SERVITUDES PARISIENNES
le prie mes amis parisiens de ne pas prendre cette tête de chapitre pour une personnalité. Paris ne figure ici que comme type suprême des grandes villes; mon dessein n'est que d'indiquer les servitudes par situation qui tiennent, selon moi, à Texistence exclusivement citadine.
Ce n'est pas que le village n'ait les siennes. Il y a là des familles réduites en esclavage par l'ivrognerie de leur chef. Qui n'en a vu, de ces malheureuses femmes accablées de travail, plus accablées de soucis, chargées de pourvoir à tout, de nourrir et d'habiller les enfants, de les élever, de les défendre contre les exemples de leur père? Les dettes s'accroissent, la misère devient de la détresse; Tinquiétude devient de l'angoisse, l'âme perd le courage de réagir, d'espérer, de prier, presque le courage de vivre. Et le tyran domestique, libre de préoccupations importunes, ne rentre chez lui que pour trouver mauvais qu'on y soit triste, pour s'étonner qu'on y soit pauvre et pour compléter par ses violences peut-être un des plus abominables abus de la force qui se donnent carrière ici-bas*
Sous d'autres formes, je le sais, les servitudes domestiques se produisent ailleurs qu'au village. Ce serait tout un sujet à traiter; je n'ai voulu que le signaler en passant et montrer que mon amour du village est un amour sans illusions.
J'ajoute que ma haine des villes est une hsdne sans préjugés. — J'ai longtemps habité Paris, et je lui rends pleine justice. Si d'un mot je pouvais supprimer les villes, je ne prononcerais pas ce mot-là. Sans les grands centres certains mouvements d'idées s'arrêteraient. Il y a des progrès, des élans généreux, des besoins élevés qui ne naissent guère que là; et puisque je parle de la liberté, comment ne pas dire qu'elle a souvent dans les villes ses meilleurs appuis? Noire histoire entière en témoigne, de{»iis la conquête des chs^tes de communes jusqu'à nos jours.
Mais, cela admis, il n'en reste pas moins certain que les grands centres ont leurs servitudes spéciales. Ce sont celles que j'ai à cœur de dénonce dans ce chapitre.
Si le contact des autres hommes nous est utile, le recueillement et la solitude ont aussi leur rôle marque dans notre existence. Soyez sûr qu'il manquera toujours quelque chose à l'homme qui mène constamment la vie parisienne, qui ne connaît de promenade que ceUe des boulevards, de fleurs que celles des squares et de lacs que ceux du bois de Boulogne. Je sais bien que le ruisseau de la rue du Bac suffisait parfaitement au bonheur de M"« de Staël , mais c'était tant pis pour elle, et son génie aurait eu un charme de plus si elle avait aimé d'aubes ruisseaux* De son temps, au reste, à l'heure où son âme s'ouvrait aux inspirations qui ne la quitteront plus, la grandeur des événements,
la majesté des problèmes débattus, l'enthousiasme des libertés promises, le jeune élan qui n'avait pas encore connu les défaites, les croyances naïves, les espérances et les illusions de la première heure donnaient à la vie parisi^ne un caractère exceptionnel.
Aujourd'hui nous sommes rentrés, et depuis longtemps, dans k règle commune. Est-ce à dire que la vie intellectuelle ait cessé? Non cartes ; elle est à Paris plus active que jamais. On cause énormément ; on écrit énormément; on discute, on critique, on tranche. Le courant des idées est rapide, plus rapide peut-être que profond. Reste à savoir s*il est toujours aisé de ne pas se laisser entraîner par lui. A ce torrent de modes littéraires, de traditions artistiques, de jugements sans appel, d'opinions toutes faites, il faudrait pouvoir opposer çà et là le granit d'une conviction CHriginale ; il faudrait que le de^tisme des coteries régnantes se heurtât à des individus. Or les individus, les originaux, si vou» voulez, ne se font pas en pleine fournaise sociale; donnez-leur un peu de solitude, un peu de tête-à-tête avec eux-mêmes, avec la nature et avec Dieu.
Ces tête-à-tête, j'en ai fait l'expérience, sont impossibles à Paris. Il est bien difficile d'y être soi. On s'y croit indépendant parce qu'on résiste à un parti, et l'on ne s'aperçoit pas qu'on obéit à un parti contraire : en politique, en religion, en philosophie, les oppositions sont enrégimentées comme le reste.
^ Comment en serait-il autrqpient? On cause trop; pas une pensée qui reste entière dans une telle mêlée; pas une croyance qui conserve ses angles. A force de se frotter contre la croyance du voisin de droite et contre celle du voisin de gauche, la nôtre devient ce quelque
chose de poli, d'arrondi, d'usé, qui glisse et roule sans laisser de trace.
