‹ La liberté moraleChapitre 70 sur 122 · D$o parère liberka · texte numérisé non relu

D$o parère liberka

diriez une médaille dont une des faces porterait Dieu et l'autre devoir.

Je ne m'arrêterai pas à démontrer l'évidence. Qu'opposerez-vous au nombre, sinon la conscience? Que mettrez-vous vis*à-vîs de la force, sinon la justice? Avoir un maître, cela empêche d'avoir des mdtres. Obéir au devoir, cela empêche d'obéir au premier venu.

Après le devoir, j'ai besoin de nommer le droit. Je dirai ainsi deux fois la même chose ; mais il importe de la dire deux fois. Chez l'homme qui croit en Dieu et qui reconnaît la souveraineté du devoir, la notion du droit apparaît d'elle-même. Le droit, ce n'est pas seulement notre droit; c'est celui des autres, celui de nos adversaires. L'homme qui a le sentiment du droit sait être vaincu, grande et rare science ; il sait être en minorité; il sait respecter la liberté quand elle tourne contre lui et le droit quand il sert à c(mdamner la bonne cause.

Telle est la puissance de ce sentiment qui s'appelle respect du droit et obéissance au devoir, que partout où il se produit il enfante une certaine mesure de liberté. Et ici je n'ai garde de m'enfermer dans l'enceinte du christianisme : je vois et je salue au dehors de grandes consciences. Je sais bien ce qui leur manque, à commencer par la base même de raffranchissement moral, le sentiment du péché; mais je sais aussi ce qu'elles ont et ce que n'a pas notre dévotion aisée, la virilité dans l'effort.

Le stoïcisme a toujours possédé un mérite auquel il faut rendre hommage: il a placé très-haut la notion du

devoir. Sous ce rapport, nous avons peut-être à apprendre de lui. Les indépendances orgueilleuses et dures qu'il a créées ne sont point à nîéprîser; elles valent mieux en tous cas que les défaillances vis-à-vis du péril, que les platitudes vis-à-vis du succès, que les habiletés suspectes et les compromis. Il y a là une fierté d*âme et un dédain de la soufirance qui ont leur prix. Ne pas rabaisser les exigences du devoir aux proportions de la réalité vulgaire, maintenir, par un côté du moins, le culte de l'idéal, c'est quelque chose.

<( Le devoir nous porte, » me disait un chrétien vénérable, dont la longue vie a été Texpérience de cette parole. Il fait bon être porté ainsi. Nous ne touchons plus terre, nous ne nous heurtons plus aux pierres du chemin. Soulevés par le devoir, par celui de chaque jour, faibles, mais appuyés sur une forte main, nous allons vers la lumière, vers le bonheur, vers la liberté. Nos chaînes sont tombées : que notre position soit haute ou basse, elle est toujours belle alors, car le devoir est égal à lui-même. Entre ce ministre italien qui s'écriait après Novare : « Je suis au devoir, non au pouvoir » et telle pauvre servante qui fait sa tâche dans un sentiment élevé de conscience, je n'aperçois aucune différence de niveau.

Constatons-le d'ailleurs, si le devoir est la liberté, la liberté à son tour est un devoir. Quiconque ne la considère pas de la sorte ne l'a pas connue. — C'est mon devoir d'être libre vis-à-vis de l'opinion; c'est mon devoir d'être libre vis-à-vis du mal ; c'est mon devoir d'être libre vis-à-vis de la force; c'est mon devoir d'être libre vis-à-vis de l'injustice et de défendre les opprimés.

m CAUSES DE LIBERTE.

J'ai fait cette remarque, paroe que toute une école, bien plus accréditée qu'on ne le croit, nous oiïae une liberté séparée du devoir. La vieille inscription de Thélème : « Fais ce que veux^ » a gagné bien du terraip depuis Rabelais. N'est-il pas un des types préférés de notre littérature, le roué homme d'honneur, le débauché plein d'énergie et de grandeur d'âme? On nous peint des hommes qui ont foulé le devoir aux pieds, et ce sont ceux-là qu'on nous présente comme des modèles d'indépendance courageuse; ce sont ceux-là qu'animent de grandes passions. On dirait que toutes les vaillances du cœur et toutes les séductions de l'esprit, je dirais presque toutes les vertus, n'attendent pour se montrer chez nous que le moment où nous avons enjambé les barrières de la morale.

Rien n'est plus faux, bien entendu : en nous affranchissant du devoir, nous nous privons de notre force, nous perdons la fraîcheur, l'élan; nous devenons des esclaves, et des esclaves usés, flétris, ennuyés, ennuyeux. Mais si fausse que soit la thèse, elle ne laisse pas d'être populaire. « Mauvaise tête et bon cœur » demeure une formule reçue. Or par « mauvaise tête » on entend l'homme qui a secoué le joug de la morale vulgaire. Voilà l'homme fort! Si vous cherchez des gens qui puissent faire acte de virilité, adressez-vous à ceux qui n'ont ni foi ni loi I Ils ne se gênent, ni vis4vis de Dieu, ni vis-à-vis des autres, ni vis-à-vis d'euxmêmes; donc ils sont libres!

