‹ La liberté politiqueChapitre 25 sur 66 · Des causes de la durée du pouvoir absolu en France · texte numérisé non relu

Des causes de la durée du pouvoir absolu en France

Avant de voir la besogne que fit l'Assemblée constituante quand une fois elle se fut proclamée elle-même, il y a une chose qu'il faut se demander. Pourquoi la Franc» resta-t-elle courbée sous le privilège jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, quand depuis près de trois cents ans le droit avait éclaté en Angleterre? On a dit à cela que nous étions de ce côté-ci du détroit un peuple éminemment monarchique, que nous aimions nos maîtres avec passion^ qu'il nous était agréable d'être despotiqnement gouvernés^ et que nous avions cédé, à l'époque de la Révolution, à un entraînement factice produit par la philosophie, et complètement en dehors de notre caractère national. C'est un arrêt bien vite lâché, et assez humiliant pour la France et pour la nature humaine. Ne serait-ce pas qu'on aurait confondu chez nous l'habitude avec la nature? Quand un paysan revient dans son village après huit ans de service, il porte le cou droit, la tête haute, il marche en cadence, il laisse voir partout dans ses mouvements et dans sa conduite la trace de la discipline. Ce n'est pas le terroir qui l'a fait tel que nous le voyons; c'est le sergent et le caporal. Peut-être en est-il de même de la France*.

Pour le moins, quand on étudie Thistoire du douzième et du treizième siècle, car pourquoi remonter plus haut? la France ne paraît pas une nation de caractère serviie.

I. Voir la disseitation déjà citée de M. Edgar Quinel, Philosophie dû V histoire de France^ l. 111 de ses OEiivres complèies, in-129, p. 357 sq.

Elle est assez entravée , assez garrottée à cette époque» Elle est couverte d'un bout jusqu'à l'autre d'une multitude de petites forteresses, qui l'oppriment comme une cuirasse. Contre qui se sont élevés ces créneaux? contre l'Anglais? Non , contre le peuple. Si vous regardez attentivement, au-dessous de ces tours de granit qui couronnent toutes les montagnes, voici quelques groupes de cabanes, quelques tentes faites à la hâte avec du torchis et de la paille : les paysans sont là, les manants, les serfs , le peuple de France, attendant que les seigneurs abaissent le^rs ponts-levis, et viennent avec leurs meutes et leurs yalets chevaucher sur les terres labourées. Que peuventils ces hommes désarmés, en face de ces colosses bardés de fer et cantonnés derrière des murailles inaccessibles? Ce qu'ils peuvent? vous le savez. Le douzième siècle est plein d'insurrections locales, qui ont ce caractère étrange dans une telle oppression et dans une telle barbarie, de savoir précisément ce qu'elles veulent, et de se contenir elles-mêmes. Un beau jour les manants se lèvent; ils vont sonner le tocsin à la tour de quelque église ; ils prennent leurs fourches , leurs outils , des torches au besoin ; à leur tour, ils creusent des fossés, ils élèvent des remparts, et ils crient : Liberté communale ! Il n'y a pas à leur résister; presque partout les seigneurs reculent; sûrs d'être vaincus, ils se font au moins payer leurs concessions, ils donnent ou ils vendent des chartes ; les communes s'organisent. C'est miracle de voir ces serfs de la veille user de la liberté. Ils savent commander dès le premier jour ; ils savent ménager les deniers de la commune , défendre ses droits, soutenir son honneur; ils rendent la justice mieux que des clercs ; ils quittent la forge où ils forgeaient des épées, et attachant à leur côté l'arme qu'ils ont fourbie et aiguisée, ils ont bonne contenance dans la plaine ; on dirait de vieux sojdats. La royauté n'intervient qu'à l'appel du peuple, et pour sanctionner les droits qu'il a conquis. Elle ne songe qu'à abattre les seigneurs ou à jouer

