CHAPITRE I
PREilERS PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE.
1. La législation de 1789 est fondée sur la loi naturelle.— 2. Aucune loi écrite, aucune constitution ne peut se passer de la loi naturelle. — 3. 11 faut obéira la loi naturelle, lors même que ses prescriptions sont ou paraissent être contraires à Tintérêt commun. — 4. Quoique la justice puisse succomber pour un temps,, elle finit toujours à la longue par remporter^ et c'est ce qui con> stitue le progrès.
L'homme a été créé libre; donc il doit conserver et développer sa liberté.
Il est libre : donc il y a au-dessus de lui une loi naturelle qui oblige sa liberté sans la contraindre.
Sar ces deux axiomes repose toute la morale.
Ce qui est vrai de l'homme, pris comme individu , est nécessairement vrai de Thumanité et de toutes les sociétés humaines.
Toute société doit être libre el soumise à la loinalvit^Vl^v
2 LA LIBERTÉ POClTlQUE.
Une loi qui ne dérive pas de la loi naturelle par une con« séquence nécessaire est une loi tyrannique.
IL n'y a pas une science de la société et une science de l'homme , une morale pour la vie privée et une morale pour la vie publique. Il est absurde dédire qu*il y a deux morales, puisque le caractère le plus évident de la loi morale est d'être invincible, universelle, absolue.
Aucun homme ne peut douter de sa propre liberté. Sans réfléchir, sans nous demander en quoi la liberté consiste, nous nous croyons, nous nous sentons libres.- Tous nos actes, les plus humbles comme les plus importants, supposent cette croyance k notre liberté. C'est celte croyance qui nous force à délibérer, qui nous fait hésiter, qui nous rend fiers ou honteux de la conduite que nous avons te* nue. C'est elle aussi qui nous fait aimer ou haïr les autres hommes, avoir confiance en eux ou les craindre : on ne prie pas un automate , on ne lui donne pas d'ordres, on ne s'irrite pas contre lui, on ne. lui sait pas gré des services qu'il rend. Pour arriver à supposer que l'homme n'est pas libre, et qu'il obéit aveuglément à certaines influences, il faut avoir beaucoup raisonné, entassé un grand nombre de sophismes; encore n'aboutit-on, après tant de peines, qu'à un scepticisme théorique , car la nature proteste toujours : il n'y a de vrais fatalistes que dans les livres. On a beau soutenir théoriquement que, si je lève la main ou si je me tourne à droite ou à gauche ,• c'est en vertu d'une loi qui commande à mes mouvements comme les lois physiques commandent aux mouvements réguliers et ordinaires des corps; dans le moment même que l'on fait cette belle démonstration , il n'est personne qui n'en voie intérieurement la fausseté, qui ne se sente maître de sa propre force, et qui ne soit prêt à défier tous les autres hommes de prédire infailliblement l'usage qu'il en saura faire. En présence d'une conviction si entière, si universelle, si complètement inébranlable, et d'une conviction appuyée sur le témoignage le plus immédiat de la
conscience, c'est vraiment perdre son temps que de se jeter dans des argulies d'école.^ Ancun fait ne m'élant mieux attesté que ma liberté, je ne puis douter d'elle, sans douter immédiatement de toutes choses et de moi-même.
L'existence et Tautorité de la loi morale ne sont pas moins incontestables. Je n*ai pas besoin que Platon ou Aristote viennent m'enseigner ^ue ma liberté a une règle. La nature parle en moi assez haut ; et, sans m'embarrasser d^aucun système, je sais parfaitement ce que c'est qu'une bonne conduite , et ce que c'est qu'une mauvaise. Quand un fils qui«a des bras et qui peut travailler, laisse mourir son père de faim, ai-je besoia d'aller à l'école pour savoir qu'il est un misérable? Le plus grand savant des universités et des académies n'est pas plus avancé sur ce point que le premier pâtre venu. J'entre dans une maison qui n'est pas la mienne: je m'assure que personne ne peut me voir ni m'entendre ; j'ai la certitude que ma présence en ce lieu ne sera jamais connue, et, ne doutant pas de l'impunité, je mets la main sur le bien d'autrui, sur son héritage , sur le prix de son travail : d'où vient que je tremble et que je frissonne , dans cette solitude , dans cette sécurité ? D'où vient qu'une douleur poignante s'élève en moi pour ne plus me quitter ? La société se taira, mais ma conscience ne se taira point. Ce n'est pas à cause de mon rang, ni de mon siècle, ni de mon pays, ni de mon éducation; c'est parce que je suis un homme. Personne, si ce n'est Dieu, ne m'a fait capable du remords.
Nous passons notre vie à nous disputer sur toutes choses, à mettre tout en question , à élever des systèmes dont celui-ci s'engoue, et qu'un autre renverse comme des châteaux de cartes ; il n'y a qu'un point sur lequel nous soyons d'accord, et c'est l'existence de la loi morale. Chacun la tire de son côté et prétend l'approprier à ses instincts, à ses besoins, à ses convoitises, mais personne ne la nie. On l'invoque, même en la violant. On ruse avec
elle, on la déguise, on la défigure, on la voile; mais on ne la nie pas. Il faut donc avouer que, quand même tout le reste serait faux, ces deux points demeureraient inébranlables, en dehors et au-dessus de la science : c'est que rhomme est libre, et que sa liberté est soumise à la loi "naturelle.
