‹ La liberté moraleChapitre 19 sur 122 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Après avoir suivi dans leurs incidents principaux la crise morale et la crise religieuse, nous arrivons au point où elles se rencontrent et se combinent. Bien des gens admettent les rapports intimes de la liberté avec la morale et n'admettent pas ceux de la liberté avec la religion ; isoler les deux questions, sauver la morale, tout en laissant la religion devenir ce qu'elle pourra, telle est leur pensée. La morale indépendante n'a pas d'autre origine. Mais Tentreprise est chimérique : ce qu'on essaye de séparer «st uni par d'indissolubles liens ; la morale sans la religion est un corps sans âme, morale indépendante ou morale affiedblie c^est tout un. Donc les diampions de la morale indépendante sont, à leur insu certainement, des adversaires de la liberté. 11 ne sera pas difficile de le démontrer jusqu'à l'évidence.

Je commence par dire que je suis partisan décidé de la morale indépendante, comme aussi de la science indépendante; seulement il faut s'entendre sur les termes. La liberté de la science, on vient de le voir, est

fermement voulue par les chrétiens ; ils comprennent que la science doit avoir ses procédés, qu*elle doit voir ce qu'elle voit, constater ce qu'elle constate, enfin ne jamais fausser une seule de ses découvertes pour se mettre d'accord avec la foi et fonder par le mensonge cette harmonie qui s'établira un jour par la vérité. La liberté de la morale n'est pas moins précieuse : malheur à nous si nous faisions prévaloir la conscience artificielle sur la naturelle, si nous demandions au sens moral d'avoir des complaisances envers une casuistique quelconque I

Mais là s'arrête l'assentjment cordial que nous donnons à la morale indépendante. Si l'on nous invite à reconnaître que la croyance est sans action sur les sentiments et sur la vie, que les rapports du vrai et du bon n'existent pas, que la règle intérieure est la même pour les païens et pour les chrétiens, que la morale enfin ne doit rien à l'Évangile, tout ce qu'il y a en nous de bon sens se révolte contre une pareille énormité.

Nous ne voudrions pas répéter ce que nous avons dit au commencement de ce volume; contentons-nous de rappeler une distinction fondamentale et trop souvent oubliée. Autre chose est le témoignage immuable de la conscience qui affirme partout et toujours que le bien nous oblige, autre chose est l'application de cette grande règle. La règle ne varie jamais , l'application varie infiniment.

Pas plus qu'il n'y a d'arithmétique païenne ou chrétienne, musulmane ou juive, il ne saurait y avoir une conscience changeant avec les religions. La conscience est une, identique chez tous les^ peuples et dans tous les temps; les disciples de Confucius ou de Bouddha,

ceux de Zenon, ou d'Épicure, ou de Mahomet ont en eux, aussi bien que les disciples les plus fervents de PÉvangile, cette loi ineffaçable du devoir écrite par la main même de Dieu.

Cette loi morale ne saurait être dérivée ; il faut qu'elle ait, elle a un caractère de fixité et d'universalité abso« lues. Partout l'homme se sent libre et responsable.. Ceci ne dépend d'aucune théologie et d^aucune méta« physique. Aucune Église n'a le monopole du sens moral ; les déistes le possèdent, et les panthéistes, et les athées, et les matérialistes, et les positivistes. Où il viendrait à disparaître, Thomme aurait disparu. Ce (ju'il y a de commun entre tous les hommes, le voilà; le signe divin de la race est sur tous les fronts.

Jusque-là nous suivons sans hésiter les partisans de la morale indépendante. Non moins fermement qu'eux, nous soutenons l'indépendance du fait moral et la réalité d^ la conscience, élément primitif de notre nature. La distinction essentielle du bien et du mal, l'obligation d'éviter le mal et de pratiquer le bien n'ont été inventées ni révélées nulle part.

Mais si l'obligation morale ne se modifie pas, le détail des préceptes se modifie et les mobiles qui poussent à l'obéissance se modifient pareillement. — C'est le point qu'on oublie et qu'il importe de rappeler.

le me suis souvent demandé comment s'y étaient pris des hommes sensés, honorables et droits, pour se dissimuler à eux-mêmes une vérité aussi évidente. Ne ▼oyons-nous pas de nos yeux autour de nous une demidouzaine de morales fort divergentes, en dépit de Tuniversaiité du fait de conscience? La morale de

rhonneur mondain est-elle celle de TÉvangile? La morale du probabilisme était-elle celle de Por^-RoyalT La morale utilitaire de M. Stuart Mill est-elle celle de M. Jules Simon?

