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L'IMMACULÉE CONCEPTION

CUacun sait qu'en ce moment' le chef de TÉsçlfee réunit à Rome un certain nombre d'évêques qu'il a convoqués de tous les points du monde, afin de terminer en leur présence une question longtemps controversée, mais dont la décision semble prochaine. C'est pour le 8 décembre de cette année 1854 qu'on annonce la proclamation dogmatique de Tlmmaculée Conception. Ce qui jusqu'à présent n'a été qu'une croyance pieuse, recommandée mais non imposée aux fidèles, deviendra un dogme qu'il faudra professer pour se dire catholique ; ce qui n'était qu'une opinion libre sera désormais un article de foi qu'il faudra croire sous peine d'hérésie ; il y aura un mystère de plus dans la religion et un nouveau chapitre dans le catéchisme.

Aussi longtemps que ce sujet a été considéré par l'Église comme indifférent et ne tenant pas à la foi, il a été du domaine de la théologie plus que de la religion , et il eût été de mauvais goût pour un laïque d'aborder une de ces questions insolubles qui appartiennent aux théologiens par un privilège exclusif, que

' Ce travail a été publié dans le Journal des Débats^ en 18o<», avant que le dogme de VImmaculée Conception ne fût proclamé à Rome. Cette date explique le caractère de ces recherches qui, désormais, n'ont plus qu'un intérêt historique. Ce sont les pièces d'un procès aujourd'hui perdu.

perscmne no i^itr envie. ^siB aujomdTxï^ l* «mfis^jQn change de face) ae gui va se passer à fiome est 4'uf^ intérêt trop ni^vei^el cour qu*i^ ^fi soi^ pas péiç^sff^ye 4'ea dir^ quelque ipots.

. G'esl; d'abord une affaire qui touche tQU^ ]e§ catholiques, dpnt la croyance eu c^ ppiut va changer de caractère» siuqn c^'obj^t^ et certes au seizième ou au di3^-septièu^e siècle Vanupncç d'un pareil ^véïie^aent eût mis en feu toutes les têtes. A^iyouçd'bu} ^ans doute on 14e craint pas uue agitatÎQn çarpiUç» Notre âge est composé de gcfls qui ne diçci^tent Çi|ijrc, les uns parce qu'ils ne çrpj^nt à rieQ» les ^utjres parce qu'ils croient À tput : deux famille^ 4'^^P^^t V^^^ ^^i' sines qu'on ne peu^e, et qui paescpt avçc yne égale facilité dç Vun 4 l'autre excès. Mais eîiflUf et qu9iq^e en France il soit de bpn goût de laisser le sqiti He, §a foi à Tautoritô rt^Ugieusé et 4e pe jamais discuter ce qu'on croit, il y a encore \\n certain nombre d'âmes chrétiennes qui raisonnent leur obéissance coipine faisaient leurs pères , pour celles-là il nç peut è\re indifférent de savoir 9e qu'il leuf f^udri^ cfoir^ à l'ayenir et d'où vient ce changement

En outre, et pour q^i s'intéreç?^ à IT^stoirg du catholicisme, ami 0^ ennemi, c'esf un fait considérable que la proclamation d'un dogm^» ou si l'on veut, sa définition solennelle, Pepuis le eonpile 4^ Trente, le monde n'a pas vu un tel spectacle. 11 y a bien eu quelques définitions dogmatiques données par les Papes sur des points contestés entre Jçs théologiens, mais rien que pour l'importance on puissç comparer à l'établissement du mystère de l'Immaculée Conception. La décision qu'on va prendre a une gravité toute particulière, c'est le pas Iç pins Iwdi qu'aura fait depuis longtemps le cafholiçismef G^r- enfin le

i^ LÀ LIBERTÉ RELIGIEUSE.

concile de Trente lui-même était l'assemblée de l'Église universelle, les croyances qu'il formulait en

-dogmes avaient toujours été, suivant les Pères du concile, ou du moins avaient toujours dû être celles de tous les chrétiens, tandis qu'ici c'est le Pape qui décide seul, et ce qu'il érige en article de foi, c'est une

• opinion que ses prédécesseurs ont déclarée libre, et qu'à cette heure il est encore permis à un catholique de ne point partager.