Demandons -nous un instant si nous avons quelque autorité sur la loi naturelle, si nous pouvons la modifier, la traiter comme nos lois humaines, que nous renversons quand elles nous gênent, pour les remplacer par des lois plus appropriées à nos convenances. Estril en mon pouvoir de changer quelque chose à cette loi qu'aucun maître ne m'a enseignée, et dont j*entends les oracles an fond de ma conscience ? Quand elle prononce que je dois respecter la vie et le bien d' autrui, ai- je autre ehose à taire que de me soumettre? Ceique je ne puis pas moi-même, quelque autre le pourra-til k ma place? Y a-t-il quelque homme sous le ciel qui puisse me dispenser d'entendre la voix de la conscience, me dispenser de lui obéir, me dispenser, quand je lui ai désobéi, de souffrir le remords? Non, cette force est absolument invincible, et quand tou's les hommes ligués ensemble m'ordonneraient de commettre un assassinat, un parjure, un sacrilège, ces millions de voix retentissant à mes oreilles ne feraient pas assez de bruit pour m'empêcher d'entendre la voix du maître intérieur.
La liberté et la loi sont nécessaires l'une à l'autre; ce sont deux termes qu'on ne peut séparer. Il y a une vérité pour les actes comme pour les pensées ; et de même que la pensée n'est qu'un rêve tant qu'elle n'est pas dominée par les éteipnelles lois de la logique , l'action qui n'est pas conforme à la. loi morale est une perte de force, une diminution de l'être.
On se donne quelquefois beaucoup de peine, et bien mal à propos, pour expliquer et développer la loi morale avec le secours d'un autre principe. « Il est certain, dit-on, que nous devons tout sacrifier à la loi morale ; mais qu'or-
donne-t-elle cette loi ? Il faut bien TeDiendre : ordonnet-elle de brider et de gêoer notre nature? Nous est-elle donnée comme un maître farouche toujours prêt à nous déchirer le cœur? Œuvre d'un Dieu bienfaisant, comme tout ce qui existe, éternelle expression de son éternelle pensée , elle est d'accord avec toutes les lois du monde, avec Tordre universel, et elle y concourt en nous dirigeant nous-mêmes vers le vrai bonheur. G*est donc lui obéir, que de conformer nos actions à Tordre. Étudions les voies de la nature et nos propres aptitudes, et mettons tous nos soins à ne pas contrarier en nous la force qui entraîne, tous les êtres vers l'accomplissement d'une destinée commune. » Par ce raisonnement ou d'autres pareils, en conservant à la justice sa dignité , son autorité , en dé* clarant bi^n haut qu'elle est Tunique maîtresse de la vie, ônjirrive tout doucement à la remplacer par un système. Celui-ci veut lire les lois de la justice dans celles du monde physique, et celui-là s'en tient aux lois de la nature humaine : un autre, amnistiant tous nos penchants par ce prétexte que Dieu n'a rien fait d'inutile, trouve moyen de rattacher, même le mal moral, au principe de la justice.
C'est en vérité une grande folie que de quitter ainsi une lumière naturelle, éclatante, commune à tous, pour se livrer à la conduite incertaine d'un système. Si nous savons qu'il y a du bien et du mal, c'est parce . que Dieu le révèle directement à chacun de nous avec une autorité infaillible dans le fond de notre raison; qu'avons-nous besoin de chercher d'autre guide, et où pouvons-nous espérer d'en trouver un meilleur? L'ordre universel est sans doute un modèle admirable à se proposer; mais comment le connaître, et comment avoir la certitude qu'on le connaît ? L'intelligence de Tordre universel suppose toutes les sciences achevées et toutes les sciences infaillibles. La nature humaine est plus près de nous; mais cet atome, perdu dans l'immensité du monde, qui le connaît , qui
peut le sonder ? U n'y a pas une de nos passions qui ne nous réserve des étonnements après des années d*étude. N'est-il pas merveilleux que Gondillac, Reid et Eant passent leur vie k étudier l'homme, et que toute cette vie empftyée à la même étude sur cet unique sujet, les conduise à des conclusions si différentes ? Il n'y a vraiment qu'un principe fixe et inébranlable dans la vie, un seul principe qui ne dépende ni des systèmes, ni des préjugés» ni des passions, ni de la science elle même; il n'y en a qu'un qui se présente à nous entouré d'une autorité in- .vincible, non à titre d'hôte, mais en souverain; appuyé d'une part sur le remords, et de Tautre sur le ravissant et glorieux témoignage d'une conscience pure^ prêt à devenir le bourreau ou la consolation de notre vie, selon l'usage que nous aurons fait de la liberté, acclamé par tout le genre humain comme un bienfaiteur et comme un maître ; c'est le principe du devoir. Tenons-nous-y, puisque aussi bien les systèmes et les passions ne sauraient nous donner que de mauvais conseils. Acceptons de bonne grâce la condition que Dieu nous a faite, c'est-à-dire la condition d'hommes libres uniquement gouvernés par la loi naturelle.
1^ DE LA ubertA.
