‹ La liberté politiqueChapitre 56 sur 66 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

1. n y a trois théories de l'absolutisme : l'absolutisme traditionnel^ l'absolutisme révolutionnaire et l'ahsolutisme empirique.^ 2. Réfutation commune à ces trois théories.

1* n y a trois théories de l'absolatisme : l'absolntisme traditloiinel, rabsoltitisme. rèrdutioimaire, et l'absolutisme empirique.

V DB l'absolutisme traditioi^nel.

On prend quelquefois l'autorité et la liberté pour (fes ennemies : singulières ennemies, qui ne peuvent pas vivre Tune sans l'autre. L'autorité est aussi nécessaire à la liberté poliiique, que la loi naturelle à la liberté morale. Toute la question est de maintenir l'autorité et la liberté, chacune dans sa sphère. La politique, à vrai dire, n'est pas autre chose que le discernement exact de ce qui doit être laissé à la liberté en vertu de son droit, et à l'autorité en vertu de sa nécessité. Il arrive trop souvent qu'on,. se passionne pour l'un ou l'autre de ces deux

I. Cette conclnsinn parait aujoard*hai(ellequ*elle a été écrite en 48S9, aucune moUiQcaiion.

principes, pour la liberté par amour du droit, pour Tau-r torité par amour de Tordre. Alors, selon le jeu éternel de la passion, qui ne voit que son objet, les uns, à force de revendiquer le droit individuel, tombent dans T anarchie, et les autres, à force de haïr l'anarchie, tombent dans le despotisme. Si nous voulons aboutir à un juste tempérament, et savoir à quel titre et dans quelle mesure l'autorité est légitime, la meilleure méthode sera peutêtre de donner d'abord la parole à ceux qui l'aiment et l'appliquent avec excès.

Or, les doctrines politiques qui exagèrent le principe de l'autorité au point de ne laisser aucune place à la liberté peuvent se diviser en trois classes, suivant qu'elles appuient les droits de l'autorité sur la tradition, sur la souveraineté du peuple, ou simplement sur les nécessités sociales. Il y a donc trois sortes d'absolutismes : l'absolutisme traditionnel, l'absolutisme révolutionnaire, et l'absolutisme empirique.

Je désire, avant d'aller plus loin, bien expliquer qu'il ne s'agit pas ici de la tradition, de la souveraineté du peuple, et de l'expérience considérées en elles-mêmes; mais des conséquences absolutistes que certaines écoles font découler de chacun de ces trois principes. S'il fallait s'expliquer sur les principes eux-mêmes, je dirais qu'il n'y a pas entre eux d'incompatibilité absolue; au contraire, la science politique bien entendue doit les admettre et les utiliser tous les trois. La souveraineté nationale est le vrai^ mais elle doit respecter la tradition, et compter avec Texpérience. C'est donc par un abus de la logique qu'on est arrivé à isoler les uns des autres des principes qu'il fallait rapprocher, et à construire sur cette triple base Its trois doctrines que je vais exposer et réfuter. Loin d'ébranler un principe, on le fortifie, en i^^l^''^^ qu'il ne porte pas réellement les conséquences Vnestes qui lui ont été imputées.

: Une autre remarque prélimînaiî'e est également indis-

pensable. Des doctrines absolutistes sont, par définition, des doctrines excessives; nous allons donc supposer des théories qui ne font aucune place à la liberté. Ces théories sont-elles professées aujourd'hui ? Je reconnais avec empressement qu'elles ne le sont pas. Ainsi je ne combats que des morts. Personne ne songe à regretter le gouvernement du bon plaisir, ou à recommencer les sinistres journées de la Terreur. Il n'y a plus en France de parti dont on puisse dire qu'il n'a rien appris et rien oublié.

Mais pourquoi combattre des abstractions ? Ces calmes études, qui ne peuvent offenser personne, sont fertiles en avertissements pour tout le monde ; elles signalent des écueils contre lesquels personne ne viendra se heurter, mais dont peut-être on se rapprocherait trop sans ces avertissements fidèles. Si la sagesse est de se tenir constamment au milieu du fleuve, rien ne saurait être plus utile qu'une exacte description des rivages.

Je demande à présent la permission d'écarter des doctrines que personne n'invoque plus, et qui embarrasseraient inutilement notre marche. C'est d'abord la fameuse théorie du droit de conquête, si célèbre au siècle dernier, si profondément oubliée maintenant, et qui dut une sorte de résurrection au préambule de la charte de 1814. Cette théorie est bien morte aujourd'hui. Ceux qui voulaient partager la nation en vainqueurs et en vaincus ne font plus école parmi nous. Ils ont contre eux le fait, car l'histoire n'admet pas cette identification de la noblesse avec les populations franques et germaines qui ont envahi la Gaule; le temps, car, après quatorze siècles, les effets de la conquête ne peuvent raisonnablement subsister; le droit, car l'asservissement des vaincus n'est qu'un abus de la force.

D'sâstres ont voulu remonter à des constitutions, à des

lois à peine connues, et nous enchaîner pour jamais à Fa

volonté de nos ancêtres barbares; comme si les siècles

étaient solidaires, l'humanité immuable, ]es mœurs, la

civilisation, les croyances identiques à mille et quinze cents ans de distance; et comme si une loi devait être d'autant plus sacrée pour nous, qu'elle a été imaginée pour les passions ou pour les besoins de quelque peuplade païenne, dont nous ne savons plus ni le nom ni l'histoire. Si la tradition, unique fondement du privilège, est quelque chose, elle est ce que dans la langue du droit on appelle la prescription, c'est-à-dire le fait usurpant par la durée les apparences et les caractères du droit. Il est sage d'admeltre la prescription, parce qu'il faut que la société s'établisse et se repose ; mais elle ne vaut qu'en l'absence du droit, à son défaut pour ainsi dire, jamais contre lui. Quand le parti du droit et celui du privilège se sont trou* vés face à face dans l'Assemblée nationale, les représentants de cette société séculaire, dont l'organisation était si savante et si compliquée, n'ont pas trouvé à leur service une raison plausible, pas un prétexte, pas même un sophisme. Tout leur système s'est écroulé comme leur Bastille, sans pouvoir même être défendu.

