CHAPITRE IV
LA LUTTE INTÉRIEDRB
Ce D'est pas sans peine, je ne Tai point dissimulé, que nous devenons des hon>mes de conviction et de devoir. L'apprentissage de la liberté ne se fait pas tout seul. Nous sonanaes de pauvres athlètes, tant que nous D'avons pas passé par la lutte intérieure, tant que nous n'avons pas connu ses victoires, et aussi ses défaites. Le secret des forts n'est pas ailleurs.
Les forts! Nous ne voyons que leurs forces; que serait-ce si nous connaissions leurs faiblesses I II importe de les connaître. N'allons pas nous figurer qu'il y ait des âmes naturellement indépendantes. La liberté s'achète, comme tout ce qui a du prix ; pas un de ceux qui la possèdent ne le niera. Ceux-là ont combattu, ils ont souffert, ils ont failli, ils ont crié à Dieu, ils ont goûté les amertumes et les détresses du péché. Quand nous contemplons le côté fadieux des existences affranchies, la netteté des principes, la simplicité des résolutions, la sûreté de la marche, la joie du travail, n'allons pas oublier que ceci est le fruit d'un rude labeur. Avant la liberté il y avait la servitude sous toutes ses formes, servitude du cœur, servitude de la pensée; ces
fiers rebelles ont été de très-humbles sujets ; le mal a régné sur eux ; les habitudes perverses les ont gouveiv nés ; ils ont tremblé devant les jugements du monde; les railleries d'un imbécile ont intimidé cent fois leurs convictions naissantes.
Comment se fait-il qu'ils soient vainqueurs? Ils sont allés à la bataille. La bataille nous déplaît et nous aimerions à triompher sans avoir lutté. Par malheur, cela n'est pas possible. Par malheur, ai-je ditl J'aurais dû dire par bonheur, car la bataille ici est une bénédiction. Il est bon de se prendre corps à corps avec ses vices, de sentir sa misère et de regarder en haut. Qui tiendrait lieu dans nos vies de cette chose excellente, l'efiFort? Qui remplacerait l'apprentissage des humiliations, des rechutes, des progrès lentement et douloureusement obtenus? Oîi verrions-nous si ce n'est là la réalité effroyable de notre corruption, la nécessité de notre renouvellement?
Une fois entrés réellement dans la lutte intérieure, nous ne parvenons plus à nous faire d'illusion complète. Réciter une formule, accomplir une pratique, réformer une habitude, changer un détail, aucune de ces recettes si vantées ne conserve la moindre valeur à nos yeux. Nous avons compris qu'il s'agit du dedans et que le cœur doit être changé. La tâche du relèvement, qui est notre grande ipission ici-bas, nous apparaît alors dans sa sublimité et dans son sérieux.
On m'accusera de répéter ce que chacun sait. — Ce que chacun sait I Mais je ne vois que gens qui, tout en admettant (comment le nier?) qu'il faut nous occuper de notre perfectionnement moral, se dispensent de
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metlre la main à l'œuvre. Rien n'est misérable comme nos plans de réforme ; leur modestie le dispute à leur impuissance. Non contents de placer notre idéal trèsbas et très-près, nous pensons volontiers que nous y serons conduits sans que nous nous en mêlions, par le simple développement de nos vertus naturelles, par les expériences de la vie, par l'apaisement que l'âge amène, enfin par le progrès qui se fait tout seul. Que d'existences, d'ailleurs honorables et honorées, auxquelles il ne manque rien, rien que le feu sacré, rien que la soif, la passion de la liberté morale! On se résigne à être esclave : on chemine sur les petits sentiers battus des habitudes honnêtes et de l'égoîsme qui ne nuit à personne. L'égoïste sans le savoir est dévoué à ses heures, remplit les devoirs qui ne sont pas trop gênants, évite le double excès de la vertu et du scandale. Surtout il évite d'entrer en guerre avec son tyran, d'attaquer ce moi monstrueux qui occupe toute la place dans son cœur et dans sa vie.
Je ne puis dire l'émotion sympathique et respecttueuse qui me gagne quand je découvre quelque part une âme qui ne se contente pas à si bon marché. Noble spectacle que celui-là : l'œuvre de l'affranchissement est commencée; peut-être est-elle peu avancée encore, peut-être y a-t-il ici des orages, des défaillances, des hauts et des bas, des angoisses et des douleurs qui font lever les épaules aux hommes contents d'eux-mêmes. N'importe, il y a lutte, il y aura victoire.
Parlez-moi des geiïs qui visent haut ! Les grandes ambitions sont le signe des grands cœurs. Que me proposezvous de me perfectionner? Je me connais ; il s'agit de me refaire ; j*ai à refaire (non par mes forces seules, bien
entendu) mes sentiments, mes pensées, mes hai)itudes, mes espérances. J'ai à refaire mon âme et ma vie; l'éducation personnelle n'est pas moins que cela. J'aspire à avoir le cœur en haut, à aimer, à me donner, à me détacher, à briser une à une les chaînes honteuses qui me retiennent, à prendre mon vol vers la région de la liberté. J'ai besoin de soumetti^e mon cœur; j'ai besoin de me nourrir de pain quotidien; j'ai besoin de me perdre de vue et de marcher sur la terre, sans négliger aucun des devoirs de la terre, sans mépriser aucune de ses joies, mais la tête dans le ciel. II me faut du ciel dans mes tendresses, dans mes joies, dans mes douleurs, dans mon existence entière, transformée et agrandie.