Si toute CQitfi doctrine est simple, claire, naturelle, sa« tisfaisante pour les esprits cultivés, accessible aux plus humbles intelligences quand il s'agit du gouvernement de la vie privée, il existe malheureusement encore dans nos sociétés modernes un préjugé contre la sévère application de la morale à la vie publique: On entend répéter que rhomme et la société humaine ne peuvent pas se gouverner de la même façon, ou, en d'autres termes, que la morale et la politique forment deux sciences différentes. J'avoue qu'il est assez difficile de se rendre compte de l'existence d'un préjugé pareil. On l'aurait compris à la
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rigueur du temps des entités scolastîqaes, quand on s'efforçait de voir dans rhumanité autre chose que la totalité des hommes passés, présents et futurs. Mais puisque le sens commun a reconquis ses droits, et que la science, grâce à lui, ne connaît plus d'autres êtres que ceux qui existent, il doit être hien évident pour tout le monde que, si l'homme est libre et doit rester libre, l'humanité est libre et doit rester libre ; et que si l'homme est soumis à la loi naturelle, l'humanité doit être soumise, au même titre, de la même façon, dans les mêmes conditions, à la loi naturelle. Tout va ensemble dans le monde. Le vent qui enfle la voile entraine à la fois le vaisseau et les passagers. Cependant, quoique cela paraisse clair et net, quand on pose ainsi la question dans toute sa généralité et dans toute sa simplicité, nous voyons que la liberté a bien des ennemis sous le «iel; et que dès qu'il s'agit de juger les faits historiques ou de prendre un parti dans les affres humaines,au lieu de dire, comme le bon sens et la justice le veulent : qu'est-ce qui est juste? on dit souvent, et sans trop de honte : qu'est-ce qui est utile ?
Nous ne parlons pas ici de ceux qui combattent la liberté parce qu'elle leur nuit et qu'ils sont malhonnêtes en politique comme d'autres le sont dans la morale ordinaire, simplement parce qu*ils sacrifient leur devoir à leur intérêt. Nous parlons des théoriciens qui trouvent que la liberté n'est pas bonne, et que la loi naturelle, applicable seulement à la vie privée, n'a plus de force pour régir les affaires publiques. C'est ce double sophisme qui fausse toute la science politique, qui fournit cbs excuses à toutes les apostasies et qui érige la versatilité et la pusillanimité en système. S'agit-ïl de le réfuter? non; mais de le dé« masquer, car il ne vit que de mauvais sentiments et d'équivoques.
Parions d'abord de la liberté, et nous parlerons ensuite de la loi morale, quoique, à vraidire, ces deux questions ne Boient distinctes qu'en apparence, la justice et la li-
berté ne pouvant pas marcher l'une sans l'autre. La première demande que nous adressons à ceux que^ la liberté effraye, et qui pensent que la société peut s'en passer, c'est de s'expliquer sur la question philosophique du libre arbitre. L'homme pris individuellement, comme homme, non comme citoyen, est-il libre, oui ou non? Qu'ils se prononcent avant tout sur ce pohit-là. S'ils sont fatalistes, c'est-à-dire, s'ils croient que l'homme, au lieu de la liberté, n'a que l'illusion de la liberté, nous n'avons plus à discuter contre eux pour le moment ; nous ne pouvons pas leur faire une guerre de principe. Mais s'ils croient, comme tout le monde au fond, que l'homme a été créé libre, maître et responsable de ses actes, nous leur demanderons encore comment ils veulent traiter cette liberté dans la vie privée ; s'ils veulent la développer, ou tout au moins la conserver; ou s'ils aiment mieux lutter contre elle, l'entraver, et, s'il est possible, la détruire.
Cette question, qui doit nous mener à une démonstration simple et solide des droits de la liberté publique, n'est pas aussi vaine qu'on pourrait le croire au premierabord. Non- seulement il est possible de détruire en nous la liberté privée, le libre arbitre, mais cette destruction est le but et le résultat de plus d'une doctrine, et l'homme peut mutiler la nature morale de l'homme, comme il peut mutiler son corps. Il importe de s'en bien convaincre avant d'aller plus loin; et au fond, la liberté, comme tout ce qui est obligé de lutter, a besoin de connaître ses ennemis. Voyons donc par combien de manœuvres on peut arriver à détruire dans l'homme le libre arbitre. Il faut deux choses pour être libre : savoir l'être; vouloir l'être. On peut donc nuire à ma liberté de deux façons ; en attaquant mon intelligence, ou en attaquant ma volonté. Nul doute qu'un homme éclairé ne soit plus réellement libre qu'un ignorant : en ce sens, répandre l'instruction, c'est vraiment répandre la liberté, comme aussi, nuire au progrès des sciences, aux progrès plus nécessaires, parce qu'ils