Peut-êire faut- il rappeler aussi la théorie des gouvernements théocratiques, non pas qu'elle soit actuellement en faveur parmi les publicistes, mais parce qu'elle est la forme la plus naturelle et la plus logique des gouvernements de droit divin. Il semble en effet que si Dieu a ioulu être honoré par un culte public, et s'il a établi à cet effet une Église, il ne peut avoir en même temps organisé lui-même une hiérarchie dans la société civile, sans soumettre Tordre temporel à l'ordre spirituel, et le magistrat au pasteur ^ Il est impossible de concevoir la coexistence dans un même pays d'une Église officielle et d'une constitution civile, sans se sentir obligé de subordonner lareli-

4. «La religion doit constituer I*Élat, et il est contre la iMire des choses que l'Éiat constitue la religion. » (De Bonald, la L^gislaiion pri' miiive, l.lly cliap. xix, art. 6.) «Ainsi l'État doit ubéir à la religion, et lei ministres de la religion doivent ubéir à l'Étal dans tout ce qu*U ordonno de conforme aux lois de la religion. » (Ib, , art. 8.)

gion à la constitution comme en Russie, ou la constitution à la religion, comme à Rome. Mais ce système si simple et si régulier des gouvernements théocratiques a contre lui un argument qui, dans l'état actuel des lumières et des mœurs, le met pour ainsi dire en dehors de toute discussion possible ; c'est qu'il est fondé sur la négation absolue de la liberté de conscience. Or, toute doctrine absolutiste, lorsqu'elle ne recule pas devant.la conséquence de son principe, doit arriver en effet à la négation de la liberté de conscience ; mais la doctrine dont nous parlons est la seule qui prenne l'intolérance pour point de départ, qui soit obligée de s'en faire un axiome, et de la présenter d'abord toute nue et sans préparation à l'acceptation des hommes. Tout le monde s'est insensiblement accoutumé à one certaine indépendance; et ceux mêmes qui voudraient que la société fût religieuse désirent au fond du <sœur qu'elle reste laïque.

Aujourd'hui, ce n'est plus ni à la conquête ni à la tradition, ni aux droits de l'Église qu'on en appelle ; c'est à la nature de la société, à ses besoins, aux enseignements généraux de l'histoire. On nous attaque ainsi avec nos propres armes, et les arguments qu'on nous uppose ne manquent pas toujours de solidité, et né manquent presque jamais de grandeur. Nous nous efforcerons de les résumer sans les affaiblir. Les voici.

Il plaît aux libres penseurs de faire de la société un contrat social, c'est-à-dire une association purement vo lontaire et d'origine purement humaine. C'est une erreu complète. L*homme n'a jamais été seul; il n'a jamai pu être seul. Son cœur est fait pour ressentir l'amour. la pitié, toutes les affections bienveillantes; il sent profondément le besoin de les inspirer. Son esprit ne lui a par. été 4onné pour tenir imparfaitement la place de l'instinct, €t pour le diriger dans la recherche de ses aliments; x'est un esprit fait pour la science, et qui, par conséquent, demeurerait inutile., si l'homme ne communiquait

pas avec rhomme. Le Dieu qui n'a pas fait nn grain de sable sans motif n'aurait pas créé la plus grande^ la plus merveilleuse de toutes les puissances, pour la condamner à une étemelle stérilité. C'est un principe dans toutes les sciences qu'il n'y a rien d'inutile; si le physiologiste découvre un nouvel organe, il est aussitôt certain d'arriver un jour à en déterminer la fonction : comment le philosophe pourrait-il voir dans le cœur de l'homme toutes ces ardentes et vivifiantes passions, dans son esprit ces merveilleuses facultés de commu* nication et de découverte, sans conclure par une conséquence infaillible que Dieu nous a destinés à vivre ensemble, à jouir ou à souffrir les uns par les autres, à chercher la vérité d'un commun effort, à soulager et, en même temps, à accroître notre intelligence, par des communications continuelles? Nos qualités, nos défauts, nos tendances établissent une telle solidarité entre nous, que l'homme n'est rien sans l'histoire de l'homme. Nous héritons, en naissant, de toute l'histoire de la pensée ; nous trouvons la pensée arrivée à un point, et nous travaillons, avec notre génération, à la conduire un peu plus loin. Nos enfants travailleront après nous à la même trame. Les hommes qui ont été et qui seront, ne sont pas seulement nos frères, ils sont nos collaborateurs. Ainsi nous avons besoin des hommes pour en être aimés et pour les aimer, pour entendre leur voix qui nous est bienfaisante, pour profiter de leur travail intellectuel et pour leur communiquer le nôtre : forts et heureux par ce commerce, impuissants et malheureux par nos richesses mêmes, si nous étions relégués dans l'isolement. II n'y a pas jusqu'à notre corps qui ne nous avertisse de notre condition; nous ne sommes pas armés pour la défense, nous ne sommes pas protégés contre le froid et la

I. OOSèv Y^p, ÙK 9a(j,ev» (làaTjv ii çuji; izoïsX. « La nature ne fait rien en vain. » (Ari8l.,/« Polit.f]iY, I, chap. !,§ 10. Trad. fr., t. ï, p. 43.;

faim : nous avons tout à faire, et à faire en commun. Dieu a même voulu que l'enfance de l'homme fût la plus longue de toutes les enfances, afin de nous habituer à la société par la famille.

La société n'est donc pas un fait humain, quoi qu'en dise Rousseau *. Elle n'est un contrat à l'égard d'aucun de nous. Nous naissons dans la société et dans une société déjà organisée. Il ne se peut que nous ayons le droit de juger cette organisation, pour savoir si elle nous convient, et si nous voulons y entrer. La société politique ne peut être traitée comme ces associations volontaires dont on est libre de rejeter les charges et les bénéfices, parce qu'on les examine du dehors avant d'y entrer, et qu'elles n'ont en elles aucun caractère nécessaire. La même raison qui fait que nous ne pouvons pas nous passer d'un gouvernement, fait que nous n'avons pas le droit de le choisir. De même que l'humanité ne part pas de l'état eauvage pour arriver un jour, par un contrat, à fonder la société, aucun de nous ne part d'une indépendance native pour accepter où refuser la forme de gouvernement sous laquelle il est appelé à vivre; car ce droit individuel d'acceptation ou de refus équivaudrait à l'impossibilité et par conséquent à la nullité du gouvernement. Il est certain que les hommes ont des droits naturels, et il est certain que les droits politiques ne sont pas des droits naturels; car, s'ils l'étaient, chacun de nous serait armé individuellement du droit d'insurrection, et il n'y aurait plus de droit social.