Enfin, pour ceux mêmes qui de la religion ne connaissent que l'effet politique , qui s'inquiètent seulement de la place qu'elle tient dans la vie extérieure des hommes et de l'action qu'elle exerce sur la société, il est au moins curieux de connaître l'histoire d'une controverse qui n'est pas née d'hier, car elle date de plus de six siècles, et jamais e!le n'a paru sans diviser l'Église, sans y soulever des disputes interminables dont l'État a ressenti le contre-coup. Deux fois déjà la France a joué le grand rôle dans cette affaire; ce sont ses docteurs qui tour à tour ont combattu l'Immaculée Conception ou l'ont relevée et défendue, toujours avec une extrême vivacité. Au premier aspect, il est étrange que des questions où ne peut atteindre la raison passionnent ainsi tant d'esprits qui ne manquent ni d'étendue ni de lumières; mais c'est l'histoire éternelle de l'humanité. C'est toujours pour des problèmes impossibles qu'on s'est querellé et battu avec le plus de furie. La haine des théologiens est passée depuis longtemps en proverbe, les guerres de religion; avec leurs horreurs, sont là-pour nous apprendre que le plus grand crime, l'attentat le plus odieux, l'outrage le plus impardonnable que puisse commettre un ennemi, c'est de ne pas croire comme nous des mystères incompréhensi-

l'immaculée conception.

blés; grande raison pour ne remuer qu'avec une prudence extrême des cendres qui ne sont jamais si bien éteintes qu'il n'en puisse sortir tout d'un coup rincendie.

Je n'ignore pas combien il est dangereux de toucher à un sujet de cette espèce : en religion plus encore qu'en politique, on est sûr de déplaire à tous les partis et de les ameuter contre soi, quand on n'épouse pas toutes leurs idées et toutes leurs passions. On a beau se borner au rôle d'historien et ne parler théologie que par la bouche d'autrui, il est impossible d'exposer des opinions qui se combattent sans laisser voir de quel côté on incline. Le plus simple et le plus digne est donc de s'exprimer avec une entière franchise. Tout ce qu'on peut promettre, c'est de ne citer que des textes et des faits reçus par tout le monde, c'est de ne porter dans ses jugements ni un esprit d'esclave ni un esprit d'ennemi, c'est de ne parler qu'avec respect d'une communion qui a produit tant de grands hommes et fait de si grandes choses. Dans ces conditions, c'est un droit et un devoir de dire ce qu'on croit être la vérité.

Au reste, dans cet exposé des faits et des opinions, jer suivrai un auteur que tous les partis peuvent accepter pour guide '. C'est le savant jésuite Perrone, professeur de théologie au collège romain, et qui sera sans doute le théologien le plus considérable de la prochaine réunion (je ne puis dire du futur concile), car c'est lui qui a préparé par ses travaux la décision qu'on annonce ; c'est lui qui a rassemblé toutes les pièces de cette grande affaire avec un zèle et une

' De Immaculaio B. V, Mariœ coneeptUt an dogmaiico décréta de» finiri possit, disquisiiio theologica Johanniê Perrone e Socieiate Jesu* Un TOl. in-12, Âviguun, chez Seguin,

honnêteté <ju'on ne saurait trop louer. Il me paraît seulement que de ces textes choisi^ avec critique il tire en général des conclusions inadmissibles. Est-ce l'observation de la nature, est-ce Tétude des sciences physiques qui a changé les habitudes de Tesprit humain et renferrpé le syllogisme dans ses justes limites? Je ne sais, mais la méthode suivie par le P. Perrone ressemble trop à ïa scolastique du moye^ ê^ge pour être reçue de notre temps, aujourd'hui, on ne combat plus un fait par un raisonnement, on n'élude plus un texte décisif par une hypothèse, on ne suppose plus de possibilités et moins encore en tire-t-on une certitude ; ce sont des abus de logique qui compromettraient la meilleure des causes,, et en toute autre science, de pareils procédés, loin d'ébranler des adversaires, feraient douter même les gens convaincus. Ce n*est pas ainsi qu'on établit la vérité.

Entrons maintenant en matière; le lecteur est prévenu, il sait que nous allons parler théologie. S'il a une horreur invincible pour cette science curieuse, qu'il n'aille pas plus loin; on ne veut pas l'obliger à apprendre en une demi-heure ce qu'il devra croire toute s^ vie. S'il a un peu de courage, qu'il nous suive ; il y a dans l'histoire et dans la politique bien . des chapitres moins instructifs et moins importants que celui-là. La question est assez délicate à exposer, mais la théologie pas plus que la médecine ne s'effraie des sujets scabreux; avec de la prudence on peut tout dire, et je compte assez sur l'intelligence du lecteur pour ne pas même lui parler latin.

Le mot de conception a un double sens : la con- . ception de la Vierge peut signifier le moment où Jésus-UUrist a été formé dans le sein dQ sa mère ; on peut aussi entendre par là le moment où sainte Anne

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est devenue la mère de Marie. Dans le premier sens, la conception fait partie du mystère de vincaniation ; c'est un dogme essentiel du christianisme qùé, par Topération du Saint-Esprit, Jésus-Christ à été conçti d'une vierge et saris péché. Ce n'est donc poîilt de cette conception miraculeuse et sans tache iju'il est question aujourd'hui.