Le simple bon sens nous dit que les dogmes influent nécessairement sur la morale. En matière de morale il ne saurait être indifférent de croire au Dieu vivant ou à la substance universelle, de croire à la nécessité ou à la liberté, de croire à l'immortalité ou à l'absorptiOL finale.

En fait et à ne consulter que Thistoire, cette mfluence est si considérable qu'il semble puéril de la démontrer. Le brahmanisme a eu sa morale; le bouddhisme a eu sa morale ; le confucéisme a eu sa morale; le polythéisme grec a eu sa morale; il me sera bien permis d'ajouter, et l'Évangile a eu sa morale. Prenez la morale avant Jésus-Christ et la morale après Jésus-Christ, et puis comparez. Mettez le Traité da devoirs de Cicéron à côté des écrits apostoliques.

11 est vrai, à la lettre, que chaque métaphysique a créé sa morale ; il suflSt pour s'en assurer de considérer un instant le moyen âge, la réforme, l'islamisme, les jésuites, les jansénistes, le xyiii® siècle. Bien plus, à l'heure qu'il est et sans sortir du cercle des hou-' nêtes gens, je me charge de signaler trois ou quatre morales qui diffèrent autant que le jour et la nuit. Sans consulter ni les forçats du bagne qui ont biea aussi leur morale, ni les peuplades sauvages au sein desquelles on abandonne en toute bonne conscience un père âgé, où l'on vend ses enfants, où ni l'adultère m le mensonge ne font naître le moindre remords, nous connaissons tous des écrivains qui protestent contre le

mariage et qui justifient sérieusement des actes que la morale ordinaire réprouve.

Il existe donc des hommes sincères qui pensent ainsi. Âi-je besoin d'ajouter que Tinconduite des jeunes gens, rinfidélité des maris, pourvu que certaines convenances soient respectées, rencontrent dans le code moral du monde une indulgence que, grâce à Dieu, une autre morale est loin de leur acccM^er?

Luther était une âme loyale, et il a autorisé la bigamie du landgrave. Plus d'un membre respectable du concile de Constance a pensé qu'on devait manquer de foi à Jean Huss et qu'il ne fallait pas tenir les engagements pris envers des hérétiques. Les persécuteurs catholiques et protestants n'ont pas tous été, bien s'en faut, des hommes sans conscience; la plupart ont cru remplir un grand devoir.

C'est au sujet du mensonge surtout que les variations de la morale sont énormes. — Le mensonge I ya-t-il un vice plus bas? Est-il possible que l'âme humaine ait hésité sur un tel article? -— Je ne sais pas si c'est possible ; je sais seulement que cela est. Aux yeux de beaucoup d'hommes honnêtes, Jacques II aurait dû dissimuler ses sentiments catholiques et faire de Thypocrisie dans l'intérêt de sa cause. Lorsque François P', le roi-chevalier, a violé son serment de Madrid, il n'est pas prouvé que la morale d'alors s'en soit le moins du monde scandalisée ; il n'est pas prouvé qu'elle ait admiré l'électeur de Saxe, cette dupe, refusant d'échapper par un mensonge aux prisons de Charles- Quint.

Et ne me dites pas que la morale d'alors tolérait ce que la morale d'aujourd'hui ne tolérerait pas. S'il y

a une morale d'alors et une morale d'aujourd'hui, il est prouvé que la morale se modifie, qu'elle subit les influences et que son indépendance est une chi<mère. Toujours est-il qu'un roi très-fort sur le point d'honneur réussit parfaitement à se rassurer sur un faux serment en prenant Dieu à témoin de son intention de le prêter et de le violer. Il assembla ses conseillers, qui tous devaient jurer avec lui le lendemain : le lendemain il se parjurera, voilà ce qu'il tient à afBrmer devant eux; le lendemain il mettra, en mentant, sa main sur les Évangiles, devant l'autel, la messe ouïe; il donnera, en mentant, sa parole de gentilhomme, (( Je, roi de France, gentilhomme. » Voilà ce dont il prend à témoin ses conseillers.