I. TEx TOUTMV oîv çovepov, 6x1 Twv çudei ^ tc6Xi; iaxi, xaî 5ti àv- 6p(d7coc 9U(Tet icoXiKxov Çcoov, xai à ânoXiç, 5(à çu^rtv xal où ôià Tux^iV, fixai çaûXoc è^Tiv, r) xpeÎTTCov fi àvÔpcoTUO;. « Il résulte de ces prémisses que la société est un fait naturel « que rhomme est naturellement un animal sociable ; et que si quelqu'un reste étranger à la société, par quelque cause interne et non par l'effet du hasard, il faut né» cessairement que ce soit un être inférieur ou supérieur à son espèce. » (Àrist., Po/t>. , Ht. I, chap. i, § 9. Trad. fr., t. I, p. u.) "Qore f) éTjpiov, ^ 6e6;, dit-il plus loin, $42.4 Ange ou bêle, » c'est le mot de Pascal.

Il ne faut pas croire que chacun de nous possède in-^ dividuellement les droits que la société humaine possède en commun : c'est encore une illusion des philosophes. Regardant la société comme im contrat, ils ne peuvent lui accorder d'autre droit que celui de représenter les droits individuels des associés, ou plutôt la partie de ce& droits dont les associés ont fait l'abandon • Ainsi pour eux le droit de l'individu est direct et entier; le droit de la société dérivé et restreint. C'est le contraire qui est le vrai ; et comme le pouvoir représente la société, son droit primo le droit individuel.

La société dans son ensemble a évidemment droit au plus grand bien-être qu'elle puisse atteindre ; et son gouvernement a le devoir d'employer tous les moyens honnêtes pour le lui procurer. Mais un citoyen isolé n'a aucun droit naturel à la possession de la plus grande somme de bien-être dont sa nature soit susceptible, et le devoir du gouvernement n'est pas d'assouvir toute son ambition et de satisfaire tous ses désirs.

C'est encore une erreur des philosophes de vouloir quo le droit soit toujours armé. « Le droit et le devoir sont réciproques, disent-ils; et si j'ai droit à votre assistance, vous avez nécessairement le devoir de m'assister. » Cela est juste et vrai, pourvu que le droit ne soit pas armé^ mais s'il l'est, la maxime des philosophes n'est que fausse et dangereuse. J'ai, en général, le devoir d'assister ceux qui souffrent; mais aucun d'eux n'a en particulier le droit d'exiger mon assistance, parce qu'il ne sait pas la mesure de ma puissance, et parce que mon obligation n'est pas spécialement relative à lui. Je manquerai à mon devoir si je ne fais pas à un malheureux tout le bien que je puis lui faire ; et il manquera au sien s'il me contraint k lui venir en aide. De même dans la famille. Le père a le devoir de faire du bien à ses enfants par tous les moyens possibles, il n'y a pas de plus grand devoir ; les enfeintSy de leur côté, ont droit à toute la bienveillance de leur père;.

mais ce droitn'est pas armé : un enfantne peut agir contre son père,ilne peut contraindre son père. De même dans l'État.

Parce que nous voulons maintenir rautorité, les révolutionnaires afifectent de croire que nous voulons maintenir les abus. Personne ne demande que les manants aillent battre les fossés du château pendant le repas de monseigneur pour empêcher les grenouilles de crier. Nous voulons, comme les philosophes, que l'humanité fasse des progrès, que le bon sens et la justice régnent. Seulement, pour y parvenir, les philosophes veulent nier et renverser les gouvernements; nous voulons les fortifier et les éclairer, voilà toute la différence.

Nous disons aux philosophes : « Puisqu'il y a des abus, dénoncez-les. » Un abus connu pour tel par tout le monde n'a plus longtemps à vivre; il n'y a pas besoin d'une révolution pour le détruire, il n'y a besoin que d'un pouvoir puissant. Au lieu de cela, vous ébranlez le pouvoir dans Tespoir d'en créer un nouveau qui ne laissera pas l'abus subsister. Mais en agissant ainsi, vous vous trompez deux fois : d'abord, vous inquiétez le pouvoir, et vous l'obligez de songer à sa défense au lieu de songer aux réformes utiles ; ensuite, vous affaiblissez , avec le pouvoir actuel, les pouvoirs futurs. C'est la force sociale elle-même que vous attaquez par votre théorie; vous condamnez à jamais la société à être impuissante.

Pour nous, au contraire , si nous voulons un pouvoir fort et durable, c'est pour qu'il puisse rendre la société stable et heureuse. iNous aimons mieux le peuple que vous; car nous voulons en faire un peuple heureux ; et vous, vous en faites un souverain misérable.

Quelle est la grosse affaire du peuple? C'est la nourriture assurée et la sécurité des personnes, du travail et des propriétés. Il lui faut encore, outre la garantie du travail, un concours efScace du pouvoir central, car il y a des travaux que l'individu ne peut pas faire et qu*il faut faire pour lui, ou qu'il ne peut pas faire seul et qu'il faut

l'aider à faire en lui fournissant des directions, des matériaux, des outils, des capitaux. Enfin il faut aussi au peuple une religion, des arts, des sciences; car Thomme ne vit pas seulement de pain. Il lui faut une religion pure et respectée, des arts enseignés, encouragés, récompensés, des bibliothèques et des laboratoires pour la science, toutes les ressources sociales mises au service de la pensée. Or, si c'est là le but qu'il faut atteindre, il n'y a plus qu'à chercher le meilleur moyen d'y parvenir. Ce moyen c'est un pouvoir fort : il est à peine nécessaire de le démontrer.

Si le pouvoir est fort, il n'a pas à tr-embler pour luimême. Il n'a pas d'intérêt distinct de celui de la nation. Donc son seul intérêt est celui de la nation ; donc il veut le bien K En outre, il le peut, puisqu'il est fort, et il le peut d'autant mieux qu'il est plus fort. Tout ce qu'on ôte à sa force, on Tôte à la droiture de son intention, puisqu'on lui crée un intérêt propre, et à la perfection de son action, puisqu'on donne au désordre une chance contre lui. Ce n'est donc pas dans l'intérêt du pouvoir , que nous ne considérons jamais que par rapport au peuple, c'est dans l'intérêt du peuple que nous demandons un pouvoir fort. Nous disons comme vous : Tout pour le peuple. Nous l'aimons comme vous. Nous reconnaissons ses droits comme vous. Seulement, nous pensons que son premier besoin et son premier droit, c'est d'être heureux.