Avant d'avoir repris cette etistence au monde^ à h frivolité, à l'égoïsme, aux sentiments mauvais, à Tima* gination corrompue, il est nécessaire de livrer bataille et bien des fois à notre paresse ou à nc^e orgueil. L'exh treprise demande autant de loyauté que de courage. Si nous ne sommes pas Jrès-sincères avec nous-mêmes, les prétextes ne nous manqueront pas pour triompher avant l'heure et pour nous croiser ensuite les bras»
Nous avons modifié nos idées ou nos habitudes. C'est quelque chose, c'est beaucoup peut-être ; mais la reconstruction est-elle achevée ? Il conviendrait souvent de demander si elle est commencée : le progrès intel* lectuel nous dispense parfois du ^ogrès moral, et les réformes du dehors nous donnent l'illusion du renouvellement intérieur.
Nous savons que l'habit ne fait pas le moine; néanmoins le fait d'avoir mis un habit sérieux, d'avoir ba-
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i»IIé notre vie de décorum, court risque de nous ni&- . surer étrangement. Nous voici classés parmi les gens vertueux : les uns nous blâment, les autres nous ap« proav^itf tous nous vénèrent; que peut-il nous manquer!
Il nous manque tout, et ceux-là le sentent bien chez lesquels la lutte véritable est entamée, la lutte de vie ou de mort. Ils prétendent à autre chose qu'à l'estime; ils aspirent à la délivrance. La délivrance! N'avoir plus de souillure en soi, remonter jusqu'à sa vocation première, saisir dans son ensemble la liberté glorieuse des en&nts de Dieu, voilà ce qu'ils cherchent; ne leur ofirez pas moins que cela.
Je voudrais peindre telle que je l'ai vue chez quelques hommes la passion d'être délivré du mal. 11 ne s'agit pas d'être délivré du châtiment, ni même des douleurs que le mal entraine à sa suite. Ces vertus de criminels qui ont étudié leur code et qui s'airangent pour passer entre les articles ne nous mèneront jamais bien loin. Non, le mal est haï, le mal est redouté, le mal en luimême, indépendamment de ses conséquences. Une soif inmiensede pureté, de lumière et de liberté se fait sentir.
Alors, alors seulement, ccmimence la lutte intérieure. Elle commence et ne finira pas. Il n'y a pas de terme à l'éducation de nos âmes; la morale, comme tout ce qui est divin, participe de l'infini. Le but recule, recule toujours. Aussi qu'arrive-t-il? A mesure que l'honame avance, sa délicatesse de conscience s'accroît, ses remords augmentent, le sentiment de sa déchéance se &it plus poignant. Voulez-vous savoir quels sont les
meilleurs ici-bas? Prenez ceux qui sont le plus mécontents d'eux-mêmes, qui s'adressent, sincèrement et non pour la forme, les reproches les plus sanglants, qui sentent leur égoïsme, qui déplorent leur sécheresse, qui s'accusent de manquer des vertus sérieuses et des vertus aimables.
Remarquez qu'ils n*ont pas tort, l'ennemi est encore là; mais c'est un ennemi qu'on traite comme tel, au lieu de l'accueillir comme un ami. Entre l'âme que tourmente le besoin d'arriver au bien et celle qui s'est histallée paisiblement dans le mal, entre l'âme qui met Haut l'idéal et celle qui le rabaisse à son niveau, il y a la distance du ciel à la terre.
<t Qu'est-ce qu'une grande vie? C'est un rêve ie jeunesse réalisé dans l'âge mûr. » Il y aurait beaucoup à dire contre cette parole souvent citée; j'aime mieux dire en quoi elle me plait. Il est rare que nos songes de jeunesse ne soient pas illuminés de quelque reflet d'idéal : qui n'a rêvé alors un noble avenir, des actes chevaleresques, des générosités, de l'héroïsme? De mon temps du moins nous rêvions cela ; j'espère qu'il en est toujours de même. Or, quoique les rêves n'engagent pas à grand'chose, je ne puis m'empêcher de voir dans ces lueurs un pressentiment et comme un avertissement de notre destination magnifique. Voilà où il faut marcher. Les jeunes gens entrevoient la vocation véritable des honimes.
Entre le songe et la réalité se place la lutte. Ai-je réussi à marquer sa gravité et sa grandeur? Elle remplit la vie ; je veux dire quelques vies, celles qui laissent une trace bienfaisante ici-bas. Quelles tragédies au fond de certains cœurs vaillants I Quels combaU*^ livrés au^
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teDtatîons, aux pensées, aux choses qu'on ne s'avoue pas à soi-même et que Dieu seul connaît I C'est chaque jour à recommencer. Il faut que nos âmes soient forgées. Là, dans la fournaise, martelées par les injustices, par les épreuves, par les contradictions du dehors et du dedans, par les assauts continuels du péché, par les résistances continuelles au péché, elles deviennent fortes, elles deviennent libres»