‹ La liberté moraleChapitre 20 sur 122 · J'ai fait ici plus d*an emprunt à M. Ernest NavUle · texte numérisé non relu

J'ai fait ici plus d*an emprunt à M. Ernest NavUle

^irp:

cette idée d'une religion exclusivement dogmatique. L'idée, non ; une chimère plutôt, car je défie le plus habile rédacteur de formules d'inventer une religion qui ne renferme pas autre chose et où les doctrines puissent s'entasser sans enfanter une morale.

On ne forge au reste cette fantaisie de la religion pur dogme que pour arriver à la religion pure morale; disons mieux» à la morale seule religion. C'est là qu'on en veut venir. La morale universelle sera le fétiche du nouveau culte. Restera à savoir si la négation du dogme n'est pas un dogme et si la morale indépendante n'enseignera pas quelques dogmes, dont le premier s'exprimera ainsi : l'homme est bon. '

Une autre question se pose encore devant moi : la morale indépendante ne vivrait-elle pas des emprunts qu'elle a faits à la morale dépendante? Je crois me rappeler qu'une grande morale est entrée dans le monde sur les pas d'une grande religion. J'ai cru remarquer que la morale avant l'Évangile ne ressemblait guère à la morale après l'Évangile. Ces règles de conduite qui nous semblent si simples maintenant, parce que le christianisme les a mises partout, même dans la pensée de ses ennemis, ne couraient pas les rues au temps où les philosophes grecs ne trouvaient rien à blâmer dans les plus grossières débauches. Si la morale indépendante avait rédigé ses articles au temps de Platon, elle aurait été forcée d'en donner quelques siècles plus tard une nouvelle édition considérablement corrigée.

Est-ce à dire que la morale indépendante soit la morale chrétienne? Non certes. Bien qu'elle n'ait rien qui ne vienne de l'Évangile « il lui manque ce qui vivifie

rÉvangile. Des deux parties qui constituent une morale, le précepte et le mobile, elle a retranché la seconde. Depuis quand suffit-il de connaître le devoir? Il s*agit de Taimer, il s'agit d'entrer dans cette voie royale de l'obéissance des enfants, qui n'a rien de commun avec celle des esclaves. Le don du Sauveur, Tamour immense qui sollicite notre amour, voilà le mobile de la morale chrétienne. Où est celui de la morale indépendante ?

Elle se félicite de n'en point avoir. Ne s'élève-t-elle pas ainsi jusqu'aux régions du devoir pur? Ne planet-elle pas bien haut au-dessus de la morale de l'intérêt? — Je ne sais pas si vous voudriez que votre fils vous obéît en vertu du devoir pur et sans que la tendresse y fût pour quelque chose. La tendresse n'est pas du calcul ; le chrétien aime et obéit, il n'a pas supputé les profits de sa fidélité. Avez-vous jamais rencontré un homme qui fût vraiment chrétien, c'est-à-dire né de nouveau, et chez qui la crainte des châtiments ou l'espoir des récompenses fût le mobile dominant?

La morale indépendante a une seconde prétention. Elle affirme qu'en dehors d'elle la persécution doit régner sur* la terre. En effet, la morale dépendant du dogme et la morale étant nécessaire à toute société, il en résulte logiquement que toute société a le droit, le devoir même d'exterminer les dissidents!

C'est une belle chose que la logique, à condition tott* tefois de n'en pas abuser. En fait, les pays ^es plus tolérants aujourd'hui sont les plus croyants. Ce n'est pas la morale indépendante, mais la morale très-dépendante de chrétiens très-décidés qui fait régner la liberté en Angleterre et en Amérique. Si le moment était venu

d'aborder un grand sujet qui appartient à notre deuxième traité, je montrerais que la tolérance. Dieu merci, a une autre base que Tindifférence, qu'il n'est rien de tel que de croire à la vérité divine pour rejeter une protection qui est une insulte et pour tenir bien closes devant FÉtat les portes du domaine où il ne doit pas mettre les pieds.

C'est ici que la vraie morale doit se montrer indépendante. Plus elle tient à la religion, moins elle rentre dans les attributions de FÉtat. Les morales d'État et les religions d'État se donnent la main. Si la loi pénale s'avise de réprimer le péché, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne se mêle pas aussi de châtier l'hérésie.