Que fera ce pouvoir fort, que le peuple n'a pas institué,

4 . <c On ne Toit qae fort rarement les sourerains donner des ordres absurdes, car il leur importe surtout, dans leur intérêt à venir et pour garder le pouvoir, de veiller au bien public» et de ne se diriger dans leur commandement que par les conseUs de la raison. » (Spinoza , Traité théologico-politique, chap. xvi. Trad. de M. Saisset, t. I, p. 275.) «Quiconque a le souverain pouvoir, quUl n'y ait qu'un matlre, qu'il y en ait plusieurs, ou enfin que tous commandent, a certainement le droit de commander tout ce qu'il veut : et d'ailleurs quiconque a transféré i un autre, soit volontairement, soit par contrainte, le droit de le défendre, a renoncé tout à fait à son droit naturel, et s'est engagé conséquemmentà une obéissance absolue et illimitée envers son souverain. » (/^.,p. 276.)

contre lequel aucun droit n'est armé, et qui par conséquent tient son autorité et sa mission de Dieu même ? Chargé par la Providence de rendre le peuple heureux, et par conséquent de le rendre vertueux, car il n'y a pas de bonheur sans la vertu, il sera à Tégard du peuple une providence visible. U a nécessairement un but et une doctrine ; car sans cela il ne serait pas fort. Connaissant son but, il ne s'en laissera pas détourner ; il ne souffrira pas qu'on en propose un autre, ni qu'on crée dans TÉtat un pouvoir différent de lui-même, une influence dont il ne serait pas maître. U ne donnera donc ni la liberté des cultes, ni la liberté de la presse S ni même la liberté de conscience ^. Il ne doit aucune liberté, puisque personne

1. « Tout auteur prudent et sage consulte un ami avant de publier un oarrage. Le gouvernement, ami de tous les honnêtes gens et de toutes les bonnes choses, dit aux écrivains : « Vous me consulterez comme un «c ami, avant de publier un ouvrage qui peut contrarier les doctrines pu- « bliques dont je suis le dépositaire et le gardien. Je nommerai des « hommes éclairés et vertueux, à qui vous conOerez votre manuscrit. « Ils seront i la lois vos conseils et vos juges, et vos juges naturels^ « puisquMls sont vos pairs; ils vous indiqueront ce qu'il faut retrancher « de votre ouvrage , ce qu'il Tant y ajouter, et pourront en permettre ou « en défendre l'impression dans l'intérêt de la société et surtout dans le « v6tre. » (M. de Bonald, Opinion sur le projet de loi relatif aux journaux, 28 janvier I8t7.)

2. « Il est certain que toute action volontaire dépend de la volonté, et toute détermination de la volonté, du jugement que l'on porte sur la moralité et les conséquences d'une action. Il importe donc à la paix que personne n'introduise dans l'empire des' opinions opposées aux lois du prince. En effet, si la loi commande sous peine de mort naturelle ce qu'une religion défend sous peine de mort éternelle, la loi ne sera pas obéie. D'où il suit que le droit de juger les doctrines, de les permettre ou de les interdire, appartient au prince. » (Th. Hobbes, Éléments de la ffolitique^ l'Empire, chap. vi, § 4^.) — « Soutenir que chaque individu est juge du bien et du mal, c'est une opinion séditieuse.» (/^. , chap. xu, g 4.) — « Comme, en fait de religion, les hommes tombent ordinairement dans de grandes erreurs, et que, selon la diversité de leur génie, ils imaginent bien des chimères, il est certain que si personne n'était tenu de droit d'obéir au souverain en ce qu'il croi* «ippartenir à la religion, il en résulterait que le droit public dépendrait du jugement et de la fantaisie de chacun : nul, en efifet, ne serait obligé de se soumettre i un droit qu'il jugerait établi contre sa foi et sa superstition, et chacun

n'a de droit contre lui^; il n'a pas de motif pour en donner, puisqu'il n'a aucun système et se croit sûr de la légitimité de son but et de sa doctrine, et il manquerait à son devoir en la donnant, puisqu'il détruirait sa propre unité, et par conséquent sa force, et puisqu'en permettant à ses sujets de s'écarter de la vérité, il ne ferait autre chose que de leur donner le pouvoir de choisir le mal et d'abaDdouner le bien*. Par le même principe, il fera des lois multipliées pour embrasser dans la réglementation

conséquemment en prendrait prétexte pour tout se permettre. Or, une teUe licence devant amener la ruine entière du droit public, il s'ensuit que le souverain à qui seul il appartient, tant au nom du droit divin qu'au nom du droit naturel, de conserver et de protéger les droits de TÉiai, a aussi le droit absolu de statuer en matière de religion tout ce qu'il juge convenable, et que tout le monde est tenu d'obéir à sesordresetà ses décrets.» (Spinoza, Traite théologico-politique,chzp, xyu,trad. de M.Saisset, p. 28i.)

4 . « Gomme toutes les disputes viennent de ce qu'on ne s'entend pas sur le tien et le mien, le souverain décidera seul sur le droit, et fera seul les lois civiles. » (Tb. Hobbes, ÉUm. , TEmpire. chap. ti, g 9.) ce Puisque les lois sont faites par lui, elles ne sont pas faites pour lui, et il n'est pas tenu de leur obéir. » (76. , cbap. vi, § 4 4.) «Le prince ne s'est obligé envers personne en recevant l'empire; car le peuple, en lui dérérant l'empire, a renoncé à élré une personne, et on ne peut être obligé qu'envers une personne. »(/&., chap. vu, § 4 2.) — M. de Bonald dit dans le même sens : « La société ne peut exister avant le monarque, parce qu'elle ne peut exister avant le pouvoir d'exister : donc il est absurde de supposer que la société peut prescrire des conditions au monarque. » [Théorie du pouvoir ^ lis. I, chap. 11, édit. de <i854, p. 439.) — M. de Bonald résume ainsi toutes les luis fondamentales des sociétés civiles : « Religion publique, pouvoir unique, distinctions sociales permanentes. » (7^., p. 4 69.)

