LE RECUEILLEMENT
Elle a ses devoirs, ses fatigues de chaque heure, ses obsessions qui ne laissent point de relâche. Les oisifs surchai^és sont moins rares qu'on ne Timagine, et la profession de fainéant n*est pas commode tous les jours. A supposer d'ailleurs que quelques-uns parviennent pour leur malheur à faire le vide complet autour d'eux et en eux, il demeure évident que la plupart des existences mondaines sont misérablement aifairées. Cest une succession ininterrompue d'obligations prétendues, de démarches, de vanités. Point de repos, pas un moment où Ton puisse se ressaisir en quelque sorte et reprendre possession de soi. Eût-on le temps, on n'aurait ni le courage ni la force. On finit paf s'accoutumer au train de guerre : on ne s'en passe plus, on en a besoin ; le tête-à-tête avec soi ferait peur. Entre la difficulté et l'horreur de se recueillir, on s'agite toujours, tantôt parce quMl le faut, tantôt parce qu'on le veut et qu'on ne sait plus vivre autrement.
Tout est arrangé dans nos sociétés modernes pour nous réduire à cela, facilité des communications, nombre des lettres, hâte en tout et partout, trains express lancés de droite et de gauche. Gomment s'y reconnaître? A qui entendre? Où s'arrêter ? Vous \% connaissez, rétourdissement qui nous prend lorsque nous traversons les salles d'une manufacture : le mouvement des grands mécanismes et des petites bobines, les millions de particules qui voltigent dans Tair, la chaleur, l'odeur de l'huile, il y a là un ensemble bruyant et fiévreux qui s'empare de nous, en sorte que nous marchons sous une impression d'impuissance et d'accablement. Qui nous rendra l'air libre, le silence et la paix 1
Nos vies, si nous n'y prenons garde, finiront par
ressembler à la promenade déplaisante que je meùi de décrire. Une fièvre coalioue, a¥ec quelques i«doii- Uements, voilà ce qui atiend les travailleurs et les oisifs, les oisifs surtout. Les uns par réioùrdisseineDt d'uae activité sans frein, les autres par rencomhremeAt des faux devoirs dont le nom est légion, tous par VeM d'une organisation sociale qui a déclaré la guerre aa repos, ils iront s'épuisaot de plus eo plus, s' usant, sV moindriiSsant; ils cesseront de connaître ht feakheur de l'âme et la liberté des pensées; Us porteroat leur diaîne et en viendront à l'aimer.
Maudirons-nous le progrès? Regretéerons-nous b destinée plus paisible et naoins cooipliqHée de nas pères, leurs rares voyages en coche, leurs lettres ôon moins rares sur gros papier^ écrites posément, d'une écriture ronde bien Usible ? Nous avons mieux à &ire que de regretter ou de maudire ; les faits sont des îùs et notre organisation moderne s'inqoièie peu de nos anathèmes. L'oeuvre virile aujourd'hui considéra à demeurer libres quoi qu'il advienne. C'est à nous à lutter en homnies contre la servitude de Tenooflibi^ ment, de l'étouJOfement, de l'ëcrasement. Des exemples sinistres bous avertissent chaqœ jour. Plus d'uns'arréla au milieu d'une brillante carrière; les ibrces lui maflquent,.son intelligence est surmenée, son cerveau est rendu, son imagination, si fraîche autrefois, est à présent paralysée ; la naïveté des knpressions a disf^ni; la vieillesse est venue avant l'heune ; rorîgioalitéa péri ensevelie sous une couche de lectures bâftves ; &ute de pouvoir respirar, réfléchir et se laisser vivre, œ rare esprit est tombé d'épuisement dans le baoal D'autres tombent plus has encore ; le nombre croissant
LE RECUEILLEHENT. 39i
des gens nerveux, des mélancoliques et des fous aimofi^ assez dairement que les resâorts sont forcés. Le mû est évident; qvsA sera te remède?
Nous Tavons déjà dit, il s'agit de faire dans nos vie» la pbce du reoieiUement. Ayons pitié des fatigués de rdsnreté et des fatigués du travail; ayons pitié de D0«s-mémes.
Ici, comme toujours, l'oeuvre de raffranchissentent exige d'énergiques efforts ; se recueillir, ce n'est pas si ècile. Poœrles âmes mondaines, c'est impossible purement et simplement. Il y a dans la mondanité une telle dispersion des pensées, »n tel besoin de se fair soi* mémev une telle peur du sérieux sous toutes ses formes^ que la pensée même de demeurer une heure en kee de la conscience excite un sentiment de répugmnce iiBsarmo&table. Mais je suppose que nous ayons édaappé à ee despotisme du monde qui décidément ne seeooetlie avec aucune liberté; nous avons bâti une digue contre l'envahissement des riens, nous ne sommes plus submergés, nous commençons à nous retrouver et à nous reconnaître. C'est le momwat d'aller jusqu'au bout et de faire la part du recueillement
On s'imagine volontiers que le recueillement ne coneeroe que nos relations avec Dieu ; il intéresse tous les devoirs et toutes les activités sans exception. Si nous sommes envahis et dominés , si nous n'échappons jamais au tumulte , nous demeurons incapables de gouverner notre vie. Rentrer en soi est nécessaire, lorsqu'on veut prendre possession de soi. Quand nous nous disséminons aux quatre vents des cieux, c'en est fait de nous. Comment nous soustrairons-nous aux entraînements?
Comment résisterons-nous aux courants funestes? Nou? ne lutterons contre l'opinion des autres que quand nous aurons une pensée à nous. Or, pour avoir une pensée à nous, il faut bien que nous nous rencontrions quelquefois.
C'est dans ces téte-à-téte avec soi-même qu'on retrouve et qu'on reconquiert la vraie indépendance. Là sont des humiliations, et des relèvements, et des joies, et des forces que nous chercherions vainement ailleurs. Heures inestimables de liberté, heures de retraite, oii nous oublions le factice et où nous nous replaçons en face du vrai , heures bénies oh se découvre à nos yeux un coin du ciel, où nous retrouvons un peu d'idéal, qui dira votre grandeur et votre charme? Qui dira votre puissance? Vous nous donnez l'impartialité, le bel optimisme des cœurs bienveillants; vous nous faites monter aux régions sereines. Par vous, nous voyons clair dans nos âmes , dans nos fautes et dans nos dévoies; par vous, nous cherchons le secours où il est; par vous, nous redevenons libres. Voyageurs lassés, nous nous sommes séparés de la cohue haletante et confuse qui se hâte sans relâche, qui court devant elle et ne sait où elle va. Nous nous sommes assis à l'ombre, nous avons cherché du regard notre route ; et maintenant, fortifiés par le repos, rajeunis en quelque sorte piT le calme de la solitude, nous allons reprendre avec courage et avec joie le voyage un moment mterrorapu.