104 LA LIBERTE PCLIÏIQUE.

le rôle d'arbitre pour se grandir elle-même par ces disseDsioDS. Elle n'a ni Tinitiative, ni le goût, ni l'intelligence de la librté. Dans la création des communes, comme dans les réformes opérées par les états , tout le mouvement vient du peuple. Il crie vers les ruis pour se donner un allié; au fond, il fait tout et il le sait. Lorsque, vers la même époque, la bourgeoisie se trouve aux états généraux, elle y prend, malgré les privilèges des deux autres ordres, une influence prépondérante ,' par Ténergie, par Tentente des affaires, surtout par un attachen^ent très-remarquable à ses droits nouvellement conquis, cbèrement achetés. Cette terre, ce peuple sont faits .pour la 1 berté. Que seraient-ils devenus si on les avait laissés grandir? Il y avait eu au Midi une grande république stoïcienne , Rome ; il y eut de bonne heure au Nord la forte nation des Provinces-Unies : d'où serait venue à la France une malédiction particulière ? Pourquoi serait-elle servile , issue des Gaulois et des Germains qui ne l'étaient pas, et placée géographiquement entre l'Italie, les Pays-Bas et l'Angleterre, qui ont été tour à tour la patrie de la liberté? Yôit-on que la Louisiane et la Floride, peuplées de Français et d'Espagnols, soient moins libérales que les autres provinces de l'Union? Les Yaudois, superstitions k part, sont des hommes; les protestants, quand ils luttent dans la Rochelle, quand ils survivent à la Saint -Barthélémy, quand ils organisent la guerre desClévennes, quand ils résistent aux draKonnades, ne sont-ils pas aussi des hommes? Nous connaissons mal l'histoire des insurrections, parce que nos historiens sont plus monarchiques que notre histoire. On n'interroge pas assez les champs de bataille et les champs de supplices. Si les vaincus avaient parlé, peut-être ne paraîtrions-nous pas si pauvres en grands caractères. La rpyauté du quatorzième siècle et des siècles qui suivirent , ne voulait pas d'hommes eu France, elle n'y voulait que des sujets. Ces prétendus initiateurs de la Uberté ont fait une

CIIAP. II. HISTOIRE. 105

besogne ntile , mais il est permis de croire que les communes seraient venues à bout des barons sans rintervention du roi.

La France y dit-on, y aurait perdu son unité. Cette grande raison de l'unité nationale est la pierre angulaire de la plupart de nos systèmes historiques. On a/firme sans hésiter que, si le mouvement communal du treizième siècle n'avait pas été étouffé, Tunité de la France était pour jamais coînpromise. Il y a des esprits que cette crainte conjecturaie console de cinq siècles d'oppression. Pour moi, je ne comprends pas cette sagesse après coup, qui veut qu'on ait mis tant de siècles à faire Tunité sans la liberté, et la liberté en trois mois. Si c'est une loi, pourquoi a-t-elle été différente en Angleterre? £t quelle loi, qui fait de la liberté au douzième siècle, au treizièroe, au seizième et jusqu'au commencement du dix -septième siècle (états de 1614), et qui tout d'un coup laisse la liberté, la refoule, au profit de l'unité, dit-on, mais en réalité, au profit du despotisme, pour ne la reprendre ensuite qu'en 1789? Tout cela est arbitraire, et un esprit de bonne foi n*y peut voir ni loi , ni conséquence.

L'erreur des contemporains s'explique, parce que le roi absolu était , sur deux points capitaux , en communauté d'idées et d'intérêts avec le peuple. D'abord, le peuple n*étant rien, il n'y avait pas d*autre représentant de l'unité nationale que le roi. Ensuite, le roi aimait, comme le peuple, l'ëgaiité^ , par indifférence, étant hors de pair, et par instinct de despotisme , car les grands sont une gène pour le pouvoir absolu; tout privilège, s^il n'est purement honorifique, lui fait obstacle, le diminue , partage avec lui. Depuis que Louis XI , Richelieu et leurs successeurs battaient en brèche la féodahté , c'est-à-dire le privilège , le peuple les voyait faire avec plaisir, quoique le

I. L'égalité politique. L'égalité politique est utile è la toute- puigsance du roi, l'inégalité sociale est utile i l'éclat et à la sécurité da trône.

despotisme y gagnât ses coudées franches. Celait de la besogne toute faite pour la démocratie, qui finalement absorba le roi quand le roi eut absorbé les nobles et les parlements, mais qui, chemin faisant, n'ayant pas encore conscience d'elle-même , .et souffrant moins, dans son abaiss.ement, du despotisme royal que des privilèges de la noblesse , aspirant à l'égalité et ne rêvant pas encore la liberté comme corps de nation, savait gré au roi de renverser ces puissances féodales, qui empêchaient également le roi de régner, le peuple de vivre, et 1^ nation d'être une. Mais aujourd'hui que le peuple se sait capable d'agir par lui-même , c'est un véritable anachronisme que de voir dans le despotisme de Richelieu la condition nécessaire de l'égalité et de l'unité nationale.

