Cf. Le Travail, par Jules Simon, cYiai^ Ni,Ta^\ xtcu
ressources, si nous ne savions pas nous épauler les uns les autres, et devenir presque forts en associant nos faiblesses. Il n'y a que les progrès de l'association qui puissent permettre àrf^tat de retirer sa main; car, avant de cesser d'agir, il faut qu'il soit remplacé. S*il n'y avait pas de compagnies capables de creuser nos canaux, d'ouvrir et d'exploiter nos voies ferrées, il est clair que nous serions obligés de demander àrÉtat de s*eirchargerlui même: cet exemple est frappant; la même nécessité s'éteud atout: aux routes, aux hôpitaux, aux écoles, aux bibliothèques, aux insiitutions de crédit. C'est une association qui a fondé le jardin zoolo^que d'Anvers ; chez nous, si l'Êiat rayait de son budget le muséum d'histoire natureUe, il n'y aurait plus, en France, une seule collection.
Les grandes associations financières dépendent plus que toute autre iustitution de la forme politique du gouvernement. Sous un pouvoir absolu, elles se développent rapidement, et déploient beaucoup d'ardeur et d'audace. En revanche, si elles vont plus loin et plus vite, elles aboutissent plus souvent à des catastrophes. Cette double conséquence tient à une cause unique, l'absence de publicité, ou du moins de publicité indépendante. Le rapide accroissement et Tirrémédiable chute de la banque de Law auraient été impossibles sous un gouvernement moins despotique.
Outre les grandes compagnies qui associent leurs capitaux pour les faire fructifier au bénéfice des déposants, et qui se vouent soit à des opérations de crédit, soit à des travaux industriels, nous avons en France un assez grand nombre d'associations de caractères différents. Il y a d'abord les associations entre ouvriers, qui remontent à 1848. Cep associations ont eu diverses origines et ont été copsti tuées sur divers principes. Les unes ont été fondées sur l'égalité des salaires et à l'exclusion du capital. Il va sans dire qu'elles n'ont pu subsister dans de telles conditions. D'autres n'ont accepté qae l'ay^ort des ouvriers
associés ; d'autres enfin ont fait appel aux capitaux. Parmi ces dernières on peut citer l'association des maçons, qui est aujourd'hui dans un état de grande prospérité. Des associations de tailleurs, de fabricants de limes, dVbénisteSy de lampistes, de laquistes, de fabilriaots de lanternes pour les voilures ont produit de bons résultats financiers, •et des résultats moraux d'une importance inappréciable. H y a des associations pour la vie à bon marché, qui fonctionnent avec succès à Lille et à Grenoble. Ces associations, dans lesquelles sont entrés un grand nombre de fondateurs qui ne participent pas aux bénéfices, appartiennent plutôt à l'assistance qu'à l'industrie. 11 en est de même des sociétés de secours mutuels, où beaucoup de cotisations provieonent de membres qui n*auront jamais besoin de recourir an fonds commun. Des rapports récemment publiésont fai' connaître les rapides accroissements dessocié-^ tés de secours mutueU. Ce qui n'était qu'une exception, il y a quelques années, est devenu un fait considérable, qui tient désormais une phce importante parmi nos ins itutions. Rien ne prouva mîenx la grandeur de nos ressources en tout genre, si nous ««vion*^ en user. On ne saurait croire combien il y a en France de dévouements disponibles^ Â Paris €t dansquelqurs villes de département, on a ^on lé des académies, pacifiques associations ayant pour but et pour effet de dévelof>per et de propager la science et les lettres. Il faut compter au premier rang, parmi elles, l'As-ociation philotecbnique et l'Association polytechnique de Paris qui font des cours gratuits aux ouvriers, TOrph^^on pour l'enseignement du chant; faibles mais honorables commencements d'une propagande litiéraire, scientiHque, artistique qui pourrait devenir pour la France une véritable régénérdtion. On fait aussi par souscription, depuis quelques an-
4. « On peut se demander avec raison, dit M. Vivien, si ce ne sont 4ia8 plaiôi les occusioiis de servir qui manquent hu zële, que le lèJe aux •occasions de servir. » (Études admintstraiwes, l. Il, f^, 4&,\
