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LA CONSCIENCE

« qu'une mer flottante d'opinions ; » aucune d'elles n'a « l'universalité d'approbation. )>

L'illustre douteur a soin de confondre ici deux choses parfaitement distinctes, la nomenclature des devoirs et le sentiment du devoir. Ce que notre conscience aflBrme, le point sur lequel elle ne varie jamais (et ce point a une importance capitale), c'est qu'il y a un devoir. Le bien oblige, telle est l'inscription que rien n'efface ; sur ce fondement on peut bâtir.

Si imparfaites que soient les applications, à cause dû péché qui me domine, du milieu où je suis plongé et des choses auxquelles j'ai été habitué dès l'enfance, je ne cesse de sentir que je suis tenu de faire ce qui est bon, qu'il ne se pose point là pour moi une question de jouissance, mais une question de devoir. Me voilà donc en face de l'immuable: il existe une loi morale ; le droit subsiste, quelles que soient les erreurs quant au fait ; à mesure qu'une vérité morale est éclairée en fait, elle crée une obligation en droit.

Obscurcie ou non, la conscience subsiste et elle a cela d'indestructible qu'elle s'affirme comme loi. Quand nous faisons ce qu'elle condamne, nous nous savons coupables ; ceci est une règle sans exception. Elle a pour nous un tel caractère d'évidence, que nous ne pouvons pas concevoir le monde moral reposant sur une autre iase ; s'il y a des êtres moraux dans les planètes, ils sont certainement obligés par leur conscience, il y a pour eux une distinction du bien et du mal, il y a un devoir.

Le remords est à lui seul une démonstration irréfutable de la conscience.*'!! ne se confond pas avec la

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crainte, ni avec la crainte des châtiments humains, ni même avec celle des châtiments divins. Je ne crois pas en Dieu, mon action est demeurée inconnue aux hommes, je n'ai pas même à redouter un blâme ; et pourtant je suis troublé jusqu'au fond du cœur, je suis malheureux, mécontent de moi ; noble malaise qui fait de moi une créature morale.

La conscience n'est pas un répertoire, elle est une loi : « Puisque les jugements nwraux varient, a dit M. Ernest Naville, il y a des jugements moraux... Pour foraaer des jugements moraux, même divers, il faut avoir une conscience. Ceux qui déterminent différemment l'idée du bien ont cette idée en commun. Or l'idée du bien n'est que l'expression même du sentiment du devoir. » Nos notions morales varient sous l'influence des habitudes et des préjugés, notre oMîgation morale ne varie pas. Ceux qui commettent en bonne conscience des crjmes atroces cesseront de les commettre (en bonne conscience, du moins), le jour où une lumière plus pure brillera pour eux. Se sentir lié au bien, c'est énorme; là est le seeau de notre origine. Qui nous ôterait cela, nous ôterait tout ce qui, malgré notre chute, fait notre grandeur. Lié au bien, je puis me tromper ; lié au bien, je puis me raidir et m'insurger; toutefois, égaré ou non, révolté ou non, j'ai un maître, ses droits se rappellent à mon âme et la troublent; quoi que je fasse, ma conscience demeure, elle ne m'apprend pas tout à la fois, elle ne dissipe mes erreurs de jugement que Tune après l'autre, mais si elle me pousse lentementi elle me pousse incessamment du même côté.

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Que Montaigne ait ébranlé de son mieux les fiondements de la certitude, qui sont ceux de la liberté ; que Locke avec sa table rase ait supprimé la voix divine en nous comme il supprimait les idées innées et ait nié le sens m(MraI comme le sens intellectuel, la conscience comme la maison, je ne vois rien là qui m'étonne ; mais Pascal I Quel que fût son pyrrhonisme, quelle que fût sa tendance &tale à bâtir la foi sur le doute et la nécessité de croire sur Fimipossibilité de prouver, on soufiQre à voir une telle &me errer, en apparence du moins, sur une telle question. Qui ne connaît cet immortel blasphème ? « Un méridien décide de la vérité ; en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un lel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne I Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. »

Assurément Pascal nie moins la conscience qu'il n'en a l'air; il est toutefois fâcheux d'en avoir Tair. L'unité morale du genre humain une fois brisée, à qui aller, si ce n'est à Épicure, qui nous apprend que le bien n'est que le plaisir et que le mal n'est que la souffrance ? Et puis, dans le domaine de la foi, comment ne pas descendre jusqu'à la passivité absolue? Otez la conscience. Dieu ne peut plus nous convertir qu'en nous créant de nouveau; il n'existe plus en nous de loi souveraine, d'anse indestructible par laquelle sa grâce puisse nous saisir ; notre libre arbitre n'a plus de rôle ; à vrai dire, l'homme a cessé d'exister.

Mais rassurons-nous, il existe. Un éternel témoignage s'élève au fond de notre âme. Le devoir est là ; nous sentons nott^e responsabilité, nous ne mettons pas

en doute celle des autres ; ceux mêmes qui contestent cela en théorie ne cessent de l'affirmer en pratique et savent fort biea articuler contre leur prochain des accusations et des reproches que la loi morale légitime seule. Depuis qu'il y a' sur la terre des hommes qui réfléchissent, cette loi morale fait leur admiration. Quelles que soient les diversités et les erreurs de l'anplication, cette obligation de bien faire, uniformément gravée au fond des âmes, est la réfutation permanente de tous les systèmes athées : si Dieu se montre dans les magnificences de la création, il se montre avec plu» d'évidence encore dans la conscience humaine. Écoute* les philosophes déistes du siècle dernier :

(( Deux choses, disait Kant, remplissent Tâme d'une admiration et d'un respect sans cesse renaissants et qui s'accroissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davantage : le ciel étoile audessus de nous, la loi morale au dedans. )>

Voltaire, à son tour, écrit une page souvent citée du Dictionnaire philosophi^e : « Je méditais cette nuit ; j'étais absorbé dans la contemplation de la nature; j'admirais l'immensité, le cours, les rapports de ces globes infinis que le vulgaire ne sait pas admirer. J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces vastes ressorts. » Puis, après avoir établi qu'il faut être aveugle pour ne pas adorer Dieu, Voltaire signale comme signe éclatant de sa présence l'universalité de la loi morale : « Si un animal pensant et sentant dans Sirius est né d'un père et d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en (Jevons ici à nos parents. Si quelqu'un dans la voie lactée voit un indi-

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