Il n'est pas vrai d'ailleurs que l'esprit communal soit identique avec l'esprit fédératif. C'est une autre chimère de nos historiens. La France divisée en municipalités n'aurait pas été moins une que la France divisée en généralités et en élections. Le progrès des lumières accéléré par la liberté aurait fait sentir le besoin de l'association et en aurait fourni les moyens. Les serfs voyant à côté d'eux des hommes libres se seraient levés à leur exemple. La contagion de la liberté aurait parcouru la France depuis le Rhin jusqu'à l'Océan*. Aujourd'hui nous serions accoutumés depuis des siècles à conduire nos propres affaires et à ne compter que sur nous-mêmes, tandis que nous en sommes réduits à commencer la liberté par les semences. La Révolution n'aurait pas été nécessaire, parce que le vieux monde serait tombé pièce par pièce; et si pourtant elle avait eu Ueu , elle aurait été conduite

4. Augustin Thierry remarque lui-même « le fait curieux de la Qliation

des chartes communales et de leur propagation par la puissance de

Tezemple, soit dans une même province, soit hors de ses limites, et quel-

queCois à de grandes distances. » Histoire du tiers état^ t. II, p. 36

éd. de 4856.)

par des hommes pratiques , non par des théoriciens , c& qai nous aurait garantis des exagérations et des excès.

Mais pour le malheur et l'abaissement du caractère national, la liberté devait être étouffée dans son germo et pour des siècles. Le roi faucha du même coup les seigneurs et les communes. A la vérité, il ne rasa pas les forteresses des villes comme celles des barons. Il fit mieux, il y mit des gouverneurs royaux et des échevins à sa solda et sans autorité véritable. Peu à peu il en vint k remplacer partout les magistrats élus par ses créatures. Il mit toute la justice dans les mains de ses baillis, la force armée dans les mains de ses gouverneurs , toute l'administration dans les mains de ses intendants. Pendant que le peuplé s'éjouissait de voir diminuer l'importance des nobles, lui-même perdait peu à peu toutes les libertés conquises. Il était bien question, sous Richelieu, de franchises communales! Quand il faisait décapiter, k Lyon, sur la place des Terreaux, Ginq-Mars et de Thou, ou quand il faisait trancher la tête , dans Toulouse, à un duc de Montmorency, frère d'une princesse de Gondé,^ ce n'était pas pour respecter Tindépendance ou les privilèges d'un capitoul I On chercherait vainement dans tout le cours . du règne de Louis XIV une occasion , un moment, oii le peuple a pu agir par lui-même et prendre l'initiative de quelque chbse. Mais venons au dernier Jour, et voyons sous Louis XVI où était, je ne dirai pas la liberté, il n'en saurait être question, mais l'action populaire, l'initiative individuelle. Non, le sujet français était enveloppé dans une législation et dans une adnunistration qui le portait k droite, k gauche, en avant, en arrière, sans qu'il eût besoin de s'en mêler. Il n'avait qu'à travailler à sa place, sous l'œil et le bon plaisir du gouvernement; mais d'initiative, de responsabilité personnelle, de sentiment de son droit, il n'y en avait en vérité nulle trace.

Pour nous^en convaincre, prenons d'abord le noble «

Nous TavoDS vu, il ne pouvait être que courtisan ou soldat. Voilà déjà une partie de la nation réduite à un rôle mécanique. Pour le serf, le mieux pour lui, c'était de ne rien rêver au delà de sa charrue et de son village. A vraidire, il ne sortait pas de là. Il cultivait son champ le matin , il rentrait dans sa cabane au couvre-feu, voilà sa vie. Si seulement il savait lire, il était perdu, car alors il pouvait penser. Que pouvait être l'agriculture, livrée à ces mains serviles? Quels perfectionnements attendre de ce laboureur attaché à la glèbe, ignorant, écrasé par lu cor- ^ vée et par les tailles, soumis au bon plaisir dn bailli, obligé de moudre au moulin de son seigneur, de cuire à son four, de vendre à son marché, rançonné à chaque pas par des péages, des douanes intérieures? Les fonctionnaires de L'État, l'intendant, le subdélégué, ne songeaient à lui que pour le pressurer. Jamais ni aide, ni conseil. Une fois, les intendants de plusieurs généralités craignirent la disette : aussitôt, ils demandèrent une loi qui défendît de planter des vignes ; excellent moyen, en effet, d'avoir du blél Cette loi fut renouvelée et généralisée en 1731. Eq 1 740, année de famine, quoiqu'il n'y eût pas eu de stérilité, on défendit de faire du pain blanc, d'employer le grain à faire de la bière, de la poudre à poudrer, ou dans les tanneries ; on réduisit les prisonniers de Bicêtre à une demi -livre de pain par jour ^ Voilà comment on entendait la protection de l'agriculture. Les villes n'étaient pas traitées plus favorablement. L'artisan, dans une ville, avait une ambition, l'ambition de faire son chef-d'œuvre pour obtenir une maîtrise^. Devenu maître, il ne songeait plus

Page 1