‹ La liberté moraleChapitre 92 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LIVRBd DE LIBERTÉ

le me sentirais coupable d'ingratitude si, traitant le sujet de la liberté morale, j'oubliais les amis (idëles qui Font si souvent éveillée en moi. Je veux parler des livres, de ceux qui reposent dans un coin aimé de la bibliothèque, de ceux auxquels on revient souvent et qu'on ne lit jamais sans monter dans la région de ridéal. C'est comme une porte d'or qui s'ouvre, c'est comme un monde chevaleresque, un monde d'indépendance qui s'offre à nous. Phénomène étrange et qui révèle bien le côté spirituel de notre nature^ il fiuffit d'une phrase, d'un vers, pour nous faire tressaillir. Vous diriez la voix guerrière du clairon : nous nous sommes redressés; faut-il tirer l'épée? faut-il nous jeter dans la

mêlée ardente? La bataille pour la vérité nous tenterait, nous irions nous ranger avec enthousiasme du côté des faibles et des opprimés.

Et, remarquez-le, il ne s^agit pas seulement ici du contenu des livres, il s'agît de racoent.Tcl livre dont la doctrine est contestable et qui ne se propose point de prêcher la vertu, a en soi néanmoins ce je ne ?âis quoi qui nous remue et relève le niveau de nos pensées. Prenez Jane Syn^ pur exemple (je veux citer un simple roman), tous sentirez au contact de celle ânoe intrépide que le dégoût des sentiments bas vous gagne et vous pénètre jusqu'au cœur. H y a là quelque chose de brave et de fier, il y a une empreinte de devoir, il y a un souffle d'indépendance. Rien de viJ, rien de lâche, vous vous écrieriez vokmtietsavee Rtmsard :

Quel son mâld 62 L&rdi, quelle touche héroïque. Et quel superbe vers entends-Je ici sonner?

Vers ou prose, il n'iâipoiie ; k poésie de la vailknce moTdJe asi toujours là. Eil^ est si iodépeadante des form^, qu'une mélodie muaûcaie peut k refi&rmer presque entière. Tel rhythme oôus saisk, nous transporte, nous rend capables d'aifnooter le péril. Otex les paroles du choral de Luther et de laMarseilkise, il r€steni dans l'un et dans l'autcede oec chants popvkiflOB la jMussance libératrice de VMoteaL le ne veux pAs «s»persans doute k libéralioii qui s'opère ainsi; elie est supei^Sdefle et passagèœ ; T'émc^ioii iombée, aousiie nous retrouvons pftsl)eaiaeoup plus]iiaves<ml)eMiiMMip lilus libres qu'auparavauL Est-ce biêA vtai loatâfiMS? N'est-ce lien d'avoir été mMemet^i ëmuf Telle àaa^

tint se ^hwie dans les bas-fonds ne se soaviendra-li-elle ptid'aToir un moment respiré l'air des sommets?

Les mipressions littéraires sont d'une nature motus ff^ive. Elles s'associent chex nous à des pensées et à des sentiments; elles ne se contentent pas d'être im ébranlement nerveux. En tous cas, les livres qui ne produiraient que cela ne sauraknt être rangés au nombre des livres de liberté. Il y a là plus que Tacœnt, plos que le mouvement ou le style ; c'est Téka de l'homme complet, esprit et âme, vers les vraies ^^andeurs de k destinée bunoaine.

Quelques exemples, au reste, en diront plus que toutes les explications. Je vais puiser presque au hasard dans le rayon où sont rangés côte à côte les livres fortifiants et libérateurs*

Un scrupule que le lecteur comprendra m'empêche de mentionner d'abord le livre par excellence, la Bible. Il me répugne de l'envisager au point de vue de l'influence littéraire, fit pourtant, à ce point de vue même, que peut-OQ mettre à côté des prophètes et des apôtres 7 N'est-ce pas ici la forte lecture qui fait des hommes ïbres? Quelle simplicité l quelle vérité I Voici la morale sans casuistique ; void l'amour sans afféterie et s«ns fedeur; vomi la profondeur sans subtilité; voici l'o^ b^ssasoe sans crainte servile. La fiible nous ranrène de partout au devoir, à la lutte contre le mal, à l'éducation persooneUe, à la convictiofi individuelle, à la souveraineté du vrai, c'est-à-dire aux fondements de l'indépendance. La Bible nous appelle à examiner, à choisir, à ouvrir les yeux. Elle nous met au régime de la conscience, du travail, des saines douleurs et des

saines joies. Elle nous convie, non au sentimentalisBoe mais à la charité, non à Tascétisme mais au renoncement. jSon accent inimitable est celui qui suscite en nous toutes les aspirations généreuses, tous les courages, toutes les sincérités.

Pour moi la Bible ne se compare à aucun autre livre : c'est le seul qu'on n*épuise pas, le seul qui ait chaque jour un secours à nous donner, une lumière, un encouragement, un avertissement, une force, une liberté. Et maintenant, cet hommage rendu, et la distance bien établie entre le livre et les livres, donnonsnous la joie d'ouvrir quelques-uns de ceux-ci.

Je commence par Eschyle. Qui ne connaît, au jiîoins par une traduction *, son Prométhée enchaîné? Dès les premiers vers, le problème de la liberté morale se pose hardiment. Admirable spectacle! Jupiter vainqueur s'acharne sur son ennemi. La Puissance et la Force, des déités dignes de TOlympe, sont venues accomplir leur œuvre. Elles sont sans pitié. — « Tu vois un douloureux spectacle, » s'écrie Vulcain, — « Je vois un coupable, » répond la Puissance.

