‹ La liberté politiqueChapitre 43 sur 66 · LA PUBLICITÉ · texte numérisé non relu

LA PUBLICITÉ

Afin de bien constater que la publicité libre est l'essence de ce qu'on appelle la doctrine de 1789, nous donnerons d'abord la parole à la Constituante. On lit dans la Déclaration des droits de l'homme : Art. 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » Art. 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Constitution. — Titre I. — Dispositions générales : < La Constitution garantit, comme droits naturels et civils, la liberté à tout homme de parler, d'écrire, d'imprimer et publier ses pensées, sans que ses écrits puissent être soumis à aucune censure ni inspection avant leur publication. » Chap. m, g 2, art. 1" : « Les délibérations du Corps législatif seront publiques, et les procès-verbaux de ses séances seront imprimés. » Chap. v, art. 9 : « En matière criminelle, l'instruction sera publique. » Art. 17 : « Nul homme ne peut être recherché ni poursuivi pour raison des écrits qu'il aura fait imprimer ou publier

sur quelque matière que ce soit, si ce n'est qu'il ait provoqué à dessein la désobéissance à la loi, l'avilissement des pouvoirs constitués, la résistance à leurs actes, ou quelques-unes des actions déclarées crimes ou délits par la loi. — La censure sur les actes des pouvoirs constitués est permise : mais les calomnies volontaires contre la probité des fonctionnaires publics et la droiture de leurs intentions dans l'exercice de leurs fonctions, pourront être poursuivies par ceux qui en sont l'objet.» Art. 18: c Nul ne peut être jugé, soit par la voie civile, soit par la voie criminelle pour faits d'écrits imprimés ou publiés, sans qu'il ait été reconnu et déclaré par un jury, l^ s'il y a délit dans l'écrit dénoncé; 2° si la personne poursuivie est coupable. »

Il résulte de ces différents textes que, d'après les priûcîpes de 1789, la publicité est de droit étroit. On peut dire que le premier devoir de l'Assemblée qui venait écrire dans la loi les conquêtes de la philosophie , était de consacrer les droits de la pensée humaine. Il y a eu, sans nul doute, des libres penseurs à toutes les époques de rhistoire, et la preuve, c'est qu*il y a toujours eu des persécutions; mais, pendant le moyen âge, la science était moins répandue, les savants vivaient à l'ombre des cloîtres; leur pensée surveillée et enchaînée dès le berceau se traînait dans l'ornière commune ou s'égarait dans quelque hérésie sans portée. Si nous voulons aujourd'hui juger la force de leur esprit et de leur caractère , ne regardons pas leur point d'arrivée, mais leur point de départ ; songeons à cette unanimité des hommes d'État et du peuple , à ces préjugés , à cette inquisition , à cet asservissement des cloîtres et des écoles , au peu de secours que fournissait l'érudition, à l'enfance de l'histoire et de toutes les sciences humaines, aux impuissantes et débilitantes méthodes de la scolastique, aux supplices affreux qui attendaient les novateurs. Nous marchons tous vers la vérité en nous poussant les uns les autres, et les plus

grands même n'ont pas beaucoup d'avance sur la fonle. Il y en a dont toute la vie s*est épuisée à remplacer une erreur par une erreur moins grossière ; d'autres sont nés à l'heure même où le monde touchait à la vérité, et ils^ ont vu les premiers la terre promise. Ni pouj* les liommes ni pour les siècles y on ne doit estimer la force par ses résultats. Cette longue et confuse bataille du moyen âge où la libre pensée a si peu conscience de son droit, de sa force ^ de son but, a été féconde en héros, sinon en résultats philosophiques; et elle a fini par aboutir à Fezplosion du seizième siècle. Le seizième siècle est la merveille des âges. C'est alors que les savants vont chercher les arts de la Grèce, et les apportent en triomphe au milieu de nous. Le monde enchanté de Platon s'ouvre aux esprits fatigués des labyrinthes sans issue de la scolastique. On se jette en foule sur cette moisson d'idées, nouvelles h force d'être anciennes. Le génie des artistes répond à l'ardeur des écrivains. La pensée humaine, dont l'horizon s'élargit, rejette les formules de l'école et commence à rêver l'indépendance. Descartes, à l'aurore du diz-septième siècle , vient couronner ce mouvement admirable » en fondant la science nouvelle sur la liberté. La périodequi suit n'est pas un temps d'arrêt. La règle est partout sous Louis XIV, dans les arts, dans les vers , au théâtre, dans la religion; mais le roi, secondé de quelques homme» de génie , n'a pas trop de toute sa puissance pour corn* battre la fermentation des idées. Il la discipline , plutôt qu'il ne l'arrête. Le cartésianisme prend po session de l'âme même de Bossue! . Fénelon arrive presque à la liberté par le mysticisme. Bayle se fait pardonner à force d'habileté et d'érudition un scepticisme très -radical au moins en matière religieuse. La résignation obstinée des jansénistes fatigue toutes les forces du roi et de l'Église réunies. Les armées et les supplices ezterminent les protestants sans venir à bout du protestantisme. Le roi mort, Tesprit d'ezamen et de conquête si péniblement, si super-

ficiellement contenu, fait explosion de nouveau. Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Y Encyclopédie cherchent la raison de tout et, pour la première fois depuis des siècles, disent tout haut la vérité, mêlée, comme il arrive, à beaucoup d'erreurs. L'Église s'inquiète et s'irrite, les parlements rendent des arrêts, ils condamnent les livres au feu, les libraires à la ruine, et les colporteurs aux galères; le régent lui-même , un libre penseur, Louis XV, un débauché, font la guerre au nom de la société établie et des lois séculaires, à ces novateurs qui ne savent plus respecter, à ce poète, k cet historien qui renverse le monde en riant; Voltaire est mis à vingt ans à la Bastille, il est exilé trois fois, il passe trente ans loin de Paris et de la cour, il est obligé de ne pas signer ses livres , de les faire imprimer en Angleterre, en Hollande, en Suisse, de les désavouer, de les condamner; Rouisseau est décrété de prise de corps, il se cache, il change de nom, il se déguise, il erre d'exil en exil ; Y Encyclopédie est deux fois condamnée au feu, trois fois au pilon; on se montre avec eflroi dans Paris un grand seigneur espagnol échappé d'un in pace cil l'inquisition l'avait confiné pour le crime d'avoir traduit Voltaire; il ne se passe pas de jour sans qu'O le parlement rende xm arrêt et fasse lacérer et brûler des livres au bas du grand escalier; les inspecteurs de la librairie, les cen« seujTS, le directeur général, sont sur les dents, les exempts de police s'épuisent à chercher les imprimeries clandestines; les sages-maîtres de la Faculté de théologie , les assemblées du clergé fulminent des anathèmes ; le garde des sceaux fait mutiler les ouvrages, ce qui est pire que de les brûler; Beaumarchais lutte trais ans pour faire représenter le Mariage de Figaro. Et pourtant ces écrivains embastillés, bâtonnés, proscrits, décrétés, ces h vres mutilés, jetés au pilon, brûlés par le bourreau, arrêtés à la frontière, sont les maîtres, les souverains maîtres de la société du dix-huitième siècle. Ils lui imposent leurs idées, leurs sentiments ; ils régnent dans les châteaux et dans les

