‹ La liberté politiqueChapitre 44 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

U RÉFOIIIE AfilimSTRATtVB.

1. Origines de la centralisation administrative. — 2. Inconvénients d'une centralisation excessive pour le budget, pour les fonctiannaireS) pour les affaires, pour le caractère national. — 3. Inconvénients d'une centralisation excessive pour Tindustrie. — De l*Ëtat substitué aux compagnies dans rexëcution des travaux puliics. — 4« Inconvénients politiques de la centralisation. — 6. De la décentralisation. Le département, la commune^ l'association volontaire.

Si nous appelons la réforme administrative de son vrai nom, qui est la dëoentralisation, beaucoup d'esprits ombrageux vont croire que nous voulons abandonner ce qui constitue Tunité nationale, tout ce qui fait la force de la démocratie contre les hobereaux et celle de la France contre l'Europe. Les mots ont leur fortune. Tel qui n'a pas changé de principe, se déclare aujourd'hui coni ervateur, et aurait repoussé ce nom en 1870. Puisque le même mot signifie deux choses différentes, suivant la bouche qui le prononce, c*est à nous à bien faire comprendre ce que nous voulons, et surtout à rester exactement dans notn» mesure. La politique, même la plus radicale, est une question de dosage. Il s'agit toujours de savoir quelle sera la part de l'autorité et quelle sera la part de la liberté, car sans autorité, il n'y a pas de société^et sans liberté, il n'y

a pas 4*hûmiD«. La liberté, il faut en conveiair, est un pen synonyme de la décentralisation ; elles se produisent Tune et l'autre par le désarmement du pouvoir central. La question BSt de savoir si on peut désarmer le pouvoir central sans raiïaiblir; et je pense, pour moi, qu'on se fortifie en se débai^rassant d'une arme inutile, et que le gouvernement a dans les mains beaucoup d'armes inutiles qui ne peuvent pas manquer de lui être nuisibles. Ordinairement les réformes se font conire le gouvernement, ou contre ceux qui vivent, tant bien que mal, des abus. Li, c'est tout le contraire. La réforme administrative profiterait à la fois au gouvernement, qui est trop servi, et qui, par conséquent, est compromis et mal servi; aux fonctionnaires qui sont à la fois les citoyens les plus disgraciés et les plus honnêtes ; à la fortune publique écrasée sous la charge da budget; au caractère national que tant d'entraves à l'activité personnelle, et tant d'appâts à la sollicitation énervent et dégradent; à la liberté, cela va de source ; car diminuer la prévention et augmenter la liberté, c'est la même chose; supprimer le fonctionnaire et grandir le citoyen, c'est la même chose. Voilà donc una honnête réforme, une sage, une inofi'ensive réforme, également morale et urgente, sur laquelle tous les partis peuvent être d'accord. Il n'y aura de liberté en France que quand il y aura des hommes; il n'y aura d'hommes que quand il y aura des communes; il n y aura des communes que quand on aura réellement, efficacement décentralisé. Il faudrait écrire cette maxime de tous les côtés, et la mettre au commencement et à la fin de tous les discours. 11 faudrait surtout la mettre dans nos lois et dans nos actions; c'est le seul moyen d'en finir une bonne fois avec le communisme. Nous n'aurions aucune liberté si on écoutait les communistes. Ils nous feraient travailler dans un atelier commun, où l'Ëtat jugerait de nos forces et de nos aptitudes; ils nous délivreraient des soucis de la fortune, en se chargeant de fournir à nos besoins et à nos plaisirs, non pas,

il est vrai, selon nos vœux, mais sslon leurs règlements; ils gouverneraient nos affections intimes et jasqu'à notre pensée : nous n'aurions plus qu'à nous abandonner à leur direction , comme un moine dans un couvent se soumet à la règle et au supérieur.

Nous n'en sommes pas là, grâce à Dieu. Le communisme, sous sa forme théorique, nous faisait horreur. On ne croyait pas qu'il pût jamais être pratiqué, ou même essayé, au sein de nos sociétés modernes. Il l'a été pourtant, à Paris, au lendemain de l'invasion prussienne, et il a accamulé, en quelques semaines, plus de ruines que n'en avait fait la guerre la plus désastreuse. Ces ruines fumantes, ce sang répandu attestent qu'il n'y a de sécurité que dans là liberté. En pratique, il n'est pas certain que nous soyons libres; mais nous avons la volonté et l'illusion de l'être, et quand nous faisons du communisme, c'est sans le savoir.