nées, des bibliothèques commnDales. En général, il y a peu d'associatioDS inspirées par l'esprit patriotique. Nous avons, en revanche, un grand nombre de sociétés de bienfaisance. Ainsi, on agit, il y a un mouvement : mais combien il s'en iaut que ce mouvement soit général 1 Les compagnies lucratives sont en bonne veine de propagation ; les sociétés de secours mutuels s'étendent et se multiplient : tout le reste est languissant. Quelques hommes zélés font obscurément un peu de bien, et c^est à peine si leurs concitoyens leur en tiennent compte. Les divers cours publics qui se font à Paris, en dehors des établissements de rÉtat, n'ont pas réussi à attirer la foule. C'est un vrai malheur pour la liberté. Les professeurs de TÉtat ne seront jamais absolument indépendants: il est regrettable qu'il ne se fonde pas, à côté de leurs chaires, des institutions libres, comme en Allemagne, en Belgique, en Angleterre. La bienfaisance si active en France, si généreuse, manque presque partout d'organisation. Elle s'épuise et elle produit peu, faute de méthode. Uy a beaucoup à faire de ce côté-là pour tout le monde, et surtout pour les jeunes gens et pour les femmes. Les femmes sont comme la société française : elles sont trop gouvernées. Il en résulte qu'elles ne savent plus agir, et qu'elles n'en ont plus le goût. Assurément je ne désire pas qu'elles fassent desassembléespour discuter je ne sais quelles puérilités sociales et philosophiques, ou qu'elles se donnent en spectacle comme les blooméristes : je ne suis pas assez platonicien pour cela. Mais quand on a tous les jours sous les yeux le touchant et sublime spectacle des sœurs de la charité, et de ces nouvelles venues qu'on appelle les pentes sœurs des pauvres et qui seraient dignes d'être aussi les enfants de saint Vincent de Paul ; quand on voit, dans le monde, tant de nobles femmes sans cesse occupées à soulager des misères, à relever des courages de leur bourse, de leurs soins et de leur cœur, peut-on ne pas souhaiter que les femmes s*emparent avec plus de résolution du
gonvernement de la charité privée, et qu'elles centuplent le bien qu'elles font et le régularisent par Tassociation ? Si ce vœu, que j'exprime ici en passant, mais du fond de mon cœur, pouvait éveiller quelqu'une de ces vocations qui s'ignorent, je regarderais un tel résultat comme une marque de la bénédiction de Dieu sur ce livre.
Est-ce là de la philanthropie? Qu'importe le mot? Est-ce du patronage ? Le patronage a été bon , quand la société était dans l'enfance ; il n'est que dangereux aujourd'hui, parce qu'il entretient la misère à force de la soulager. Il faut Vabandonner, sans le maudire, partout où il s'applique aux valides : ceux-là, s'ils souffrent, peuvent et doivent se sauver eux-mêmes ; il faut le conserver pour les impuissants et les incurables : de même que dans la vie politique, il faut protéger l'enfant et laisser l'homme à lui-même. La fraternité, que les catholiques appellent la charité, est à la fois une vertu et un danger; ou plutôt, c'ept une vertu qui n'est bonne et efficace qu'à sa place. L'intervention de la charité comme celle de l'État n*est légitime que quand elle est nécessaire.
Il faut donc, en certains cas, des associations pour aider; il en faut surtout, dans l'état normal, pour rendre le secours inutile.
Mais pour que les associations se multiplient, s'étendent et prospèrent, il ne faut pas que le gouvernement mette la main sur elles. Il a le droit de les surveiller, il a le devoir de les encourager, de les aider, au besoin de les éclairer: qu'il se garde bien d'aller au delà, et de les transformer en rouages administratifs. Si on venait à faire des associations une annexe de l'administration, on leur ftterait du même coup ce qui fait leur attrait et ce qui fait leur force : mieux vaudrait une nouvelle branche d'administration, cela serait plus franc et plus juste. Je veux bien m' associer librement à des compagnons de mon choix, et pour une œuvre que j'ai à cœur, avec la liberté de modifier mon programme et de me retirer «i V^\x^^\^
cesse de me convenir ; mais entrer dans une corporation pour y mener la vie passive d'un fonctionnaire, porter mes statuts an visa de Tautoritë, faire le bien en vertu d'un diplôme , accepter un supérieur que je n'auraiô pas choisi, c'est s'enrôler, cela, ce n'est pas s'associer. Associons-nous, non pour cesser d'être libres, mais pour rendre la liberté inattaquable et féconde.. L'association forcée et réglementée est un abandon de la liberté individuelle; Tassociation volontaire est une extension de la liberté individuelle.