chaumières. Ils s'emparent si complètement des esprits que les défenseurs-nés du vieil édifice social se laissent les uns décourager, les autres éblouir. Turgot intronise la philosophie* dans le ministère. Voltaire, de retour à Paris, traîne tout Paris à sa suite; celui qui sera un jour Charles X se cache dans une loge grillée du Théâtre- Français pour le mieux voir; les rois et les empereurs qui visitent à Tenvi la France, croient avoir perdu leur voyage, s'ils n*ont pas siégé à l'Académie et conversé avec les économistes et les philosophes. Un certain jour, l'économiste Baudeau est attaqué au Ghâtelet pour avoir pensé et écrit comme Turgot, qui n'est plus ministre : le Ghâtelet le condamne, quoique à use peine légère; le ministre aggrave le jugement (ô justice 1) en l'exilant arbitrairement en Auvergne; mais, pendant les trois jours de l'audience, Paris encombre le prétoire ; on fait la haie sur le passage de l'accusé, on bat des mains; s'il ne s'y refusait, on le porterait en triomphe. Le marquis de La Fayette part pour la guerre de l'indépendance, suivi d'une armée de volontaires. On se presse sur les pas de Franklin , cet imprimeur devenu homme d'État, qui vient représenter en France le sens commun et l'Amérique. Les abus sont criblés à jour, la dette est connue, les ministres des finances ont besoin, pour administrer, de faire des comptes rendus à la nation, les arrêts sanguinaires des parlements sont accueillis d'un bout de l'Europe à l'autre par des malédictions; le peuple, la noblesse, les femmes demandent à grands cris la réforme. Le parlement de Paris lui-même, entraîné à son tour, reconnaît la nécessité des états généraux. Quand les députés arrivent, quand ils triomphent des ridicules efforts de la cour, quand ils prêtent le sermdlit du jeu de paume auquel répoud récrouleinent de la Bastille, qui ne voit que c'ei^t la philosophie qui s'empare de la loi après s'être emparée des esprits, et qu'en décrétant la liberté de la pensée , elle ne fait que proclamer son propre avènement?

CHâP. III. LES GARANTIES DE LA LIBERTÉ. 201

L'homme ne vit pas seulement de pain. Une société qni ne garantirait que les besoins de nos corps , faillirait à la plus noble partie de sa tâche. Nous sommes faits pour la société des esprits , pour mettre en commun nos idées et nos sentiments , pour travailler, pour aimer, pour prier ensemble. La religion chrétienne met ces paroles dans la bouche des petits enfants : « Pourquoi Dieu vous a-t-il créés et mis au monde? — - Pour le connaître^ l'aimer, le servir.... » Le connaître! C'est en effet notre premier besoin et notre premier devoir. Il y a en nous une inquiétude qui nous pousse , une curiosité , une ardeur que n'assouvit jamais le spectacle des phénomènes du monde. Ce qu'il nous faut, c'est la cause, et de cause en cause, la cause sirprême. Nous la cherchons dans l'étude delà nature, dans celle de la société et dans celle du cœur humain. La science ne nous est douce qu'en nous rapprochant de cet éternel objet de la pensée. Toute vérité nouvelle est comme un échelon que notre âme gravit pour arriver jusqu'à Dieu. Nous sentons que le reste n'est rien et ne nous est rien, si ce n'est par lui, seul fondement du vrai , seule et indéfectible source de l'amour. Il est la consolation et la lumière, notre étoile et notre espoir. Chacun de nous le cherche dans la crainte et l'anxiété, et compte ses progrès dans la vraie vie par les lueurs de l'essence divine que la science lui fait entrevoir. La société mystique n'est plus , et les gouvernements n'ont ni mission , ni pouvoir pour nous imposer une foi ; donc ils nous doivent la liberté, et ils nous la doivent entière, pour que l'âme s'élève par ses propres forces jusqu'à l'idéal, sans lequel elle ne peut vivre. Le roi sacré à Saint-Denis, fils aîné de l'Église, représentant et gardien de la vérité révélée , avait au moins une raison pour m' enchaîner à sa foi ; mais la société moderne, quelle que soit son incarnation , monarchie ou république , ne commande à l'homme qu'au nom de la raison humaine; la foi, la compétence, le droit, tout lui manque pour près-

902 LA. UBERTÈ POUTIQUE.

crire une doctrine religieuse. Elle n'a ni raison ni prétexte poar se mettre entre Dien et moi. Si elle a un dien, e'est le dien de la religion naturelle, le diea de la lib^té,, que je. veux, que je dois chercher et adorer en homme fibre.

C'est le pins détestable de tons les sophismes que de Tooloir enfermer ma foi dans mon cœur comme le trésor que l'avare enfouit. Ni pour chercher, ni pour adorer, je ne me suffis à moi-même. J'ai besoin de recevoir et de communiquer des idées et des sentiments. Les âmes s'alloment Tune à l'antre comme des flambeaux. Où est la lie de l'humanité, où est sa grandeur? Dans nn champ, parmi les moissons? dans nne fabrique où la vapenr mugit pour dompter et transformer les corps ? Non , non ; dans une école, dans nn livre, dans la parole, partout où l'esprit se nourrit , partout où s'engendre la pensée , c'est là que l'humanité travaille à son œuvre, et qu'elle s'avance vers Dieu, qui est sa iSn et son tout. Depuis l'humble asile où une femme apprend à des enfants les premières syllabes de la langue et les premières lettres de l'alphabet, jusqu'à la chaire de Sorbonne du haut de laquelle un savant parle à l'Europe lettrée, tout ce qui est école ett un sanctnaire; et depuis le petit livre qu'un père de famiUe écrit en souriant pour donner à la curiosité des enfants une première pâture , jusqu'à ces œuvres solennelles où vient se résumer le travail des siècles, tout ce qui est livre est un enseignement. Le temp^ n'est plus où trois inquisiteurs veillaient à U porte de Galilée pour arrêter ses découvertes au passage, où Descartes fuyait jusqu'en Suède pour n'avoir pas à craindre la Bastille, où quelque obscur conseiller sans lettres et sans génie dénonçait les livres de Rousseau à la grand'chambre du parlement, où je ne sais plus quel lieutenant de police menaçait Voltaire de le faire pourrir à la Bastille ; où des suppôts de police mutilaient un chefd'œuvre, le châtraient, le supprimaient, pour plaire à un

parti, à un grand, à une favorite. L'humanité est enfin en possession d'elle-même ; et la liberté de penser,qui est de droit divin , de droit éternel, est désormais, grâce h Dieu, et grâce à nos pères, écrite aussi dans la loi humuiue.