I Quant à la conception de la Vierge dû second sens, avant d'en traiter, il est bon de dire quelques mots de la Nativité, qu'on célèbre le 8 septembre de chaque année. La Nativité de la Vierge est depuis longtemps une fête dans l'Église catholique, on y glorifie rioriseulement l'heureuse naissance de la mère du Christ, mais aussi on y honore la pureté, l'împeccâbilité de Marie. L'Éghse tient pour certain que la Vierge était sanctifiée dès le sein de sa mère, comnie le fut saint Jean-Baptiste, elle croit par conséquent que Marie n'a jamais péché, « Si elle eût péché même véniellement, dit saint Thomas, elle n'eût pas été la digne ttière de Dieu, car Tignominie de là mère eût rejailli sûr le fils. » 11 y a bien eu quelques Pères de l'Église qui ont douté de ce privilège, TertuUîéri, saint Basile, saint Jean-Chrysostôme, mais ce soiit de rares exceptions, la tradition est en faveur de l'opinion contraire. Le concile de trente à en outré fixé le dogme en ce point, si bien (et j'insiste sur cette reinârqûe) que pdut tous les catholiques la Vierge n'a jamais fatilU, et qu'en ce sens elle est immaculée. C'est ùflè crôyalnèe universelle et incontestée.

Quel obstacle y a-t-il donc â proclstûier Timniàculée conception, et sur quoi portera la déflûitlon roitialne? Sur le point de savoir si là Vierge a été pi'èsefvèc de la tache originelle au înoment même tiû elle a été conçue, ou si elle en à été seulement pûrtfièe dans le

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sein de sa mère. C'est là toute la question. S*agit-il de fêter la Conception de la Vierge immaculée, tous les catholiques sont d'accord ; s'agit-il au contraire de fêter rimmaculée Conception de la Vierge, on se divise, et depuis six siècles on n'a pu s'entendre. C'est qu'en effet, malgré la ressemblance des mots, iï y a un abîme entrie ces deux opinions. Suivant la première, la Vierge engendrée comme tous les hommes, fille d'Adam, et par cela seul souillée de la tache originelle (enfant d'Adam et pécheur sont deux termes synonymes), la Vierge, dis-je, en étant purifiés dans le sein de sa mère, après sa conception, a reçu do Dieu un privilège qui étonne la raison humaine, mais qui ne la contrarie pas ; il semble naturel que la mère de Dieu. n'ait pas été pécheresse. Dans l'autre système, au contraire, la Vierge est et n'est pas fille d'Adam; il y a un renversement des lois ordinaires, un miracle incompréhensible, un mystère qui étonne et confond la raison, un dogme enfin devant lequel il ne reste au fidèle qu'à étoufi'er la révolte de sa pensée, à se taire et à s'incliner*

C'est ce dogme qu'on va, dit-on, proclamer ; mâîâ peut-être le lecteur, qui sait ce que c'est qu'un dograé^ qui n'ignore pas que c'est une vérité que Dieu â révélée et que nous sommes obligés de croire, cohnaît-il moins comment on promulgue les dogmes, et s'étonne-t-il qu'après dix-huit cents ans il y ait place pour de nouvelles définitions de foi : il faut donc savoir comment on proclame les dogmes; c'est le seul moyen de comprendre et de suivre la discussion.

« Ce n'est pas, dit avec raison Mgr l'archevêque de « Paris, ce n'est pas un dogme nouveau que les dé- « crejts apostoliques vont proclamer, comme des este prits peu éclairés semblent le croire; l'Église ne

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« fait pas le dogme, elle le reçoit; elle proclame les vé- « rites existantes dans le dépôt des écritures et de la tra- « dition; elle n'en invente jamais, » Ainsi, suivant cette pure doctrine catholique, la foi ne change jamais; l'Église catholique croit aujourd'hui ce qu'elle a toujours cru, ce qu'on a cru partout, ce que tous ont cru, quod semper, quod ubique, quod ab omnibus, et ce qu'elle croit, c'est, pour me servir des expressions du concile de Trente, « ce qui est contenu dans TÉ- « criture sainte ou dans les traditions non écrites qui, €< reçues par les apôtres de la bouche de Jésus-Christ, (c ou dictées aux mêmes apôtres par le Saint-Esprit, « sont venues à nous conune de main en main. »