Au fait, la morale indépendante serait la plus dépendante de toutes, puisqu'on s'isolant de la religion, elle risquerait de livrer aux gouvernements une des portes de cette forteresse du spirituel où s'abritent nos meilleures libertés. 11 importait d'éclaircir ces choses, de montrer nettement en quoi consiste la vraie indépendance de la morale et en quoi consiste la fausse. 11 y a plus d'un malentendu au fond du débat, et plus d'un défenseur de la morale indépendante changerait de cocarde s'il découvrait qu'il a pris les armes contre la liberté.

Il n'est que juste de reconnaître que l'alliance de la religion et de la morale se présente souvent sous des formes telles, que des esprits généreux ont pu être tentés de protester. Là se trouve, je crois, l'origine et l'explication du mouvement dont je m'occupe. Peutêtre ne se serait-il pas produit en présence de la simple morale de l'Évangile, si pure, si dégagée de toute ca-

146 NEGATION RELIGIfiUSfi.

suistique, si étrangère à toute pensée de direction, al ^ populaire et si libérale. Je tiens d'ailleurs à être jasfeenvers luî. Il a rendu, convenons-en, quelques services^ U a donné un démenti éclatant à la plus funeste ées écoles, celle qui enseigne que la conscience n'a pas" d'existence proiyre, que le devoir n'existe pas en dehôi^ du dogme et que la morale est une intention de la religion. Il a mis en lumière l'indépendance de l'ordre moral et rappelé que le fait d'obligation est revêtu d'mi caractère primitif et universel.

Les nobles cœurs (il y en a) qui ont été entraîna vers la morale indépendante par les circonstances m sein desquelles la lutte s'est engagée, sont dignes de comprendre quelle ruine irréparable ils causeraien* s'ils avaient le malheur de réussir par delà leur visée première. Combien baisserait le niveau des sentimenis, des idées, de la vie humaine tout entière, le jour où la morale vraiment indépendante viendrait à prévaloir! Nous ne retournerions pas, c'est impossible, à la mo* raie impure et cruelle du monde gréco-romain ; nom finirions du moins par trouver suffisante la morafe courante du monde, la morale des braves gens qui non-seulement ne se préoccupent ni de l'amour de Dieu, ni du repentir, ni de la bataille contre le péché, mais qui ne se scandalisent pas outre mesure de l'adut 1ère discret d'un mari, d'une fille séduite, des accidents inévitables dont il faut bien savoir prendre son par^ Morale du monde, morale des affaires, permission doônée aux gens habiles qui font fortune aux dépens da prochain sans le dépouiller violemment, voilà oii doib en serions bientôt. Quelques moralistes plus rigides, se souvenant encore de l'Évangile, parleraient çà et là de

dévouement; toutefois il est permis de supposer que Phomme modèle serait celui qui, menant bien ses affaires, ne donnant point de mauvais exemples à sa famille, ne gênant pas sa femme, payant à Téchéance la pension de ses enfants au collège, leur préparant une bonne carrière, faisant aussi aux aumônes une part convenable, s'avancerait vers une vieillesse honorée avec la satisfaction intime et facile du devoir accompli.

Nous descendrons jusque-là, si nous nous résignons à la morale qui retranche le divin et qui ne nous laisse fautre règle que nous-mêmes. Voyez ce qu'est devenue la morale dans cette Chine qui s'occupe tant de morale et si peu de religion I Voyez ce qu'elle est devenue chez nous, dans ce xvni® siècle qui rejetait TÉvangile et moralisait à perte de vue !

Je ne sais pas pourquoi nous aurions plus de succès que nos pères dans Tentreprise où ils ont échoué. Ésope faisait ses conditions lorsqu'on lui demandait de bâtir une ville en l'air; nous, nous acceptons sans hésiter la mission de bâtir en Pair ce qui a le plus besoin de reposer sur un fondement solide, la morale.

La morale sans Dieu, Thomme sans Dieu, quelle misire! quelle misère et quel esclavage! Au point où nous sommes parvenus dans notre étude, le lecteur me dispense sans doute de démontrer une fois encore les rapports étroits qui unissent non-seulement l'Évangile et la morale, mais la morale et la liberté. Évangile nié, morale détruite et liberté compromise, cette formule s'impose à nous. Je la compléterais volontiers en ajoutant ; morale indépendante» âmes dépendantes.

Page 1