2. C'est , je crois, M. de Bonald qui a introduit l'usage adopté par quelques écrivains de distinguer entre le libre arbitre, pouvoir de faire ou de ne pas faire, et la liberté, qu'on pourrait définir ainsi d'après ses principes : obligation de faire son devoir, impossibilité de ne pas le faire. Il suit de là que, quand le pouvoir est d'ailleurs Juste et éclairé, le sujet est d'autant plus libre, qu'il est plus rigoureusement privé du libre arbitre. La confusion Je la liberté avec la domination de la raison sur les passions ennemies est fort ancienne en philosophie, et se retrouve dans toutes les écoles panthéistes , comme on peut s'en assurer dans Plotin, dans Spinoza; mais ce qui est propre à M. de Bonald, c'est d'avoir admis le libre arbitre, ^t changé complètement le sens du mot liberté. Il ap-

toutes les actions importantes*; et, dans tout ce qui est d'un intérêt général, il se fera représenter par des agents dont le double caractère sera de participer de sa force contrôle sujet, et de n'en avoir aucune contre lui-même. Enfin, comme il ne tolérera pas Texistence dans l'État d'une Église indépendante, ni la création d'une doctrine religieuse ou philosophique dont la direction ne lui appartiendrait pas intégralement, il ne permettra pas non plus, dans l'ordre matériel, la constitution d'une puis» sance propre individuellement à quelques citoyens, soustraite à son haut domaine, et dont ils pourraient se servir

peUe celle liberté d'une aouvelle sorte, la liberté des enfants de Dieu (Cf. saint Paul, aux Romains j vm, 24), et ce mot aussi a Tait une certaine fortune. GVsi de cette liberté qu'il yeut parler quand il dit que rhomme n'a de liberté politique que dans la monarchie, et de liberté religieuse que dans le catliolicisme. « L'iiomme vertueux est libre commeêtre intelligent, et plus libre à mesure qu'il est plus vertueux, je veux dire à mesure qu'il obéit à un plus grand nombre de lois ou rapports nécessaires.... La liberté dans l'homme n'est donc pas le libre arbitre; car le libre arbitre de Phomme est le choix entre le bien et le mal, entre la liberté etTesclavage.... Tant que l'homme a le choix entre le bien et le mal, qu'on appelle libre arbitre, il |i*a pas encore la liberté actuelle, puisque la liberté actuelle n'existe qu'au moment où le libre arbitre cesse. » {Tkèorie du pouvoir politique et religieux, seconde partie, liv. VI, chap. Ti; édit. de i864, t. II, p. 259 sq.)

4. C'est ainsi que M. deBonaid regrette la plupart des droits féodaux lesplns oppressifs, par exemple le droit d'aubaine et le droit de poursuite. Le droit d'aubaine faisait de l'étranger une épave du seigneur, après un an ^t un jour passés sur ses terres ; le droit de poursuite attachait le paysan à la g ëbe. « La suppression du droit d'aubaine a été célébrée comme nne opération pliilosophique.... Celle loi avait été introduite par la nature même de la société, pour empêclier le déplacement des hommes, et fixer chacun autant qu'il est possible sur le sol qui l'a vu naître et qui doit le nourrir, et dans le pays qui a été le berceau de sa famille.... Dans les individus comme chez les peuples, les plus voyageurs sont toujours les plus corrompus. La suppression du droit d aubaine n'était bonne qu'à dépeupler les sociétés de sujets, pour peupler l'univers de cosmopolites : comme Vettel nécessaire de l'abolition de la lui qui alta« chait le paysan à la glèbe a été de dépeupler les campagnes de cultiva-^ leurs pour peupler les villes d'indigents et de vauriens.... L'homme, pour être libre, doit être dépendant. » {Théorie du pouvoir^ seconde partie, liv. VI4 Cbap. YU, 1. 11^ p. 282.)

pour braver ses lois et son autorité. La richesse, quand elle est réglée par des lois stables, et placée en dehors de Faction gouvernementale, est pour les citoyens comme un lieu d'asile contre le pouvoir absolu. L*État, qui représente l'intérêt général contre les écarts de l'intérêt particulier, traitera donc la richesse comme la société féodale traitait la propriété, c'est-à-dire en la plaçant sous sa mouvance, et en retenant tous les droits de retrait lignager, redevances i

et services personnels. Ainsi il s'attribuera le droit d'exproprier, de confisquer, d'imposer ; le droit d'intervenir dans la transmission volontaire ou héréditaire de la propriété. Le propriétaire sera maître de sa terre après le roi, c'est-à-dire après l'État'.

Les philosophes ont deux sortes d'arguments contre ce système : les prétendus droits de la liberté, qui ne sont que la révolte du scepticisme contre la vérité ; et l'hypothèse que le pouvoir abusera (le son autorité pour tromper les citoyens sur leurs intérêts spirituels, et pour les contrarier dans leurs intérêts temporels. Mais le premier argument porte à faux, puisque Thomme ne vit que par la société, et la société que par un pouvoir fort; et le second argument ne vaut pas mieux, puisque le pouvoir, tranquille sur lui-même et n'ayant évidemment, une foi^ sa sécurité garantie, aucun intérêt distinct de l'intérêt commun, discernera mieux cet intérêt, y tendra plus di-

4 . « Ce qu'on Bomme propriété n'est que la portion des biens de TÉlat V

que chaque citoyen peut conserver sans blesser les lois et avec l'agrément du souverain. Le détenteur d'un bien a le droit de le défendre contre tout autre particulier, mais non contre le souverain, qui, ayant le droit absolu de Taire la loi, ne peut être arrêté par les conséquences d'aucune loi. » (Th. Hobbes, Élém. de lapoL^ PEmpire, chap. vi, § 16.) « Ce n'est pas la loi naturelle qui détermine le sens de ces mots : vol, meurtre, adultère; c'est la loi civile, émanée de la volonté arbitraire et irresponsable du souverain. » (/&., § 4 6.) « Soutenir qu'on est maître absolu de son bien, c'est une opinion séditieuse. Celui qui a un maître au-dessus de soi n a de pouvoir absolu sur rien. La propriété ne vaut et " ne dure qu'autant qu'il platt au souverain. Nier cela, c'est vouloir renverser la société civile pour retourner à Félat sauvage. >» (Z^., chap. zii»S7.)

rectement, et Torganisera avec plus de vigueur que ne pourrait le faire l'initiative des citoyens ^ Quand même réquipage d'un navire ne serait composé que de marins d'élite, il vaut mieux choisir pour pilote lé marin le moins habile, que d'attendre de l'anarchie et des intérêts divisés une bonne direction'.