Non -seulement l'Assemblée constituante a consacré comme un droit naturel et imprescriptible la Hl)erté de penser et d'écrire ; mais elle en a fait la garautie et la sauvegarde de toutes les libertés publiques. Le peuple est le souverain : donc il doit assister à la formation et à l'application de la loi. L'Assemblée législative d/libère publiquement, les tribunaux jugent publiqurment, tous les actes administratifs sont connus, il n'y a plus de secret d'État, tout se fait au grand jour devant la nation et devant Thistoire. La publicité, comme un témoin vigilant, rend à jamais l'usurpation impossible.

Supposons un instant la France telle qu'elle venait de naître des premiers décrets de l'Assemblée, et ôtons-lui la liberté de la presse. Voilà lé Corps législatif, que la force des idées a investi pour im temps de la dictature; voilà le roi, désormais subordonné à la chambre, mais chef encore de l'armée, de l'administration et de la magistrature, tenant dans sa main les finances et entouré du prestige toujours subsistant de la majesté ro3'ale. Un jour, l'Assemblée rend un décret qui supprime la liberté de la presse et rétablit la censure : ce seul décret rend la révolution inutile, la détruit, met le peuple à la merci du rei ou de la chambre, ou d'une coalition du roi et de la cham« bra. Il n'a plus qu'une ressource, ressource suprême et terrible, c'est de courir aux armes, et de jouer, lui le peuple de^France, la partie de la liberté contre l'armée de la Fraoce. Avec la publicité au contraire, la chambre vit et respire au giand jour, sous l'œil du pays qui s'associe à. son travail parla discussion des journaux et des livres, par ses jugements sur les discours et sur les votes. !Si une tendance contre-révolutionnaire se manifeste, une clameur s'élève qui montre où le pays veut aller, qui relève la £ai-

i04 LA LIBERTÉ POLITIQUE.

blesse ou décourage la trahison. Aucun ministre n'est assez grand, aucun agent de département ou de district n*est assez petit pour échapper à ce contrôle de ropioion, qui met incessamment les pouvoirs publics en demeure. Si la liberté est menacée , le peuple sait par qui; s'il y a une mesure à prendre, il sait laquelle; s'il ne comprend pas le sens et la portée d'une loi, on lui ouvre les yeux ; s'il a besoin d'un drapeau, on le lui donne. La publicité est la conscience qu'une nation a d'elle-même. On ne brave pas sa force, on ne brave même pas son mépris. Ceux qui dédaignent tout haut la popularité vont la mendier par les escaliers dérobés. Ils espèrent qu'on les louera de leur mépris de la louange.

On dit volontiers qu'une société bien organisée est celle où l'ordre et la liberté ne s'excluent pas. Sur ce fondement, le parti qui aime l'ordre par-dessus tout, et celui qui aime la liberté par-dessus tout, se mettent au travail chacun de leur côté, et, comme de raison, ils s'occupent d'abord d'organiser et de garantir leur principe favori. Le parti de Tordre songe avant tout au gouvernement : il faut que le gouvernement intervienne largement dans la formation des lois ; on lui donnera l'initiative et le veto absolu. Il faut qu'il soit indépendant dans son administration, c'est-à-dire mat Ire de ses méthodes et de ses agents : en conséquence, il fera les règlements d administration publique, sera maître absolu de tout le personnel, nommera et révoquera les fonctionnaires de tous les degrés. S'il a besoin de déférer un coupable devant les tribunaux, il ne doit rencontrer là ni des juges qui, entre lui et ses ennemis, inclinent pour ses ennemis, ni des lois qu^* garantissent l'innocence au point d'assurer presque Timpunité à la faute, ou qui prononcent des peines dérisoires à force d'être légères. Enfin, on l'armera d'une police nombreuse et dévouée pour surveiller efficacement, et d'une armée contre laquelle ni l'émeute, ni la révolution, ne puissent j:>réyaloir. Avec ces ressourceS| et la disposition du Trésor

CHAP. lir. LES GARANTIES DE LA UBERTÉ. 205

public, l'autorité, ou, disons mieux, le despotisme est complètement organisé.

Alors, on se souvient de la liberté, à laquelle il faut aussi des garanties. La première de toutes, c'est, dit-on, Tintervention directe du peuple dans la formation de la loi. Ce sera, en effet^ le peuple qui fera la loi par ses députés; le pouvoir n'aura que le droit de la préparer et de la proposer, et celui de la refuser. Voilà, certes, une organisation très-libérale ; il me reste un point à éclaircir : les élections seront-elles libres? Notez que ce point renferme tout, car donner des droits à des députés qu'on aura choisis, c'est une indigne comédie. Une assemblée ainsi faite ne représente pas le pays; c'est une assemblée de secrétaires que se donne le gouvernement, ou, tout au plus, un conseil d'État supérieur, chargé de reviser le travail de l'autre. Sur ce point encore, nous obtiendrons pleine satisfaction des défenseurs de l'autorité; tout le monde, sans exception, sera éligible; tout le monde sera électeur ; le scrutin sera secret et entouré de toutes les garanties qui en constatent la liberté et la sincérité. Il y a pourtant encore une liberté qu'il faut ajouter à toutes ces libertés, si on ne veut pas les rendre illusoires; et c'est la liberté de la presse.