L'uniformité, quoi qu'on fasse, est toujours un peu servile. Le seul moyen d'y échapper, c'est d'avoir quelques hommes (il y en a) qui se dérobent, à Paris même ou ailleurs, aux énervements sociaux, quelques sauvages, quelques solitaires, quelques émigrés; j'ajouterais volontiers, quelques campagnards. Ceux-là n'ont pas courbé la tête sous le lourd niveau du convenu, du prévu ; ceux-là ne sont pas à la mode, et par là ils servent, à leurs dépens, la cause souvent compromise de la liberté intellectuelle.
Ce n'est pas la seule liberté qui coure risque de périr dans les grands centres. L'être moral tout entier s'y fatigue et s'y épuise. Essayez d'être libre, quand vous avez cessé d'être fort! Et comment être fort, quand il n'est pas permis de respirer une heure, quand on ne peut nourrir à l'aise ni son cœur ni son intelligence? Il est bien rare que l'existence parisienne ne soit pas haletante, qu'elle réserve une place aux longues lectures et, ce qui n'est pas moins nécessaire, aux longues réflexions, qu'elle respecte enfin le sanctuaire des saintes et douces tendresses, qu'elle laisse le temps de penser et de sentir.
On ne rit guère à Paris : on y sourit, ce qui est bien différent. S'y amuse-t-on? Je voudrais le croire; on fait du moins beaucoup d'efforts pour cela. Mais si j'ajoute foi aux aveux qui me viennent de ce côté, je dois penser que l'impression dominante est une impression de lassitude et d'ennui. C'est si triste de courir après le bel esprit ! C'est si fatigant de vivre sous le ciel gris des conventions sociales ! C'est si impatientant à la longue
de répéter ou d'entendre répéter les mêmes phrases sur les mêmes sujets I C'est si triste de n'être plus remué par rien, d'ignorer les fraîches émotions et la j jeunesse de l'âme I
Décidé à ne rien surfaire, j'ai écarté les gros vices et
les gros scandales : j'ai laissé les tripots des gens mal
élevés, aussi bien que les frivolités extrêmes du monde
élégant; j'ai pris le Paris le plus digne d'estime, le
Paris intelligent, le Paris qui pense et qui travaille. A
; ce Paris-là, dont plus que personne j 'apprécie le grand
i rôle et la vaste influence, j'ose dire que sa liberté mo-
I raie n'est pas entière, qu'une servitude de dissipation,
j d'imitation et de fatigue pèse sur lui, que ses horizons
i sont courts et bas, que son brouillard ne se lève guère,
j qu'il lui manque de voir quelquefois se déchirer le
j nuage et briller le soleil, qu'il serait un Paris bien plus
puissant s'il était un peu moins Paris.
Qu'est-ce qui me donne tant d'audace? Une expé- 1 rience personnelle. J'ai vécu à Paris; j'ai eu le privige de connaître quelques-uns de ses hommes éminents, et j'ai compris, en partie du moins, ce que valent ! les ressources immenses dont il dispose. Mais j'ai comj pris en même temps qu'à Paris il est aisé de se dessécher et de se stériliser, qu'il est aisé d'y subir bien des : jougs et qu'on n'y trouve pas toujours le temps de ; devenir un homme libre.
Combien j'ai béni Dieu, lorsque les circonstances m'ont amené à vivre de la vie des champs, loin des coteries, près des vrais et simples devoirs ! On peut être indépendant partout; mais il m'a semblé que, pour les faibles tels que moi, cela était plus facile au village. La
d06 AUTRES CAUSES DE SERVITUDE.
brise qui a passé sur les sapins ou sur la prairie fraîchement coupée est saine à respirer. Cela fait du bien, cela fortifie. — Je parle toujours des faibles.
Il est des choses que je ne saurais ni pens^ ni écrire, si je ne suis installé au grand air, sous ma tonndle, devant la petite table rustique. Le soleil m'y poursuit, lés vents m*y font une rude guerre. N'importe, je tiens bon; mes feuillets de pa^Mcr sur lesquels je pose des vases de fleurs ne s'envolent que rarement» mèaoe quand l'ouragan se précipite de la montagne et renverse les arbres de notre cour.
Mais la tempête n'est qu'un accîdei^. D'ordinaire, en été (c'est, quoi qu'on dise, la saison du bon travail), l'atmosphère a un calme, une sérénité, une transparence merveilleuse. Alors, les bruits qui m'arrivent sont tous amis : c'est le cri du paysan qui excite son attelage; c'est la iouUe du moiss(Mmeur; c'est te bourdonnement de la guêpe que ma présence inquiète et qui peu à peu, me voyant inoffensif, s'habitue à oet hoflune si étrangement occupé qui est venu s'asseoir presque à l'entrée (je sa demeure; c'est ime tourterelle dont lé roucoulement perpétuel m'inspire des pensées de paix.