Survient Mercure. C'est ici la dernière forme de la tentation d'asservissement. Mercure se moque des fiertés mal placées et des indépendances qui coûtent trop cher; il lui semble que quand on est le plus faible, on n'a rien de mieux à faire qu'à s'incliner. Écoutez ce dialogue, Prométhée vient de pousser un cri de douleur :

t. C 6St la ressource des ignorants, et c*est lâ mienne. Nos éducations do collège ne nous apprennent réellement pas le grec.

LB5 LIVRES DE LIBKHTÊ. Ht

— Hilîw !

— Voilà an mot que Jupiter ne connul jamaii;.

— Le temps marche, c'est un grand m&Ure.

— Ce maître, pourtant, ne t'a pas enoore appris la sagesse*

— En effet; sans cela, te parlerais-je, vil esclave?

— Vois, je te prie, si cette obstination te peut servir.

— Tout est vu. . . •

Eschyle a une grandeur tranquille dont personne ne me semble avoir hérité depuis lui. Ces drames sans événements, les Perses, les Sept contre Thèbes, sont tout remplis d'un enthousiasme patriotique ou d*une passion guerrière, et je ne suis pas surpris d'apprendre qu'au sortir de ces spectacles presque immobiles les Athéniens étaient prêts à courir aux armes.

Et quel poids écrasant du Destin I Le poète, dirait-on, excite contre ce dieu suprême du paganisme la révolte de la liberté humaine. En tous cas, ce sont de mâles accents. Voyez Étéocle aux prises avec la Fatalité :

— Ah! c'est aujourd'hui que s'accomplissent les

imprécations de mon père Oui, nous nous verrons

face à face, roi contre roi, frère contre frère, ennemi contre ennemi.

— Le ciel h&te l'événement; le vent souffle; eh bien, donc, vogue au gré des vents, sur les flots du Gocyte, toute la race de Laïus, objet de la haine d'Apollon !

— 7, 'imprécation de mon père, la terrible imprécation veut s'accomplir. Furie impitoyable à l'œil toujours sec, elle est à. mes côtés. Elle me crie : La victoire d'abord, la mort ensuite.

Le Destin veut nous perdre. Pourquoi donc essayer sur lui le» lâches complaisances ?

Les deux frères sont morts. Une loi ordonne d'ense-'

vellr Étéocle et de laisser sans sépulture PoîynHîe, Tennemi de la patrie. Alors se présente ttne ftme libre, une femme, l'admirable Antîgone :

<— Mol, je le déclare aa sénat des Cadméens, i0 psr^onne ne veut m'aider à ren&eveiir, Je Tenseyelirai moi seule; j'en courrai le danger. Pour donner la sépulture à un frère, le ne roagis poins de désobéir aux lojjt* • • . .

— Écoute, ne viole pas la défense portée par les Thébains^.

— Écoute, ne me donne pas d'avis inutiles.

— Il est intrailuble, un peuple qui vient d'échapper au danger. -- Intraitable, soit; mais mon frère ne restera pas sans sépol-

tare.

— L'ennemi de Thèbes, l'honorer d*un tombeau!

— Les dieux ne Font point jugé encore.

Je me refuse le plaisir de poursuivre. Après les Sept contre Thèbes, il faudrait parcourir YOrestie, cette IrilO' gie gigantesque et sanglante où se déroule la fatale destinée des Atrides, Tépoux égorgé par Tépouse, la mère immolée par le fils, un enchaînement irrésistible de crimes, et au milieu de tout cela cette éternelle protestation du libre arbitre, qui s'appelle le remords.

J'indique , je ne transcris pas ; citons cependant un ou deux mots. Cassandre, l'infortunée victime, va moiv rir. Le chœur, toujours prudent, lui reproche d'être trop courageuse :

— Crois-moi, c'est ton courage qui fait ton malheur. -» Ce reproche ne s'adresse jamais aux heureux.

Que pensez-vous de cette réponse? Et de celte que Clytemnestre, sortant de son crime, adresse au même interlocuteur :

i. Cest le hértntqa) eotre ici en latte «vec àntigotte.

-*•••• Quapd je vous prends à témoin de ce que |*fti foit, mon cœm ne tremble p-iA. Louange ou hl&me, tout ce que tu diras de moi m'est égal. Voilà Agamemnon mon époux, et voilà la main qui Ta tué. L*ouvrage est d'une bonne ouvrière. J'ai dît.

Plus tard, Clytemnestre entend des cris ; c'est le signal de la mort d'Égysthe. Elle s'adresse au portier du palais ifjk se lamente :

— Eh bien! qu'y a-t-il? Pourquoi remplir ce palais de tes crisî

— Je te dis que les morts tuent les vivants.

Les morts tuent les vivants, c'est bien cela ; et voilà coiaiment d*un seul mot le mâle génie d'Eschyle rappelle les responsabilités humaines au sein même du palais d^A^i^os et redresse la liberté en face du Destin. .

Auprès d'Eschyle hâtons-nous de placer Démosthènes. Tels sont, pour moi du moins, les deux grands livres de liberté que nous oifre la littérature grecque. On me reprochera peut-être de ne pas nommer ce Plutarque qui a nourri tant de fortes âmes chez nos pères. En est-îl de luicomme des eaux thermales qu'il faut prendre pendant qu'elles guérissent? Je ne sais; mais ses Grands Mommes qu'on lisait et relisait jadis, que Catînat savait par cœur, qui ont été longtemps le catéchisme des héros, ne nottsibnt plus l'effet aujourd'hui que de biographies imparfaites où la vérité est parfois sacrifiée à la recherche des parallèles ou des antithèses, et qu'assatsoftne une morale plus prudente que relevée. Peut-être avons-nous tett. 3'ai là devant moi un TÎeux Phuarque in-folio, le même peut-jStre où Chrysale aurait volontiers mis « ses TBÎMits, » et qui a Tair de me regarder d'un air de reproche. La poussière qui ie couvre n'a pas été essuyée

depuis longtemps. Eh bien, je m'obstine dans mon crime; cette fois encore je le laisse dans son coin et je cours à Démosthènes.