Nous maintenons une grande liberté dans la famille, une liberté à peu près suffisante dans la disposition de nos biens, une liberté restreinte, mais réelle pourtant, dans l'emploi de nos talents et de nos forces ; nous résistons victorieusement aux tentatives de l'intolérance; impatients de toute domination politique, nous eflrayons le monde par la fréquence de nos révolutions; en revanche, nous nous sommes laissés pleinement envahir par le communisme dans la vie civile. Nous avons lutté, non sans quelque succès, contre le prêtre, le» voisin et le contremaître ; nous avons renversé deux républiques et quatre monarchies : mais nous n'avons pas eu Ticlée de réformer l'adniinistration. Il nous est plus facile de briser un roi que de toucher *à l'autorité du conseil des bâtiments civils. La bureaucratie, fondée par Richelieu, perfectionnée par Golbert et par Louvois, est arrivée, sous, le premier Empire, à l'apogée de la perfection et de la puissance. Pendant que notre politique oscillait de la monarchie constitutionnelle à la monarchie absolue en passant par la république, les bureaux depuis soixante ans sont demeurés

immuables. C'est un pouvoir qui résiste à toutes les secousses, et qui, toujours prêt à servir le maître, quelles qu'en soient d'ailleurs l'origine et la nature, est sous les régimes les plus divers, et en changeant au besoin de drapeau et de langage sans jamais changer de principes, l'obstacle permanent et tout-puissant de la liberté.

Faut-il le reprocher aux hommes? Les hommes ne font que leur devoir. Ils ne font qu'obéir avec honnêteté, avec résignation, quelquefois avec héroïsme à une consigne sévère, impitoyable, plus impitoyable pour eux que pour leurs administrés. Faut-il s'en prendre aux gouvernements? En ce cas, la responsabilité sera bien divisée ; car tous les 'gouvernements l'on après l'autre tirent le même parti de la même administration. Et comment ne le feraient-ils pas? Ils trouvent à leur avènement cette force tonte prête, toute disponible. Il n'est pas dans la nature humaine qu'ils la laissent se rouiller par Tinaction, ou qu'ils relâchent le frein au risque de voir tout ce savant mécanisme fonctionner d'abord sans eux, par la force de la routine, et ensuite, et trèspromptement se retourner contre eux. Cet t^xcès d'administration est un mal dont tout le monde souffre, et dont personne n'est responsable. La centralisatiou est une méthode; c'est d'une méthode qu'il s'agit ici : méthode essentiellement oppressive, car elle est le système préventif appliqué à tout.

L'administration tient tout dans sa main. Il n'est personne en France à qui elle ne puisse nuire et qu'elle ne puisse servir : cette force intrinsèque suffit pour expliquer son immutabilité et ses empiétements. Elle a en outre été soutenue par ce préjugé des conservateurs, qu'elle était par excellence la force conservatrice, et par ce préjugé des révolutionnaires, qu'elle était par excellence la conquête de la révolution. C'est ainsi que les partis les plus irréconciliables ont contribué au développement de la bureaucratie avec une touchante unanimité.

Si l'on entend par opinion conservatrice celle qui veut le

maintien du pouvoir quel qu'il soit, il peut être vrai que l'administration envahissante et toute-puissante qui nous rëgit est une force conservatrice. Mais si, au contraire, il s'agit de cette espèce de conservateurs qui songent plus aux principes sociaux qu'aux formes politiques, et qui veulent avant tout sauvegarder les droits de la conscience, de la famille, de la propriété et du travail, comme leur première préoccupation doit être d'entretenir et de garantir la liberté, ils ne peuvent que par un malentendu se mettre au service d'une organisation également prête pour Robespierre ou pour Turgot, et qui nous nuit, même en nous faisant du bien, parce qu'elle s'impose. La lumière commence à se faire de ce côté depuis qu'on s'est aperçu que l'administration, telle qu'elle est constituée en France, supprime toute résistance légale. Peut-être est-ce précisément pour le même motif qu'un grand nombre de révolutionnaires s'attachent au contraire à soutenir notre système d'administration. Ils l'aiment, non-seulement ponr l'origine qu'ils lui attribuent, mais parce qu'entre eux et le pouvoir ainsi armé, il n'y a de lutte possible que sur les barricades. Je ne parle pas des révolutionnaires communistes qui, comprenant qu'une administration oppressive est sur un point capital la réalisation de leur doctrine, aiment la centralisation pour elle-même, et ne lui demandent pas autre chose que d'achever de tout envahir.

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