‹ La liberté moraleChapitre 63 sur 122 · LES MAUVAIS PARENTS · texte numérisé non relu

LES MAUVAIS PARENTS

Je n'ai pas besoin de le dire. Il vole, il continue dans la prison son éducation commencée dans le ruisseau. Le cœur se serre, la pensée se trouble à suivre cet esclavelà, de sa naissance à sa mort, du grenier sordide ob s'enivrait son père jusqu'au grabat sur lequel il expire lui-même en blasphémant. Au lieu du grabat ce sera peut-être l'échafaud.

Ah ! parmi les circonstances atténuantes, celle-ci devrait être la plus décisive. Ma première question , si j'étais juré, serait celle-ci : «L'accusé a-t-il eu un père, une mère, une éducation, de bons exemples? » Inexorable envers l'habit noir, je ne le serais pas envers certaines blouses déchirées.

On nous a fait plus d'une fois le roman du gamin de Paris. Il est, je crois, moins admirable qu'on ne le dit, mais il est digne d'une très-grande pitié. Cet enfant vieilli avant l'âge, dont le cœur s'est atrophié, qui n'a plus de parents, qui a remplacé l'émotion par le ricanement, qui est théâtral quand il n'est pas gausseur et dont les élans parfois héroïques ont besoin d'une mise en scène pour se produire, cet enfant si peu enfant me fait l'effet d'une monstruosité.

Est-ee à dire que le gamin de Paris, le vagabond de Londres, le petit voleur des five points de New-York, la jeune fille corrompue avant Tâge de telle ou telle cité manufacturière, l'enfant même des bandits et des assassins, soient irrémédiablement condamnés à suivre la voie où les place leur naissance? Non certes , je ne me lasse pas de dire, le libre arbitre subsiste toujours; si la responsabilité diminue, et beaucoup, elle ne disparut pourtant pas. Regardez-y de près, vous verrez qu'il

n'est pas une de ces existences où les secours de Dieu n'aient été offerts, où les occasions de relèvement ne se soient présentées. Nous les apercevons si souvent, que nous devons les supposer toujours. C'est volontairement, en vertu d'un acte libre, que telle occupation trop régulière a été rejetée, que tels scrupules trèsréels ont été écartés, que Ton s'est décidément tourné du côté du vice et de la paresse.

Il importe de maintenir cela avec force, non-seulement parce que cela est vrai, mais aussi parce que cela est consolant. Que vient-on nous parler d'âmes flétries et définitivement perdues? Chaque fois qu'avec une charité courageuse on est descendu dans le gouffre des perversités sociales, chaque fois qu'on a adi*essé aux malheureux que personne n'aima jamais une parole de véritable affection, on a. été entendu. Londres a vu sa mission intérieure, ses « femmes de la Bible, » pénétrer dans les quartiers les plus infâmes; des écoles déguenillées se sont ouvertes ; des réunions de voleurs ont été tenues, les jeunes gens sans asile ont acclamé lord Shaftesbury, qui leur assurait les moyens de travailler honnêtement. La charité des dames de New- York s'occupe à régénérer les five points. La France a fondé ses asiles agricoles, Mettray, Sainte-Foy, et il s'est trouvé que les enfants les plus corrompus des familles les plus corrompues n'étaient pas inaccessibles à l'action du bien.

La régénération est donc possible ; donc notre devoir est tracé. S\ la liberté est pour nous autre chose qja'vs» déclamation, nous sommes tenus de lui porter secours là où elle rencontre des périls extrêmes. Les enfents des mauvaises familles ont besoin de nous; sans nou«

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ils deviendront ce qu'ils ne sont pas encore, des e&claTes qu'on ne saurait afib*anchir.

Je ne voudrais pas qu'on se méprît ^r ma pensée. En parlant des mauvaises familles, je n'ai pas entendu le moins du inonde les chercher toutes dans la classe indigente. Si celle-ci paraît fournir le plus nombreux contingent, si notre paupérisme est un infernal agent de servitude , nouis n'avons pas le droit d'oublier que d'autres agents non moins funestes travaillent dans d'autres compartiments de l'organisation sociale. Les écus n'ont point par eux-mêmes le privilège de faire des âmes libres, pas plus que de braves gens, des enfents honnêtes ou des parents dévoués.

Y a-t-fl proportionnellement plus d'esclaves en bas qtfen haut? J'avoue n'en rien savoir. Les vies vouées à l'argent et vendues à la mondanité sont sans aucun doute au premier rang de celles qui demeurent étranl^es à la liberté, parce qu'elles demeurent étrangères aux pensées élevées, aux instincts généreux, aux devoirs, aux progrès, aux tendresses. Et pour ne parler que des enfents qm ont eu le malheur de nadtre là, que voulez- vous qu'ils deviennent?

Ah! ne parlons pas trop des privilèges du riche. Les privilèges du pauvre me frappent tout aussi souvent. Voici un enfant dont la naissance a été un événement, mais ni son père ni sa mère n'ont le temps de s'occuper de lui; ils appartiennent à d'autres devoirs; ils ont autre chose à faire que de l'aimer et de l'élever. De bonne heure il sait que sa fortune est faite et qu'il n'aura pas à se fatiguer pour vivre. De bonne heure les^éductions amollissantes du luxe, les idées fausses,

les vanités, les sottises Tont assailli. A peine sorti du collège , toutes les facilités du vice sont devant lui : une société frivole, dont la nullité n'a d'égale que sa corruption, lui ouvre d'embJée ses rangs. Comme rien ne l'attire ou ne le retient au logis, comme on n'y parle qu'affaires, toilettes, niaiseries, il est rejeté au dehors, non moins abandonné que Tenfant des rues immondes ob son élégant équipage n'entrera jamais.

Voici un autre enfant. — Sa naissance a causé presque autant de terreur que de joie, car il s'agira de le nourrir. N'importe, on travaillera un peu plus, et Tenfanl ne manquera de rien. Voyez avec quelle tendresse son père et sa mère veillent sur lui! Que de caresses! \. Quelle sérieuse et forte affection ! L'affection, le travail, le devoir, se montrent à lui dès que ses yeux sont ouverts. Devant lui , au village, il a la vie vraie et saine. Il connaît les privations, mais il connaît aussi les joies. Il reçoit peu de jouets, mais il a de belles fêtes, en pleine campagne et en plein air. Il a une famille, lui, une famille où l'on aime et où l'on prie.

Lequel de ces deux enfants a le plus de chance de devenir un homme, je veux dire un homme libre?

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