Celui-ci est un homme, Â-t-il mérité quelques-uns des reproches que lui adressaient ses ennemis? Â-t-il eu peu de courage à Chéronée? Je l'ignore. En tous cas, il a eu pendant sa vie entière le plus rare des courages, celui du citoyen. C'est chose admirable de le voir, parfois seul, gôurmandant la légèreté des Athéniens, leur montrant du doigt l'ennemi, la tyrannie macédonienne qui s'avance. Démosthènes ne se lasse ni ne se décourage : vis-à-vis de Philippe, vis-à-vis d'Alexandre, visà-vis des successeurs d'Alexandre, il remplit avec une Jmmortelle énergie cette mission périlleuse de l'orateur, qui était alors une sorte de ministre dirigeant. Il accepte les responsabilités, il lutte jusqu'au bout, et lorsqu'enfîn Athènes succombe sous Antipater, livré par ses concitoyens, il porte à ses lèvres le stylet empoisonné et tombe avec la liberté et la patrie.

Quelles que soient les taches, il y a là une noble vie. Et quelle éloquence! Comme elle est vivante, mâle, simple, allant au but! Comme c'est bien là le langage de la tribune, quand la tribune a son vrai rôle I Comme cela ressemble peu à Cicéron 1 1! faudrait traverser bien des siècles et arriver jusqu'à Mirabeau ou jusqu'à Pitt pour trouver ce genre de discours. Encore ne m'est-il pas proHvé que personne en France ou en Angleterre ait fait vibrer comme Démosthènes les cordes généreuses du cœur. Sans déclamation, sans emphase, sans rhétorique, il tient aux Athéniens assemblés le plus noble langage qu'un peuple ait jamais entendu. Our vrons sa première PhUippique :

LES L1VA&9 DB LIBËRTfi. 417

«Philippe est-îl mort? -* Non, par iupiierl EsWl malade? Mort ou malade, que vous importe? S'il lui arrive malheur et que votre vigilance démeure au mâme point , à l'instant vous vous ferez un autre Philippe. »

Et plus loin :

« Que Philippe, général et soldat, prodiguant sa perscmne, animant tout de sa présence, ne perdant pas une occasion, pas un instant, triomphe d'hommes à délais, à décrets, à conjectures, je n'en suis point étonné... Sauveurs de la Grèce entière, sauveurs de c^iacun de ses peuples en particulier, vous perdez vos domaines, et vous dormez I Voilà ce qui m'étonne. »

Ce « et vous dormez! » ne nous rappelle-t-il pas le « et vous délibérez I » de Mirabeau dans son fameux discours sur la banqueroute? — Démosthènes ne laisse aucune retraite à l'inconsistance athénienne : « Vous avez perdu votre temps à tergiverser, h espérer que d'autres feraient votre devoir, à vous dénoncer mutuellement... Je le dis donc : contribuez, partez, hâtezvous. »

Jamais la parole n'a plus ressemblé à l'action. Chaque mot porte; aussi n'y a-t-il pas un mot perdu. Il ne s'agit pas pour l'orateur de briller, mais de persuader. La seconde Philippîque n'est pas moins sincère et pas moins sévère. Je cite quelques passages pris çà et là :

tt La fortune vous est plus souvent échappée pour n'avoir pas voulu faire votre devoir que pour ne l'avoir pu comprendre. »

fi Un décret n'est rien , sans la détermination forte de l'exécuter avec énergie... L'exécution est la chose importante. Elle seule nous manque, acquérons-la..*

418 IHFLUENCB DB5 LIVBKS^

Et quel moment plua favorable altemhri<^-voiis7 Si ce n^est & présent, quand ferez-voos Totre éefokt »

Certes, l'orateur qui parlait aissi avaH ie àroiî (Tajouter : a Le deroir du vrai ciiojen est de faire entendre la parole qui sauve, non la parole adulatrice. »

Et il continue son rude métier. Voyez b sixième Philippique :

« L'invective contre Philippe, a toujours k vos yeux le mérite de l'à-^vropos? mais qu'exécutez - voas ?,.. Pour arrêter une usurpaticm dans sa course, ô Athéniens , il faut des actions, non des paroles, n Et Démosthènes poursuit, peignant Tinertie de ses compatriotes qui, tranquillement assis, écoutant des discours, discernant à merveille ce qu'il y a à faire, et sous ce rapport « mieux munis que Philippe, » se dispensent simple ment d'agir.

Nous pourrions aller jusqu'au bout; Dans la dernière de ces mâles harangues , l'insistance de Porateur s'ao croît avec le danger :

(( Pourquoi ces délais? Qu'attendonsHWUS, A Athéniens, potBP faire notre devoir? La nécessité sans doute! Mais la nécessité de l'homme libre, elle est là... Quant à celle de l'esclave , priez le ciel de vous en préserver! »

Voilà une de ces pardes au contact desquelles l'être moral entre en vibration. Il est vrai qu'on accusait Démosthènes de ne donner au peuple que des paroles. H répond simplement et noblement r «t Les actes du* conseiller du peuple sont de sages avb ; il n^en a point d'autres. » Et, persévérant dans son oflSce d'avertisseur intrépide, il termine ainsi son dernier discours : K Si, toujours inactifs, vous bornez votre zUe à des

l-vw-^f--

LES LIVRES DB LIBERTÉ. l\9

applaudissements tumultuetix, si vous reculez quand il faut agir, il n'est point d'éloquence qui « sans rexécu* tion du devoir, puisse sauver la patrie. »