« II faut donc^ Monsieur — (écrivait Bossuet à Leibnitz quand ces deux grands hommes essayaient de réunir les catholiques et les protestants d'Allemagne), — il faut donc tenir pour certain que nous n'admettons aucune nouvelle révélation, et que c'est la foi expresse du concile de Trente que toute vérité révélée de Dieu4B8t venue de main en main jusqu'à nous; ce qui aussi a donné lieu à celte expression qui règne dans tout ce concile que le dogme qu'il établit a toujours été entendu comme il l'expose, sicut Ecclesia catholica semper inteïlexit. Selon cette règle, on doit tenir pour assuré que les conciles œcuméniques, lorsqu'ils décident quelque vérité, ne proposent point de nouveaux dogmes, mais ne font que déclarer ceux qui ont toujours été crus, et les expliquer seulement en termes plus clairs et plus précis ^. »

Si les vérités qui constituent le dogme ont toujours été crues dans l'Église, on se demandera sans doute comment il a été nécessaire de les définir si longtemps après l'établissement du christianisme; Bossuet, dans la même lettre, répond à cette dif&culté :

■ XXXII* lettre de Bossuet à Leibniti, 9 janvier 1700.

d88 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

« Pour être constante et perpétuelle, là vérité catholique ne laisse pas a*avoir ses progrès; elle est connue en un lieu plus qu'en un autre, en un temps phts qu'en tin autre, plus dairément, plus distlnctenrtènt, plu* «rilvefsèllement. Il suffit pouf établir la succession et la perpétuité de ta foi dô toute vérité qu'elle soit toujours recoivnue, qu'elle le soit dans le plus grand nombre sans cemparaisoUy qu'elle le soit d^ns les Église? les plus éminentes, lès plus autorisées et les pluâ révérées, qu'elle s'y soutienne, qu'elle gagne et qu'elle se répande d'ellemême Jusqu'à tant b^ne le Saint-Esprit, la forcé dé la tradition et le ^ût, non «elui dés pahfeoilei^, itiàis l'univérset de PËgiise la fasëe enfin prévaloir, oomme elle a faH au concile de Trente. >

Ainsi donc, en tout temps, TÉglise a le droit de proelamer un dogme, mais ce que sous ce nom elle oblige de croire y ce n'est pas une vérité nouvelle que lui aurait révélée une illumination soudaine» c'est U vérité telle que l'ont connue les apôti^esj telle que 4d cpnstate l'Écriture, telle que Ta conservée uùe tradition constante, unanime, universelle. D'ôû l'on voit que, dans la preuve d'^un dogme, tout l5e ramène à une question de fait, et qu'il ne s'agit point de théories subtiles et propres aux seuls théologiens. Ces principes admis par tous les catholiques s'applt^ quent à l'Immaculée Conception. Tout Se réduit à savoir si c'est tine opinion nouvelle, ou di elle est srou^ tenue soit par l'Écriture, soit par là tradition. Le |)ioblëme est un problème historique, et, jusqu'à ce que l'Église ait prononcé, chacun a le droit de l'étudier et d'en dire son avis.

Voyons maintenant ce que nous apprennent l'Ècri* ture et la tradition.

Le Nouveau Testament ne nous a conservé qiie peu de détails sur la Vierge, il ne nous dit rien ni de sa naissance, ni de sa moi1:. C'est même une tradition

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peu sûre, qui nous doiine le nom du père et de la mère de Marie, saint Joacbim et sainte Anne; nous ne les connaissons que par les Évangiles apocryphes, romans curieux, légendes gracieuses, mais récits sans autorité.

L'Ancien Testament ji'est pas plus explicite. Il y a sans doute dçs p^ssaçe^ que les Père§ Qqt appliqués à la Vierge, coîniïj^ Iç verset 4p Cantique des Cantiques : Tu es fout^ pçUe, mon ç.mîe^ et il n'y ^ pas de tache etf toi; mais, comme le reajargue f erroné, si ces textes dépapntrent la pureté de la Vierge, ilg ne décident rien poi^r Tlpin^aculée Conceptjon. Le seul endroit que le sayaîit jésuite trouve non pas concluant, mais de poids, c'est le verset de la Genèse, où Dieu dit au serpent : Je mettrai une inimitié entre toi et la femme ^ entre ta race et la sienne; elle te brisera la tête, et tu lui mordras le talon. Toutefois ce texte a deux défauts qu'avoue Perrone; d'abord il est douteux, car, d'après le texte hébreu, adopté par les Septante et par saint Jérôme, ce n'est pas la fempie, mais sa face ( c'est-à-dîriB Jé^us-Christ), qui brise la têtç dx\ serpent, et enfin, on pourr^ toujours dire qiie c'est en epfantant le Chr^t, que 1^ Vierge a écrasé l'ancien dragon.

n n'y a donc rien à t|rer de l'Écriture, ce qui pourrait paraître une objection pour des ignorants, mais il n'est pas douteux que l'Église catholique ne mette la tradition sur le même rang que l'Écriture (c'était là autrefois le fond de toutes les disputes avec les protestants, qui ne counais^en]: d'autorité que l^ Biîjie) ; Perrpi^e cite plijsieup dogn^es ppî xie reposent qn^ s^r }^ tyaditfo^, et mêo^e pur h tradition non écrite, tels que la validité du baptême donné par des hérétiques et la nature toute spirituelle des anges.