4 . « On reproche à la royauté de détruire la sécurité des personnes, puisque le prince peut ordonner même la mort d'un innocent. Mais cela n'esta craindre, que sous un mauvais prince, et seulement pour ceux qui rapprochent. » (Th. Hobbes, Élém, de la pol. , l'Empire, chap. x, $ 7.) ce II Tant un prince absolu à un État, comme un général à une armée. » (/&., § 47.)

3. La tendance de l'absolutisme monarchique est de rendre les sujets égaux devant le pouvoir, sans quoi le pouvoir serait divisé et restreint, inégaux entre eux, sans quoi le pouvoir serait isolé. C'est ainsi que les nobles, sous la monarchie française, n'avaient pas de pouvoirs politiques, et conservaient des privilèges. Le roi pouvait les opprimer, et ils pouvaient opprimer leurs vassaux. La distinction du peuple en nobles et roturiers, poussée un peu loin, aboutirait à l'esclavage; et au Tond, tout absolutisme y conduit, aussi bien l'absolutisme révolutionnaire que l'absolutisme monarchique. On a peur des mots, mais on ne recule pas devant la chose. (Les mots, depuis un siècle, sont ce que les pouvoirs redoutent le plus.) Voici une note de M. de Bonald qui repousse l'esclavage en théorie, et le déclare incompatible avec l'esprit de. l'Évangile, et qui pourtant le regarde comme admissible, et même juste, dans le seul cas où l'application de cette monstrueuse doctrine s(|it encore possible : « L'abolition de l'esclavage dans nos colonies a été marquée an coin de cette sauvage et Téroce ineptie qui a caractérisé toutes les opérations des usurpateurs du pouvoir en France. En donnant l'indépendance aux nègres, ils ont signé l'esclavage et la mort des blancs. La philosophie s'élevait contre le préjugé qui séparait le blanc de l'homme de couleur. C'était un sentiment que la nature même avait placé dans le cœur des blancs pour empêcher le mélange des races, que les passions ne rapprochaient que trop : et il n*est pas inutile de remarquer qu'en périssant par les hommes de couleur (vrais auteurs des désastres des colonies) , les blancs ont péri par leurs enrunts. Que les nations à colonies écartent bien loin de l'Europe cette race de nuirs, qui, quelle qu'en soit la cause, semble née pour obéir, qui n'ont de l'homme policé que les passions, et de l'homme sauvage que la Torce, et dont la meilleure et presque la seule qualité morale, est quelquefois une fidélité qui semble tenir plus de l'instinct de l'animal domestique que du sentiment de l'être intelligent. » (M. de Bonald, Théorie du pouvoir, t. Il, p. 257 sq.) M. de Bonald, dans ce passage, en est encore à la théorie d'Aristote. {Polit., liv. I, coL 2, § 20. Trad. franc., 1. 1, p. 37.)

Telle est la théorie de l'absolutisme traditionnel. Nous ne disons pas qu'on le soutienne aujourd'hui dans toute sa rigueur, que Thomas Hobbes, ou même M. de Bonald, dont l'absolutisme était tempéré par tout ce qu'il y a de profonde douceur dans l'Évangile, aient parmi nous des disciples fidèles. Nous présentons la doctrine avec toutes ses conséquences, parce que c'est l'absolutisme luimême que nous voulons juger, et que nous n'avons point affaire aux personnes. Nous résumons toute cette théorie d'un seul mot; mot terrible, mais profond, parce qu'il est juste, et nous l'empruntons au maître et au poète de l'absolutisme : « On demande ce que doit être la société pour être bien organisée ? Ou un couvent ou une caserne. »

Avant de répondre au nom de la liberté, qui est bien aussi quelque chose, et de la loi naturelle, impossible, incompréhensible sans la liberté, nous allons donner la parole à des absolutistes d'une tout autre espèce, venus de l'autre point de l'horizon, et que nous appellerons les absolutistes révolutionnaires, jusqu'à ce que leur véritable nom, leur nom terrible et maudit, sorte de Texposition mfime de leur doctrine.

2o DB l'absolutisme RÉVOLUTIONNAIRE.

Les absolutistes révolutionnaires commencent par une critique amère de l'ordre établi, qui ne fait, suivant eux, que consacrer et éterniser le privilège. Privilège de castes ou privilège d'argent, c'est toujours le privilège. Les castes étaient peut-être même moins odieuses, parce que leur origine était éloignée et inconnue, tandis que la richesse s'acquiert sous nos yeux par des moyens que la conscience réprouve. Us ont, contre l'organisation politique et sociale, une verve de critique intarissable; et comme il v a toujours un mauvais côté dans les choses

humaines, ils mêlent beaucoup de vérités à beaucoup d'erreurs, et par %, séduisent et entraînent même des Ames honnêtes. Gomme ils s'adressent surtout à la foule, ils ont beau jeu à lui étaler les plaisirs et le pouvoir des riches. « Et vous, pourquoi souffrez-vous? Valez-vous moins? Où est la justice? » A les entendre, le monde se divise en deux mondes : un très-petit monde d'heureux et de tout-puissants, qui font les lois, qui retiennent le capital, qui vivent dans les palais; un monde presque innombrable de déshérités et de souffreteux, toujours gouverné, toujours exploité, travaillant du matin au soir, ayant à peine du pain et un logis ; en un mot, ceux qui jouissent sans travailler, et ceux qui travaillent sans jouir. Cependant les hommes naissent égaux ; ils apportent en venant au monde les mêmes droits. Est-ce que Dieu fait des nobles et des vilains, des riches et des pauvres, des gouvernants et des gouvernés? U fait des hommes; c'est nous qui faisons des misérables. Si la société est ainsi faite qu'elle sacrifie le grand nombre méritant au trèspetit nombre inutile, il faut la refaire. Qu*a-t-elle en soi de si sacré? C'est un être de raison, qui n'a que la valeur que les citoyens lui donnent. La société n'a par ellemême aucun droit; elle est une association; elle ne peut pas opprimer les associés. Nous mettons nos droits en commun, notre travail en commun : cela est bon, et même nécessaire; mais à condition de partager également les fruits, d'abandonner tous la même portion de nos droits, de rester égaux enfin, puisque la nature nous a faits égaux. Pourquoi subirions-nous la tyrannie d'une abstraction? Les droits abstraits de la société ne sont qu'une chimère; il n'y a pas d'autre droit que le droit; et le droit, dont chacun porte au fond de sa raison l'éternel exemplaire, appartient également à tous les individus, et n'est plus rien en dehors d'eux. Les vieilles constitutions ont été faites à des époques de barbarie et d'ignorance; elles sont l'œuvre de la force; elles consa-

crent le privilège : elles ne peuvent subsister après l'avénemenl du droit. Loin d'invoquer le passé, il faut tout refaire à nouveau, puisque la raison n'a pas été consultée, et que tout s'est fait en quelque sorte de hasard, suivant les intérêts et les caprices du plus fort. Il est donc juste, utile, nécessaire, de tourner le dos à l'histoire, de rompre brusquement toutes les traditions, de fonder sur un principe nouveau un ordre nouveau, et de proclamer sur les ruines de la tradition la souveraineté de la raison, c'est-àdire la souveraineté du peuple*.