Nous donnerions beau jeu aux communistes, si nous restions dans notre isolement; notre faiblesse les rendrait irréfutables; ils montreraient trop aisément que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien, que liberté •et stérilité ne font qu'un. Nous avons beau avoir des bras «t de l'iatelligeoce, qu'est-ce qu'un homme fera de ses bras, s'il est seul? Qu'il entreprenne seulement de bâtir sa maison, il mourra avant de l'avoir finie. £t que ferat^il de sa fortune, même s'il est millionnaire? Sait-on ce •qu'il faut enfouir de millions dans un tunnel ou dans un viaduc? C'est encore pis pour l'intelligence. Nous admirons Descartes, Newton, Leibnitz. Mais ôtons de leurs livres tout ce que l'éducation et l'étude leur avaient donné, que restera-til? Ces grands hommes ne sont que des pygmées, qui dominent la foule parce que la foule les porte sur ses épaules. Nous commençons une œuvre, et la mort nous prend : elle nous arrête juste au moment où nous allions entrevoir ce qu'il y avait à faire. Notre labeur serait perdu, s*il n'y avait à côté de nous un autre homme pour prendre la charrue de nos mains défaillantes et continuer le sillon commencé. Nous ne pourrions pas même faire le bien , sans l'association ; la misère lasserait notre dévouement, elle renaîtrait derrière nous à mesure cpie nous l'aurions secourue , et nous enfermerait comme dans un cercle magique. Sans l'association, nous ne senons rien contre l'État. U pourrait impunément de-
venir violent et injuste ; la liberté n'aurait pas de sanction. Nous aurions tout sacrifié au désir d*être libres, et nous ne serions devenus qu'impuissants. Nous ne pourrions ni user de la liberté ni la défeudre.
Pour qu'un homme comprenne et aime la liberté, il faut qu'il se sente fort. L'égalité en nous séparant nous affaiblit, et donne occasion de naître au despotisme. Le remède est dans la Commune et dans l'association volontaire, qui remplacent les grandes situations individuelles par les grandes situations collectives.
Certes le communisme se trompe étrangement quand il identifie sa doctrine avec celle de l'association, et la nôtre avec celle de l'isolement. Il ne faut pas dire : ici Tassociation, là l'isolement; mais bien : ici l'association forcée I là l'association volontaire. Voilà la vérité , voih la juste part de chaque doctrine. Dans le système de l'association volontaire, nous avons à la fois les bénéfices de l'association et ceux de la liberté. Nous acquérons la grandeur intellectuelle et physique sans rien perdre de la grandeur morale. Notre association est une association de frères, et celle des communistes n'est qu'un accouplement de forçats.
Quand la liberté a commencé à couvrir le monde, ceux qui regrettaient le passé ont prononcé contre elle un anathème terrible ; ils l'ont appelée Tégoïsme. La Révoîation pourrait répondre qu'en écrivant sur son drapeau liberté, fraternité, elle avait mis le remède à côté du mal. Mais, quand on regarde les faits et non la doctrine, il est incontestable qne c'est la liberté qui préoccupait l'Assemblée de 1789, et que la fraternité n'était pour elle qu'une aspiration et une théorie. A une société fondée sur le catholicisme, qui prêche le renoncement, on substituait une société fondée sur la raison, qui- proclame la liberté et l'égalité, c'est-à-dire le droit individuel. Le roi de l'ancienne socit'té était à la fois le représentant de Dieu, qui le sacrait, le père de la famille et le symbole de Thonneur
national; tout sujet lui devait obéissance, amour, dévouement; le nouveau roi n'était, sous un vieux nom, qu'un délégué de tous les intérêts, auquel on ne devait obéissance que dans la mesure de la délégation qu'on lui avait faite et du profit qui en résultait pour tous et pour chacun. Autrefois tous les membres d*une même patrie étaient répartis dans Hes classes diverses, qui, depuis le monarque jusqu'au dernier sujet , exerçaient ou subissaient l'autorité suivant des règles séculaires, avec la condition pour le supérieur de protéger son subordonné, et pour le sujet de servir son seigneur, pour les uns comme pour les autres, de s'aimtr et de ne faire qu'une famille. La famille elle-même était organisée comme l'État, sur le principe de l'autorité paternelle, de l'obéissance filiale et d'un dévouement réciproque. Le droit, dès son premier jour, brisait les classes, puisque sa formule est égalité. H supprimait le dévouement, ou en faisait une vertu surérogatoire. Il pénétrait dans la famille, et traçait la limite des obligations réciproques du père et du fils. L'un et l'autre avaient désormais des intérêts distincts, et qui pouvaient être en guerre. Un jour devait fatalement venir où la doctrine du droit, poussée à son extrême conséquence, s'exprimerait dans cette barbare formule : chacun pour soi, chacun chez soi. Voilà par quel côté les ennemis de la Révolution sont forts. Ce n'est pas être juste envers les de Maistre et les Bonald, qui sont de grands esprits et de nobles cœurs, que de les soupçonner d'aimer le privilège pour lui-même; ce qu'ils aiment dans la société privil()giée, c'est l'amour.