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Néanmoins il faut reconnaître que ces dogmes n'ont pas l'importance de l'Immaculée Conception, et que la Conception miraculeuse de Jésus-Christ est fondée sur des textes formels.

Quant à la tradition, c'est, nous l'avons vu, le corps des vérités qui, de main en main, nous sont venues des apôtres; TÉglise en a le dépôt, mais comment le constater en chaque cas particulier? D'abord, par le témoignage des Pères, c'est le moyen le plus considérable, puis ensuite, par toute espèce de preuve qui montre l'ancienneté de la croyance ; telles sont, par exemple, les fêtes célébrées par l'Église, les vieilles liturgies, les actes des martyrs, les vies des saints, en un mot, tout ce qui peut témoigner d'un usage immémorial.

Les Pères de l'Église grecque, si importants pour les origines de notre foi, ne disent rien sur le sujet qui nous occupe. Rarement ils parlent du péché originel, et ils s'en expliquent avec peu de clarté; ainsi, de ce côté, la tradition manque complètement. Tout ce que Perrone a pu recueillir, ce sont des éloges de la Vierge et de sa pureté, cela ne touche point le problème de l'Immaculée Conception. Quant aux Pères de l'Église latine, ils répètent tous et d'une voix unanime la doctrine de saint Paul.

« 42. Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et ainsi la mort est passée dans TOUS les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché.

« 4 8. Comme donc par le péché d'uN seul, tous les hommes sont tombés dans la condamnation, ainsi par la justice d'uN SEUL, TOUS les hommes reçoivent la justification qui donne la vie*.»

* ÊpUre aux Aotimm» , ch. ¥•

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Ainsi donc, suivant les Pères, hoïmis Jésus-Christ seul, qui est mort pour tous les hommes, et qui les a tous rachetés sans exception, tous ont péché en Adam et sont condamnés en naissant. La raison qu'en donnent les Pères," c'est que nulle créature conçue de l'union de l'homme et de la femme, ne peut éviter la tache originelle, car il la reçoit avec la vie ; celui-lA seul est exempt de cette souillure, qui n'a pas été conçu comme les autres hommes, mais qui est né d'une vierge et par l'opération du Saint-Esprit. Cette opinion des anciens Pères ne laisse pas d'être gênante; Perrone l'écarté d'un mot, comme ne touchant pas directement la question. Il imagine sans doute, avec les théologiens de son parti, que les Pères, en proclamant une règle universelle, n'avaient pas besoin d'énoncer une exception unique, et qu'on ne peut rien conclure de leur silence; mais ce n'est pas là, ce semble, un argument légitime ; c'est à celui qui allègue l'exception d'en prouver l'existence, un privilège ne se suppose pas.

D'ailleurs, ce raisonnement, qui remplace par une hypothèse la tradition des premiers siècles qu'il faudrait établir, ce raisonnement n'aurait de poids que si les Pères n'avaient jamais précisé leur opinion. Mais ils l'ont fait, et à plusieurs reprises, et pour comprendre la Vierge dans la condamnation générale prononcée contre la semence d'Adam. Parmi ces Pères, cités par Perrone, il suffira d'indiquer le docteur le plus considérable de l'Église latine, celui dont le nom efface tous les autres, saint Augustin. Ce n'est pas indirectement, c'est en termes formels et dans plusieurs de ses écrits, et toujours à l'occasion du péché originel, que l'évêque d'Hippone soutient une opinion qui est d'accord avec la doctrine

Ip^ LA LIBEHTÉ RELIGIEUSB.