Mais que fera de sa souveraineté le peuple souverain? U en usera pour appliquer le principe même qui la lui confère, et pour appliquer le droit dans sa rigueur; le droit absolu, l'égalité absolue. Le peuple fera justice de toutes les distinctions de castes ; il égalisera les fortunes pour égaliser les puissances; il ne souffrira pas qu'une nouvelle aristocratie s'élève pour ramener les institutions vaincues. Quelque forme qu'elle prenne au début, soit qu'elle se manifeste par l'ambition politique, ou par l'accumulation du capital, ou par l'appropriation exclusive du sol et des instruments de travail, ou par le monopole des produits, le peuple la détruira dans son germe. Il empêchera tout citoyen de s'élever au-dessus du rang de citoyen, pour que personne ne descende au-dessous de la qualité d'homme.

La souveraineté du peuple pour principe, le bonheur du peuple pour but, l'égalité absolue pour moyen : voilà la doctrine. L'égalité remplace la hiérarchie, les droits de la société ne sont plus qu'une délégation; tous les droits individuels sont reconnus; la souveraineté, la propriété, la possession, le travail et les fruits du travail sont également répartis, et la société revient à l'état de

4 . Dans le Mémoire au roi sur Us municipalités, allribué à Dupont de Nemours, mais cerlainement inspiré sinon dlclé par Turgot, on lit déjà que a les droiis des hommes réunis en société ne sont pas fondés sur leur histoire, mais sur Ii-nr nature. »

nature, plus la communion des idées et la solidarité des efforts et des intérêts : telle est la nouvelle foi, nécessairement intolérante comme la première; car l'attaquer c'est, dans la pensée des hommes dont nous développons la doctrine, attaquer l'égalité elle-même. Or, celui qui attaque l'égalité attaque la justice, le droit, l'humanité. La société doit être forte contre lui, puisqu'il est^en insurrection contre elle. Elle a le droit de prévenir cette insurrection, et le droit, si l'insurrection se produit, de l'écraser. Sous ]e régime de l'égalité absolue, tout dissident est un ennemi, car, s'il dogmatise, il est la théorie du privilège, et s'il pratique, il est le privilège lui-même. Le peuple, c'est-à-dire Tégalité ou la justice, est contre lui en état de légitime défense. De là la dictature révolutionnaire, et sa forme historique, la terreur.

Il n'est personne qui ne voie par quel côté se ressemblent les deux, doctrines que je viens d'exposer. Un roi, ou des démagogues ; des castes, ou des clubs ; des privilèges ou le désordre : voilà les différences. La destruction de la liberté individuelle, voilà la profonde et fondamentale analogie. Or, qu'est-ce qu'une société humaine qui ne respecte pas la liberté humaine? C'est une société com« muniste. De sorte qu'il y a deux communismes : le communisme^traditionnel et monarchique, et le communisme révolutionnaire.

3<^ DE l'absolutisme EMPmiQUE^

Ce n'est plus la mode aujourd'hui (il y a des modes jusque dans la spéculation scientifique; l'âme des bêtes, l'origine du langage, lès idées innées ont été à la mode),

4 . Je cile plusieurs Tois dans ce paragraphe le liyre de M. Dupont- Whiie, VIndividu et VÉtai. Ce n'esl pas que M. Dupont- Wbile ait soutenu rabsoiiilisme; mais son livre contient la plus forte exposition des doctrines dont les absolutistes dont je parle ici ont abusé, pour coa-

ce n'est plus la mode parmi nous de discuter les ques* lions de principe en matière de gouvernement, peut-être parce que tous les principes ont été confondus dans des alliabces hybrides, peut-être parce que nos esprits se sont rapetisses, et sont devenus matérialistes en philosophie et fatalistes en histoire. C'est un tort, car aucune discussion ne peut être lumineuse et définitive si elle ne remonte aux principes fondamentaux et à leur déduction logique. Il en est des spéculations morales comme de la chimie, qui a besoin d'étudier les corps simples en euxmêmes, quoiqu'on ne les rencontre en réalité que sous la forme de composés. Pendant la Restauration, la présence du droit divin escorté de ses théoriciens imposait à tous les esprits la question de principe, et Ton disputait partout, dans les écoles, dans la presse, à la tribune, sur le droit des rois et celui des peuples. Aujourd'hui, on prend la question par l'autre bout, et sans vouloir s'embarrasser de l'origine de l'Ëtat, on s'en tient à discuter ses attributions. Il importe assez peu, dit-on, de réveiller les anciennes disputes sur le droit divin ou la souveraineté du peuple. Ce qui importe, c'est de déterminer le rôle du pouvoir, de savoir exactement s'il doit faire ou laisser faire, suppléer l'activité individuelle, ou simplement la garisLutir contre les collisions. En un mot, le pouvoir, quel qu'il soit, étant donné , de quelles attributions a-t-il be* soin pour accomplir sûrement et infailliblement sa mission? En réduisant la question à ces termes, on se flatte d'arriver à la résoudre par les faits, et d'échapper à la métaphysique. Voyons si l'on y réussit.