Démosthènes rencontra devant lui, cela devait être, d'autres ennemis que Philippe, des rivaux, des jaloux, des calomniateurs. Une couronne lui ayant été décer* née par Athènes, Eschine l'attaqua violemment. II faut v(Hr avec quelle dignité il repousse cette attaque et lûstifie sa conduite 1 A chaque instant il s'interrompt : '^ a Qu'on lise le décret omis par cet homme, qui le ccmnaissait très4)ien. » — « Lorsque l'homme marchait contre l'Attique et que ses projets n'étaient plus douteux, lorsque la guerre était allumée, qu'a-t-il fait pour vous, cet envieux, cet avaleur d'iambesî II ne peut ri^i montrer. Pas un seul décret d'utilité publique, petit ou grand, qui porte le nom d'Eschine. S'il en a, qu'il le produise à l'instant; je lui cède la parole. »

Forcé de rappeler ses services, il éveille le souvenir de la journée fatale où la nouvelle se répandit : Étalée est {Nrise! — Les Prytanes convoquent l'assemblée. Le h&raut crie : Qui veut parler? Personne ne se présente. Nouvel appel; nouveau silence. « Eh bien, ajoute Démosthènes avec un sentiment de fierté bien pardonnable, l'homme de cette journée, ce fut moi. »

Les conseils qu'il a donnés n'ont pas empêché les &rk>mphes de la Macédoine. Croyez-vous que cette objection va l'embarrasser? Non , les questions de devoir ne sont pas, grâce à Dieu* des questions de succès. « Quand l'avenir se serait révélé à tous, quand tous l'auraient prévu , quand toi-même, Eschine, tu l'aurais prédit, publié par tes cris, tes vociférations, toi qui n'as pas ouvert la bouche, Athènes ne devait point agir aur

trement, pour peu qu'elle songeât à sa gloire, à ses ancêtres, à la postérité. Le succès, on le voit, lui a manqué : sort commun à tous les hommes, lorsque le ciel rordonne ainsi. »

Bien rugi, lion I N'est-il pas vrai qu'elles remuent le cœur, ces magnifiques paroles? Il en sort vraiment un souffle de liberté. Eschine, vaincu, rendait hommage, sinon à Tàme, du moins à Téloquence de so^ adversaire. Rencontrant loin d'Athènes des hommes qui avaient lu le Discours powr la couronne et qui étaient frappés d'admiration, « que serait-ce, s'é<^iat-il, si vous aviez entendu le monstre lui-même! »

Chez les Grecs Démosthènes, chez les Romains Tacite, tels sont les grands livres de liberté que nous présente l'antiquité classique. 11 en est d'autres et j'ai déjà cité Eschyle ; mais ces deux-là sont les premiers à mes yeux. Lorsque j'étais au collège, fort peu enthousiaste, comme il arrive, des auteurs dont les chefs-d'œuvre nous apparaissaient sous la forme de devoirs, je faisais une exception en faveur de Tacite. Un petit exemplaire, que j'ai couvert de coups de crayon, ne quittait guère ma poche; ces maximes brèves et hautaines me charmaient; mon jeune libéralisme s'en nourrissait avec passion; ma mémoire (d'alors) en était toute remplie. Mon Tacite souligné à chaque page, le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, et je ne sais plus quel livre où se trouvait reproduit le* fameux numéro du Vieux Cordelier, suspect! suspect I voilà quelle était alors mabibirolhèque d'écolier. Rapprochement bizarre et dont je ne cherche pas à me rendre compte. Faisons mieux, ouvrons les Annales et empruntons-leur quelques citations :

<c La loi de majesté entrait en adolescence *. » Ceci ouvre naturellement Thistoire de ces temps hideux où la loi de majesté suffit à tous les crimes.

Quelquefois le despotisme se faisait tolérant. Tibère permit les funérailles publiques de la sœur de Brutus. On y porta les images des glandes familles; « mais Brutus et Cassius brillaient plus que les autres, parce qu on ne les voyait pas. »

Cependant la loi de majesté créait une armée d'accusateurs lancés à la poursuite des suspects. « Plus un accusateur était impudent, plus il devenait sacro-saint, » sacro-sanctus.

De nobles figures apparaissent au milieu de ces infâmes. Regardez la première Agrippine , la femme de Germanicus, qui ne sait pas dissimuler, simulationum mscia. En la voyant assise à la table de Tempereur, impassible et hautaine, on pressent la destinée qui l'attend. « Les femmes elles-mêmes, dît ailleurs Tacite, n'étaient point à l'abri du danger, et comme on ne pouvait les accuser de vouloir usurper l'empire, on incriminait leurs larmes. Vitia, la vieille mère de Tufius, fut tuée pour avoir pleuré la mort de son fils. » Ainsi appardt l'accusation a pour larmes » ob lacrymas incusàbantur.

Et les scènes d'intérieur de la famille des Césars! Laquelle choisir, ou Claude continuant son repas et demandant à boire sans s'informer de rien quand on lui apprend que sa femme vient da mourir de mort violente, ou Néron organisant l'assassinat de sa mère? Va pour Néron!

i. Adolescebat, mot intraduisible, comme le sont soaTent ceux de Tacite.

