‹ La liberté politiqueChapitre 6 sur 66 · IV PRÉFACS DC LA CINQUIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

IV PRÉFACS DC LA CINQUIÈME ÉDITION

On paraîtra peut-être faire un paradoxe, en disant que la décentralisation est le plus sûr moyen de fortifier le pouvoir exécutif contre les agressions du pouvoir législatif, et de concilier la responsabilité ministérielle avec l'indépendance nécessaire de l'administration. Apprenons enfin à compter la liberté comme un puissant moyen de gouvernement. L'Empire se fortifie en étendant et en multipliant son action, parce qu'il a le parti pris décomprimer et d'acheter; la République, qui ne veut que convaincre, se fortifie au contraire en se dépouillant de toutes les attributions qui ne lui sont pas indispensables.

C'est en vain que les nouveaux adversaires de la liberté invoquent la nécessité de défendre l'unité nationale et d'armer l'autorité. L'unité nationale est fondée depuis 1789. Elle n'est pas menacée. Elle ne peut être ébranlée . Elle a ses organes très puissants et très-suffisants dans l'unité de la législation, de l'armée et du trésor. La France peut supporter, sans aucun péril, la liberté de la pensée sous ses trois formes, l'enseignement, la presse et le culte, et la liberté de raction, soutenue et développée par le droit de réunion et le droit d'association. Ceux qui parlent, en 1881, de deux Frances prêles à s'entredéchirer, savent bien qu'ils abusent de la crédulité publique. Et quant à l'autorité, pour qu'elle soit forte et respectée, il faut qu'on sente qu'elle est nécessaire et qu'elle se restreint elle-même dans les limites où elle est nécessaire. S'il est vrai de dire qu'en entreprenant de régler les manifestations de la pensée, elle se rend odieuse et ridicule : odieuse, parce qu'elle attente à la conscience et à la science; ridicule, parce qu'elle se condamne à l'impuissance et à l'arbitraire, reconnaissons qu'elle ne se trompe

PRÉFACE DB Lk CINQUIÈME: J^DITION. V

pas moins profondément quand elle prend à sa charge la gestion des intérêts du département et de lacommunOy en réduisant tout le corps politique à ses deux termes extrêmes : l'individu et l'État.

Le département et la commune deviennent, par cette tutelle, de simples divisions administratives créées pour la commodité du pouvoir central, au lieu d'être des unités vivantes comme elles le sont dans tous les pays constitutionnels. Cette tutelle est dure à supporter; elle rend le pouvoir central fatigant, importun; elle est le plus souvent maladroite. Elle a pour résultats de mettre, à chaque instant, les ciloyens aux prises avec Tautorité, et Tautorité aux prises avec les citoyens. Les citoyens n'ont à invoquer et à redouter que le gouvernement et les agents du gouvernement. Ils ne peuvent agir en toute matière publique, c'est-à-dire en dehors de leur foyer, de leur comptoir ou de leur atelier, sans que leur action devienne immédiatement une action politique, attendu qu'il n'y a pas de corps intermédiaire entre eux et TÉtat. Leur seule alternative est de se révolter ou de se prosterner. Un peuple ainsi fait est une matière scientifiquement préparée pour la démagogie.

Nous seuls avons absorbé la communç dans le maire, et le maire dans le sous-préfet. En dehors de nous, tous les peuples libres ont des communes fortes. Si chez quelques-uns l'organisation légale est un peu confuse, les traditions y suppléent. La commune administre ses biens, fait sa police, nomme ses agents, crée ses écoles, élève son église, la répare, participe à la direction du culte, prend soin de ses indigents et de ses malades, ouvre, entretient ses routes, ses canaux^ est maltresse de ses marchés,

YI PRéVACE DE LA ONQUIËMB ioiTION.

de ses foires, de ses comices agricoles. Elle a ses fê> tes, ses corporations^ ses annales, des monuments qui lui sont chers. Elle a aussi, au-dessous du maire, des dépositaires actifs de Tautorité : exemple, en Belgique, l'échevin chargé de Tinstruction publique. Tous les citoyens peuvent briguer les emplois communaux, rendre des services & la corporation, acquérir une importance locale, se faire an nom qui demeure honoré et respecté. Il se forme un patriotisme communal qui, loin de nuire au patriotisme national, lui profite: car on aime la patrie 4 cause de la commune, la commune à cause de la famille ; le cœur de Tbomme ne s'attache pas à des abstractions, il aime d'abord près de lui. Un homme de talent et de dévouement peut désirer une fonc* tion publique, sans la demandera T État; il peut avoir de Tambition, sans aspirer d'emblée à être député. Il apprend à discuter dans une assemblée peu nombreuse, où tout le monde se connaît et se juge; à administrer dans une sphère étroite, et sous l'œil vigilant des intéressés. Il va du petit au grand, la seule méthqidé qui soit sûre. Cette com nune fortement organisée, ayant une rie propre, n'est pas seulement une école d'administration et de politique; elle est une école de morale. Chacun y a le sentiment profond de son droit, ce qui donne par contre-coup le sentiment de son importance et de sa responsabilité. Les électeurs n'y sont pas réduits à nommer un député pour ses exploits dans un club ou sa notoriété dans une taverne. Us ont entendu leur candidat parler d'affaires, si l'assemblée communale est publique; ils Tout vu agir. Ils savent comment il remplit ses engagements. Ils ne connaissent pas les engoiiomcnls irréfléchis. Ils exigent des raisons

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plutôt que des exagérations, de la science d'iiomme d'État plutôt que de la verve, du sens pratique plutôt que de la faconde. Ils ne se laissent pas mener par leurs élus; ils les surveillent et les jugent Gomme ils comprennent les rouages du gouvernement, et la nécessité de la séparation des pouvoirs, et les inconvénients des crises politiques, et la puissance bienfaisante de la légalité, ils deviennent les défenseurs de quiconque, ministre ou député, accomplit son devoir à la place que la constitution lui assigne, sans défaillance ni usurpation. Siy dans un peuple ainsi constitué, une crise politique se produit (et les peuples les plus sages n'en sont pas toujours exempts], elle ne bouleverse pas de fond en comble une République de trente millions d'hommes pour une bataille livrée par trois mille combattants sur une place ou autour dune cham* bre; elle ne met pas la civilisation, la consciencei la propriété en péril; elle ne se complique pas forcément d'une révolution sociale; elle n'aboutit pas, après quelques semaines ou quelques mois d'anarchie, à la dictature d'un homme ou d'un comité. La Suisse manque d'uniformité, et elle ne s'en plaint pas : manque-t-elle d'unité nationale, de patriotisme? 11 est vrai qu'il n'y a pas de parité: nous sommes ici beaucoup plus de millions. Raison admirable pour faire partir toute décision et toute administration d'un point unique! et pour mettre sous le joug de cette autorité centrale nos personnes, nos ateliers, nos biens, nos consciences et nos pensées I On parle de restauration des certificats d'études universitaires; pourquoi pas de restriction à la liberté de la presse? Il est grand temps de nous arrêter dans une voie qui nous mènerait auxinterdic-

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