompue jusque dans ses sources.

Lorsque Henri IV disait : «Paris vaut bien une messe, » il exprimait tout crûment un calcul sacrilège qui est aussi vieux que le monde. Personne, du moins, ne pouvait ,' s'y tromper. Aujourd'hui on le prend de plus haut; | c'est au nom du dédain transcendantal, c'est au nom : de la noble indifférence que professent les grands esprits pour ces mêmes questions de vérité qui passionnent le vulgaire, qu'on s'installe dans la calme région des sérénités antiques. On traite les divers cultes avec le même respect, la même largeur et le môme mépris que les Romains du bon temps abritant dans leur panthéon banal les divinités du monde entier.

C'est ainsi que les dédaigneux fonderont, on nous l'annonce, la religion de l'avenir. Armés d'une suprême indifférence, animés des sentiments que donne la grande curiosité et qui sont Tinverse du dogmatisme, ils obtiendront un admirable résultat, « radoucissement général de toutes les Églises. » Ces Églises auront alors deux sortes de fidèles, « les uns croyants absolus comme au moyen âge, les autres sacrifiant la lettre et ne tenant qu'à l'esprit. »

Ceux-ci resteront sans scrupule aucun dans leurs %lises respectives, « profitant de leur culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant à leurs bonnes œuvres et jouissant de la poésie de leur passé. » Le dogme ne tardera pas à devenir a une arche mystérieuse que Ton conviendra de n'ouvrir jamais. » Si l'arche est vide, qu'importe? L'essentiel est d'avoir une arche. La religion subsistera, on y tient ; une religion sans surnaturel, sans révélation, sans salut, sans prière, et pour tout dire, sans Dieu. Mais le beau sera que l'on conti« nuera à y parler de Dieu, du surnaturel, du salut et de la révélation. Il y aura là des prières; on lira avec vénération les livres saints dont on aura mesuré l'absurdité; on célébrera des cérémonies dont on saura le néant. — Le lecteur voit ce que la nouvelle religion compte faire de la morale I

La libre pensée (cela s'appelle ainsi) ne doit rencontrer devant elle d'autre obstacle que la libre réfutation. Ce n'est pas nous certes qui voudrions qu'on la gênât en rien. Qu'elle soit libre. Ce dilettantisme qui trouve le moiîde « curieux » et qui n'a garde de s'échauffer sur des misères telles que Dieu, l'âme et

réternité, cette insouciance hautaine qui, ne faisant cas que des sciences, range la religion parmi les pratiques différentes que règle l'usage et auxquelles on se cou* JDrme sans examen, ce mépris de la vérité qui autorise ies actes désavoués par la conscience, cet athéisme qui se proclame dévot, constituent un des enseigne* ments les plus pervers qui aient corrompu Thumanité. De toutes les attaques dirigées contre TÉvangile, celte qui le loue et le maintient est incontestablement la plus dangereuse. Quels esclaves nous serons, quand on nous aura dépouillés de nos derniers moyens d'indépendance, la foi au vrai et le sens moral t

Ne nous y trompons pas cependant, le grand attrait des nouvelles doctrines, c'est qu'elles promettent h liberté. — Quand l'homme sera délivré enfin du ciel, de l'éternité, de l'invisible, de l'idéal, de ce qu'on ne peut mesurer, analyser et peser, il sera libre. Quand il n'y aura plus ici-bas qu'une multitude athée (allant d'ailleurs à la messe et au prêche), quand nous ne croirons plus qu^à la matière et à la force, les temps de servitude seront finis. En effet, l'autorité n'existera plus.

L'autorité? mais il n'y a pas de liberté sans elle. C'est Tautorité de Dieu qui nous rend libres vis-à-vis des hommes; c'est l'autorité de la justice qui nous rend libres vis-à-vis de l'iniquité. Supprimez l'autorité de la conscience dans le cœur de l'homme, vous avez un esclave; supprimez l'autorité des lois dans une société politique, vous avez un pays livré au plus dur des despotes, l'anarchie.

Ce serait une histoire piquante, et plus triste encore que piquante, celle des servitudes de la libre pensée.

Les directeurs, vous pouvez m'en croire, ne manquent point à cette Église-là. On s'y ferait montrer au doigt, si l*on n'emboitait le pas derrière monsieur un tel, l'oracle du jour.

Je sais bien que Pesclavage qu'on redoute par-dessus toat, c'est celui que les chrétiens considèrent comme la condition même de la lib^té; on tient à être délivré de certaines idées importunes qui inquiètent l'âme et assombrissent la vie; on voudrait retrouver ce beau ciel calme et pur de la Grèce, que n'obscurcissait aucun miage. Être sur la terre sans se tourmenter au sujet de rétemité, jouir de la vie sans se préoccuper de la mort, demeurer en paix, échapper aux appels, aux avertissements de l'amour chrétien, voilà le secret du bonheur.

