CHAPITRE III
Nous ne pouvions parler de Dieu sans penser aussitôt au devoir ; nous n'avons pu parler du devoir sans penser à la conviction. L'un suppose Tautre, et dès que nous commençons à ne plus croire ce que nouscroyons, nous ne sommes pas loin de nous soustraire à robligation morale.
J'ai dit « croire ce que nous croyons. » Je n'ai point en efTet à examiner ici le contenu de notre conviction; je demande simplement si la conviction existe, si pour nous le oui exclut le non. — 11 ne faut pas s'imaginer que cela aille de soi. Rien n'est mieux portée en France surtout, que le doute élégant et la haine de l'absolu. Nous aimons à accompagner nos affirmations d'un sourire qui montre qu'en esprits supérieurs nous réservons toujours notre jugement.
Cette réserve est de bon goût. Elle prouve que, sur certaines questions du moins, nous n'avons pas eu la sottise de pousser trop loin nos études et de tourmenter outre mesure notre âme. Les gens sensés prennent-ils au sérieux de telles vétilles? N'est-il pas plus com- Kiiode, et plus convenable aussi, de se moquer un l)eu,
de croire un peu, de nier un peu, et de laisser faire les hommes du métier? Tout cela d'ailleurs mérite-t-il la peine qu'on prend de se faire une opinion en personne? We vaut-U pas mieux adopter, accepter du moins, l'opinion courante, Topinion moyenne, qui n'engage à rien et qui danne les profits de la croyance sans en imposer les embarras?
Je ne pense pas qu'il y ait parmi nous un homme sur dix qui ne tienne ce langage ou qui n'agisse comme s'il le tenait. Les pays, les époques qui ont cherché sérieusement, qui ont lutté violemment, qui ont connu les angoisses de la poursuite du vrai, nous causent presque autant de terreur que de surprise. 11 nous semble qu'il faut être fou pour s'échauffer ainsi, et nous nous savons gré d'être raisonnables.
Parmi les obstacles que rencontre la liberté, je n'en connais guère de comparable à celui-ci. L'erreur est un mal, mais elle suppose une conviction, c'est-à-dire un besoin du vrai ; la croyance erronée est bien plus un hommage à la vérité que l'hypocrisie n'est un hommage à la vertu. Quant au doute adopté comme tel, quant au doute où Ton se plaît, où l'on s'installe, il ruine par la basé tous les appuis de l'indépendance, car il ébranle tous ceux de la vie morale. Il y a, je ne l'ignore pas, des indépendances de hasard ou de tempérament qui semblent se passer d'appuis, se tenant en l'air, pour ainsi dire; seulement n'y regardez pas de trop près et ne les suivez pas trop longtemps des yeux : vous les verriez choir graduellement ; tout en conservant peut-être des illusions et certames fiertés de langage, elles finissent par s'incliner en fait devant un mgiître, vice, convoitise, ambition, que sais-je?
Pour vivre fermement il faut croire fortement. Qui ne croit pas à la vérité, ne saurait croire au devoir, cette vérité de la conscience. L'homme est un : il ne lui est pas donné d'accepter sur un point le scepticisme systématique, et d'admettre sur un autre point l'empire absolu du vrai. Qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, dès qu'il a dédaigné le vrai quelque part, il devient incapable de le respecter et de l'aimer ailleurs comme il veut être respecté et aimé.
Mais certains problèmes sont diflSciles à résoudre! — N'affirmez pas la solution avant de l'avoir trôavée; le doute qui cherche est un doute plein de foi et qui sait le prix de la vérité.
Mais nous ne saurions posséder la vérité absolue! — Croyez absolument à la vérité relative, à celle que vous possédez.
Mais je n'ai pas le droit de penser que je possède la vérité mieux que tel autre qui me vaut bien ! — Croyez ce que vous croyez. Que votre oui soit oui. Il n'y a pas à subtiliser là-dessus ; une conviction, lorsqu'elle est réelle, ne demande à personne la permission d'exister, La conviction ne parvient pas à se mettre en doute elle-même ; elle n'y parvient pas et n'y songe pas ; il lui serait impossible d'y songer.
Je ne saurais dire à quel pomt me paraît grave la maladie que je viens de décrire. Ce scepticisme élégant, mélange bizarre de légèreté et de parti pris, très-dogmatique à ses heures, très-étourdi le reste du temps, très-servile toujours et aussi prompt à subir le joug des idées régnantes qu'à repousser celui de là vérité, nous rend impropres au métier viril de§ homme
libres. Que voulez-vous que soit dans notre vie une vérité qui n'exclut pas son contraire? Comment nous y prendrons-noas pour affirmer quelque chose, s'il nous est possible de penser sur un seul point que la vérité n'oblige pas? Le vrai n'oblige pas; donc il est matière à transactions et à compromis ; donc il convient de renoncer en matière religieuse aux fortes convictions personnelles, et le bon sens veut qu'on s'en remette
A ceux à qui le ciel en a commis le soin.
