‹ La liberté moraleChapitre 62 sur 122 · LES ENFANTS DES MAUVAISES FAMILLES · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DES MAUVAISES FAMILLES

Partout où manque la famille, la vraie, il n'y a point de place pour la liberté. La famille et la liberté se tiennent de si près, qu'en m'occupant de la seconde après avoir traité de la première, il me semble que je ne n'ai pas changé de sujet. Et, au fait, y a-t-il plusieurs vérités? Au centre de la vie morale toutes ne coïncidentelles pas? Au foyer je vois la lumière, je ne distingue pas les rayons.

Nous voici en face d'une servitude par situation qui mérite une immense pitié. Ici, la négation de liberté semMe telle, que la conscience hésite et se trouble. Parmi les problèmes qui bouleversent l'âme, je n'en connais pas de comparable à celui-ci. Depuis que je réfléchis, je m'arrête consterné au bord de ce gouffre, l'enfance abandonnée ou pervertie, l'hérédité du mal. Combieti d'enfants sur qui pèse, dès la première heun^ de leur vie, Técrasant fardeau d'une naissance irrégu* lièret Combien dont le berceau est souillé de boue, dont les premiers regards voient des infamies, dont les premiers bégaiements reproduisent des paroles grossières l Combien qui n*ont jamais été aimés» dont iei

genoux ne se sont jamais ployés, auxquels on n'a jamais montré le ciel ! Ni une caresse, ni un conseil sérieux, ni une allusion même lointaine à la distinction du bien et du mal. Le bien, le mal, ces mots n'ont plus de sens dans le milieu où commehcent ainsi de jeunes vies. Quiconque a lu le navrant récit intitulé « le Rachat de Jane, » doit avoir compris la misère dont je veux parler, misère sans seconde, qu'il ne faut pas confondre avec la pauvreté.

La pauvreté, quand elle est extrême, peut contribuer pour sa part à mener là ; à elle seule, elle ne mène point là. Il y a, grâce à Dieu, des pères et des mères trèspauvres qui aiment, qui élèvent admirablement leurs enfants. On ne saurait assez protester contre le dicton banal des prisons et des bagnes : « Qu'on me donne des rentes, et je serai honnête. » Une autre parole est bien plus malaisée à réfuter : « Si j'avais eu une famille, des affections, une éducation, si j'avais respiré l'air salubre que respirent tant d'autres enfants, je serais honnête. »

Je citais tout à l'heure « le Rachat de Jane; » j'aurais dû citer aussi cette « Histoire d'un petit gueux » que n'ont pas oubliée les lecteurs de la Revue britannique. J'aurais dû citer ces pages émues où un journaliste anglais a consigné les souvenirs d'une nuit passée au workhouse. Quand je veux me représenter l'esclave de nos sociétés sans esclaves, je vais chercher un de ces malheureux corrompus dès la mamelle. Maltraité au logis, jeté à la rue, grelottant, mendiant, couchant sous les ponts, l'imagination remplie d'obscénités, accoutumé et fait à tout, il entre dans la vie sans avoir connu une tendresse ou un devoir. Quels amis aura t-il? Vous le devinez. Quelles leçons lui donnera-t-on?

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