sont rorigine de tout, de rinstruction primaîre, c'est attaquer la liberté dans sa source. Un idiot n'est pas libre; un homme, d'ailleurs éclairé, mais qu'on empêche d'acquérir des lumières spéciales surla question dont il s'agit, ne vote pas librement sur celte question. Dire qu'il est libre, parce qu'on lui permet de voter en lui refusant de s'éclairer, c'est k peu près donner à un aveugle la liberté d'aller sans guide où il lui plaira. Ne parlons pas des mensonges qu'on peut répandre, des passions qu'on peut exciter, ni de cette tactique déloyale qui consiste, en présence de deux partis, à donner à Tun la parole, avec tous les moyens de se faire connaître et de se faire aimer, et à tenir l'autre dans l'oppression et dans le silence. C'est ainsi qu'on peut attaquer la liberté en attaquant la pensée. Pour la volonté, c'est autre chose : il y a mille moyens d'en venir à bout ; la passion d'abord, cela va sans dire : mais ensuite, deux principales méthodes, fréquemment employées, l'une indirecte, qui consiste à donneraux hommes l'habitude de ne pas vouloir; l'autre directe, qui consiste k leur inspirer la volonté de ne pas vouloir. Pour la méthode indirecte, l'habitude de ne pas vouloir est, comme toutes les habitudes, une affaire d'éducation; non pas seulement d'éducation proprement dite, quoique celle-là soit ici très-puissanle, mais d'éducation légale, d'éducation sociale, de celle qui se continue pendant toute la vie. Montrons cela par un exemple : voilà un citoyen anglais; que lui dit la loi de son pays? « Je ne ferai rien pour ton oisiveté,mais jeté protégerai dans ton travail.» Ainsi averti, il étudie sesaptit::deset sesressources, et il entre résolument dans la bataille de la vie, ne comptant que sur soi-même. Voici au contraire un sujet ottoman ou égyptien auquel la loi de son pays tient ce langage: «Je gouverne pour toi et sans toi; j'administre sans toi ; je fais le commerce, j'ouvre des ateliers, je récolte des moissons sans toi. Ta zie peux être que mon fonctionnaire, c'est-à-dire un agent passif dans mes mains; un rouage dans le mécanisme que
je fais mouvoir. » Qae sera l'homme ainsi élevé ? Un mendiant et un despote, c'est-à-dire, pour deux raisons, moins qu'un homme. Mendiant devant le pouvoir, despote devant ses administrés, dès que, par la moindre place, il est devenu un des organes de la machine gouvernementale. Cette comparaison nous explique comment l'habitude fortifie ou débilite la volonté* Youlons-nous voir maintenant comment la volonté se renonce elle-même ? Il y a encore deux moyens pour cela : la peur, ou l'indolence; une terreur exagérée de la faute et par conséquent de la responsabilité, un amour exagéré du repos. On dit à un homme : < L'usage de la liberté est si périlleux, qu'à chaque pas vous pouvez tomber. Une longue pratique de la vertu n'est pas même une garantie. Abdiquez, prenez un maître dont vous serez sûr. Débarrassez- vous sur lui, en une fois, du fardeau de votre destinée. > Qui ne connaît ces arguments ? £t qui ne voit, pour le dire en passant, qu'il n'y a pas la moindre différence entre les arguments qui conduisent au suicide moral dont nous venons de parler, et ceux qui conduisent à l'autre suicide. La vie est trop lourde 1 la vie n'en vaut pas la peine ! De même pour la liberté. Et sur l'un ou l'autre de ces'fondements, on y renonce de gaieté de cœur.
Il y a donc, comprenons-le bien, possibilité de détruire la liberté de l'homme intérieur, ce qu'on appelle en phi<^ losophie le libre arbitre. Un moine, dans la rigueur de sa condition, est un homme qui a renoncé à son libre arbitre en faisant vœu d'obéissance passive. Il était responsable de sa destinée; il ne Test plus, ou croit ne plus Têtre. Il ne s'agit plus pour lui de délibérer ou de vouloir; au contraire, il s'agit de ne pas délibérer, de ne pas vouloir, de se soumettre purement et simplement à la règle ; d'être comme un cadavre dans les mains de son supérieur.
Eh bien ! nous demandons encore aux ennemis de la liberté publique s'ils sont du même coup ennemis de la liberté privée ; s'ils étendent leur doctrine jusqjierlà, s'ils
croient que la liberté est mauvaise, non-seuleiueut daus la place publique, inaîs dans les affaires privées, dans la maison, dans le for intérieur.
A vrai dire, le despotisme absolu, celui qui envahit l'homme tout entier, a bien peu de partisans. Il en a peu surtout dans notre pays, dans la société où nous vivons. On y trouve, en assez grand nombre, des hommes qui n'aiment pas, ou qui ne comprennent 'pas la liberté publique ; qui se soucient assez peu de participer à la' confection des lois et à l'examen du budget; qui aiment mieux confier la plupart des fonctions sociales à des agents de TËtat qu'aux forces de Tinduslrie privée; mais si on menace ces mêmes hommes d'exercer un contrôle sur leurs dépenses, sur la gestion de leur fortune ; de régler, en leur lieu et place, l'éducatiop et la carrière de leurs enfants; de leur imposer d'autorité certaines prié* res, et certaines formules de culte public ou privé, aussir tôt vous les voyez s'indigner, récl^uner leurs privilèges d'hommes libres, parler de tutelle outrageante et intolérable, revendiquer en un mot la liberté comme un droit inaliénable et sacré.
^Or, c'est en cela qu'ils manquent de logique. Beaucoup de liberté dans la maison, et pas du tout de liberté sur la place publique, c'est à coup sûr une très-mauvaise organisation . sociale. Elle n'est pas juste, évidemment; elle n'est avantageuse pour personne; elle est pleine de troubles et de tempêtes. Comment serait-il juste que je fasse accoutumé à penser et à vouloir, pour me trouver forcé de subir pieds et poings liés une domination que mon bon sens et ma conscience repoussent? C'est le supplice de Prométhée. Les gou'vernements paternels sont bien plus raisonnables; car, ne rvoulant avoir que des sujets, ils n'élèvent pas les hommes on. citoyens.