J'aurai beau, en effet, répandre cent mille circulaires, en afficher vingt mille, et distribuer deux cent mille bulletins : pour les quinze ou vingt mille francs que cela me coûtera, je n'aurai donné aux électeurs que du papier. Je leur aurai appris ce que je pense de moi-même. Ce qu'il faut aux électeurs, c'est l'attache d*une opinion, c'est la garantie que donne l'adoption d'une candidature par un journal connu Qt par l'opinion que ce journal représente. Personne assurément ne sera tenté de dire que, sous un régime de suffrage universel, il suffit à chaque électeur, pour se former une opinion indépendante, de recevoir un bulletin et une pancarte. Si les candidatures d'opposition ne sont pas d'abord jugées et acceptées par

les organes accrédités de ropposîtion, je demande va hommes de boa sens ce que vont devenir les électeurs de campagne, entre toutes ces éloquences. Disons-le à tous les paris : il n*y a pas d'élections sans discussion libre de toutes les candidatures et sans liberté réelle de la presse. Repardons maintenant cette administration si bien liée, où tous les fonctionnaires dépendent si étroitement les uns des autres, et ne relèvent que de leurs chefs, sans aucune responsabilité devant le public. On croit donner satisfaction au principe de liberté en disant que le premier fonctionnaire, c'est-à-dire sans doute le chef du département ministériel, répond pour lui et pour les autres. Nous avons vu surabondamment ce qu'il faut penser d'une responsar bilité si haut placée. Mais faisons comme tout à l'heure, et au lieu de prendre cette administration à responsabilité unique, supposons une décentralisation réelle, un grand nombre de magistrats électifs, le droit pour chaque citoyen de prendre les fonctionnaires h partie et d'en appeler directement de l'administration à la loi exprimée, appliquée par les tribunaux. Qui avertira le citoyen de son droit? qui surtout l'avertira de son devoir? qui le soutiendra dans la lutte où il s'engage? qui le garantira des négligecccs, des dénis de justice que l'administration ▼ondrait lui opposer? La presse, et elle seule. Sans la puhUcité, le courage civil est toujours une exception, presque toujours une impossibilité. Il en est du courage civil comme du courage militaire; c'est surtout sous les yeux de son régiment, animé par le bruit des trompettes et l'odeur de la poudre, qu'un soldat se sent au-dessus du péril. Il' ne faut pas en rougir : l'homme a besoin de l'humanité. Pour que l'esprit public se forme et se maintienne, il faut cette grande et puissante voix de la nation qui distribue chaque jour réloge et le blâme, qui rappelle sans cesse les intérêts communs, les principes sociaux, et qui met au service du droit de chaque citoyen sa puissance collective. Les abus de la mauvaise presse, l'attaque des vérités essentielles,

la publication des fausses nouvelles^ la calomnie contre les fonctionnaires ou les citoyens peuvent être réprimés par les tribunaux; ipais dans le silence de la presse, tout s'éteint. Le patriotisme n'a plus de centre. Les masses ne peuvent plus se former un avis sur les principes et sur les faits, elles soDt à la merci du premier démagogue qui voudra les tromper. Elles n'ont aucun moyen de vérification pour rtsister au mensonge. Les individus blessés dans leurs droits, ou l'ignorent, ou ne savent à quels tribunaux s'adresser, ou sucombent dans leurs actions, parce que Tadministroton est trop forte contre eux, si la presse, par son imervention, ne rétablit pas l'égalité. Quaod la sociétéétait fondée sur l'autorité, on se passait de la presse, parce qu'il y avait la ^'eligion pour la morale, les traditions de caste pour ThoDueur et le patriotisme, la protection des corporations pour la défense des droits individuels; aujourd'hui, sous un régime de liberté^ nous ne pourrions avoir qu'anarchie et oppression, sans cette liberté de la presse, seul organe désormais de la vie intellectuelle et morale des nations, et condition indispensable de toute ré>istance légale. Quoiqu'on fasse, il n'y a aucune liberi dans un pays où la presse n'est pas libre.

Que nous n'ayons pas la liberté de la presse en France, c'est ce qu'il est impossible de contester^. Je le prouverai cependant, en quelques mots, pour ceux, en trop grand nombre, qm ne se tiennent pas au courant de nos lois, et des transformations de nos lois. La loi du 17 février 1852 contient trois parties dont la première est relative à certaines aggravations de pénalité; la seconde, à des interdictions nouvelles auxquelles la presse antérieurement

4. Depuis qne ce livre a été écrit, la France a recouvré la liberté abaolue de la presse. On laisse cependant subsister ce passage et quelques autres, où la loi du 17 février 4862 est disculée, parce qu'il est dans la nature des ciios* s que les lois sur la presse soient rréquemment remaniées. €e qui n'est en ce rooment qu'une revue rétrospective, pourrait, d'un moment à Tautre, devenir une question d'intérêt actuel.

208 LA ÏIBERTÉ POLmQtTE.

D*était pas soumise ; et la troisième, à forganisation dn régime administratif de la presse.

Les principales aggrayations de pénalités sont la sabstitation en toute occasion du tribunal de police correctionnelle au jury, et le rapport établi entre certains délits de la presse et la loi de sûreté générale.

Les interdictions nouvelles sont Tinterdiction de rendre compte des séances du Corps législatif, de celles da Sénat et do conseil d'État, et des débats judiciaires dans les accusations de délits de presse.

En outre, l'article 15 de la loi est ainsi conçu :

« La publication ou la reproduction de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, fabifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers, sera punie d'une amende de 50 à 1000 fr.

« Si la publication on reproduction est faite de mauvaise foi...* >

Il résulte de cette deuxième partie de l'article, que la pénalité édictée dans la première, est applicable à la nouvelle fausse publiée de bonne foi. Or, tous ceux qui sont habitués à la manutention d*un journal savent combien il est facile au plus honnête homme du monde, au plus scrupuleux, au plus attentif, de publier une nouvelle qui se trouve être fausse. Aucun homme sûr de lui-même, sûr de son intelligence, sûr de ses intentions, sûr de sa propre droiture, ne peut déclarer à l'avance qu'il ne lui arrivera pas deux fois, dans l'espace de deux années, de ne pas commettre ce délit, qu on commet sans le savoir, et qui, avant la loi de 1861, entraînait la suppression du journal.

Je passe maintenant à la nouvelle organisation administrative dd la^presse,et il me sera facile de montrer qu'elle donne au pouvoir administratif les moyens de tuer quelque journal que ce soit avecla facilité la plus extrême.

Premièrement, il y a V autorisation; secondement, il y di les communiqués; troisièmement, il y aies avertissements; quatrièmement, il y dL la suspension; cinquièmement, il y a la suppression; et ces cinq articles ont le caractère bi-

CHAP. m. LES GARANTIES DE LA LIBERTÉ. 209

zarre qu'ils sont à la fois compliqués et simples, attendu <|u*ils aboutissent tous à la suppression, et que, si on les effaçait, la suppression arbitraire des journaux n'en serait pas moins facile.

Parlons d'aburd de Tautorisation. Tout le monde sait qu'elle est nécessaire pour fonder un journal, et que Tadministralion n'est pas obligée de dire pourquoi elle la refuse. Ainsi, un citoyen très-honorable, très-qualifié, donnant toutes les garanties possibles au grand parti de Tordre (et le grand parti de Tordre n'est aucun parti politique), un tel citoyen demandant au gouvernement l'autorisation de faire un journal, reçoit une réponse dans laquelle on lui dit : « Je n'ai pas cru devoir vous autoriser. > Le ministre n'est tenu à rien de plus; il répond : « Je n'autorise pas ; » et tout est dit.