122 INFLUENCE DES UfRES.

f( Comme sa mère loi était à chaire, Nércwfi résolut de la tuer. » Prsegravem ratus, interficere eûnstUuit. — Il s'agissait de la faire périr au moyen d'un naufrage arrangé d'avance. Néron devient aimable et gracieux pour décida sa mère à l'embarquement. « Les dieux donnèrent une nuit tranquille, étîncelante d'étoiles, une mer calme, comme pour ôter toute excuse au crime. » Le crime s'accomi^it néanmoins ; le navire enfonce, mais Agrippîne se sauve. L'empereur ^t au désespoir : Quel parti prendre ? Il ne reste que l'épée ; Néron envoie un de ses tueurs en titre, Anicetus, et la malheureuse mère prononce alors ce mot, un des mots terribles de l'histoire : « Frappe le ventre, » ventrem ferù

La dernière page de ce qui nous reste des Annales nous raconte une mort bien différente. Tliraséas s'est ouvert les veines par ordre de l'empereur. « Alors, priant le questeur d'approcher et répandant à terre une partie de son sang: a Faisons, dit-il, une libation à Jupiter libérateur. Regarde, jeune homme, et que les dieux détournent de toi ce présage. Au reste, tu es né dans un temps où le courage même a besoin de grands exemples. »

Après Tacite nommeraî-je Lucaîn? C'était aussi un auteur favori quand j'étais au collège ; notre professeur de rhétorique nous le recommandait beaucoup. Je trouve aujourd'hui qtfil nous le recommandait un peu trop. Il y a pourtant là de nobles acpents et la Pharsale ne fera pas des esclaves. J'en dirai autant de tous les stoïques» à l'exception de Sénèque» chez lequel l'enflure discrédite parfois la grandeur. Il fait bon entrer en

contact avec ces hommes de devoir, avec ces contemp* teurs de la douleur. Chez eux, eu dépit des erreurs énormes, la note de Tindépendance morale résonne toujours. On sait ce que sont les écrits de Marc-Âurële. Quant à Épictèie, n'est-ce pas lui qui a dit : a Anitus et Mélitus peuvent me tuer, mais ils ne peuvent me nuire. » — « Qui n'est pas mmtre de soi» fût-il maître du monde, est un esclave. »

Les satires de Perse sont animées du même esprit. Dte le premier vers, l'homme libre se révèle. — Son livre n'aura pas de lecteurs I Rome le rejettera! Que répond-il? — « Si cette ville insensée rabaisse quelque ehose, il ne faut pas l'en croire. On réforme 50n jugement en le pesant dans une autre balance et l'on ne va pas se chercher hors de soinnéme* » Nec te quzsiverîs €Xtra,

Voilà bien l'orgueil stoïcien I En tous cas, ce n'est pas la lâcheté. Ailleurs, Perse invite l'homme à se sonder, à descendre en soi. « Quoi I personne ne veut descendre en soi-même ! Personne I et nous n'avons des yeux que pour voir la besace de celui qui nous précède I»

De là naît la grande servitude, celle du dedans. — « Vous libres, vous soumis à tant de maîtres! non, car il y a bien d'autres maîtres que ceux dont affranchit

la baguette Si an dedans, si dans le cœu>* malade il

se forme de nouveaux maîtres, votre condition est-elle moins dure que celle de l'esclave qui marche dans la crainte des étrivières ? »

Parmi ces maîtres, Perse aime à dénoncer l'avarice.

— « Lève-toi, dit-eHe? — le ne saurais* — Lève-toi.

— Et pourquoi faire? — Tu le demandes! Pour chercher à €olcbo5 les anchois... » £t ce qui suit.

« Et pour avoir une fois secoué le joug, pour avoir une fois refusé d'obéir, n'allez pas dire : J'ai brisé mes fers. Vos fers ne sont point brisés. Le chien qui secoue ses liens iSnit par en rompre un anneau, mais dans sa fuite il traîne à son cou un long bout de chaîne, s Qaum fugit, a collo trahîturpars longa catenœ.

Un autre satirique, plus violent, plus grossier, mais d'une âme moins haute et qui n'a point compris comme Perse ce que c'est que de « vendre son âme » aux passions mauvaises, a écrit néanmoins quelques-uns de ces vers énergiques qui demeureront jusqu'à la fin des si^ clés la flétrissure de certains vices. Juvénal, malgré ses souillures, inspire au lecteur la haine de ce qui est viî; il fait donc œuvre de liberté.

Tantôt il signale les hypocrites «qui aflSchent l'austérité des Curius et vivent en bacchantes , » qui curios simulant et bacchanalia vivv/nt. Tantôt il stigmatise les lâchetés de la censure qui épargne les forts et s'acharne sur les êtres sans défense : a La censure ménage les corbeaux et s'attaque aux colombes. » Dat venîam corvis, vexât censura columbas.

Ailleurs, il s'en prend à la vaine gloire. « Pesez la cendre d'Annibal, à combien de livres estimez-vous le général illustre ? » C'est bien la peine d'avoir gagné des batailles et menacé Rome, pour aller^ fugitif, épier le réveil d'un tyran deBythinieetpourxecevoirlamort, non du glaive, mais d'un petit anneau vengeur de Cannes et de tant de sang versé I « Va, insensé, gravis les Alpes sévères, afin de plaire aux enfants et de devenir un sujet de déclamation. » et declamatio fias. — Alexandre se trouvait à Tétroit dans le monde ; à Babylone il se contentera d'un cercueil ; la mort seule confesse notre

pctitesscc « La mort seule avoue » mors sola fatetur.

Je m'arrête ; le plaisir de lire et de citer devient aisément une tentation. Je veux y résister. — Pour faire court, je franchis d'une seule enjambée le moyen âge. Ce n'est pas qu'au sein d'une oppression immense il n'ait eu lui aussi ses livres de liberté. Il suffit de nommer Dante. C'est la souffrance pour sa foi patriotique qui chez lui a fait le poète. Le persécuté, le banni, Tindomptable, voilà ce qu'on rencontre à chaque tercet. Aussi le livre de Dante est-il un monument et un monument de granit. Damnés, bienheureux, tous les personnages y parlent un mâle langage ; la iSerté d'âme se gagne en quelque sorte, rien qu'à lire ces fortes et brèves sentences.

