CHAPITRE X
Entre le devoir et la liberté le rapport est toujours étroit, la bienfaisance vient de nous en fournir une nouvelle preuve. Elle nous affranchit en nous arrachant à régoïsme et nous conduisant à l'idéal; elle. nous affianchit aussi par le seul fait qu'elle met un noble travail dans nos vies. Qu'il me soit permis d'insister sur cette face de la question , le travail.
Il ne manque pas d'existences alanguies où l'indépendance ne saurait trouver place, car il y manque la vigueur, l'élan , le ressort des âmes bien vivantes et bien portantes. A Paris, on s'ennuie ; à la campagne on s'ennuie; on payerait bien cher une occupation, un intérêt, une carrière. Situation périlleuse, qui nous met sur la pente des petites ambitions et des petites lâchetés. Ne vous est-il jamais arrivé, en dépliant votre journal , de comparer votre obscurité aux succès éclatants d'un ancien camarade? 11 a une carrière, lui , et dans cette carrière il avance à pas de géant. Vous étiez son égal autrefois, peut-être même vous jugeait-on supérieur; maintenant vous voilà distancé : il est conseiller
d'État , il est ambassadeur, il est sénateur, sa poitrine se couvre de décorations ; et vous !
Vous? Vous avez aussi une carrière devant vous. On n'y gagne point de croix, et Tavancement qu'on y obtient ne se proclame point au Moniteur; mais elle est si belle, si grande, que ceux qui y ont mis les pieds ne conçoivent pas qu'on puisse se contenter à moins. II y a là de remploi pour toutes vos facultés, pour celles du cœur et pour celles de Pesprit ; il y a des diflScultés à surmonter, des ennemis à vaincre, des problèmes à résoudre, des buts élevés à atteindre, un pouvoir magnifique à exercer. Qu'est-ce que l'influence d'un fonctionnaire auprès de celle d'un homme bienfaisant?
Au reste, il ne s'agit pas d'influence, et la charilé cesserait de mériter son nom si elle s'abaissait à être un calcul. Elle ne cherche ni pouvoir, nJ influence, ni succès; elle veut faire du bien et non pas du brait Aussi voyez quelles indépendances elle fonde! Le travail de la charité nous place si carrément en présence de notre conscience, des obligations et des besoins, de la vie enfin telle qu'elle est, qu'il imprime à l'ensemble de nos pensées et de nos actes un cachet de vérité, 11 fait de nous des esclaves du vrai, c'est-à-dire des hommes libres; il nous apprend le respect des âmes; il nous instruit à discerner les grandeurs réelles et à mépriser les fausses; il nous arrache au factice et au convenu; il nous ouvre la carrière des hautes ambitions; il nous revêt de la fierté sans oi^goeil, qui est celle des soldats de la justice.
J'aime à les rencontrer çà et là ces travailleurs qui n*oot rien à demander à personne et qui ne conçoivent rien de supérieur au privilège de fafare un peu de hieih
Riches on pauvres, U n'importe, je sens en m'appro* dtant d'eux que notre servage moderne ne pèse pas *sar leurs épaules; ce sont les francs tenanciers de notre société contemporaine. Ils sont contents, ils trouvent que leur part e^ belle et ils n'en sollicitent pas d'autre.
Grand spectacle que celui de cette indépendance par le travail, qui est aussi une indépendance par le bonheur. Le travail de la bienfaisance imprime un caractère élevé aux autres occupations ; et il y en a d'autres, et beaucoup d'autres, car la charité nous prend bien moins de temps que la frivolité. C'est un ensemble d'ef- ^ forts qui tendent vei^ un but unique ; c'est une vie qui monte tout entière; c'est une âme qui poursuit vaillamment son éducation.. Chaque jour elle devient un peu plus libre et un peu plus heureuse, prouvant la vérité de cette parole : n Le bien est plus amusant à faire que son contraire. »
On nous dit souvent que le travail dont je parle est la consolation des vies brisées. Oui sans doute, il est cela; mais il est aussi la joie des jeunes et fraîches vies qui ne sauraient être tout à fait heureuses sans le travail de la charité. Le travail, je souligne ce mot, car la charité qui n'est qu'une émotion , un élan momentané , ne saurait nous débarrasser de nous-mêmes et par conséquent aussi nous délivrer des rongements, des découragements, des ennuis, des mécontentements, des convoitises, de la servitude sous toutes ses formes. Le travail seul, la bienfaisance énergique et suivie, nous apporte les expériences, les forces, les lumières, et par-dessus le marché les joies, dont nous avons besoin. L'équilibre moral ne s'établit pas autrement.
