‹ La liberté moraleChapitre 5 sur 122 · LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LA VÉRITÉ

Remarquez que, bon gré mal gré, nous retrouvons ici le problème de tout à l'heure, la conscience*. Avec la table rase, toute inscription divine s'efface, la loi morale aussi bien que la raison. Kant a tenté Timpos* sible lorsque, oubliant l'unité de l'homme et s'efforçant de le couper en deux, il a voulu maintenir les idées iiïfiées "en matière de devoir, tandis qu'il les rejetait en matière de vérité. Le vrai importe-t-il moins que le bon? Le vrai et le bon sont-ils réellement distincts ? Les règles de la pensée sont-elles moins innées, moins intuitives, moins nécessaires, moins universelles que celles de la conduite ? S'il est impossible d'admettre qu'il y ait une terre dans l'immensité des mondes où des êtres moraux ne se sentent pas obligés envers le bien, est-il possible d'en imaginer une où des êtres intelligenlts ne se sentent pas obligés envers le vrai ? Si l'univers n'a pas un coin où l'ingratitude devienne une vertu, il n'a pas un coin non plus où les trois angles d'un triangle cessent d'être égaux à deux angles droits.

La règle du vrai est écrite au fond de nos âmes comme la règle du bon. Nous pouvons déraisonner sans doute en diale^ique comme en Ciorale, nous pouvons faussa: les applications de la loi divine qui est en nous ; nous ne pouvons fausser ou supprimer la loi elle-même. Kant se bornait à démontrer l'impératif catégorique; M. Cousin, allant plus loin, met en lumière l'impersonnalité, c'est-à-dire la divinité de la raison. — J'essaye d'ébranler l'impératif caté-

1. Le lecteur a vu que j'emploie ce mot conscience au sens populaire et simple. Dans un livre comme celui-ci, il (aut parler la \ de tout le monde.

iC NJÈGATION MORALE.

gorique et je n'y parviens pas; avec quoi créerai-je le devoir? Avec mon intérêt bien entendu? Avec l'utilité générale? Avec les lois positives? Avec des sensations et des observations multipliées? Non, je sens en moi, je reconnais à mes remords quelque chose d'antérieur et de supérieur, qui s'impose et ne se démontre pas? on ne démontre pas le devoir.

Démontre-t-on davantage la raison? L'évidence intellectuelle n'est-elle pas à la base de tout ? Sans les notions à priori, où en serions-nous? Sans la notion d'être, par exemple, quelle science expérimentale pourrait se fonder ? Avant le raisonnement il y a la raison; avant l'observation il y a les lois éternelles de l'esprit. Ces lois ne varient point d'une personne à l'autre, elles ne sont la propriété individuelle de personne, elles constituent une des conditions nécessaires de notre existence. — « La raison, écrit M. Cousin, est en quelque sorte le pont jeté entre la psychologie et l'ontologie, entre la conscience et l'être; elle pose à la fois sur l'une et sur l'autre; elle descend de Dieu et s'incline vers l'homme ; elle apparaît à la conscience comme un hôte qui lui apporte des nouvelles d'un monde inconnu dont il lui donne à la fois et l'idée et le besoin. Si la raison était toute personnelle, elle serait de nulle valeur et sans aucune autorité hors du sujet et du moi individuel. La raison est donc, à la lettre, une révélation, une révélation nécessaire et universelle, qui n'a manqué à aucun homme... »

De Platon à Bossuet*, presque tous les grands esprits

i. Descartes, qui a tant fait pour la doctrine des idées innées, a singulièrement compromis sa thèse en attribuant à Dieu la liberté

Page 1