‹ La liberté moraleChapitre 48 sur 122 · L'AMOUR DE L'ARGENT · texte numérisé non relu

L'AMOUR DE L'ARGENT

fils et sa fille, sacrifiés à quelque alliance aussi lucrative que honteuse; il va jusqu'à Tinfamie des actes contraires à la probité. Il devient malhonnête homme purement et simplement.

Je ne prétends pas que ceci soit particulier à notre époque. Les fournisseurs d*armée qui prenaient leurs millions dans la pauvre gamelle du soldat, les généraux qui faisaiefit fortune en pillant des pays conquis, les grands seigneurs et les ministres d'autrefois qui se bâtissaient un patrimoine en entassant des confiscations sur des pots-de-vin, n'étaient pas précisément des modèles de délicatesse. Mais ces honteuses séductions de la fortune frauduleuse et rapide passent pour s'être multipliées de nos jours.

Le -luxe disproportionné se concilie mal avec la loyauté absolue. Qui dépense trop veut trop gagner. Il s'agit d'aller vite; on n'a pas le temps de peser des scrupules, quand on court à triple galop. — Voici un fabricant qui se croit honnête homme. Il voudrait que ses ouvriers fussent heureux et moraux. Par malheur, sa vertu lui coûterait cher; tant pour ménager les forces des enfants et respecter la loi sur les heures de travail, tant pour le repos des dimanches, tant pour faciliter les économies et assurer le soin des malades, tant pour des logements salubres, tant pour aider au maintien des bonnes relations de famille, tant pour les écoles,

total Il Ast clair qu'un père, qui se souvient de son

devoir envers ses propres enfants, ne peut pas sacrifier leurs intérêts à ceux des premiers venus. Il y aura un peu de boue et un peu de sang sur les écus qu'il lais^ sera après lui; mais comment faire?

Un autre honnête homme, incapable de commettre n. 14

m CAUSES DE SERVITUDE.

aucune des coquineries qui relèvent de la police co^ rectionnelle, n'hésitera pas à tromper sur la qualité des marchandises ; « il fait comme tout le monde, » et cela met sa conscience en repos^ Surtout s'il s'agit de millions, il se sent à l'abri des inquiétudes qui harcèlent les pauvres diantres occupés à tromper en détail. Ici on trompe en grand, et c'est tout autre chose. On organise ufie affaire sérieuse ; on la lance à grand renfort de prospectus; on s'en retire à temps, avec les bénéfices assurés aux inventeurs. Quant aux imbéciles qni s*y sont pris, quant aux badauds qui ont eu la naïveté de croire à la sincérité des circulaires, tant pis pour eux, ils n'ont que ce que leur sottise mérite.

Si je ne craignais de tomber dans la déclamation (et les questions de liberté, qui sont toujours des questions morales, habitent au bord même de ce précipice), j'opposerais â l'esclavage des hommes d'argent l'indépendance de ceux qui savent se contenter de peu. L'histoire des peuples a là-dessus des enseignements magnifiques. Contemplez par la pensée la Rome des premiers temps; comparez ces mœurs simples et fortes, cette fière pauvreté, ces grands citoyens meneurs de charrue, aux Romains conquérants du monde, encombrés des trésors de l'Asie, envahis par les besoins factices, par les mœurs efiéminées et par un luxe sans frein. Le règne de l'aident commence alors, et la liberté s'en va.

A Dieu ne plaise que je hasarde ici de sinistres prophéties ! J'espère que la liberté ne s'en ira point ou qu'elle reviendra; mais c'est à une condition : nous nous défierons de l'argent. Il fait si bon régler sa vie,

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