Ainsi se complète le bonheur des heureux ; ainsi se
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soulage la douleur des infortunés. Les existences les plus décolorées et les plus dépourvues se raniment au contact de ce travail, comme les fleurs à moitié flétries au contact d'une eau vive. Les cœurs engourdis se remettent à battre ; on se reprend à penser qu'on a quelque chose à faire ici-bas. Ohl que je voudrais les conduire au travail de la charité, ces pauvres âmes abattues ou opprimées qui vont devant elles sans espoir, sans avenir, emprisonnées dans un horizon étroit, courbées sous un ciel bas et sombre I Aucune sympathie autour déciles , leurs tendresses se heurtent à des rudesses, leurs délicatesses à des brutalités; elles n'osent ni penser ni sentir. Eh bien , il y a près d'elles, bien près d'elles, un moyen sûr de briser leurs chaînes. Par le travail de la bienfaisance (par le travail, répétons-le) , elles conquerront des sympathies et des tendresses : leur horizon s'élargira, leur ciel s'élèvera; elles se sentiront libres en se sentant utiles; autour d'elles elles découvriront des frères , au-dessus d'elles elles verront Dieu.
Comment se trouve-t-il quelqu'un qui consente à se sevrer d'un tel bonheur? Comment se résigne-t-on à une vie où le travail de la bienfaisance n'existe pas? Comment parvient-on à se contenter du triste programme, faire ses affaires, faire son chemin? En vérité, je l'ignore. Nous passons à côté de l'indépendance et du bonheur; nous nous détournons de ce qui nourrirait nos cœurs défaillants. « Ma nourriture, disait Jésus-Christ, est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvr .. »
Faisons un pas de plus, abordons ta question du tra-
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j dans sa généralité. Vous connaissez le proverbe : in sac vide ne peut se tenir debout. » Sacs vides, vides, existences vides, c'est tout un. Comment ï>akz-vous que cela se tienne debout? Le travail est btre loi ; Ôtez-Ie, il reste un vide que rien ne peut l^mbler.
' Partout où le travail a disparu , nous apercevons le même spectacle de servitude et de prostration. Voici des pauvres qui ne travaillent plus et qui n*ont plus la noble ambition de se suffire : ils deviennent mendiants, c'est-à-dire esclaves. Voici des riches qui se dispensent du travail, sous prétexte qu'ils ont de quoi vivre. De quoi vivre? Non. De quoi végéter peut-être, de quoi languir, de quoi dépérir lentement, cœur et esprit, de quoi s'affaisser, de quoi s'asservir. Je ne décrirai pas une fois encore ces vies, misérables entre toutes, de l'oisiveté plus ou moins élégante : oisifs des grandes villes, oisifs des petites, oisifs des boulevards, des clubs et des cafés, oisifs harassés et oisifs ennuyés, oisifs que le monde commande impitoyablement pour ses corvées et oisifs qui se sont soustraits à tous les devoirs quels qu'ils soient, lesquels sont au bas de l'échelle? Je laisse à d'autres le soin de décider la question. Une chose est certaine, c'est qu'à ce métier l'incapacité du travail, de l'effort spontané , de la pensée indépendante, va sans cesse en grandissant. On commence par n'être qu'un oisif comme Figaro, « laborieux par nécessité, mais paresseux avec délices ; » on finit par ne plus connaître ni les délices de la paresse ni les nécessités du travaih Tout au plus, s'il le faut, essayera-t-on de mendier une place (ta paresse produit partout des mendiants) ; mais en dehors d'une occupation réglementée et d'une acti» v. S3
vite pOTsWe, décidément on lie sera propre à rtaa. Le vide %uraL achevé de se fatire dans une destinée bu* maine.
