LA LOI EXPRESSION DE LA VOLONTÉ GÉNÉRALE
Il va sans dire que cette loi écrite, promulguée, souveraine, que personne n'ignore et que personne ne viole, doit être équitable en elle-même, c'est-à-dire qu'elle ne doit ôter à ma propriété, à ma liberté, que tout juste ce qu'il est indispensablement nécessaire qu'on lui ôte. Mais ici se présente une difficulté. Le rapport entre mon droit et le droit commun est-il invariable ? On est contraint d'avouer qu'il ne l'est pas. Ainsi, par exemple, si le législateur crée demain une constitution pour les Turcs, il fera bien de ne pas leur donner la même mesure de liberté qu'aux Anglais. Il faudra restreindre leur droit sur quelques points jusqu'à ce qu'ils le connaissent mieux, et soient plus capables de Texercer. Donc la loi écrite n'est pas immuable comme la loi morale dont elle dérive; donc il faut un législateur permanent pour faire avancer la loi en même temps que la civilisation, et répandre la liberté avec les lumières. Quel sera ce législateur? Si c'est un homme ou une caste, voilà l'arbitraire qui reparaît et l'intérêt individuel, xeXcuei xal Oy)ptov. Il faut donc que ce soit tout le monde, par représentation. Tout le monde obéira à la loi, mais tout le monde aura fait la loi. Donc l'Etat sera libre et la loi juste.
On fait cette objection, que la multitude est ignorante du droit et de l'intérêt commun ; et que la prédominance de la raison sur la passion étant le signe de la supériorité intellectuelle et morale, c'est la raison qui domine dans la
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volonté des aristocraties et la passion dans la volonté des foules ; donCy en faisant faire la loi par tout le monde, on sacrifie la raison à la passion, ce qui est sacrifier le droit étemel. Mais la foule est compétente pour choisir ses représentants ^. Chacun de ses membres, pris à part, peut être un esprit médiocre, une âme faible ; elle n'en est pas moins, dans la plupart des cas, le meilleur et le plus juste des juges. Plus Peau est profonde, moins elle est corruptible*. A Athènes, à Rome, où le peuple choisissait ses représentants, on ne voit pas qu'il ait choisi si mal*. Montesquieu, qui ne le flattait pas, déclare « qu'il est ad* noirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité*. » La pratique moderne est d'accord avec l'histoire. Malgré des erreurs qui ne sont que des accidents, c'est la capacité qui sort de l'élection, quand la loi ne gêne pas la manifestation du talent, et quand le talent ne fait pas la faute de s'abandonner luî-même. De sorte que le concours de tous à l'élection exclut le privi» lége, fonde l'égalité et par conséquent la liberté, tandis que la concentration du pouvoir législatif dans la main des élus, sans mandat impératif et sans cahiers, assure les droits de la raison et de la justice. J'en conclus que la participation au pouvoir législatif est un droit et non une fonction : institution humaine et, par conséquent, pleine d'inconvénients, mais évidemment juste, salutaire, libérale, conforme à notre dignité, et la seule qui organise le monde politique sur le modèle de notre nature et des lois constitutives de notre nature.
4. Cr. Arist. , Polit. , Ut. III, cbap. vi, § 40. « Une maison, diuil, peut être appréciée par celui qui Ta bâlie; mais elle le sera bien mieux encore par celui qui l'habite.... C'est le convive et non le cuisinier qui juge le festin. » (Trad. fr., t. I, p. 271.)
2. *£Tt itâXXov &6ià90opov xb noXO, xaOànep OScop t6 nXetov, oUxtù x%\ TÔ nXr^'ioç xûv èXiycov àSioçOqpciaTepov. (Arist., FoUi,^ liv. III, chap. X, S «. Trad. fr., t. I, p. 306.)