Dans les anciennes familles, quand on élevait l'aîné pour la guerre et le cadet pour le cloître, on ne leur donnait pas k même «éducation. On accoutumait l'alné aux
plaisirs bruyants, au spectacle du monde, aux exercices qui donnent l'audace et la force; on tenait son frère à Técart, par humacité; on le pliait k l'obéissance, à la subordination; si sa nature était vigoureuse et demandait une grande expansiou, on s'efforçait de la dompter, delà restreindre; on diminuait l'homme dans son corps et dans son âme pour l'accommoder à la vocation qu'on lui imposait. Si on avait agi autrement, si pendant vingt ans on aVait inspiré le goût de la liberté, le goût de lactivité et des aventures à cet enfant qu'attendaient l'ombre et le silence du cloître, quel père eût voulu commander le sacrifice, et quel abbé eût accepté le gouvernement de la victime ?
Demandez à un roi absolu, lequel aime^t-il mieux pour sujet, d'un homme indolent, inactif, accoutumé à se laisser faire, croyant ce qu'on lui dit de croire, abandonnant à autrui la garde et l'accroissement de sa fortune, ne sortant de sa maison que peur ses plaisirs, l)ornanl son ambition k obtenir une place, une décoration, une distinction ; ou d'un esprit éclairé , d'un cœur vaillant, ne se reposant sur personne du soin de conduire ses affaires et sa famille, étudiant par lui-même les conditions de la vie, suivant sa voie en connaissance de cause, sans demander et sans accepter de secours, et préférant k un repos ignoble, les hasards, les fatigues -et jusqu'aux périls de la lutte? Et demandez aussi au sujet, condamné k subir une loi qu'il n'a pas faite, une administration dont il ne connaît pas les secrets, une taxe dont il ne contrôle ni la répartition, ni la destination, une église imposée officiellement, une histoire, vraie ou fausse, écrite dans les livres et dans les journaux par ceux qui ont intérêt k le tromper, une justice mystérieuse, sans publicité, sans appel, sans libre défense, sans égalité ; dômandez-lui ce qui rend sa souffrance plus dure. C'est, n'en doutez pas, tout ce qu'il y a en lui de force morale ; c'est la fermeté de son jugement, la perspicacité de son esprit; c'est le vif
f^cntlment d'une activité qu'on étouffe. C'est précisément tout ce qui devrait le grandir, qui, dans rabaissement où un le tient, fait son malaise et sa honte.
Il ne faut pas dire : « Je donnerai un dérivatif à l'activité humaine; je la verserai dans le commerce, dans la fabrique, afin de régner paisiblement sur le reste. » Retenez donc ce commerçant et ce fabricant dans la routine; car le jour où il aura de plus grandes visées,.le jour où il voudra améliorer ou créer, ce jour-là il rencontrera vos lois reslriclives, votre administration tracassière. Il sera forcé de vous montrer que vous frappez par vos impôts son industrie dans sa source; que vous monopolisez sans profit les forces naturelles qu'il utiliserait pour vous en les rendant productives pour lui-même; que vous intervenez tout exprès dans ses transaction? pouV les rendre stériles; que votre force gouvernementale étant employée uniquement à restreindre, à diminuer la force de l'humanité, un excédant de force, de production et de bonheur, est dé« truit, anéanti par votre législation. Il n'y a pas, pour un esprit é'^lairé, une seule question de commerce ou d'indus* trie, qui ne soit indissolublement liée à la politique. Tout 80 tient dans la société humaine; toutes les libertés se tiennent. Je ne puis pas être libre entre ces quatre murailles. A chaque instant, je viendrai me heurter contrôla loi, à moins que la loi ne soit faite pour m' aider et non pour me nuire. Il faut donc être tout à fait sujet ou tout à fait citoyen^ Il faut fonder la société sur l'obéissance passive, ou sur la liberté.
Autrefois, il n'y a pas du reste bien longtemps, la société avait un parti pris. Elle posait en principe la religion d'Éiat; elle donnait pour fondement à l'autorité politique le droit divin; le roi, dans celle société, décidait souverainement de la paix ou de la guerre; les travaux ' publics n'élaient entrepris, dirigés, exploités que par iui ; il fixait rirapôl par ordonnance ; il donnait, et même le plus souvent, il vendait tous les emplois; la justice s*exerçait en
son nom, et il y intervenait directement, par les attributions déjuges, par les créations de juridictions, par les détentions arbitraires, par l'évocation des causes, par la cassation des jugements, par le droit de faire grâce ; les productions de l'esprit étaient soumises à ia censure ; le travail maniiel lui-même n'était pas de droit commun; il était érigé en privilège, et le souverain vendait k ses sujets le droit de gagner leur vie en travaillant. En6n, cette société était divisée^en castes, pour que le privilège eût des formes et dos applications nombreuses, et ne parût pas monstrueux en restant solitaire ; et ces castes, par la dégradation et l'anoblissement, étaient dans la main du monarque. La propriété elle-même n'allait pas de soi, naturellement, par le résultat du travail ou la transmission héréditaire ; le droit féodal y introduisait des conditions, des interdictions, des bizarreries. -Ces bizarreries étaient nécessaires dans cet ordre social, et non accidentelles; elles servaient à bien montrer que le droit de posséder dérivait d'une cause mystique telle que la conquête, ou l'institution féodale, ou la donation royale, et non pas du droit naturel, de la loi divine et humaine, que les hommes peuvent formuler, mais qu'ils ne créent pas, et dont l'allure est simple, droite, toujours intelligible, toujours explicable. Voilà quelle était l'ancienne société.