N'avez -vons pas trouvé l'apôtre Paid trop sévère quand il s'écrie : « Si quelqu'un ne veut pas travailler, il nedœt pafs manger non plus? » N*avez-vous pas pensé peut-être que fat charité devrait tenir un langage moins rude? Eh èien, non; l'apôtre exige qu'on travaille, a qu'on mange son propre pain, qu*on ne soit à chai^ à personne, » parce que l'Évangile prend soin de notre dignité; il nous veut occupés, parce qu'il nous veut libres.
L'expérience le prouve chaque jour, cette sévérité qui nous étonne est de la charité. Il faut absolument que nous ayons du travail. Je n*ai pas à dire lequel : Yun travaillera de ses mains et l^autre de son inteffigence; il y aura des carrières oflîcJcItes et des études privées; il y aura des commerçants, des agrîcuKeurs, des avocats, des médecins, des professeurs, des savants, des hommes de lettres, des artistes. En tous cas, a y aura des travailleurs, ayant échappé aux misères et aux tentations du vide.
Ces tentations prennent diverses formes, laissez-moî en indiquer une seule. La vie publique , lorsqu'elle cesse et lorsque des devoirs de conscience ou de convenance interdisent de la reprendre , laisse ^près efh un sentiment d'ennui auquel n'échappent que ceux qtrî savent se suffire et que kur cabmet de travail accueille dans son doux asile le jour même où d'autres occupations leur font défaut. Vous en connaissez ainsi que moi , de ces bcttnmes publics qui n'ont pas fléchi, de
fies câtHaets de travail où se sont abritées et continuées ies vies illustres. Parmi les victoires de la lil)erté caonie ceUe-d n'est pas la moindre* Si nous dépendons d'une position, nous ne sommes pas indépendants; Fbomme vraiment libre est celui qui, quelle que soii sa situation, porte toujours son drapeao, dé£end tonfours ses idées, poursuit toujoors sa tâche, égal à luilaéine et ne se sentant pas diminué parce qu'il n'a plus un portefeuille sous le bras.
Grands ou petits, appelés à agir avec éclat ou obscurément, nous avons la même consigne; j'ose le dire, nous jouissons des mêmes privilèges. Quiconque fait une œuvre réelle et sérieuse ici-bas, a bâti un rempart qui protégera son indépendance. Il a un maître , ses convictîonfs; il a un trésor, ses idées qu'il remue et qn'il propage. Il est riche; pourquoi tendrait-il la main?
Si je cédais à l'émotion qui me domine, j*exprimerais tout ceci bien plus vivement. Fai vu autour de moi des existences si remplies, si embellies, si ennoblies par le travail, que je ne saurais en parler avec froideur. Moimême je dois tant au travail , qu'il m'est impossible de concevoir qu'on parvienne à s'en passer. En ce moment même, je sens avec tant de force le privilège d'exprimer ce que je crois vrai , que toute mission me paraît médiocre auprès de celle-là^ Oui, même pour les faibles ap nombre desquels je me range, il y a là des joies profondes.
Maïs ceci est le lot des travailleurs véritables, non de ceux qui ont inventé à leur usage je ne ^îs quelles occupations ressemblant fort à l'oisiveté. Le travail qui nous affranchit parce qu'il nous intéresse puissanmaent.
parce qu'il s'empare de notre âme et la transporte dans les sphères élevées, ce n'est pas celui de l'amateur, de « l'honnête homme^ » comme disaient nos pères, de rhomme qui parcourt quelques volumes, qui se tient au courant de la littérature , (\ui mêle au soin de ses affaires quelques petites études libérales. Il faut prendre au sérieux ce que nous faisons, mettre de notre vie dans notre œuvre, pour que cette œuvre à son tour se charge de protéger notre vie contre les défaillances et les lâchetés. Le travail sans énergie n'est pas du travail.
