L'AMOUR DE L'ARGENT. S
Servir le dieu Mammon, quelle misère ! Que penseton alcMrs? Que désire-t-on? Que rêve-t-on? Reste-t-il dans ces existences encombrées d'affaires et de vanités œie place^ toute petite, pour les idées? Y a-t-il dans ces cœurs qui s'atrophient quelque chose qui remue encore? Voici une famille : en vérité, on ne sait qu'en feire; que chacun aille de son côté et que les tendresses soient remplacées par la banalité des relations officielles! Voici des devoirs : que d'autres les remplissent! Les hommes d'argent n'ont de temps et de force, d'entrain et de zèle, de cœur et de tête, je dirais même de conscience que pour l'argent. Ne leur parlez que d'affeires sérieuses, ce qui signifie d'affaires d'argent. Quant aux bagatelles qu'on nomme affection, dévouement, patriotisme, progrès, charité, culture de l'esprit, éducation personnelle, amour de Dieu et des hommes, Hg s'en occuperont le jour où ils n'auront plus à s'inquiéter des opérations de la Bourse, de l'arrangement à^ leur château, ou du mariage avantageux de leur fis.
le n'examine pas ici la question du luxé au point cte vue de l'économie politique. Mon sujet est autre : il s'agit de savoir si les habitudes croissantes d'un luxe grossier et la poursuite effrénée de Targent ne portent pas atteinte à notre indépendance morale. Que le luxe prenne les proportions d'une calamité publique, qu'ei: mpprimant l'épargne il empêche le renouvellement du capital, je n'ai point à m'en occuper. Ce qui m'in- «p^te, c'est de voir à quel point nos hommes d'argent, et nous tous à leur suite peut-être, nous glissons vei\> la servitude.
Non-seulement les préoccupations d'argent nous
im CAUSES DE SËRTITUDB.
Tavons vu» oppriment Pâme et dessèchent la vie; mais elles ne nous permettent pas de nous acrêter sur bi triste voie où elles nous ont fait entrer^ Marche l noas crient-elles; ne vois-tu pas que tes voisins vont te dépasser? Marche ! Ne vois-tu pas que le prix de toute chose augmente ? Marche I Ne vois4u pas que tes enfanfe ont besom d'être plus riches que leur père? MarehtI Ne vois-tu pas que les dépenses de ta maison s'accrm»^ sent, et qu'avec tes millions tu es à la veille d'êtee gêné?
Peut-être, en commençaait, avaifc-on fixé le chiffre àsaâ on avait l'intention de se contenter. Arrivé là, on ses&à pressé d'aller plus loin, et Ton fixe un autre chiffire. Chez les hommes d'argent (je ne parle que d'eux) l'tvidité grandit avec la fortune. On spécule, on spécuie encore. Si l'on fait des pertes, et cela arrive, il imporis de les réparer. Si l'on fiait des gains, il importe ds mettre à profit sa veine.
L'homme d'argent est décidément un esclave. Haletant, épuisé, il ira jusqu'au bout; sa passion, le fou^ levé, lui défend de se reposer une heure. Esclave mriheureux entre tous, s'il a quelques jouissances fug^ tives et souvent empoisonnées, il ne cesse de s'inquiéta* €t de gémir. Écoutez-le, rien n'est sûr, il sera ruiné, a l'est. En tous cas, il est gêné, et lorsqu'on est g^é, « n'est pas gai. — Les lamentations de bien des tiàm sur leur gêne ne seraient que comiques, si elles n'étaient pas tristement sérieuses, comme symptôme d'un éteC factice, faux, forcé, d'une course au clocher où personne ne veut être dépassé et où chacun galope à sorompre le cou.
Ce qui n'est pas moins sérieux, c'est que le luxe
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ksensé, coufiable eli sot des siècles d'argent revêt toajours, en outre, un caractère provocateur. Autant je suis convaincu qu'il doit y avoir des riches et des pauvres, autant je le suis que le contraste de certaines misères et du faste grossier est mauvais en soi. Un de mes amis, fort peu démocrate de sa nature, entre un jour chez mor en s'écriani : a Je suis socialiste. » — a Vous! Et pourquoi? » — a Une chienne de voiture vient de m'édaboûsser des pieds à la tête. » Il était réellement en colère, et à ce moment je ne veux pas jurer qu'il n'eût voté des deux mains une loi de nivellement. Je me permis de lui rappeler que sa voiture à lui avait éclaboussé peut-être et phis d'une fois d'honnêtes piétons. Cela parut le calmer un peu ; mais souvent depuis je me suis demandé si l'étalage insolent de certaines oputences n'était pas au milieu de nous la prédication la plus éloquente du socialisme.
Il y a de si nobles luxes, et Fargent offre de si douces jouissances à qui sait s'en servir au lieu de s'y asservir I Au lieu de construire des maisons pour les ouvriers aDglaîs et des écoles pour les nègres américains, M. Peabody aurait pu se donner les plus riches palais, les ameublements les plus splendides, des équipages à faire retourner tous les passants, une table à rendre jaloux tous les millionnaires qui ne sont pas autre chose, n a mieux aimé l'autre luxe : chacun son goût.
La servitude de Targent va plus loin que je ne l'aï dit. Ces existences appauvries par la richesse, ces âmes affaissées et desséchées au contact d'une passion sans grandeur, ont encore à passer peut-être par une dégra-
dation plus entière. Ce n'est point assez de s'écrier avec La Fontaine : •
Il lit au froDt de ceux qu'un vain luxe environne Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Si la fortune vend ses dons, il est malheureusement vrai que nous sommes tentés de nous vendre nousmêmes pour les obtenir. Le grand luxe n*enfante que trop souvent la grande mendicité, ou, si Ton aime mieux, la mendicité en grand. Gomme il faut suflSre à des dépenses dont Taccroissement est sans limites, une idée fixe ne tarde pas à nous hanter : Comment rétar blir l'équilibre de notre budget?
Quiconque dépasse ses revenus est en train, qu'il y prenne garde, de devenir un mendiant, mendiant d'affaires lucratives, mendiant déplaces, quesais-je? Cet asservissement par la cupidité va vite en besogne. Pour peu que nous nous apercevions alors que notre ind^ pendance a un prix de vente, nous nous demandons, des amis complaisants se demandent dans notre intérêt de quel droit nous préférerions la gloriole d'un honneur prétendu à l'avenir de nos enfants et à la paix de notre foyer. Ces beaux raisonnements mènent loin : si un principe fait obstacle, on le supprime ou on l'interprète; SI une conviction gêne, on l'ajourne à des temps meilleurs; s'il est nécessaire de courber le dos, on le courbe.
Est-ce tout? J'ai peur que non. L'esclave de l'argent ne se borne pas toujours à mendier une placera changer 8a cocarde ; il n'immole pas seulement sa dignité dé citoyen sur l'autel de l'idole acres y avoir immolé son