Beaucoup de personnes croient que, si on a besoin d'autorisation pour fonder un journal, c'est la seule autorisation que la presse ait à demander au gouvernement. Tant s'en faut ; la même autorisation est nécessaire pour tout changement dans le personnel des gérants, du rédacteur en chef, des propriétaires, et de l'administrateur du journal. Il en résulte que, quand le gouvernement autorise un journal, et que le journal paraît : 1" le journal est autorisé ; 2" les propriétaires sont autorisés ; 3° le gérant est autorisé ; 4° le rédacteur en chef est autorisé ; et toutes ces choses autorisées sont obligées de rester dans le même état tant que cela convient au gouvernement.

N'y a-t-il pas, d'ans ce fait, un attentat à la propriété ? Les actionnaires d'un journal avaient une propriété transmissible, ils ont une propriété incommutable*. Us avaient uns propriété sérieuse, dépendant de deux choses, l'habile gestion du gérant et la justice des tribunaux, dont dépendent et doivent dépendre toutes les propriétés ; aussitôt la loi promulguée, leur propriété a dépendu de la volonté de M. le ministre de l'intérieur et elle a été enchaînée dans

leurs mains, de telle manière qu'ils ne peuvent la transit

210 LA UBCRTÉ POUnQUB.

mettre sans permission. On Toit la gravité Recette €onseqnence. Elle éclate de la même façon k>r8qo'il s'agit, par exemple, de changer la personne d'un rédacteur en chef. Supposons en effet qu'une société soit constituée pour faire un journal. Lorsqu'on fait un journal, de deux choses l'une : ou on est un spéculateur^ on on est un penseur. S'il s'agit d'un spéculateur, j'avoue qu*il se m'inspire aucun intérêt. Ce n'est pas que j'aie horreur du spédateur, mais je ne veux pas qu'on spécule de la prisée. Je orois donc, je veux croire que des hommes qui s'associent pour fonder un journal, ont une idée à défendre, mie idée loyale, une idée honnête. Us acceptent un rédacteur en chef qui représente leurs doctrines.

Tout le monde sait ce que c'est que le rédacteur en chef dans un journal. Je le dirai en un seul mot : c'est le journal.

Or, il peut arriver (cela s'est vu) que le rédacteur en chef change d'idées tandis que les propriétaires n'en ont pas chai)gé,et alors ils sont fondés àlui dire : « Nous vous avons pris pour nous exprimer, et vous exprimez des choses qui nous sont antipathiques ; il devient donc nécessaire de noas séparer. » Oai, mais pour cela il faut l'autorisation du ministre de riotérieur.Par conséquent, il dépend du gouvernement de forcer un propriétaire de jonrral, trahi par son rédacteur en chef, àresterréditenr responsable ou du moins l'éditeur à ses frais d'idées qui combattent les siennes.

Non-seulement le rédacteur en chef peut se trouver tout à coup en désaccord avec les actionnaires; mais il peut mourir ; il peut donner sa démission ; auss t5t il faut que le journal cherche un rédacteur en chef nouveau, et il lui faut pour cela une autorisation nouvelle. Ce journal a vécu, il a peut-être vécu avec gloire ; il a combattu énergiquement pour ses doctrines; il n'a pas été supprimé, il n a pas été suspendu, il n'a peut-être pas é é averti, il n'a peut-être pas même reçu un innocent com nuniqué; cependant, quand il se présente devant le ministre de l'in-

CHAP. III. LES GARANTIES Cfi LA LIBERTÉ. SU

térienr, le ministre peut refeser le rëdactear eo chef qu'il lui propose; que si les proprâétaires se retirent et préseatenl ^près celui-là un autre xëdaote^ir «a cbef, rien ii*éprâe le droit dn ministre; il peut aller jusqu'au boot, refuser constanmient, empêcher le. journal de paraître, sans dire pourquoi, sans bonne raison et peut-être même, osarai-je le dire ? sans-aucum mison.

Je prends ^maintenant ht portion la moins condamnabl» du irégime administratif de fe presse, celle qui concerne les €ommuniqy4Sj et j'avoue fraudiement que si les com" muniqvés étaient soumis à une certaine mesure, s'il y avait une restriction dans le droit -des eommuniqim et si onpovtTait y répondre, je les comprendrais. Mais l'article 19 est ainsi conçu : « Tout 'gérant sera tenu d'insérer en t&te de son journal les documeiïts officiels, les relations, les renseignements, leis réponses et les rectifications qui Ini seront adressés par les dépositaires de l'autorité puÛiqoe. L'insertion sera gratuite. »

Il n y a point de limite à ce droit conféré à l'^dminiB» tration ; la loi ne lui impose même pas la politesse.

On ne manquera pas de prétendre que j'exagère et que je fais de la logique à outrance, si je dis que par ce moyen même, comme par tous les autres qui sont dans la loi, on peuttuer un journal, et je conviens tout le premier que dans la pratique, l'idée de tuer un journal au moyen de communiqués ne viendra à personne ; cependant, il est parfaitement certain que si les dépositaires de l'autorité publique veulent tuer un journal en y insérant leur prose à outrance, ils le peuvent ; ils peuvent forcer le propriétaire, le directeur, le rédacteur en chef d'un journal à publier de telles communications que la patience des abonnés n'y suffira pas, ni celle du propriétaire.

Mais, pour ne pas insister sur une pure hypothèse, je passe de cet article relativement innocent à un article qui l'est infiniment moins. C'est l'article qui concerne les avertissements.

Dao9 rori;.'iDe, sons l'empire de la loi da 17féTnerlS:2, quand un journal avait reçu, dans l'espace de deux aas, dcox aveitisiements, le troisième entraînait de droit la ëUhpension. Maintenant, cela n'entraîne plus qne la possibilité pour radministration de suspendre ie jonmal pendant deux mois. Je dis snr-le-rhamp de saspendre et de tuer le journal, et je demande pardon si ce mot de tuer revient si souvent ; c'est comme dans le code noir et dans certains codes militaires, mais ce n'est pas moi qui le veux, c'est la loi, car chacun des articles de la loi contient la mort du journal.