L'amour chrétien n'est pas le seul qui trouble. Toute ailection, quelle qu'elle soit, sera une cause d'agitation. Si vous voulez être conséquent, ne vous bornez pas à supprimer Dieu, supprimez aussi l'homme, n'ayez ni parents, ni enfants, ni amis; arrêtez les battements de votre cœur et l'élan de votre intelligence, car une chose est certaine, tout ce qui nous élève nous dérange, pour s'assurer une paix complète il faudrait ne plus penser et ne plus sentir.

On nous parle de rompre notre chaîne, de laisser là les questions creuses et angoissantes, de nous réfugier dans le giron de la science positive, à l'abri de la métaphysique et de l'idéal; on nous offre de nous fortifier, c'est le mot qu'on emploie, par la sainte insouciance de Tavenir. Ce conseil-là est aussi vieux que le monde, ev sauf la nuance nouvelle que la science vient d'introduire

le langage des libérateurs d'aujourd'hui ressemble trait

pour trait à celui des libérateurs de iadis. Écoutez Ho-

race : « Ne t'inquiète point de savoir quelle finies dieux nous ont réservée à toi et à moi. Sois sage, filtre tes vins et retranche les longues espérances du court espace de la vie. » Écoutez maintenant Henri Heine; il nous promet que nous serons heureux et libres « quand nous aurons détruit le servilisme jusque dans son derni^ refuge, le ciel. » C'est la même doctrine, insouciante avant l'Évangile, passionnée et violente depuis l'Évangile, parce que depuis lors on se sent en présence de l'ennemi.

Oui, l'ennemi est là, et il n'est plus si aisé maintenant d'oublier qu'on a une âme. Quand M"»« du Deffand s'écrie qu'elle « n'espère que dans le néant, » quand Voltaire, plus léger, écrit sa phrase célèbre : « Supportons la vie qui n'est pas grand'chose, ne craignons pas la mort qui n'est rien du tout, » on sent que l'un et l'autre se sentent en face d'une chose qui occupait fort peu les compatriotes d'Horace, l'éternité.

Un homme de beaucoup d'esprit, auquel on avait demandé un jour le secret de sa gaieté, répondait : « Je ne pense jamais à la morte » La recette n'est pas à Tusage de tout le monde ; avouons pourtant qu'elle n'est pas sans efiTicacité.

Mais ce n'est pas tout de vivre tranquille, il faut mourir tranquille aussi et sans se poser les questions fâcheuses que l'Évangile nous apprend à poser. Si le plus libre est celui qui p^nse le moins et qui sent le moins, il faut célébrer l'affranchissement de l'homme par la légèreté. Qui n'en a vu de ces morts effrayantes à force de calme ? Rien ne les trouble; le par delà est absent. Ni craintes, ni espérances, ni problèmes d'au-

cun genre ; on s'endort pour Féternité, comme on s'endormirait pour le sommeil d'une nuit.

Ce n'est pas la mort qui est vaincue ici, c'est rame. L'engourdissement moral n'est pas la liberté. Un bandit mexicain qu'on pend demande qu'on le tourne de façon qu'il n'ait pas le soleil dans les yeux. Est-ce un héros?Cet homme reçoit la mort comme il l'eût donnée. Ne me parlez pas de la paix brutale des âmes qui n*ont rien senti et rien prévu, qui ne pleurent rien, n'espèrent et ne redoutent rien , et qui, rassurées par quelques pratiques, ne se troublent pas un instant à ridée de comparaître devant Dieul

La science indépendante peut donner, qui en doute? ce genre de tranquillité. Lorsqu'il ne s'agit que de s'étourdir et de s'engourdir, nous sommes passés maîtres. S'affranchir est une autre affaire.

L'Évangile, lui, ne nous affranchit pas de nos affections, de nos pensées ; s'il supprime l'esclavage de la crainte, c'est qu'il a brisé auparavant l'esclavage de la condamnation et du péché. 11 nous délivre sans nous mutiler; il ne nous ferme pas les yeux, pour que nous échappions à la vue du péril. Non, sa méthode est tout autre. 11 veut que nos yeux s'ouvrent mieux, que nous envisagions le péril de plus près, que notre vie morale soit plus active et plus entière ; puis, à l'heure des joies comme à celle des douleurs, comme à celle de la mort, il nous donne les nobles énergies de l'homme libre. Loin de faire de nous les serviteurs aveugles du temps oii nous sommes nés, de notre entourage, de notre race, de notre tempérament, des évolutions historiques et de la fatalité, il nous offre gratuitement une liberté telle, que dans tous les temps, dans tous n. 8

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les pays, dans toutes les familles, ea dépit des pe chants personnels, des milieux, des circonstances coi jurées pour les court)er vers la boue, des âmes se dressent et regardent le cieU

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