Cela dit, }e tiens à prévenir certaines méprises. Ce sujet a ses déclamateurs, bien entendu. On nous a fait, je ne sais combien de fois, le roman du travail. — 11 est le consolateur de toutes les douleurs I II tient lieu de toutes les félicités I II donne toutes les indépendances 1
Rien n'est plus faux. Il y a eu des savants fort savants et fort plats; la fierté de la vie n'est pas toujours, tant s'en faut, en proportion de la valeur intellectuelle, et le travail, quand il marche seul , nous protège trèsimparfaitement. Les vies occupées ne sont pas toujours des vies dignes de respect.
Sont-elles toujours heureuses? Suffit-il de vivre dans la région des idées pour être heureux? Voyez celui qu'on a nommé le grand Hongrois, Széchenyi. Sous le poids de ses pensées, de ses craintes, de ses angoisses patriotiques, sa haute intelligence s'use et fléchit; la douleur le conduit à la folie, qui le conduit plus tard au suicide ^
1. On connaît sur ce sujet la remarquable étude de M. Saint- René Taillandier.
Qaand le travail prétend tenir lieu de tout, je suis I»rét à me défier de lui , moi qui suis son ami dévoué. C'est qu'il existe en effet un travail abominablement égoïste et qui parvient à tout remplacer; il existe des cabinets d'étude où Ton se réfugie et se calfeutre pour échapper aux tendresses, aux devoirs, à la destinée telle que Dieu l'a foite. Oui, rien n'égale, lorsqu'ils s'y mettent, l'égoîsme des lettrés. Le monde croulerait qu'ils ne s'en mettraient pas en peine; n'ont-ils pas leurs livres, leurs auteurs favoris, les fêtes solitaires de leur pensée? Que leur parlez-vous d'une famille I Ils ont leurs livres. Que leur parlez-vous des libertés publiques I Ils ont trouvé une vieille édition en bouquinant. Ces amis prétendus de la liberté n'iront pas compromettre pour elle la tranquillité de leur cellule. Ces moines d'un nouveau genre sont sortis du monde et n'iront pas se risquer dans les luttes sociales. Le despotisme leur convient, pourvu qu'il les laisse en
Je devais faire cette réserve et montrer où s'arrête l'influence libératrice de l'étude et du travail. On l'exagère jusqu'à l'absurde; elle est réelle toutefois. Cela est tellement vrai, que la liberté morale est elle-même un long travail, un effort persévérant et énergique. On reconnaît à leur travail intérieur les hommes qui marchent à l'indépendance ; il me serait difficile d'en concevoir un seul qui consentit à passer oisif et inutile sur la terre. Si le moment était venu de parler de la liberté politique, j'ajouterais qu'elle réclame elle aussi des travailleurs. La liberté, qu'on la prenne au dedans ou au dehors, est toujours un des plus rudes métiers que nous puissions exercer ici-bas.
m CAUSES DE LIBERTÉ.
L'imagination se trouble à Tidée de la dédiéanee qae nous encourrions, !e jour où nous cesserioM de tnvailler. Le traTail excessif et souvent presque «^^ile est sans doute un châtiment ; mais i'oîsiveifeé serait «me bien autre malédiction. FigurejB-^w«i« ce que defie» draient notre impuissance, notre lan^oeui notre indi^ férence, notre ennui , notre corruption! Noos serioi» alors ies esclaves et de lâches esclaves. — « Travail* lonsl » voilà Vun des mots d'ordre de ht iibertc? quoique sortie de la bouche d'un souverain absok, cette dernière parole de Septime Sévère s&m toujooES répétée par les hommes libres. LabonmiÊSi
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