L'avertissement a Tair d'une peine légère, d'une peine très-légère, c'est simplement le droit donné à l'autorité de déclarer que, dans son opinion^ le journal se trompe et a tort. Âinti considérée, la peine paraît insignifiante. £n effet, quand on soutient une opinion, on ne se sent pas précisément déshonoré parce qu'on a devant soi ou l'inimitié ou l'appréciation différente de ses propres adversaires. Mais l'avertissement, qui ne semble qu'une déclaralion, est, au contraire, une pénalité très -forte, puisque, quand on tn a reçu deux dacs l'espace de deux ans, on peut être suspendu, et que, quand on est suspendu, on peut être sujjprimé.

Il en résulte que chaque fois qu'avec l'approbation du ministre de l'iotérieur un préfet envoie un aveitissement à un journal, il diminue de n oitié les chances de vie de ce journal et de moiiié la valeur de la propriété du journal.

Je reconnais que c'est une grande amélioration d'avoir exigé l'intervention du minisire, car à mesure qu'on s'élève dans Tordre deTautorité et dans l'ordre du pouvoir, il est lialurel qu'on ait des vues plus étendues et qu'on cède moins à de petites passions. Mais, d'un autre côté, cet avertissement qui diminue de moitié la valeur du journal au point de vue de la propriété etqui le rapproche de la mort, par qui est-il demandé? 11 est demandé par un préfet ou par un sous-préfet, il est ensuite prononcé par

le même fonctionnaire quand le ministre Vy autorise. Le préfet écrit donc au ministre; le ministre répond au préfet^ et la permission de donner Tavertissement est d^à arrivée à la préfecture que le principal intéressé n*en sait rien, et il apprend la situation nouvelle qui lui est faite^ par quoi I par la communication que la préfecture lui en donne. ..

Eh bien! dans nos lois, dans nos habitudes, dans nos mœurs, dirais-je, toutes les fois qu'un homme est accusé, on Ten avertit ; toutes les fois qu'on dirige contre lui une arme par laquelle il peut être blessé dans sa propriété, dans sa liberté, dans son honneur, on l'en prévient, on lui dit quelles sont les charges qui s'élèvent contre lui, on lui donne le droit de prendre un défenseur, tout au moins de se défendre lui-même. Mais non pas ici ; et de même que nous avons vu tout à l'heure qu'au moment où l'on mettait les écrivains sous le coup de la loi de sûreté générale, on supprimait pour eux la garantie du jury que Ton conserve aux assassins, demême ici, au me Aent où l'on va frapper le journal, on n'avertit pas le journaliste, on ne lui permet pas de se défendre;il est frappé comme parun coup de foudre.

Ce n'est pas tout : deux avertissements donnent droit à l'autorité de prononcer la suspension du journal pour deux mois.

Qu'est-ce que c'est que la suspension pour deux mois? C'est très -clair : voilà un journal qui, pendant deux mois, ne paraît pas. Qu'est-ce qui y perd? D'abord la doctrine que ce journal représente, et, k mes yeux, c'est le premier intérêt; ensuite la propriété du journal.

Je sais bien qu'on me dira qu'en général un journal a pour abonnés et pour adhérents des hommes qui lui sont dévoués, et qui, par conséquent, non -seulement subissent pendant deux mois la perte de leur journal, mais reviennent aussi nombreux, plus nombreux peut-être le jour où le journal reparaît.

Le fait est vrai, et je puis même ajouter que quand un journal est suspendu pour une chose qui est vraiment

S14 LA UOERTé POLITIQUE.

daoïa le eourant de ses idées;, il J a des cbaoees ponur que la suspension loi profite au= lien de Ini nuire*

Si cet argument prooTait rinnoenité de la loi pont les journalistes, il en prouverait du même coup rimmoralitë; ^ar il est immoral qu'une loi pénale profite aux condamnée. Mais ce qui coupe court à toute éifuiroque^ c'est qu'un journal suspendu eal par là même en danger de moirt.^

Je m'arrête ici, podur énumérer toutes ks chances de mort d*uQ journal. Et lorsque je dis que je vab énumëirer toutes les chances de mort d'im* journal^ je m'aperçois que je me vante. Je vais en énumérer un grand nombre; mais il en restera un très- grand nombre encore q^'il m'est impossible de me rappeler.

Un journal peut être supprimé adminiatrativement, après un jugement pour crime.

Ainsi les bureaux réformant les tribunaux. Un jfog^ ment est prononcé : la loi ajoute à la pénalité que le juge prononce une autre pénalité qui est prononcée par l'administration.

Ou bien il peuit être supprimé après deux condamnalions pour délits commis dans Tespace de deux ans.

Il y a encore un moyen de supprimer un journal sans qu'il ait été averti, saBâ^ qu'il ait été suspendit, et ce moyen le voici : c'est de le frapper, comme par un coiiç de foudre, d'uise erdomianoe de suppression, à la eoa&tioQ que celte ordonnance soit inscrite au Bidl^in des luis et signée par le chef de 1 État.

J'avais donc bien raison de dire que la loi portail! le mot de mort et de suppression à chacune de ses lignesy et je ne puis pas m'em pêcher d'insister sur cette circonstance, que le régime actuel de la presse ajoute des péxualités administratives k la plupart des condamnations prononcées par les tribunaux.

En vérité, c'est une chose h laquelle mon esprit ne peut pas se faire. Je comprends et j^admets, sans les approuver.

CHAP. m. LES GARANTIES DE LA LIBERTÉ. 215

les pénalités excessives. Je pense qn'nne des choses les plus diificiles et en; même temps les pins belles, c'est l'exacte proportion à établir entre la gravité des peines et rimportance des intérêts qu'il s'agit de sauvegarder; mais je comprends^ à k rigueur, quB quand il s'agit d'un intérêt d'une importance extrême, on exagère la pénalité ; je le comprends, dis-je, sans l'approuver. Seulement, toutes les fois que la société prononce une peine, j ai été accon!tumé à penser..., — mais est-ce moi seul, en vérité nonJ ce sont toutes nos générations depuis 178^; — nous avons tous été accoutumés à penser que nocis aurions au moins les deux garanties que voici :

La peine prononcée sur un délit exactement défini, et prononcée par un tribunal régulier, avec libre défense de l'accusé.