La chevalerie a écrit aussi ses poèmes; plusieurs sont empreints d'une rare noblesse. Qui n'a lu notre Chanson de Roland? À côté de maintes pages insipides qui n'en a admiré d'autres toutes frissonnantes d'un sentiment énergique et vrai ? Qui ne s'est ému, par exemple, à la vue des deux preux qui vont mourir ? Olivier voudrait que Roland sonnât du cor et qu'il avertît ainsi Gharlemagne : — « Roland, mon compagnon, sonnez votre oliphant. Si le son en arrive à Charles qw? passe aux défilés, les Français reviendront, je vous ie garantis. » — «A Dieu ne plaise! répond Roland, que nul homme vivant puisse dire que j'aie corné pour des païens ! ^ Plus tard, mourant, la J^ouche ensanglantée, « il cornera », et ce dernier son, ce son lamentable et affaibli, semble nous révéler comme à Chailemagae tout le désastre de Roncevau?..

Mais c'est en Espagne psut-étre que la lîtiérature

4^ JWFUJENCE DES Lï^RES.

cbevaieresque a joué le plus grand rôle. A vrai dire, elle y occupe toute la place. Et cela s'explique : en Espagne, «n Espagne seulement, la croisade a dmré du viJt* siècle au xv«. — Le Vieux poëme du CM a un aspect rudement chevaleresque. Le vailîant défenseur de la croix est -aussi un peu uû aventurier, qui sait s*allier aux Maures dans Toccaslon. Son mariage et ses relations avec Chimène ont un caractère de tendresse énergique que n'altèrent encore ni la galanterie ni les fadeurs des siècles raffinés. Tout cela s'ennoblira plus tard ; les romanceros perfectionneront le €id, adouciront Chimène, inventeront la mort du père ; la chevalerie que nous connaissons se substituera graduellement à la chevalerie telle qu'elle a été. Maïs c'est toujours la chevalerie, et l'Espagne lui appartient si Wen, que lorsqu'un railleur de génie essaye de réagir, il grave en traits immortels dans son Don Quichotte les traits héroïques du chevalier; nous admirons plus que nous ne rions, et même en riant nous recevons des leçons ineffaçables de dévouement au devoh*, c'est-à-dnre de liberté.

Je n'hésite pas à placer le livre de Cervantes au nombre de ceux qui fortifient, et je ne sais trop s'il ne serait pas juste de placer à côté de lui presque tous les drames des grands écrivains espagnols, sans ouMi»* les tableaux de l'école espagnole où se continue cette veine du sentiment sérieux et de fhonneur exalté.

A Tautre bout de ITEurope et dans un tout autre milieu j'aperçois un homme qui, même à ne le considérer qu'au point de vue littéraire (c'est le nôtre en ce moment), tient îc premier rang parmi ceux qui donnent

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le frisson héroïque et qui affranchissent ia tore en montrant le ciel. Moins suspect de partialité pour laRéforme, je m'arrêterais plus longtemps à Luther. Je le suivrais aux h^ires de Juite et de péril, aux heures d'angoisse, aux heures d'abandon ; je le montrerais toujours intrépide, le cœur débordant de foi, les yeux fixés sur Tiuvisible. Et quel homme de famille I Et quel poète! Rarement Thomme et Tartiste se sont rencontrés à ce point. Malgré quelques défaillances que je sais blâme*-, malgré quelques formes grossières qui me blessent et qui tiennent à son temps comme au milieu dans lequel sa jeunesse s*est passée, il a là un des génies les plus francs, les plus sympathiques qui aient paru ici-bas.

La réforme française n'a pas eu de Luther. Elle a beaucoup d« martyrs et de héros; elle a eu aussi de grands écrivains; mais il ne suffit pas d'être ou un grand écrivain ou un héros, il ne suffit même pas d'être l'un et l'autre pour posséder ce don merveilleux des belles œuvres héroïques. La puissante prose de Calvin n'électrîse pas. Les livres des braves La Noue que tous deux, le père et le fils, ont écrits en prison, ne sont remarquables que par un doux reflet de charité qui s*aUie aimablement à leur rondeur militaire. Agrippa d!Àabigné lui-même, dont M. Paul de Saint-Victor iKMis a si bien raconté la forte vie *, a été, selon moi, un bien médiocre poète. Tout au plus parvîent-on à glaner çà et là dans ses Tragiques quelques vers bien frappés où se reflète cette âme indomptable que l'însuccès ne décourage jamais et que le succès ne peut eornmipre.

t. Homnm 9t Dieux*

42S INFLUENCE DBS LIVRES.

Voyez comme il parle de son livre :

Il me déplut car il plaisait»

Et sa description des infamies de la cour de Henri III : — Un étranger s'informe des services rendus par les favoris. — Ont-ils sur l'Espagnol conquis quelque province?

A tout fut répondu : Mon jeune homme, je croi Que Yous êtes bien neuf : ce sont mignons du roi.

Linvective devient la forme constante et presque fatigante de cette muse armée de pied en cap et aussi batailleuse que le guerrier qu'elle inspire :

Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style. Cueillons les fruits amers, desquels il est fertile. Non, il n*est plus permis sa veine déguiser; La main peut s'endormir, non Tame reposer.

