LA VÉRITÉ. U
des droits absolus de la vérité. Pauvres libéraux que ceux-là I Us- n'oublient que ceci : la vérité a charge de mettre la lib^té sur la terre; qui n'est pas esclave de la vérité, ne sera jamais un homme libre.
On peut méconnaître certaines vérités sans cesser d'être un homme libre; mais quiconque méconnaît la vériU, quiconque ne sent pas que toute vérité, quelle qu'eUe soit, grande ou petite, agréable ou âcbeuse, est sa souveraine par cela seul qu'elle est la vérité, ne saurait se tenir debout, tête haute, en présence des événements. Vis-à-vis des faits il nous faut l'appui des principes; vis-à-vis du succès il nous faut l'appui du droit; vis-à-vis de la force il nous faut l'appui de la vérité.
II est des hommes, Milton l'a dit, qui font de la vérité leur mensonge, parce qu'ils y croient comme on croit au mensonge, sur la foi d'autrui, par hasard de naissance, par habitude, par intérêt ou par nonchalance d'esprit. Nul n'est plus éloigné de la vérité que ces adhérents de la vérité ; tel autre, qui doute ou qui nie, en est bien plus près. Celui-ci du moins n'a pas pour préoccupation dominante d'éviter les responsabilités et les fatigues, de sortir d'embarras, de régler une fois pour toutes une af&ire ennuyeuse et passablement indifférente. Il n'achètera jamais son repos au prix d'une abdication, il considère le vrai comme une chose trop sainte pour en agir légèrement avec lui. Ici celui qui rejette respecte bien plus le vrai que celui qui accepte.
C'est par ses droits sur nous que la vérité nous rend libres; c'est par là qu'elle nous rend forts. La vérité, quand nous la recevons en souveraine, devient un
défenseur qui nous garde. Elle nous sauve des calculs où s'amoindrissent et se perdent les âmes qui ne sont pas amoureuses du vrai. Hélas, il y en a de telles. Il y a des habiles qui dédaignent les principes et pèsent les conséquences au trébuchet. Il y ^des moyenneurs dont la seule règle est de retrancher quelque chose à chaque doctrine (ce quelque chose qui est tout), de ne se mêler ni aux gens qui sont à gauche ni aux gens qui sont à droite, de marcher au milieu, dans le ruisseau.
Il y a aussi les délicats de profession, les imitateurs de la froide sagesse antique; sans compter les subtils, qui courent après les nuances et ont en mépris les couleurs, ceux que Rabelais appelait « abstracteurs de quintessence, » qui se croiraient perdus s'il leur arrivait d'admettre carrément ou de repousser carrément quoi que ce soit, ou de conformer leur vie à leur conviction et d'imiter le grossier vulgaire qui s'imagine que la vérité est bonne à répandre, que Terreur est bonne à combattre et qu'il est odieux de conserver les pratiques quand on a rejeté les croyances.
Ce qui est pour ceux-ci afifaire d'atticîsme et de bon goût est pour beaucoup d'autres, ai-je besoin de le dire ? affaire d'indifférence totale. Mais il importe assez peu ; pour tous, le grand principe est qu'il n'existe pas de principes, la grande vérité est qu'il n'existe pas de vérités exclusives ; ils ne sont absolus que contre l'absolu. L'absolu, voilà l'ennemi. — Quoil les vérités relatives et provisoires ne vous suflSsent pas ! Quoi I il vous faut de ces vérités absolues et brutales dont le contraire se nomme l'erreur 1 Êtes-vous infaillibles? L'esprit de votre voisin ne vaut-il pas le vôtre ? De quel droit déclarez-vous qu'il se trompe et que vous avez raison ?
LA VfiRITË. 13
Suspendez votre jugement; miligez vos certitudes; comprenez que Dieu, en nous refusant l'évidence, nous a interdit l'affirmation ! Croyez, mais avec un peut-être! Croyez, nnais en n'oubliant jamais que rien n'est sûrl . --
En d'autres termes, croyez, mais doutez. — Bien des gens s'en tiennent là. Qu'y a-t-il de plus commode que cet état d'un esprit qui renonce à l'absolu et qui se résigne une fois pour toutes aux demi-convictions? 11 n'a plus à défendre ou à attaquer quoi que ce soit; U est accommodant ; il est prêt à négocier des compromis; les plus odieuses des transactions, celles qui ont la vérité pour objet, ne le scandalisent nullement. Son mot est celui de Sosie :
Messieurs, ami de toat le monde.
Il est vrai que, comme Sosie, il avance à tâtons dans la nuit, craignant les mauvaises rencontres et muni d'une lanterne qui l'éclairé assez mal. Ah ! ce n'est pas ainsi que nous créerons la race des forts, des libres, des vaillants. Qui renonce à l'absolu renonce à la liberté. Quand nous en sommes venus à ne plus croire aux vérités exclusives, nous ne sommes pas loin de nous perdre dans la foule, de donner charge de nous au nombre, aux traditions nationales ou aux usages reçus. Alors nous cessons de gouverner nos croyances. Alors le pli de la servitude morale se prend. Désormais on cédera volontiers à la tentation de vénérer les faits accomplis et de mettre le commode au-dessus du vrai.
J'ai considéré avec attention les âmes fières, celles de /'antiquité et celles du monde chrétien; j'ai cherché le
secret de ces résistances généreuses qui brisent Tuniformité de certains siècles; voici ce que j'ai trouvé : Ceux qui se sont redressés sont ceux qui ont cru, qui ont eu des principes et n'cmt pas vécu à Tâventure. Aucun d'eux n'a été le serviteur des faits; aucun d'eux n'a déserté le drapeau de l'absolu. Hommes absurdes^ idéologues, chercheurs du ^ai et non de l'utile, ils ont asservi leur âme à leur conviction, et il est advenu qu'ainsi ils ne l'ont pas asservie à autre chose.
Pénétrons jusqu'au centre de la bataille. Les tendances matérialistes, les systèmes sensualistes tout au moins, nous ont à tel point envahis, que nous sommes souvent à notre insu disciples de Locke et de Condillac. Sans dire peut-être avec Cabanis que le cerveau fait organiquement la s.écrétion de la pensée, nous sommes disposés à voir dans l'âme humaine cette table rase où Dieu n'a mis quoi que ce soit, cette statue que la sensation seule est chargée d'animer.
Prenons-y garde, les doctrines qui se répandent aujourd'hui sont celles qui déclarent qu'il n'y a rien d'inné en nous. Non-seulement nous n'avons pas d'idées toutes formées, ce que j'admets volontiers, mais nous n'avons pas de loi intérieure en vertu de laquelle doivent se former les idées universelles et nécessaires. Si nos conceptions intuitives sont une illusion, si tout est dû aux résultats de l'observation ou aux notions transmises par héritage, une conclusion terrible s'impose : Rien n'est certain d'une certitude absolue, rien ne vient de Dieu. Dès lors l'empire du vrai chancelle et toutes les assises de la liberté sont ébranlées.