Le lendemain, en effet, il prête son faux serment avec une pleine liberté d'esprit. (N'a-t-il pas pris ses précautions?) — Et ce qu'il y a d'affreux, c'est qu'il se sent en règle, que personne autour de lui ne s'étonne ou ne s'aflBlige, que l'opinion de son siècle ne s'émeut pas, qu'il reste après comme avant le roi-chevalier, que Charles-Quint lui-même s'indigne plus en paroles qu'ev réalité.

Il y avait donc au xvi« siècle une morale qui sanc* tionnait ou excusait le faux serment. N'y aurait-il pas au XIX® siècle une morale disposée à autoriser les tromperies diplomatiques, les faux bulletins militaires et cet ensemble de mensonges qui fait que de nos jours, lorsqu'un gouvernement publie une déclaration solennelle, la première pensée des lecteurs est d'en prendre le contre-pied et de chercher quel dessein réel recouvrent ces paroles toujours suspectes?

Ne dites pas que de telles pratiques ne sont point

LA MORALE INDÉPENDANTE. il!

approuvées. En tous cas, elles sont blâmées bien mol* lement, et je ne sais pas trop à qui sert la morale indépendante si rénergie du blâme lui fait défaut. Quand la morale dépendante, celle qui obéit à l'Évangile, n'aurait que le mérite de se fâcher, cela seul établirait entre elle et son homonyme une distance que tous les raison^ nements du monde ne combleront pas. Je vois là deux morales, en définitive : celle qui sourit au mensonge ou ne le menace que du bout du doigt, et celle qui le réprouve, qui le flétrit, qui ne transige avec lui sous aucun prétexte, soit religieux, soit politique. Je vois deux morales : celle qui crée les natures vraies, c'est-àdire les natures libres, et celle qui admet qu'on mente quand il le faut, quand c'est l'usage, quand cela peut servir une bonne cause. Je vois une morale qui affranchit et une morale qui asservit. J'en conclus qu'il y en a deux, ce qui renverse la thèse de la morale indépendante.

Est-ce une thèse ou une gageure? Ceux qui accusent sans cesse les religions d'avoir gâté la morale osent-ils bien dire que la morale est invariable? Le moment, hélas I serait mal choisi pour vanter cette immutabilité prétendue. On est en train de fausser et d'embrouiller parmi nous les principes les plus élémentaires du bienvivre. On nous enseigne à appeler le bien mal et le mal bien. Les réhabilitations scandaleuses vont grand train : hier les maîtresses royales, aujourd'hui Néron ou Philippe II, la Ligue, les dr^^gonnades ou la Terreur.

La morale immorale (passez-moi ce rapprochement) a pour elle aujourd'hui plus d'une plume brillante et se produit en fort bon lieu. On nous raconte là des dépravations et des complaisances ignobles, qui se trans-

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forment en actes de haute vertu. C'est bien à la cœiscience qu'on en veut; il faut renverser ce haut rempaii de dignité et de fierté derrière lequel Thomme se tenait debout. Le rempart tombé, Thomme ne lèvera plus^ tête, le nivellement moral achèvera son œuvre et h servitude sera faite.

A-t-on bien calculé ce qu'il y a d'énorme à séparer !a vérité de la morale? S'il existe une vérité religieuse quelconque, il est impossible qu'elle ne soit pas en relations étroites avec le gouvernement de notre vie.

J'ai dit : une vérité religieuse quelconque. Laiss<Mi8 en effet le christianisme, catholique ou protestant} mettez à sa place une autre religion, la vôtre, ceHe des déistes ou des panthéistes, ou des matérialistes peut-être, il n'importe. Parvenez-vous à vous la représenter sans relations aucunes avec la morale? Ne défettdra-t-elle rien? Ne recommandera-t-elle rien? Son influence ne se fera-t-elle pas sentir dans la vie pratique?

Parmi les dogmes j'en prends un seul, la vie à venff. Il est évident que mes pensées, mes paroles et ma conduite entière auprès d'un lit de mort seront absolument différentes, selon que je croirai qu'il y a là une existence passagère qui va se perdre dans le grand tout, ou qu'il y a une âme immortelle qui va comparaître devant son juge *.

Pour séparer la morale du dogme, il faut séparer l'intelligence de la conscience et du cœur; en d'autres termes, il faut détruire l'unité humaine. Je n'exprimerai jamais comme je le sens le dégoût que m'inspire

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