Nous n'avons que trop de quoi leur répondre. Leur société non plus ne doit pas être jugée par la théorie; il faut la prendre au fait, à la réalité. Il faut voir si rameur était autre chose qu'une déclamation. On apprenait aux jeunes nobles à aimer leurs vassaux; on prêchait la bienfaisance aux seigneurs dans leurs chapelles. SoitI toute organisation a sa rhétorique. Le poids du servage en était-il
moins dur? Le partage de Timpôt en était-il moins inique? Le talent mal né en était-il moins honni? Le trésor public en était il moins prodigué aux courtisans? La théorie elle-même, quoique au premier abord séduisante, qu 'est-elle autre chose qu'un sophisme ? Le droit est le droit; coûte que coûte, il faut le subir. Il n'est au pou voir ni d'un homme, ni de tous les hommes d'abandonner le droit pour un autre principe , puisque le droit est l'éternel maître qui gouverne les forces intelligentes,' comme le principe de la gravitation règle les mouvements de la matière. L'amour est brillant , c'est la poésie. Le droit est solide, c'est la science. A chacun sa place : fondons la société sur le droit, parce qu'il le faut; et de toutes nos forces et de tout notre cœur, propageons à côté de lui l'amour. Ne mettons que le droit dans la loi, parce que toute loi qui n'est pas l'expression du droit, est factice, éphémère, sans solidité, sans raison d*étre. Mais, à côté de la loi, créons des institutions qui fassent naître la fraternité, qui la favorisent, qui ramènent l'amour dans les cœurs et dans la société. Faisons en un mot la société sur le modèle de la nature, qui a donné les passions pour auxiliaires à la raison, et qui n'a pas voulu qu'elles en fussent jamais les maîtresses.
Il faut distinguer la loi et les institutions. La loi est contraignante, et par conséquent elle ne peut à aucun prix s'écarter du droit, coûte que coûte. Les institutions sont libres : il est du devoir du législateur de les disposer pour corriger ce que la loi absolue a de dur et souvent de terrible. Dans la morale comme dans la politique, la charité n'a de place qu'après la justice.
Autre chose est la loi humaine, autre chose la loi divine. Non pas que la loi humaine puisse jamais s'écarter de la loi divine: l'homme ne commande qu'après Dieu. Mais la loi âivine va plus loin que la loi humaine. Nous ne pouvons mettre dans nos codes que la justice : Dieu a mis , dans le sien la justice et la charité. En matière de pro-
prîétéy que dit la justice? < Ta ne voleras point. » Elle ne dit rien de plus. Si la loi humaine ajoute ; « tu donneras ton superflu, » elle va contre elle-même^ elle ouvre la porte à la violation du droit, à l'arbitraire ; elle ne garantit plus la propriété. Elle ôte à la chtrité sa grâce et son mérite. La loi divine, au contraire, peut condamner le mauvais riche. Le prêtre, le philosophe ne connaissent pas le devoir, quand ils le mesurent strictement sur le droit. Toutes les richesses que nous pouvons conquérir par le travail et toutes celles que nous distribue libéralement la Providence, la fortune, le génie , ne sont que des trésors dont nous sommes dépositaires. Membres de la famille humaine, irons-nous nous absorber dans notre droit, et vivre pour nous-mêmes, heureux et inutiles, quand l'humanité souffre, travaille et saigne à côté de nous? Et ce grand Dieu, voilé mais présent, qui est à la fois un juge et un père, nous a-t-il faits, nous, intelligents, sensibles et libres, pour que nous soyons à nousmêmes notre propre but, quaod le reste des êtres créés^ depuis les soleils jusqu'au grain de sablé, conspirenl à rharmonie et à la beauté universelle? Malheur à la société qui oublie de mettre la jusiice au-dessus de tout; et malheur à la société qui oublie d'appeler l'amour à son aide par toutt'S les forces de la persuasion et dh l'éducation ! Le tort de l'ancien monde était de ne compter que sur l'amour et d'oublier la justice : le danger du nouveau est de ne compter que sur la justice, qui devient nn dissolvant quand elle est seule, parce que l'homme est à la fois une raison et nn cœur. La société humaine ne peut ni imposer le dévouement, ni s'en passer. Inscrivons la justice inflexible sur les tables de la loi; et par les mœurs, par la famille, par l'association volontaire, par la philosophie, par l'éducation publique et privée, par les paroles et les exemples des magistrats, faisons la propagande de la fraternité humaine et de la loi divine.