Shakespeare, au même moment, a de bien autres soucis. Son âme repose à merveille et aucune préoccupation douloureuse de devoir ou de vérité ne le tourmente. Aussi son œuvre, si splendide soit-elle^ ne figurera-t-elle jamais parmi celles qui font des hommes libres. Et pourtant, en vertu des privilèges inexplicables du génie, il a touché plus d'une fois aux grandes questions de conscience et prononcé de ces mots qui réveillent les meilleurs instincts du cœur. Relisez dans Jules Cisar la harangue de Brutus :

(( S'il est dans cette assemblée quelque ami tendre de César, c'est à lui que je déclare que l'amour de Brutus pour César n'était pas moindre que le sien. » Et plus loin : « Qui est assez lâche ici pour vouloir

LES LIVliES DE LIBERTÉ. 429

être un esclave? S'il en est, qu'il parle, car c'est lui que j'ai offensé. »

Il faudrait citer, toute cette scène incomparable, et le discours d'Antoine, et les exclamations du peuple, qui applaudit Brutus, en attendant qu'il aille brûler la maison de Brutus. — Et que de choses il faudrait citer aussi dans Macbeth! Comme l'assassin y tremble devant l'assassiné I u Ce n'est pourtant pas la première fois

qu'on a répandu le sang Un temps fut où, dès

qu'un bomme avait la tête brisée, il mourait et tout finissait là. Aujourd'hui, ces morts se relèvent de leurs tombeaux »

Milton n'a pas de ces cris de l'âme dont l'émotion tragique traversera les siècles; il est trop classique, trop latin. A part quelques pamph'lets magnifiques oii l'esprit de liberté cii*cule puissamment, il ne me semble avoir rien écrit qui puisse enflammer les nobles enthousiasmes. Il y a de la dissertation et de la déclamation dans le Paradis perdu. Mais il y a aussi de pures, de fraîches, d'énergiques peintures. Souvenez-vous du Satan de Milton. Inflexible dans son orgueil, refusant de courber son front foudroyé, conservant encore un reflet de sa grandeur originelle, « dans ses débris on retrouvait l'archange. » Souvenez-vous du ravissant tableau de l'innocence première : « Ainsi passait le couple nu, qui, dans son ignorance du mal, n'évitait le regard ni de Dieu ni des anges. » Souvenez-vous de la chute, Oit des remords, et de la tendresse sanctifiée. Une lumière d'en haut éclaire véritablement ces scènes matinales de l'humanité, jusqu'à l'heure où le poème s'achève aux portes mêmes du jardin gardé par les glaives flamboyants. « La main dans la mainj à pas

430 niIFLOENCE CES LIVRES.

irrésolus et lents, Adam et Eve suivirent à travers Éden leur route solitaire. »

Les libertés de TAngleterre doivent quelque chose, soyons-en surs, à sa littérature chrétienne, au Paradis perdu de Mîlton, au Voyage du pèlerin de Bunyan.

Chez nous la figure littéraire qui s'élève au-dessus de toutes les autres lorsqu'il s'agit de grandeur et d'indépendance, c'est évidemment celle de Corneille. Sod <vers est un vers de fière et haute mine^ et son âme n'est pas moins haute que son* vers. Comme Rotrou, il donne sa place légitime à la consdence, et l'on ne se lasse pas en vérité de l'entendre raconter les noWes luttes de la pission et du devoir^ Honneur castillan, foi chrétienne, fermeté stoîque, il y a de tout cela dans ses tragédies. Je ne m'étonne pas qu'il ait étudié l'Espagne et ses pièces de cape et d'épée. Je ne m'élonne pas non plus que Charlotte Corday, une Romaine, soit née de son sang*. En tous cas, voici une lecture qui fait du bien et qui porte aux actions généreuses. Se n'ose citer ce que chacun sait par cœur; mais qui ne me pardonnera de le rappeler?

Ceci m'a servi de prétexte pour relire le Cid et pour m'accorder une de ces fêtes de l'âme dont les joies se prolongent longtemps. le tne dis afioore à part moi ces stances un peu précieuses et si vraies pourtant qui expriment les combats livrés au f<KJd du cœur de Rodrigue, les combats, puis la victoires

i. \oyet dans la Révolution de M. Edgard Quinet son admirable interrogatoire^ Cfcst du Corneille tout pur.

^ Et, tout hoDteux d'ayoir tant balancé^ Ne soyons plus en peioe^ Puisqu*aujourd'hui mon père est Toffensé, Si roflenseur est père de Chimène.

Et la scène du dernier acte^ où l'aveu de Chimène lui échappe sous une forme héroïque et charmante :

Je dirai-je encor plus? ya, songe à ta défense,

Pour forcer mon devoir, pour m*imposer silence;

Et, si tu sens pour moi ton cœur encore épris.

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix»

Adieu, ce mot lâché me fait rougir de honte.

— Est-il quelque ennemi qu*à présent je ne dompte?

Paraissez^ Na?arrais, Maures et Castillans.

Corneille est cherché, exagéré quelquefois, soit : la note vaillante y est toujours. Vis-à-vis du vieil Horace on s'écrierait volontiers avec Tamant de Camille :

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain^ Pour consenrer encor quelque chose d'humain.

On répéterait volontiers les imprécations de Camille; et néanmoins on a reçu du contact de ce rude et haïssable idéal une impression qui n'est pas de celles qui affaiblissent rame.

L*Émilie de Crnna est bien du pays du vieil Horace. Cinna n'a pas trop tort de lui direr:

Vous faites des vertus au gré de votre haine. •— Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.

Telle est la réponse d'Émilîe, et Polyeucte tiendrait au besoin le même langage. Polyeucte est encore un ae ces Romains de Corneille dont le type un peu con-

ventionnel choque souvent et ne lasse jamais. C'est que rhéroïsme forcé est encore de Théroïsme, et bénie soit la poésie qui mêle à nos vies souvent vulgaires quelques-unes de ces grandeurs-là 1

Lorsque Cléopàtre expirante rassemble toute sa baine, tout son orgueil, et défie encore Rodogune :

Sauve^moi de Taffront de tomber à leurs pieds;

lorsque Nicomède, se redressant en face du despotisme de Rome, rend menace pour menace à Flaminius :

Et si Flaminius en est le capitaine,

Nous pourrons lui trouver un lac deTrasimène,

on sent passer en soi un frisson.