Tout cela dérange, et tout cela aide. Je n'excepte qi» les cousins, dont la trompette annonce une guerre à mort et qu'il faut écarter de la main au moment na&ae où la plume va tracer la plus belle phrase. Mais qu'estr ce que cela? Il n'y a pas de roses sans épines. E» définifl^e, il n'est pas mauvais d'être interrompu qudquefois et de remettre une bdie phrase sur le m^ier. En attendant, le ciel est splendide, l'odeur des fofais m'a^ rive de tous côtés, et 1^ Isurves de certains pa{»UûDs
LES CTANDËS VILLES. 307
qnî pcrfoi*ent la tonnelle au-dessus de ma tête» font toniber régulièrement sur mou papier une fine sciure de bois, le sable le plus délicieux qu'on puisse répandre sur la page encore humide.
£t il y a des gens qui travaillent dans une chambre bien noire, bien morte ! Et cette vie répandue partout, offerte à tous, il y a des gens qui ne daignent pas en jouir ! C'est bien simple ceipendant, et il ne s'agit ici ni du iHxe ni des raffinements réservés au petit nond)re. Quel est récrivain de Paris (ces pauvres écrivains m'inspirent mie compassion particulière) qui ne puisse se procurer de temps en temps quelques semaines de grand air, de soleil, de travail inconfortable, au milieu des inconvénients' et des joies de la vraie nature? La nature est belle partout et partout elle affranchit. Partout on parrtendra, si l'on y tient, à écrire au soleil, au vent, à la pluie, en proie aux guêpes et aux moucherons. Partout on s'en trouvera bien, j'ose l'affirmer. A part la mau^ valse hmneur que vous inspire le jardinier lorsqu'il vient trop longtemps arranger ou arroser ses vases autour de vous, l'âme se repose là et se dilate ; on y vit autrement, on y pense autrement qu'ailleurs. Les accidents de la vie s'y produisent et nous empêchent de dégénérer en machines philosophiques ou littéraires. h me rappelle qu'un jour, allant consulter des livres que, faute de mieux, j'avais fourrés dans une armoire du grenier, je découvris de belles pommes rangées en bataille auprès d'eux : l'armoire, dont la cuisinière m'avait ainsi disputé la possession exclusive, était tout imprégnée de cette excellente odeur. Mes volumes en aviaent pris leur part; et pendant plusieurs jours je n'en ouvrais pas un sans que le parfum fît errer ma
pensée sous les arbres du verger, bien loin des bibliothèques et des cabinets d'étude.
Qu'est-ce qui fait, au grand siècle, le charme particulier de deux écrivains, La Fontaine et M"*® deSévigné? — Eux seuls se sont abreuvés aux sources fraîches et ont aimé la nature. Notre temps a marché, j'en conviens, dans cette voie nouvelle. Mais aujourd'hui les descriptions champêtres sont devenues comme le reste un thème tout fait, qu'on peut répéter à merveille sans quitter Paris. Les plus consciencieux vont se délasser aux eaux ou aux bains de mer, prenant pour la campagne les parcs, les villas, les allées et les bancs bien arrangés de Baden ou de Biarritz.
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il s'agit de vivre quelquefois, en campagnard, de la vie des champs. Il s'agit de la comprendre dans sa grandeur, dans sa poésie, dans ses devoirs. Il s'agit d'entrevoir tout au moins la beauté de l'œuvre qui nous attend au village. Il s'agit de sortir parfois de l'artificiel et du factice. 11 s'agit de se ressaisir soi-même et d'aspirer ces saines bouffées d'indépendance dont notre âme a besoin. M. Quinet décrivait naguère avec son éloquence habituelle la liberté que donne l'isolement. « Le bruit des opinions m'arrive de si loin, disait-il, que j'espère ne pas me passionner pour elles, La solitude m'aidera à l'impartialité. » ,
Il me semble que j'ai éprouvé cela. La vie des champs élève, pacifie et affranchit la pensée. Le prosaïque Franklin avait sur ce point la même opinion que Virgile, et les conseils qu'il donne à son petit-fils rappellent le forlunatos nimium du poète latin.
Heureux qui prend au sérieux la mission immense et iFop négligée quMl faudrait entreprendre dans les villages! Heureux qui goûte le charme de la vie en plein soleil! Heureux qui sait y retremper son originalité et sa vigueur! Heureux qui assiste en spectateur ému à la grande bataille des lilasl
J'embouche sur la montagne La trompette aux longs éclats.
Sachez que le printemps gagne La bataille des lilas«
Grande bataille .que celle-là, bataille disputée, qui a ses alternatives, mais que le printemps gagne toujours. Il y a une autre bataille à livrer en nous, contre nos esclavages, contre nos alanguissements, contre nos froideurs, une autre bataille du printemps et de Tniver*