Notts voici bons à enrégimenter et à adniinistrer. Qu'on nous fasse marcher au pas, qu'on nous mette un uniforme. Faute de nous gouverner nous-mêmes, nous trouverons fort simple d'être gouvernés; faute de choisir nous-mêmes nos croyances, nous ne serons pas fâchés qu'on choisisse pour nous ; faute de demeurer maîtres de notre âme, nous ne serons pas surpris de perdre la direction de notre vie. Notre indépendance tout entière s'écoulera par la fissure des convictions incomplètes.
Les convictions complètes, au contraire ( et j'entends par là, on le sait , non les convictions fondées, mais celles qui ne se renient point elles-mêmes) , ont une puissance admirable d'affranchissement. Notre pensée devient indépendante, par cela seul qu'elle ne cherche que la vérité. La trouve-t-elle toujours? C'est une autre question. En tous cas, elle ne poursuit qu'elle et regarde de bien haut ce qui n'est pas elle. Qu'on ne prétende pas assujettir notre pensée à des traditions ou à des conventions; elle est rebelle, intraitable, irrémédiablement individuelle. Vous voyez d'ici les libertés qui arrivent à la file, s'amenant Tune l'autre. Nous voilà sortis de tu-
telle; nous ne reœvons plus le mot d'ordre ; notre âme est à nous, notre existence est à nous ; elle a un sens et un but; on ne peut plus nous appliquer lliémisticbe de Haiburin Régnier :
Kous Tiyons à t&tons.
Pauvre vie que celle-là, où Ton fait provisicm de vérités et de principes chaque jour, sauf à s'approvisionner ailleurs le lendemain ! La conviction nous présene d'un tel malheur et d'une telle déchéance. Loin de vivre à tâtons, cherchant les deux mains tendues quels obstacles peuvent nous menacer dans notre nuit profonde, nous nous avançons sur un chemin lumineux, dont les difficultés, qui sont grandes, se montrent toutes à nos regards : nous voyons les obstacles, et nous voyons aussi les secours; nos principes, non pas des principes d'occasion, mais ceux qui font la vie même de notre âme, ceux dont nous sommes sûrs et fiers, ceux auxquels nous avons fait des sacrifices, ceux au nom desquels nous avons brûlé nos vaisseaux, ceux qui nous rendent libres, ont en eux, nous le $entonSy de quoi nous rendre victorieux.
Il est un point que j'ai déjà touché et auquel je veux revenir, afin de ne rien laisser de louche dans cette portion essentielle de notre étude. Nous ne pa^ Ions pas ici d'orthodoxie, mais de convictions. L'espèce des croyants sans conviction n'est malheureusement pas perdue, et l'espèce des incrédules altérés de vérité existe heureusement encore. Plût à Dieu qu'il y eût beaucoup d'incrédules de cette race ! Plût à Dieu que beaucoup de libres penseurs fussent effectivement
libres! Un écrivain dont je suis avec un vif intérêt les travaux, M. Janet, a fait sur ce grand mot « libres pen* seurs » des observations aussi justes qu'originales- On n'est pas libre penseur quand on est un sceptique de seconde mam, quand on nie d'après autrui. Nier d'après autrui, ce n'est pas plus fier qu'affirmer d'après autrui. L'acte de suprême indépendance, c'est d'aller soi-même aux grandes questions, de ceindre ses reins, d'accepter ea homme les conditions de la croyance et de la vie, de descendre dans sa conscience, d'interroger ses besoins, de les comparer à l'Évangile.
Quel que soit le résultat d'un tel examen (et, selon moi, le résultat ne saurait être douteux), celui qui l'aborde et l'achève sans céder à la tentation d'accepter une croyance traditionnelle ou une incrédulité toute faite, celui qui pense lui-même, qui sonde lui-même, qui croit lui-même« qui rejette lui-même, mérite le titre de libre penseur- J'en connais peu d'aussi beaux. On ne l'acquiert qu'à la sueur de son visage. Les âmes énergiques et sérieuses que tourmente la passion du vrai sont en petit nombre ici-bas ; on n'en rencontre pas chaque jour. Quant à moi, lorsque j'en rencontre une, le respect me saisit, un respect accompagné d'espérance. Toute soif brûlante de vérité sera étanchée, tout chercheur sincère trouvera; j'en ai pour garant les promesses du Seigneur.