Or, dans tous les cas où intervient le régime administratif et où la jus4ice a passé devant, — ce qui n'est pas ton* jours, maïs quelquefois, — vous obéissez d'abord à toutes les prescriptions de la loi: vous faites veuir Taccusé, vous l'avertissez, vous lui permettez de choisir un défenseur, vous le menez devant le tribunal, vous composez le tribunal déjuges inamovibles, vaus ouvrez les portes, vous appelez les citoyens. Quand tout cela est fait, quand les plaidoiries sont terminées, les juges se retirent dans la ehambre du conseil, et là, les pièces sous les yeux, la main sur la loi, la conscience encare éclairée par les discours qu ils viennent d'entendre, ils méditent avec anxiété et ils se demandent si le journal est vraiment coupable, dans quelle proportion il l'est et quelle est la peine quMls doivent appliquer. Ils n*appliquent pas toujours le maxi" murrij et quelquefois, même en appliquant le mbiimumy ils regrettent d'être enchaînés par la loi. Et quand cela est fait, quand le jugement solennel a été prononcé dans eeite anxiété des juges, dans ce respect du public et de l'accusé lui-même, il j & quelque part un fonctionnaire armé d'une loi qui lui permet, h la pénalité prononcée,

d'ajouter, quoi? la double pénalité ?... quoi? la triple péualité ?... quoi? la quadruple pénalité ?... Non pas! La transportalion dans nos colonies 1 Je n'en ferai pas le tableau \

U serait bien facile de démontrer qu'il n'y a pas de crédit véritable sans publicité. Supprimez par la pensée le bulletin quotidien de la Bourse, le compte rendu hebdomadaire de la Banque, la discussion du budget à la chambre et la publicité des rapports officiels du ministre des finances : est-ce que le crédit de l'État, est-ce que celui des compagnies et des particuliers sera possible ? Avec la publicitéy on s'adresse à l'intelligence des capitalistes ; avec le secret, à leurs superstitions et à leurs convoitises. Dans un pays d'absolutisme et de silence, le crédit n'est qu'une loterie ; le commerce y est à d'état d'une commandite oii personne n'a le droit de surveiller les gérants. Law, qui n'a guère été qu'un fripon sous le gouvernement absolu, aurait peut-être été un homme de génie avec la liberté de la presse.

De même dans l'ordre judiciaire, quand môme on me donnerait des juges élus, temporaires, un jury, le droit de récusation, la libre défense, je ne serais pas assez protégé sans la publicité. Ouvrez les portes, pour que mes juges répondent devant leur juge, qui est l'opinion. Ouvrez les portes, pour que les institutions .mêmes de la liberté ne soient pas employées à la tyrannie. Tout ce qui est secret

1. Les livres mêmes ne sont pas libres. On a dit avec raison qu'à défaut de la censure administrative, ils sont soumis à la censare de Timprimeur. En effet, rimprimenr est responsable de tout ce qa'il publie, ei en cas de condamnation, il encourt la même peine que Tauteur. Hier encore la profession d*imprimeur n'était pas libre. Il fallait, pour l'exercer, obtenir un brevet qui pouvait être retiré à la suite d'une condamnation, même potir contravention simple. (Loi du 21 octobre 1814, art. U et 12. Loi du 17 février 1852.) LMmprimeur était en réalité plus exposé que l'auteur. U courait ces gros risques sans compensation, ou sans autre compensation qu'un l>énéfice assez mince. De là la difficulté de trouver on imprimeur pour une brochure politique.

est suspect. A qui me plaindrai-je du président qui ôte ma cause du rôle? du juge d'audience qui violente mes témoins, qui impose silence à mon avocat? qui introduit des faits nouveaux après la clôture des débats? Me plaindrai-je d'un juge à im autrejuge? d'un juge secret à un autre juge secret? Quels seront mes témoins contre un compte rendu infidèle? Qui me prouvera que les juges, ou les jurés euxmêmes, ne frappent pas en moi un ennemi politique ou un ennemi personnel? Qu'on n'aille pas chercherdans l'élection des magistrats la réforme judiciaire de 1789; elle est surtout, elle est uniquement dans ces deux mots: libre défense des accusés, publicité des débats. Il faut que cette publicité soit bien nécessaire , pour que la loi française prononce la nullité contre les jugements rendus à huis clos. Il faut qu'elle soit bien indispensable pour qu'on permette aux journaux de publier les débats, et de divulguer les secrets et les malheurs des familles. La justice rendue à la clarté du jour est nécessairement de la justice; la justice par commissaires, la justice à huis clos, est infailliblement de la tyrannie.

La presse, nécessaire au crédit et k la justice, l'est bien plus encore à cette fonction vitale de la société, la législation. Entre les bis discutées à huis clos par une assemblée, ou les oukases publiés par un autocrate, la différence est vraiment bien petite 1 Mais des débats rendus publics par la voie de la presse, imposant k chaque élu la responsabilité de ses paroles et de ses votes, donnant à chaque loi ses considérants et son commentaire, voilk ce qui constitue réellement le gouvernement du peuple par le peuple ; ce qui donne aux lois une base et une force, k la politique une explication, au progrès un instrument. Oter la publicité des débats, sous un régime de suffrage universel, oi!i il ne peut y avoir d'autre compétence législative que celle du peuple, c'est ôter à la loi sa légitimité. C'est tout comme si on supprimait la démonstration des théorèmes.

Vous voulez jouir des conquêtes de la liberté? émanci-

pez la presse. Vous voulez perfectionner Toi^nisation sociale, préparer par vos lois les progrès futurs, et consacrer les progrès accomplis? c'est encore la liberté de la presse qui vous y aidera. S'il faut attendre un Montesquieu oh un Turgot, vous pourrez attendre des siècles. Il est contre la sagesse divine et humaine de se reposer sur de tels hasards. A défaut du génie d'un grand homme, convoquez toutes les intelligences comme dans une sorte d'éterael «concile. Qu'il y ait, chaque matin, place pour la discussion des abus et pour la préparation de l'avenir. L'hnmanxlé pouvait se taire, quand elle s'attachait à la tradition et se glorifiait d'être immobile. Mais aujourd'hui, qu'ayant eemscience de sa force et de sa destinée, elle se reconnaît capable d*améliorations et se croit obligée à marcher en avant, peut-elle ériger le silence en principe? Autant est <^rimiDel celui qui , sans études sérieuses, sans garanties à offrir, prenant des espérances vagues pour des théories utiles et réalisables, se jette dans la rue, ébranle l'ordre ^i subsiste, répand le sang, conquiert le pouvoir, et ne sait plus s'en servir quand il l'a dans la main, autant est digne de respect l'écrivain qui, se mettant lui-même à l'écart, ajournant, s'il le faut, les réformes, donnant son temps et son intelligence à la cause sacrée du bonheur commun, sonde les institutions de son pays, en raconte l'origine, en montre les conséquences, en prouve l'inutilité ou les dangers, discute, avec science et bonne foi, les réformes proposées, apporte à son tour son système après l'avoir profondément mûri, dit la vérité aux gouvernants et aux gouvernés avec courage, également dédaigneux des faveurs que vendent les princes, et de celles que donnent les peuples, pourvu qu*il ait le témoignage de sa conscience, •et qu'il obéisse à la loi de Dieu. Enchaîner Thumanité à la loi écrite, la rendre immobile, c'est Tamoind/ ir, k condamner, la tuer. Elle ne doit être enchaînée qu'à la morale. La morale seule, c'est-à-dire, le principe de )a loi, ne change pas, mais la loi change. Dans l'homme, dans l'hu-