commune (Jes Pères et qui en confirme l'universalité. Est-ce donc quç saint Augustin n'ait pas pour la Vierge un profond respect t Aucun des anciens Pères n'en a parlé en meilleur langage ; mais s'il là met au-dessus des hommes par sa pureté inaltérable, il ne compare pas sa conception à celle du Christ, C'est le privilège du Fils d'avoir été conçu sans péché; le privilège de la Mère, c'est que, seule entre toutes les femmes, elle â conçu Sans péché. C'est une doctrine très-claire et tl'ès-bicn liée/

pour des catholiques, c'est une terrible chose que d'avoir s^nt Augustin contre soi, car c'est lui qui a donné 4 la doctrine 4u péché originel la forme qu'elle a gardée et qiae l'église a sanctionnée. Il a donc en ce point une autorité incomparable, eft outre, là façon dont il exprime son opinion indique qu*ôn he songeait p^s encore à rimmkculée Conception. S'il y avait eu une tra4itîon antique, ne l'eût-il pas au moins discutée t S^s adversâipes ne lui eussènt-ils pas reproché son oubli ou son dédain d'une ancienne croyance? Nous voici donc au cinquième siècle, et la tradition manque, si même on n'a pas une tradition contraire. Le savant jésuite a bien senti ce qu'avait de dangereux un pareil adversaire, et il n'a pas épargné les raisonnements pour le tirei* de son côté. C'est là une œuvre subtile qui ne résisté pas k la lecture des textes originaux; et, dans une dfeicussion aussi g^'âve, il est fâcheux devoir un avocat préoccupé à ce point du triomphe de sa cause, qu'il en perd le sentiment de la vérité.

De saint Augustin jusqu'à saint Bernard, c*est-àdire du cin(|uième au douzième siècle, il est aisé de suivre la doctrine des Pères passant de main en main. Saint Fulgence, Ip diacre Ferrand, saint lldephonse

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. de 7p}ède, saint Pierre Damien, saint Anselme de Cfintor^éryi Ifugues de Saînt-Victor parlent comme l'éYdque d'IJippone; il y a dans cette unanimité tous Ids caractères de la tradition. Trouve-t-on au moins dans lei ap{;rçs pr^i;yes d^ la tradition quelque fait favorable & la croyance de l'Immaculée Conception? Non; les liturgies d'Qccident parlent comme saint Augustin, et si dap3 l'Orient on voit s^établir vers le aeptième ou le }>uitièmç siècle une fête en l'honneur de 1^ CpnaeptioQ dç 1^ Vierge, il ne faut pas oublier qu'on célèbre eft m^me temps la Conception de saint Jean-Baptisfe, qui a$si;rément n'est pas immaculée. En d'autres ter^iqs, c'est llieureux avènement de la mère 4w ^ai^yeiii: (^u'ppi solennise, et rien de plus.

A quelle époque remontent donc les preuves certaine! c|e 1^ çrpy^nc^ à l'Immaculée Conception? Avauf #aiot ^^^^^t^^» ^f ^'^^ ^^ ^^^^^ Perrone, il ne faut pw coRjpter (jn'on trouve chez les Pères un témoignage exprès, une décision catégorique sur un* question qH'pîx n'ay^it pas encore agitée ; il y a seulement, diHl» des germes de cette opinion ; en d'autres termes» il n'y a chez les anciens Pères que des éloge» .généraux donnés à la sainteté de la Vierge. Aprè« f^aii^t Augustin, le langage des Pères cités par le savant jésuite me paraît tout aussi Vâguè, et c'est seulement dans un auteur du neuvième siècle, saint Paschase Radbert» abbé de Corbie, que pour la première fois je vois affirmer formellement que la Vierge est exempte de la tache originelle, Y avait-il une tradition latente plus ancienne, une croyance qui grossissait sourdement depuis le temps des apôtres? C'est une hypothèse qu'on peut accepter ou nier ôgalement) et sur laquelle il »*est permis de rien fonder. Tout ce qu'on peut dire, c'est que si la croyance était

immémoriale et la tradition incontestée, il devait arriver que l'opinion favorable à llmmaculée Conception se produisit sans inquiéter personne, dans un temps qui avait pour la Vierge une grande dévotion; et qu'au contraire, si cette croyance n'avait pas de profondes racines, elle devait être attaquée à son apparition par les docteurs de l'Église, gardiens de la tradition et ennemis des nouveautés.

^ Or, c'est ce qui arriva au douzième siècle ; les char noines de Lyon venaient d'établir dans leur église la fête de l'Immaculée Conception, lorsqu'ils furent attaqués, au nom de la raison et de la tradition, par un adorateur fervent de la Vierge, par le plus grand docteur du siècle^ par le dernier Père de l'Église, en un mot par saint Bernard.