Quand cet échafaudage s'écroula par la substitution du droit naturel au droit institué, au droit coutumier, la propriété, le travail, le capital, furent émancipés; les castes ne parurent qu'une invention grotesque, le pouvoir central ne fut plus qu'une magistrature, tirant sa légitimité de son utilité seule, et du libre consentement des mandataires. La transformation fut d'autant plus radicale, que l'adcienne société était morte longtemps avant de tomber. Elle était restée debout comme ces hommes puissants que leur seule masse soutient, et fait paraître encore vigoureux et redoutables quand ils ne sont déjà plus qu'un r.adavre. Faut-il s'étonner que des esprits. timides, incer-
tains, s'eUorcent de mêler à notre vie moderne, si vraie et si forte, quelques restes de ces préjugés, de ces formalités, de ces terreurs qui donnaient une vie factice au vieux monde? L'un, n'ayant plus la ressonrce des offîcialités et des monitoires, veut donner une compétence théologique aux tribunaux correctionnels; l'autre, dans son horreur de la concurrence, veut rétablir sous d'autres noms les jurandes; un autre encore veut entrer dans les ateliers pour prescrire les procédés et les méthodes, gour dicter le contrat entre le patron et l'ouvrier, pour compter les heures de travail, ou dans les boutiques, pour fixer l'heure et le lieu de la vente , le maximum du prix, les conditions du crédit. Un autre veut que TÉtat soit le seul industriel. L'État creusera nos canaux, nivellera, exploitera nos chemins de fer, endiguera nos fleuves, tirera le fer et le charbon de nos mines, enrégimentera, des travailleurs pour ensemencer le sol et des fonctionnaires pour répartir lo blé. Et croyez-vous qu'on nou3 propose cette restauration, cette exagération d'institutions mortes, au nom de l'imbécillité de la raison humaine et pour en finir une fois pour toutes avec la liberté? Pas du tout. C'est au nom de la liberté, c'est pour elle, c'est pour achever la construction de la société moderne, qu'on nous offre de n'être plus maîtres dans nos élections, dans notre budget, dans nos tribunaux, dans nos champs, dans nos ateliers, dans nos boutiques, dans nos maisons, dans nos temples. Revendi-^ quons, contre-ces tristes utopies, en même temps que les droits dé la liberté, ceux du bon sens et de la logique. Je n'ai pas besoin de raisonner pour savoir qiie ma liberté est inviolable. Elle est mon droit, comme la vie ellemême. Personne ne peut m'ôter la vie sans crime, et personne aussi ne peut mutiler mon être, le vicier, le dégrader, sans crime. Je tiens du même Dieu l'existence, et les facultés qui la rendent possible. Il ne se peut pas que les lois divines et humaines condamnent l'assassin, et absolvent le liberticide; que les tribunaux aient des potences et
des galères pour prott^ger mon argen;t et mon coin de terre, et qu'un homme puisse impunément abuser de la force, ou de la loi.iujuste, qui est la même chose que la force, pour m'empêeher de penser. ou d'agir à ma façon, et de faire de mon bien cb qu'il me plaît. -La propriété même, dont nous sommes si jaloux, et qui est l'objet de presque toutes les lois écrites, qu'est-elle autre chose qu'uue forme abstraite de la liberté? Car si l'argent n'est pas une force au repos, dont ou peut à son gré se servir pour produire tel ou tel effet, l'argent n'est rien.
Pour que ma liberté ue fût pas entière, il faudrait qu'on l'eût aliénée pour moi ou que je l'eusse aliénée moi-même: deux suppositions également impossibles.
Mon père, dîtes-vous, m'a donné à ce maître avec toute ma descendance? Mais comment mon père pourrait-il livrer mon ILme, puisque, selon la loi de tous les peuples, il n'est pas maître de mon corps? Il ne peut me tuer; donc il ne pouvait me vendre. Parce qu'il a plu à un de mes ancêtres, à un barbare, peut-être à un criminel, de se donner lui et les siens, il y a huit siècles, je naîtrai esclave ou sujet, moi intelligent, moi probe, moi capable d'améliorer la société, moi digne d'être aimé et respecté? Voilà certes une étraoge exagération du principe de la propriété et du dogme de la transmission des fautes. Vieille doctrine, dit-on, que cet esclavage héréditaire! Personne ne la soutient; c'est perdre son temps que de la combattre. A la bonne heure , pourvu qu'on n'équivoque pas sur le degré. C'est toute la liberté que j'apporte en naissant. Il ne suffit pas de dire qu'il n'y a plus de fédoalilé ni de castes : il faut qu'on reconnaisse mon droit entier, ma liberté sans limites.
Non-seulement elle est à moi, par la seule grâce de Dieu, comme ma vie, et personne n'en peut disposer à ma place; mais je ne suis pas maître d'en disposer moi-même. Ce n'est pas assez de dire que la liberté est un droit : la liberté est un devoir. Je ne puis interroger ma conscience
sans comprendre qu'il ne dépend pas de moi de rejeter la responsabilité que Dieu m'a imposée; et, quand je m*efforce de reconstruire par la pensée le plan de cet univers, je comprends encore mieux qu'il ne m'est pas permis de déserter le poste où m'a placé le Créateur.