Mais il faut que les chercheurs soient sincères. 11 ne suffit pas qu'ils refusent de jurer sur la parole d'autrui; si la grande droiture leur manque, s'ils n'ont pas cette loyauté supérieure qui écarte d'un geste les subtilités et qui met en fuite les sophismes, s'ils ne sont pas de la race des vaillants qui abordent de front les difficultés
et ne s'arrêtent pas avant d'élre parvenus au but, la libre pensée n'est point à leur usage. La liberté de pensée, la liberté d'esprit et de cœur, ne va pas sans Fimpartialité absolue. Elle se plait à rendre justice aux adversaires : y a-t-il du vrai dans les systèmes qu'elle repousse, elle le reconnaît avec candeur; y a4-il des vertus chez les hommes dont elle se sépare, elle est heureuse de le proclamer.
En d'autres termes, la conviction a pour condition suprême la foi complète à la vérité. Que la vérité soit grande ou petite, qu'elle plaise ou déplaise, il n'importe, elle est la vérité. Ne démontrez pas aux hommes de conviction les inconvénients de la vérité; ne les invitez pas à peser les conséquences fâcheuses des principes; leur règle est de regarder aux principes, non aux conséquences, et voilà pourquoi ils ont la ferme attitude des âmes libres. Que voulez-vous, leur chemin est toujours marqué, leur soleil ne se couche jamais, ils marchent hardiment, sûrement, à la franche lumière de la conscience.
Ceux qui s*arrêtent aux conséquences ne sauraient marcher de ce pas-là. De quel air les apôtres auraientils prêché l'Évangile, s'ils avaient considéré que la paix des familles allait être troublée, que des divisions profondes allaient s'introduire, que des flots de sang allaient peut-être couler? Plus les vérités sont importantes, plus elles soulèvent de résistances et provoquent de réactions. Les grands principes sont ceux dont les conséquences épouvantent d'ordinaire les observateurs superficiels.
Au reste, sans aller bien loin et en nous renfermant dans le cercle étroit des principes de la moralité jour-
nalière, en connaissez-vous un seul qui n'ait ses inconvénients pratiques? On nous prouvera Irès-bien, pour peu que nous n'appartenions pas corps et âme à la vérité, que tel principe appliqué à la rigueur devient funeste, qu'être trop délicat en affaires c'est faire le métier de dupe, qu'il faut agir comme les autres et ne pas se singulariser. Adieu la dignité de la vie privée et Tindépendance de la vie publique !
Volontiers je partagerais les hommes en deux classes : ceux qui regardent aux conséquences, ceux qui regardent aux principes; autant vaut dire les esclaves et les libres. — Regardez -vous aux conséquences, vous refuserez la liberté religieuse lorsque votre foi est dominante : à quoi bon faciliter la propagation de l'erreur? Vous refuserez la liberté d'enseignement ; à quoi bon faire ouvrir de mauvaises écoles? Toute une morale se créera bientôt, une morale au rebours. Si moi ministre je ne corromps pas, comment résisterai-je à l'opposition qui a tant de moyens d'agir sur le pays? Si moi député je ne mendie pas et ne distribue pas des faveurs, comment Temporterai-je aux prochaines élections? Si moi électeur je ne tire pas parti de mon suffrage, comment maintiendrai-je la position de ma famille? Si moi diplomate je ne trompe pas un peu, comment tiendraije tête aux mensonges des puissances rivales? Si moi journalisteje ne vante pas les amis et ne maltraite pas les ennemis , comment m'assurerai-je des appuis solides? Si mo' homme de parti je ne me fais une conscience de parti, comment servirai-je la bonne cause? «
L'esclave du vrai (c'est le nom de l'homme libre) ne fait pas tant de raisonnements. Les principes fussent-ils funestes, il ne leur obéirait pas moins, car il leur ap-
partient, c'est plus fort que lui ; il ne saurait se soustraire àTempire de la vérité. — Mais les principes ne sont pas funestes; au contraire, eux seuls nous gardent toujours et ne nous trompent jamais. Ils nous donnent cette voe claire de la route à suivre qui manque aux habiles quand ils ne sont qu'habiles. On l*a bien vu dans h dernière grande question, celle d'Amérique. Les habiles y ont-ils fait assez de bévues, accumulé assez d'erreurs 1 Avons-nous payé assez cher notre refus de croire naïvement aux principes!
Le même refus ne coûte pas moins dans la vie privée. Là les principes sont simples et la conscience prend soin de nous les rappeler. Mais dès que nous les rejetons, que nous les atténuonsou que nous les ajournons, sous prétexte que l'obéissance littérale aurait ses périls, nous allons à la dérive. Autant vaudrait briser le gouvernail du navire, parce qu'il gêne la manœuvre et qu'il encombre le pont. Pourquoi résister aux vents? N'est-il pas plus commode d'ouvrir ses voiles aux brises régnantes et de ne pas contrarier les courants? Courants et brises se chargeront en effet de nous conduire; mais je ne pense pas que ce soit au port.