La lettre que saint Bernard adressa, en 1140, aux chanoines de Byon*, et dans laquelle il leur reproche d'innover en célébrant une fête que rien n'autorise, est la pièce la plus considérable de cette longue controvt^e; c'est sur quoi s'appuient tous ceux qui s'opposent à la définition dogmatique de llmmaculée Conception. Malheureusement cette lettre est trop longue pour la donner tout entière. En voici du moins un extrait où l'on espère n'avoir rien omis d'essentiel :

« Je m'étonne de voir qu'aujourd'hui quelques-uns d'entre vous aient voulu changer un état de choses excellent en intro-^ duisant une fête nouvelle que Tusage de l'Église ignore, que n'approuve pas la raison, que n'autorise pas l'ancienne tradition. Sommes-nous donc plus savants et plus dévots que les Pères? C'est une présomption dangereuse que d'entreprendre ce que leur sagesse a laissé. Si ce n'était chose qu'il ne fallût point toucher, le zèle des Pères ne l'aurait pas négligée.

* Ëpist. 174. Ed. BfabiiloD.

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c Mais, dites-vous^ on ne saurait trop honorer la mère du Seigneur! — Vous avez raison ; mais Thonneur qu'on rend à la reine demande du discernement. Cette \ierge reine n'a point besoin d'un faux honneur, elle qui est comblée de vrais titres d'honneur et des marques de toutes les dignités. Honorez donc la pureté de sa chair, la sainteté de sa vie; admirez s& virginité féconde, adorez son divin enfant! Exaltez celle qui conçoit sans connaître la concupiscence et qui enfante sans connaître la douleur Voilà les louanges que chante l'Ëgliso

et qu'elle m*a appris à chanter avec elle

« J'ai appris de l'Église à fêter la nativité de la Vierge, t^ nant pour certain avec l'Église que Marie a été sanctifiée dans le sein de sa mère.... Ce privilège accordé à quelques mortels (Jérémie et saint- Jean-Baptiste), il n'est pas permis d'imaginer qu'il ait été refusé à cette Vierge par qui la mortalité a été appelée à la vie.... Je crois qu'une bénédiction particulière n'a pas seulement sanctifié la naissance de Marie, mais qu'elle lui a ménagé une vie exempte de tout péché, ce qui, nous le croyons, n'a été accordé à aucun autre des enfants de la femme....

« Que faut-il ajouter encore à ces privilèges? // faut, diton, honorer la Conception qui a précédé cette naissance glorieuse, car si la Conception n*eût précédé, il h*y aurfiit pas de naissance à honorer. — Mais que dire, si par la même raison on demandg une fête pour honorer le pèro et la qièro de Marie? Et de même on en pourrait réclamer tout autant pour ses aïeux et ses bisaïeux à l'infini; le nombre des fêtes ne se compterait plus. C'est à la patrie céleste et non à l'exil qu'il faut laisser cette abondance de joie et cette multitude de fêtes; cela convient à des citoyens et non à des bannis.

a Quelle est cette conséquence : la conception a précède ta naissance qui est sainte; donc elle est sainte elle-même.... D'où viendrait cette sainteté que la conception transmettrait à la naissance?.... A-t-elle précédé la conception?.... Non, car la Vierge n'existait pas avant que d'être conçue. Est-ce donc qu'au milieu de l'union conjugale la sainteté s'est mêlée à la conception même, de façon que Marie ait été tout ensemble sanctifiée et conçue? Mais la raison ne peut admettre cela. Comment serait venue la saintetéi sans l'action de l'Esprit

saint qu| sanctifie, ou comment l'Esprit saint âuralH) pùA pociété avec le péché, ou .enfin comment le péché n*aurait-ïl pas été là où était la concupiscence, à moins qu'on ne dise que la Vierge a été conçue du Saint-Esprit et non d'un homme? Mais cela est inouï. Je lis en efifet que le Saint-Esprit est venu en elle, et non pas qu*il est venu avec elle. Et s'il est permis de dire ce que croit l'Église, et si ce qu'elle croit est vrai, je dis que la glorieuse Vierge Marie a conçu du Saint-Esprit^ mais je ne dis pas que c'est de lui qu'elle a été conçue, iô dis qu'elle est vierge et mère tout ensemble, je ne dis paç qu'une vierge l'a engendrée....

« Si donc la Vierge n'a pu être sanctifiée avant d*étre conçue, puisqu'elle n'existait pas encore; si davantage elle n'a pu être sanctifiée au moment de la conception à cause du péché qui en était inséparable, il reste à croire qu'après sa conception elle a été sanctifiée dans le sein de sa mère, sanctification qui, en excluant le péché, rend sainte sa naissance, mai^ non pas sa conception.