Encore un coup, cela ne vaut pas la peine d'être réfuté. Notre monde, grâce à Dieu, n'est pas livré à cet épouvantable conflit des principes, le mal enfantant

le bien, l'mfamîe nécessaire à la vertu, la dégradation dégageant ce qu'il y a de noble en nous, les délicatesses de rame naissant de ses corruptions et son indépendance sortant de sa servitude. La Rome des Césars diorchait les grand» caractères chez ses stoiques et non point chez ses débauchés. De tout temps les hommes libres ont été des hommes de devoir, je pourrais dire des hommes d'obéissance. Nos obéissances font nos résistances : nous ne résistons au mal qu'en tant que nous sommes esclaves du bien.

11 faudrait peut-être montrer ici combien est réel ce bel esclavage des hommes libres. L'autorité pour eux est partout : autorité de Dieu, autorité des parents, autorité du devoir. — Ces gênes-là constituent notre indépendance. Mais il importe de les accepter complètement; dès que nous nous mettons à choisir parmi nos devoirs, nous sommes perdus. Je me rappelle un sermon prêché sur ce texte : « Mieux vaut obéissance que sacrifice. » M. le pasteur Descombaz nous mettait en garde contre un calcul que nous sommes disposés à faire ; nous remplacerions volontiers les obligations courantes qui nous sont à charçe par certains sacrifices éclatants et exceptionnels. Ni l'Évangile ni la conscience n'admettent de telles compensations; lorsque nous nous jetons dans les dévouements à grand spectacle pour nous dispenser des petits renoncements, nous échappons tout simplement à la discipline du devoir, nous n'obéissons plus, nous faisons notre volonté. En d'autres termes, nous dépouillons la forte armure qui faisait notre sûreté. Ce qui nous protège contre l'ennemi, ce ne sont pas les devoirs, mais le devoir. Quiconque choisit parmi ses

m CAUSES DE LIBERTÉ.

devoirs, a cessé d'appartenir au devoir : les devoirs, ainsi triés parce qu'ils nous conviennent ou parce qu*ils nous mettent en relief, sont moins nos maîtres que nos esclaves. Avec eux, notre égoïsme vit à Taise. Vienne une tention vraiment redoutable, il nous persuadera sans peine que certains rigorismes sont absurdes et qu'un grand succès vaut bien une petite concession.

Ne craigïions pas d'exagérer le devoir; cet excès héroïque donne seul Tindépendance. Le serviteur du devoir quand même jouit seul de ce privilège de n'avoir pas à délibérer en présence d'un acte honteux : la conscience a parlé, la cause est entendue. — Voilà la voie royale, la voie droite, où il n'y a moyen ni de s'égarer ni d'hésiter.

Il convient pourtant de faire attention à*une chose: nous sommes grands fabricateurs de liens, et tous les moyens nous sont bons pour attaquer la liberté. Auprès de ceux qui la ruinent en la séparant du devoir, se tiennent ceux qui la compromettent en inventant les faux devoirs; je ne suis pas sûr que ce ne soient pas quelquefois les mêmes.

Les faux devoirs! nos vies en seront bientôt encombrées, si nous n'y prenons garde. Elles seront à la fois encombrées et asservies; nous ne respirerons plus, nous ne serons plus bons à rien, et comme on ne peut suffire à tout, nous ne tarderons pas à négliger les obligations réelles afin de tenir pied aux obligations factices.

Celles-ci n'ont point de terme : Vous déviiez faire ceci! Vous devriez aller là! Voici ce qu'on attend de vous! Si vous y manquez, vous étonnerez vous scan-

dâliserezl — Et les faux devoirs amènent les faux remords; et, écrasé sous le poids des directions, des anathèmes, vous avancez d'un pas chancelant. Ce n'est plus l'allure élastique des volontaires de la vérité, c'est le pas lourd des tnalheureux qui marchent sous le fouet. Triste servitude que<îelle-là ; d'autant plus triste, que la conscience est de la partie, que ce qui devrait nous affermir nous débilite, que ce qui devrait nous soutenir nous accable, que ce qui devrait nous affranchir nous asservit. Notre existence, qui pouvait être si belle, devient misérable et haletante. Nous ne trouvons plus de saveur au bien ; nous nous posons des questions affreuses au sujet de la vérité. Heureux si les doutes au sujet de la justice ne se glissent pas chez nous à la suite des tyrannies honnêtes, et si la lassitude écœurante des faux devoirs ne finit pas par nous dégoûter du devoir lui-même 1

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