maElitéy il y a deux éléments t l'un fixe, c'est la loi naturelle, la morale ; l'autre mobile, pr(^ressiF, c*e8t la liberté. Il faut penser, raisooner, discuter^ pour se rapprocher cha- <{ae jour, par de meiUemre&loîâ bumaînes, de la loi divine. Je sais bien tout ce qu'on peut dire de la mauvaise presse. Qmcoaqnea touché de près ou de loin à la publicité pour en exercer ou pour en subir la puissance, a une expérience faite à cet égard, et nous n'avons plus rien à no«ts apprendre les uns aux autres, ni sur les écrivains de hasard, qui parlent de tout, ne savent rien, courenit après un bon mat, n'ont ni convictions, ni idées, ni probité; ni sur ces nomades qui sortent aujourd'hui d'un joiimal de l'opposition pour aller demain, dans un journal du gouvernement, injurier et dénoncer leurs anciens amis, affichant ainsi avec leur propre immoralité la profonde dégradation d'un siècle qui souffre de tels scandales; ni sur ces apologies et sur ces critiques de commande, qui ne sont pas même des œuvres de parti, mais des œuvres de coterie, et quiysous prétexte d'impartialité^ mais en réalité pour venger quelque iDJure personnelle, ou pour acheter une place ou un compliment, déchirent les plus g^rands défenseurs de leur cause, et encensent lâchement ses plus grands ennemis» U n'y a pas un de ces abus auquel ne puisse porter remède une loi répressive bien faite, ap* {^uée par un jury intelligent et impartial. U serait aussi lubsurde de supprimer la presse à cause de la mauvaise presse, que de renoncer aux chemins de fer à cause des déraUleménts et des explosions. Au portrait cent fois répété des condottières qui déshonorent le journalisme^ il serait trop facile en vérité d'opposer la contre-partie, et de montrer cette science prête pour toutes les questions, cette énergie prête pour tous les périls, ce labeur incessant, ces grâces du style, ces profondes pensées, que le lecteur oublie avec la feuille du jour, et que l'écrivain emporté par le torrent oublie lui-même,, à mesure qu'il les a fait jaillir de son esprit et de son cœur.

A présent que j'ai montré quelle est la force de la presse et que je me suis efforcé de mettre en lumière celte vérité fondamentale que tout le système de 1789 repose sur Thypothèse d'une presse parfaitement libre, que toutes les créations de la politique moderne Font, avec le concours de la presse, libérales, fécondes en progrès de toutes sortes, tandis que, sans la presse,' elles peuvent devenir les instruments de la plus formidable tyrannie, je désire ajouter encore que la presse n'est pas seulement la garantie de la liberté, mais qu'elle en est k la fois l'exercice le plus complet, et l'instrument. Penser librement, écrire librement ce qu'on pense, et le dire aux savants et à la foule, n'est-ce pas là le summum delà liberté? Et n'est-ce pas par l'exercice de ce droit que l'homme se sent maître de luimême, et maître d'agir sur les autres hommes? S'il est vrai que la liberté soit le but de la société, et que la société ait droit à toute la liberté dont elle est capable, quelle est donc la dignité de cette fonction sociale, qui prépare les esprits, les éclaire, les fortifie, et du même coup les émancipe? L'ancien régime, qui prenait les hommevj en tutelle, ne savait que les diriger et les contenir à outrance ; il faisait tout par des fonctionnaires et des soldats : le régime nouveau, en substituant la pensée à la force, et en prenant pour idéal non plus l'autorité, mais au contraire la liberté, fait reculer tous les jours, fait disparaître, le fonctionnaire et le soldat, et remplace cette double force compressive par l'action bienfaisante de la pensée, par la civilisation, par la discussion libre et pacifique. Le régime préventif n'évite le désordre qu'à la condition d'amoindrir l'homme en le subalternisant, et, par conséquent, d'amoindrir, d'appauvrir l'humanité : le régime libéral, en rendant l'humanité à elle-même, lui restitue toute sa force, force de sagesse autant que de conquête, qui remplace l'ordre imposé par l'ordre voulu, et la mécanique par l'intelligence. Inutile au dedans pour la justice, le soldat n'est même pas nécessaire à la frontière : un pays

qui a des citoyens, j'entends par des citoyens, des hommes libres, ou si l'on veut, des hommes, un te' i)ays est invincible; cette terre enfante des vengeurs et des héros, comme un champ fertile qui donne par année deux moissons. Avec ces armées permanentes, innombrables, qui dévorent le budget, exténuent Tagriculture, menacent la liberté, faussent Tesprit public, et qui, en définilivo,ne gardent rien et ne rassurent personne, parce que Tcnnemi aligne autant de bataillons, avec une égale folie, de Tautre côté de la frontière, on n'aura jamais nile règne de la paix, ni celui de la justice. Il est paradoxal de dire que les gros bataillons assurent la paix en rendant la guerre facile : Si vis pacem, para hélium. Quand on a de si belles armes, il y a toujours des fous qui brûlent de les essayer. Quand on met son effort dans les choses de la guerre, il faut périr en la faisant, ou périr en ne la faisant pas, parce qu'on n'est plus propre à autre chose*. La paix, c'est la pensée, c'est la donaination de la pensée, c'est la subalternisation. la défaite de la force brute : voilà la paix, la hberté, le droit, notre idéal. Que tous les écrivains, que tous ceux qui en Europe disposent de la publicité, divisés sur tant de points, s'accordent au moins à défendre cette cause de toutes les âmes honnêtes et fières ; qu'ils combattent pour leurs foyers et leurs autels. Quelle que soit la couleur de leur drapeau et les idées particulières qu'ils se sont chargés de taire prévaloir, ils ont en commun cette mission sacrée de défendre en tout et partout la liberté, le droit, la justice. Quand on voit un publiciste se tourner contre la pensée, applaudir à la violation des principes, mettre le sabre, mettre la force au-dessus de l'esprit, faire appel à la compression, cela ne ressemble-t-il pas à un sacrilège et en même temps à un suicide ? N'est-ce pas comme si le monde civilisé appelait le joug des barbares?

4 . Tyjv yàp paçriv àç tàdiv, wa^ep ô aiôripoç, eipr,vYiv âyovTeç. « Ils se rouilleni dans la paix, comme le fer,... «(Arisl., Polit, ,\vf, lV,chap.xiii, § \h, Trud. ffi, l. II, p. 95.)

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