Ceux qui exagèrent les droits ou la fonction de l'État,

lester à la liberté ses droits les plas évidents et les pins nécessaires. M. Duponl-Wiiiie n'est pas plus responsable de ces excès, que dans un autre monde Descartes n'est responsable du spinozisme. Dans la discussion d'une thèse générale, il Taul toujours exagérer, pour abréger. Al. Dupont-Wbiie est d'ailleurs un de ces adversaires qu'on discute arec reconnaissance, parce qu'ils donnent à penser.

sans aucune autre arrière-pensée que le désir de procurer plus sûrement Tordre et le progrès, nous disent que le gouvernement doit agir par des lois préventives, comme un père, ou par des créations, comme une personnel II est absurde, suivant eux, de le réduire à une sorte de présidence désintéressée; car, d'une part, cette inaction où on le relègue crée les crimes par l'incurie du pouvoir, et oblige à une pénalité excessive ; et, d'autre part, elle retarde partout le progrès, puisque les efforts divergents des individus n'ont ni les ressources, ni la constance, ni la portée, ni la puissance à triompher des obstacles, que la concentration des forces sociales dans une seule main donne aux opérations de TËtat.

Pour nous rendre compte du sens exact de cette doctrine, il est bon de distinguer les deux conséquences analogues, mais pourtant différentes, qu'elle entraîne : à sa- •voir, l'action préventive de l'État, et l'action créatrice, ou l'initiative de l'État.

Le meilleur moyen d'expliquer en quoi consiste l'action

4. « S'il étend sa domination, c'est ayee la conséquence, non-sealement d'acquérir de nouyeaox sujets, mais d'ouvrir de nouveaux marchés. — Élablil-il des bureaux de consignation et d'enregistrement , il rend par là un service en même temps qu'il bat monnaie. —-Quand il ajoute l'électricité au télégraphe et l'hélice à la Tapeur, la communauté y trouve son compte aussi bien que l'adminislration de la guerre, de la marine et des affaires étrangères. — Codifier est l'inclination et rihlérêt des gouvernements ; mais la loi y acquiert une qualité précieuse pour les citoyens, la cognoscibilitéj eomme dit Benlham. — Qu'importe que Louis XI n'ait songé, quand il institua la poste, qu'au transport de ses dt^péches? — Le gouvernement anglais a transporté au loin ses condamnés pour 8*en débarrasser ; chemin Taisant, il a peuplé et fécondé l'Australie. — On a ftdt de nos Jours, dans certaines parties de la France, des routes stratégiques qui ne servent pas moins à la circulation des denrées qu*à celle des baïonnettes. — Nul n'ignore que l'Imprimerie rojale n'imprime pas seulement le Bulletin des Lois, — Quand le premier consul a fondé la Banque de France, il est permis de croire qu'il songeait surtout à grouper les capitalistes sous sa main et à son usage; il n'en fécondait pas moins le commerce et la production.... U y a toujours, de la part de l'État, un exemple donné, quand il n'y a pas un service rendu. » (Dupont-White, VIndividu et VÉtat, 2* édit., p. 40 et 44.)

340 LA LIBERTÉ POUTIQUE.

préventive de l'État, ce sera de prendre quelques exemples; je m'en tiendrai à ces deux-ci : une émeute, un délit de presse.

Si l'État se borne à la répression, les citoyens peuvent se réunir, avoir chez eux des armes et des munitions de guerre, sortir en armes, conspirer, pour ainsi dire, à ciel découvert, et déclarer un beau jour la guerre à la société, après avoir organisé contre elle une force capable de soutenir la lutte. Ce n'est qu'au moment où l'attaque est manifeste, et par conséquent le délit accompli ou commencé, que la société a le droit d'intervenir pour résister d'abord, et pour punir ensuite. Deux conséquences de ce système : la guerre, et la peine. .

Au contraire, que l'État par sa vigilance empêche le danger de naître; qu'il défende ou surveille les réunions et les associations ; qu'il contrôle la vente des armes, qu'il en défende la détention à domicile, qu'il ait le droit di s'assurer au besoin par des visites domiciliaires que les maisons privées ne se transforment pas en arsenal : par ce système, il produit la paix, il évite aux sujets les dangers de la collision^ et à ceux qui auraient voulu troubler l'ordre, il épargne à la fois et la punition et le crime.

De même pour la presse. Quand l'État a pour système de laisser faire, la provocation se produit : il intervient alors^ après le mal commencé, et il prononce l'amende, l'emprisonnement, des peines plus dures. Mais si, au lieu de cela, il trace par avance à l'écrivain la ligne qu*il doit suivre, ou mieux encore, s'il examine l'ouvrage avant d'en permettre l'impression, c'est tant mieux pour le public qui ne sera pas inutilement agité, et pour l'écrivain qui ne courra que le risque de perdre son manuscrit. J'accumulerais les exemples sans utilité, car ces deux-ci résument bien toute la question, et montrent parfaitement dans leur opposition le système préventif et le système répressif.

Appliquons maintenant le même procédé à l'action créa-

tricede l'Ëtat. L'État peut créer en morale, en hygiène, en industrie, en beaux-arts. En morale, exemple : autrefois, la loi laissait la femme et les enfants à la merci de l'autorité paternelle; il en résultait des excès qu'il fallait ensuite punir : aujourd'hui elle a réglementé l'autorité paternelle et maritale, créé une tutelle officieuse, des voies de recours. Elle a produit ainsi un progrès moral dans l'intérieur de la famille ^ On peut rapporter au même ordre la loi sur le partage égal des successions, et tout ce que l'État fait pour l'éducation publique. En hygiène, il agit par la limitation des heures de travail (lorsqu'il les limite), par la loi sur le travail des enfants, par les quarantaines et les cordons sanitaires, par la proscription des logements insalubres, etc. En industrie, il fait des routes, des canaux, des chemins de fer; il fabrique lui-même le * tabac et la poudre ; il fait des tapis à Beauvais, des glaces à Saint-Gobain, des porcelaines et des cristaux à Sèvres, des canons et des machines à Indret et à Brest. Pour les beaux-arts, il a des bibliothèques, des musées, des écoles, des pensionnaires, des commandes. Que ferait l'industrie privée, livrée à elle-même et chargée de pourvoir à toutes les nécessités sociales? Elle songerait à ses intérêts : d'où les entreprises médiocres, incohérentes, mal exécutées, à courtes échéances. En éducation, le charlatanisme, des résultats hâtifs, superficiels; en travaux publics, des constructions sans solidité, sans durée; partout la préoccupation des gros et prompts dividendes, le dédain du beau et du définitif; point de ressources, ou des ressources achetées par l'agiotage, qui dépense inutilement la moitié des forces qu'il déplace.

Les adversaires de l'initiative individuelle vont même jusqu'à soutenir que l'État peut seul procurer le progrès. C'est l'État qui augmente le nombre des lois pour augmenter la moralité; qui sous Henri IV plante des mûriers,

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