‹ La liberté moraleChapitre 84 sur 122 · LA BONTÉ · texte numérisé non relu

LA BONTÉ

frapper à toutes les portes. La charité, qui a besoin de liberté et de lumière, repoussera bien loin ce qui les ôterait toutes deux. Elle se réservera pour les gens qu'elle connaît, et n'agira qu'à coup sûr. Alors elle donnera avec joie et donnera bien. Alors elle secourra des pauvres et ne créera pas de mendiants. Créer un mendiant, c'est faire un esclave. Or la charité qui fait des esclaves devient une misérable esclave elle-même : elle appartient aux lettres que lui apporte la poste, aux sollicitations de la porte, aux listes de hasard, à l'inconnu. Elle agit par coi^trainte, elle devient mécontente, hargneuse ; elle se défie, elle se décourage ; elle ne sait plus donner de bon cœur.

Cette charité-là n'est plus la charité ; cette bontélà est une faiblesse, presqu'une maladie. Elle marche de déceptions en accablements. Pourquoi ? Parce qu'elle ne sait pas être indépendante. Oui, nous sommes appelés à conquérir l'indépendance dans l'accomplissement du bien. Toute conquête coûte quelque chose ; il est douloureux de refuser. Mais si pous ne refusons pas pour grossir la part de nos fantaisies ou de notre luxe, si nous refusons pour donner, si nous pratiquons la bienfaisance en hommes intelligents et en hommes libres, alors, soyons-en sûrs, nous ne créerons ni mendiants ni esclaves; nous goûterons la joie de noire œuvre, à c^té de ses inévitables douleurs; nous fonderons entre les vrais pauvres et nous des relations affectueuses "ï(uî ne coûteront rien à la dignité de personne; le travail, l'ordre, l'économie se propageront de plus en plus, et devant les énergies que développe la vraie charité , nous verrons reculer peu à peu toutes les causes de servitude.

Elles reculeront d'autant mieux, que T^Iité véritable tiendra compagnie à la vraie liberté. Sur le terrain de Famoiur l'égalité est de droit. Quand on traite de la charité, on ne pense d'ordinaire qu'à celle du riche ; pourquoi oublier celle du pauvre ? Charité du pauvre envers le pauvre, charité du pauvre envers le riche, l'une et l'autre valent bien la peine d'être mentionnëes. Auprès de la petite aumône de l'arçent vient se placer la grande aumône des sympathies, des consolations, des encouragements, des services. Tout riche a besoin de cette aumône-là.

Les lecteurs amis (je sais que j'en ai quelques-uns de tels) ne s'étonneront pas si je cite ici nos devoirs envers les bêtes; ils sont habitués à mes récidiires. Au reste, comme il ne faut abuser de rien, je referme résolument un gros dossier qui est devant moi, je ne veux pas redire ce que j'ai dit dans la Famille. Surtout je ne veux pas me mettre à raconter des cruautés. De semblables récits font plus de mal que de bien. Je me borne à un seul mot, et ce mot, je l'emprunte à la Bible : «Toute la création, écrit l'apôtre, soupire et est en travail jusqu'à maintenant. » La création soupire, et nous sommes ses tyrans. Non contents d'avoir violenté la nature, d'avoir détruit nos forêts jusqu'à livrer nos plaines aux inondations périodiques, d'avoir forcé les cultures jusqu'à amener les maladies végétales, d'avoir perfectionné les croisements jusqu'à créer des races monstrueuses et malsaines, nous avons donné carrière à notre cruauté diabolique. Il me semble parfois que le doux regard des animaux implore un retour à la liberté et à la bonté.

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Le droit de taer existe, hélas I Mats qu'a-t-il de commun avec le droit de torturer? Il est permis d'être boucher; mais avouez que vous ne penseriez pas grand bîen d'un boucher qui {)rendrait plaisir à son métier* Quant aux chasseurs, je me permettrai de leur demander, moi qui ai été chasseur comme eux, ce qu'ils éprouvent quand il £uit achever un oiseau blessé, ou forcer on lièvre haletant et fou de terreur, ou faire couper la gorge au cerf en grande cérémonie. Rien, j'en conviens^ ne me touche dans la vie de Luther comme la résolution qu'il prend de ne plus chasser, parce qu'un lièvre poursuivi est venu se réfugier entre ses jambes. De Luther à François d'Assise, la transition est aisée sous ce rapport, ce sont deux grands cœurs. « Frère levraut, dit François à qui l'on venait d'apporter un petit lièvre, pourquoi t'es-tu laissé attraper? » — Il le caresse et lui rend: la liberté*.

Vous êtes-vous quelquefois demandé ce que deviendrait la liberté sur la terre, si la bonté y établissait son empire? Supposez d'ailleurs que les conditions de la vie ici-bas restent les mêmes : mêmes infirmités, mêmes besoins, mêmes intempéries, mêmes désastres, mêmes différences sociales, il y a des riches et des

i. « Si je puis parler à TEmpereur, disaît-il une autre fois, je lui demanderai' pour l'amour de Dieu et pour Tamour de moi, de publier un édit qui défende de prendre mes sœurs les alouettes. » Que ne pouvons-nous demander à qui de droit un peu de protection pour nos frères les petits oiseaux qui, à leur arrivée en Italie 6t dans le midi de la France, fatigués d'un long voyage, se laissent prendre par milliers et par millions ! Ces massacres doivent se perfectionner et s'accroître , car le nombre des hirondelles , par exemple, diminue à vue d'oeil.

pauvres* des forts et des faibles ; il y a des hommes et des bêtes. Mais la bonté est là, cela suffit, les servitudes ont disparu; la faiblesse est protégée, l'oppression cesse.

Que d'opprimés sur la terre, à partir du papillon qu'un enfant tourmente jusqu'au nègre qu'on vend au marché I « Toute la création soupire- » Souvenonsnous de ce mot-là, et nous qui faisons profession d'aimer la liberté, n'allons pas oublier les devoirs qu'elle nous impose.

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