Le- monde existe-t-il par lui-même ou par un Dieu? Il est clair qu'il existe par un Dieu ; car, s'il était par luimême, il serait parfait. L'être qui a en lui-même la cause et la raison de son existence est parfait. Ainsi le monde a one cause, de laquelle il tient tout ce qui le constitue, et cette cause n'ayant aucune cause au-dessus d'elle, et re relevant que de sa propre force, a nécessairemeut la plénitude de .l'être; elle est parfaite. H suit de là que la cause du monde est une ; car, si elle était multiple, étendue,, si elle se développait dans le temps et dans l'espace, elle marcherait vers la perfection, et ne serait pas actuellement parfaite. Le monde au contraire est étendue et durée. Il est essentiellement mobile, car c'est la nature de tout ce qui est dans le temps et dans l'espace de se modifier incessamment. L'immobilité, dans le parfait, résulte delà perfection; l'immobilité dans l'imparfait, c'est la mort. Le mouvement bien ordonné est celui par lequel l'imparfait tend sans cesse vers le parfait, sans jamais y atteindre ; la loi du progrès n'est pas autre chose. Qu'est-ce que la tendance de l'imparfait vers le parfait? Pour s'en rendre compte, il faut se rappeler le caractère propre du parfait qui est l'unité absolue , et le caractère propre de l'imparfait qui est la multiplicité; le mouvement régulier est nécessairement celui qui, à chacune de ses phases, rend la multiplicité plus semblable à l'unité. Or, parquet moyen le multiple peut-il ressembler à l'unilé? par la Joi. La totalité du multiple ressemblera à l'unité absolue, autant que le permet l'opposition de leurs essences, quand tous les êtres et tous les mouvements de chaque être seront soumis à des luis constantes, et quand toutes les lois ne seront, sous des formules diverses, que la reproduction d'une
loi unique. C'est aussi ce qu'est le monde. De même qu'il est produit par un seul Dieu, par un seiil acte de la
* volonté de. Dieu, il est conduit dans Timmensité de son étendue et de sa durée, par une seule et unique loi, expression permanente dans le développement de l'univers créé, de la toute-puissante créatrice. Cliaque science humaine a pour effet de reconstruire sous l'œil du savant un coin de cette grande unité du monde ; et la philosophie, qui est proprement la science des sciences, réunissant les dernières données de chaque science particulière, démontre que toutes les lois sont des formules diverses d'une unique loi^ et que cette loi primordiale n'est que le développement dans le temps et l'espace de Tacte du créateur. Si l'esprit humain ne sentait pas à chaque instant sa limite, nous di-
. rions qu'il a trois moyens pour reconstruire scientifiquement l'ensemble, le système du monde. L'un, de partir de lunité de Dieu, de l'unité de l'acte créateur; d'expliquer la souveraine loi par cet acte, toutes les lois par la souveraine loi, et tous les êtres par la loi qui les gouverne; l'autre de partir du plus humble mouvement, pour s'élever à la loi la plus voisine des faits; de comparer les lois après avoir comparé les événepients ; de monter ainsi peu à peu d'échelon en échelon, jusqu'à ce que l'unité de la création se déroule dans sa majesté; le troisième enfin, d'abandonner le spectacle du développemelit des êtres et do leur action réciproque les uns sur les autres; de les étudier dans leur fond, non dans leur développement; dans leur essence, non dans leur histoire ; et de retrouver dans ciiacun d'eux le ressort qui produit, dès qu'il est en jeu^ le mouvement régulier dont la loi n'est que l'expression. Car tout concourt à faire resplendir sous nos yeux cette unité de la création, image de l'unité créatrice : la raison la déduit des premiers principes, l'expérience la constate dans le mouvement combiné de tous les êtres vers un , même but, l'analyse la retrouve à l'état rudimentaire dans les forces simples qui, sous le nom de substances, forment
l'ensemble des réalités créées. Que je puisse lire dans la volonté de Dieu, et j'y verrai la loi à laquelle le monde se conforme; que j'embrasse la totalité des êtres, et toutes les es^pèces comme tous les mouvements se classeront sans effort dans une hiérarchie et une dépendance parfaite ; que ressence métaphysique des êtres se dévoile à mon entendement, et je lirai dans cette unité simple toute leur histoire future Je concluraileurdéveloppementdeleurforce. Pourvu (fue le soleil et la pluie, et le sol nourricier ne fassent pas défaut, le chêne immense est tout entier dans le gland.
Puisque tous les êtres et tous les mouvements du monde ont une même origine , un même but , une même loi ou des lois analogues, ils ont évidemment pour triple destinée de se conserver et de se développer eux-mêmes , de se combiner harmonieusement avec les êtres voisins pour concourir à une £n commune, et de reproduire à leur rang et suivant les forces qui leur ont été données, cette image de Tunité qui est le maximum de beauté, et en même temps le maximum de vérité que la créature puisse atteindre. De même qu'une armée, en se déployant au soleil, ne se précipite pas au hasard comme une horde indisciplinée; mais, au contraire, avance en bon ordre, en colonnes régulières, le général marchant d'abord, puis les chefs supérieurs suivis de leurs régiments, et dans chaque régiment , les compagnies gardant leurs distances; ainsi, sous Toeil et sous la main du Tout-Puissant, s'avance depuis le commencement l'armée de ses créatures : aucun mouvement n'est imprévu, aucun être n'est inutile; il y a une loi pour le soleil, et il y en a une pour le ^ain de sable.