Notre xvu» siècle nous offre-t-il d'autres livres de liberté? Deux ou^trois noms se présentent à ma pensée : Bossuet, Saint-Simon, Pascal. Encore ne suis-je pas certain que la lecture de Pascal soit toujours fortifiante. Sans doute le Pascal des Provinciales nous affranchit, car il tue la casuistique et nous conduit tout droit à la grande morale; mais que dire du Pascal des Pensées f II y a là réellement deux hommes : le croyant qui jette un regard profond sur la destinée humaine et qui découvre en nous des besoins que l'Évangile seul peut satisfaire; le sceptique qui semble emprunter parfois la plume de Montaigne ou celle de La Rochefoucauld , qui fait de toute vertu une ostentation*, de tout principe moral une affaire de latitude; « l'entrée de Saturne au Lion nous marque' l'origine de tel

crime. » Ce sceptique-là est capable à certaines heures de vous dire que ,• pour croire , le plus sûr est de s'abêtir.

A Dieu ne plaise que le sceptique me cache le croyant, et que je ne sache pas voir le noble cœur, le grand esprit, l'innovateur puissant , le révolutionnaire qui a porté le dernier coup aux méthodes scolastiques! Je dis seulement qu'au point de vue de l'émotion littéraire, la lecture des Pensées de Pascal n'est pas de celles qui éveillent d'emblée les généreux instincts.— C'est un effet que le Misanthrope produira toujours. Le Misanihrope à cet égard vient se placer tout auprès des tragédies de Corneille. Il a la même vigueur de ton :

Morbleu! c'est une chose indigne, l&che, infâme, De s'abaisser ainsi Jusqu'à trahir son âme.

En effet, Âlceste ne trahira pas son âme, et l'ardeur même de son amour n'altérera pas sa mâle droiture. Souvenez-vous de sa réponse à Acaste, qui vsnte les perfections de Célimène :

— De grâces et d'attraits je sais qu'elle est pourvue, Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue. *~ Ils frappent tous la mienne.

Êtes-vous affaibli? Les tentations du succès vous assaillent-elles? Les servilités mondaines menacent -elles de vous enlacer? Vous sentez-vous descendre ? Allez passer une heure avec Alceste.

Depuis le xvu* siècle, l'Europe a salué l'avènement d'une nouvelle littérature; l'Allemagne a pris le sceptre à son tour, le pays des Niebelungen et de Luther a eu II. . 25

434 INFLUENCE DBS UVR£3.

son Gœtbe et son Schiller. Il a en aussi son Klopstodr » son Jean-Paul, son Burger, son Ârndt» son Ubbmd, al tant d'autres.

Parmi les poëtes, car la poésie ici occupe sans contredit le premier rang, je voudrais en signaler deux qui ont écrit, chacun à sa manïère, des livres de liberté*

Le premier est Amdt , le sinaple chansonnier, le patriote chrétien, Thomme dont la voix s'est essayée à chanter des cantiques et qui a fini par entonner des hymnes au bruit desquels TAUemagne entière s'est levée pour r indépendance. Amdt n'est peut-être pas un grand poète : il est mieux que cela, ta voix brôlante d'une nation.

« L'homme libre est celui qui fait la volonté de Dieu et qui accomplit ce que Dieu a écrit dans son cœur. Qui tremble est un esclave... Dieu n'habite que les cœurs fiers, et le ciel est trop haut pour les affections basses. »

Vous voyez dlci quel est le ton de ces chansons et que l'inspiration en est autre que celle de Béranger, 11 y en a que l'Allemagne chante encore|; celle qui commence par ces mots : a Le Dieu qui &it croître le fer, d celle où se reproduit sans cesse cette question : a Qui mérite le nom d'homme? »

On devine ici ce qu'Amdt répond. Partout îl s'adresse aux meilleurs sentiments de l'âme; partout il fait jaillir les sources pures ; partout il montre le ciel.

« Sus donc, fils guerrier de l'Allemagne, retourne gaiement au combat... Notre sentinelle au-dessus du firmament est à son poste K d

i. remprunte cette traduction à on remarquable trayaU de ML le professeur Moxinard sur Arndt.

L£S LIVRES DE LIBERTÉ. 43îi

Mon seeond poète est Schiller. Son génie s'élève de cent coudées aa-dessus d'Ârndt^ mais je doute que scm actioD libératiice ait été égale. Elle n'est pas petite cependant; quoiqu'il ne soit qu'un stoïque, Schiller a des difinaltons morales qui portent l'empreinte austère de rÉvsoigile. Ce qu'il a surtout, et nous nous occupons précisément de cela, c'est la hauteur d'âme, la noblesse d'allare, l'enthousiasme de conscience, dont le lecteur subit la contagion.

Je viens d'en faire une fois de plus l'expérience. Laissant de côté les déclamations, si brillantes soient-elles, de Don Carlos, laissant même le drame si vrai, si frais, à simple, si alpestre de Givillaume Tell, je sois allé à ma trilogie favorite, à Wallenstein. J'ai relu ; mon cœur bat, mes yeux soat humides, et j'éprouve cette gratitude envers le poète que nous inspirent ceux-là seuls qui nous font du Uen.

Oui, ce que ne saurait produire une lecture agréable ou émouvante, mie lecture bienfaisante le produit, elle nous rend reconnaissants. Après avoir assisté aux scènes incomparables qui remplissent le second acte de la troisième partie *, on remercie l'auteur d'avoir peint sous cette forme vivante et en dehors des conventions du vieux théâtre, l'étemelle lutte de la consdence et de la pa^ion. Quels cris de passion! Et quels cris de coi>science! Un moment j'ai songé à traduira; puis la plume m'est tombée des mains. Ce n'est pas moi qui oserai mettre ma prose à la place d'une telle poésie.

Plus tragique que le palais d'Agamemnon à Ai^os, le palais de Wallenstein & Filsen ne s^effacera jamais de

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