L'homme, dans cet ensemble, a la première place. Il est le spectateur de ces merveilles, Thôte de ces palais. Pourquoi la forme, s'il n'y avait pas de soleil, et pourquoi les splendeurs de la création, s'il n'y avait pas l'intelligence humaine? Il fallait que la beauté fût admirée, et que l'intelligible fût compris, a&n que l'essence de la
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beauté et celle de Tintellligible fussent parfaites. Il semble que cette nécessité d'un témoin soit une preuve, entre mille , de l'immortalité de nos âmes ; car ce témoin doit embrasser la suite du progrès; il ne doit pas périr avec les phénomènes auxquels il s'est mêlé pour un temps. Capable d'étendre à TinGni les résultats de Texpérience, l'esprit de l'homme doit vivre comme les lois qu'il découvre, semblable à un acteur qui assiste au reste de la comédie quand il est descendu du théfttre. Enfin, cet hôte du monde, appelé à survivre au monde, est traité comme 4e fiis aîné dans la maison du père de famille. Les lois fatales pour le reste des êtres créés ne sont pour lui qu'obligatoires« Dieu, en lui donnant un avenir immortel, voulut le séparer, comme par un sceau, du reste des créatures; c'est pourquoi il le fit libre, capable de déchoir et de mériter.
Yoilà ce que Thomme a de commun avec toute la création : c'est d'être une partie harmonieuse de l'ensemble, d'avoir sa loi, analogue à toutes les lois; et voilà ce qui distingue l'homme du reste de la nature : c'est d'être intelligent, libre et immortel.
L'immortalité de l'homme est une conséquence de son intelligence; car Dieu ne peut frapper à mort un esprit qui vûit le coup, et qui se sent anéantir. Elle est une conséquence de la liberté; car il ne peut y avoir de sacrifice sans récompense. L'homme intelligent était nécessairement libie : il fallait bien que le spectateur de la nature pût agir sur elle, lui résister quelquefois et le pliis souvent l'aider dans son œuvre. L'homme libre ne pouvait se passer des clartés de l'intelligence; car la première condition pour choisir, c'est de connaître les alternatives. Telle est la connexion entre l'intelligence et la liberté , que la liberté étant donnée, elle s'accroît de tous les progrès de la pcns^fe. Ainsi tout se tient dans l'homme comme dans le monde. De même qu'un esprit sans limites reconstruirait le monde, s'il connaissait seulement un des individus
qui le composent , tant le plan de la nature est parfait , de même il suffit d'une* des facultés de l'homme pour connaître tout l'homme; car tout ce qui est en lui est nécessaire à sa destinée . La conséquence , c'est qu'il ne faut jamais violenter la nature; il faut l'étudier, la comprendre et la suivre. II faut placer l'homme dans Tunivers, à l'endroit où ses facultés et ses aptitudes l'appellent; il faut Vy maintenir entier, dans la plénitude de sa force, et comprendre que, s'il est défendu de détourner un être de sa fin, on ne peut, sans un véritable sacrilège, ôter k l'univers son témoin, et à Dieu son coopéraleur, en aveuglant l'intelligence de l'homme ou en enchaînant sa liberté.
Celui qui veut influer sur l'homme par la constitution de la société doit se rappeler que Thomme a une loi naturelle, la loi commune à tous les êtres créés; qu'il est obligé, en conséquence^ de se conserver et de se perfectionner, de concourir à la conservation et au perfectionnement de ses semblables, et de tendre incessamment, par toutes les forces de son âme et par toutes les actions de sa vie, vers celui qui est le commencement et la hn, la cause et l'idéal; que plus la nature de l'homme est puissante, plus le devoir de la perfectionner, et de l'uliliser, et de la régler sous la loi est impérieux; que la parenté de notre âme immortelle avec le créateur est étroite; que ce n'est pas obéir à la loi, mais s'y soustraire, que de descendre de son rang par une dégradation volontaire; qu'ôter à l'homme la liberté et par conséquent Tintelligence, afin de rendre impossibles les abus de la liberté, c'est supprimer du même coup toute la destinée humaine, laisser une place vacante dans l'ensemble, changer et mutiler le plan de la Providence; et qu'enfin si l'immortalité est fondée sur l'intelligence et la liberté, c'est par le développement de nos facultés que nous devons nous efforcer de la conquérir. Donc la liberté, j'enlen Is la liberté politique, est de droit étroit. Passons mamtenant à
la loi naturelle, et à son rôle dans le gouvernement de là sodété*
^ 2o DE LA LOI NATURELLE.
S'il est absurde de vouloir une liberté mensongère , ou une liberté tellement restreinte qu'elle n'est qu'un fardeau pour celui à qui on la laisse, une liberté qui ne dépasse pas le seuil de la porte , la liberté dans la maison et Tesclavage sur la place publique, il est bien autrement déraisonnable de vouloir enfermer aussi dans je ne sais quelle limite arbitraire la loi naturelle ; de dire aux hommes : la loi naturelle sera valable depuis ici jusque-là. Pascal se moquait de nos pauvres lois humaines qui varient des deux côtés des Pyrénées ; mais voici bien une autre affaire ; c*est dans le même pays, pour les mêmes hoïnmes, que la loi va changer de caractère et de nature. Et quelle loi? la loi de Dieu, non pas la loi humaine. Chacun gouvernera ses actions suivant les préceptes de deux morales différentes et contradictoires entre elles: Tune étroite et sévère pour la vie privée, l'autre accommodante, relâchée pour la vie publique. €e qu'il serait honteux et coupable de faire dans le cercle de la famille et des relations ordinaires , il sera innocent , et même , selon les cas, il pourra être glorieux de le faire comme citoyen. Ainsi, par ces lâches et dégradantes théories, la loi morale est traitée comme la liberté : on la conserve dansia maison, et on la chasse du forum.