« Il a été donné à bien peu d'entre les fils des hommes de nattre saints, mais il n'a été donné à personne d'être conçu dans la sainteté ; cette prérogative d'une conception sainte a été réservéjB à celui qui devait sanctifier tous les hommes, à celui-là SEUL qui, venu sans péché, devait expier tous les péchés. Seul donc Notre-Seigneur Jésus-Christ a été conçu du Saint-Esprit, et seul il est saint dès sa conception. Excepté lui, c'est à tous les enfants d'Adam que s'applique ce qu'un dVux dit de lui-même avec autant d'humilité que de vérité; Voici que fai été conçu dans Viniquité^ et ma mère m'a conçu dans le péché,

« S'il en est ainsi, où est la raison de cette fêle de la Con» ception? Comment prétendre que cette conception est sainte qui n est pas l'œuvre du Saint-Esprit, pour ne pas dire qui vient du péché? Comment fêler ce qui n'est pas saint? La Vierge glorieuse se passera volontiers d'un honneur qui semble honorer le péché, ou qui suppose une fausse sainteté. Elle ne peut pas se plaire à ce qu'introduit contre les usages de l'Église la nouveauté, mère de la témérité, sœur de la superstition, fille de l'inconstance.

« Si Ton avait dessein d'établir cette fête, il fallait d'abord

l'immaciil^e conception. 167

consulter l'aulorilé du stége apostolique, et noh pn& suivre avec tant de précipitation et si peu de réfieiion la simplicité de gens sans expérience,

« l'avais déjà remaniué Cette erreur chei quelques pertonnes; toutefois je me Uiaais, fM>ur épargner une dévotion qui venait de la simplicité du cœur et de l'amour pour la Vierge; mais quand je surprends la superstition ctiez les sageSi et dans une Église fameuse et noble dont je suis particulièrement le fils, je ne croîs pas que je puisse me taire sans pécher gravement contre tous.

• Ce que je dis est sant préjudice d'une of^imoii plus sage ; •t surtout je soumets eeçi^ comne tout le reste, A Tautorité et à Te^amen de TÊglise romeine, prêt & me corriger suivant son jugement. »

tette lettre de saint Bernard prouve clairement la constance de la tradition qui n'exceptait point la Vierge de la tache origino.Ile. On ne voit ()as d'ailleurs que cette opinion, qui s'appuyait de l'antiquité, ait été accusée d'erreur, et il est vrai de dire que rÉgllse resta avec l'abbé de Clairvàux. Le plus célèbre théologien du temps, le maître des sentences, Pierre Lombard, évêque de Paris, parle comme saint Bernard, et ces deux grandes autorités, ainsi que Perrone le remarque, entraînèrent avec elles la scolastique naissante. Vers la fin du siècle, il est vrai, un Anglais, Nicolas, moine de Saint-Alban, se prononça en faveur de rimmaculée Conception; mais cette opinion, combattue par Pierre de Celles, qui fut plus tard évêque de Chartres, ne réussit point dans la chrétienté. Pour ne parler que de la France, Maurice de Sully, successeur de Pierre Lombard dans l'enseignement, et qui fut aussi évêque de Paris, interdît dans son diocèse la fête de la Conception. La plus fameuse da# écoles, l'Université de Paris, soutint la doctrine de saint Bernard avec autant d'ardeur ^'elle en mil

169 lA LtBEnTé RËLlGtEUSK.

plus tard à la renverser; un de ses membres, Jean de Pouilly, alla jusqu'à demander qu'on traitât comme hérétiques ceux qui résistaient à une pareille autorité, et qu'on les réduisit non point avec des raisonnements, mais avec le feu : argument un peu vif, même pour un théologien.

Dans le treizième siècle, les plus grands docteurs, et non pas les moins dévoués à la Vierge, refusent d'admettre l'Immaculée Conception. Perrone cite Alexandre de Haies, saintThomas, saint Bonaventure; il eût pu joindre à sa liste le nom d'Albert le Grand et de quelques papes qu'il a oubliés. Innocent ni, la plus grande figure de la papauté; Honorius m et Innocent V se sont exprimés comme saint Bernard, à une époque, il est vrai^ où ils n'étaient encore que simples théologiens. Le motif allégué est toujours le même : c'est que la Vierge, conçue d'une union hu» maine, est fille d'Adam, en qui tous ont péché. Saint Thomas fit valoir une raison nouvelle : c'est que si Marie avait été conçue sans péché, elle n'aurait pas eu besoin d'être rachetée par Jésus-Christ; or, c'était là, selon saint Bonaventure, une opinion qu'on ne pouvait soutenir sans impiété. Les théologiens ont répondu à cette objection en proclamant avec l'Église que le Sauveur est mort pour la rançon de tous le« hommes sans exception, mais ils ont demandé si le Fils de Marie n'avait pu racheter sa mère à l'avance, en la préservant du péché. Cette raison écarte toute ombre d'impiété involontaire, mais peut-être a-t-elle le défaut d'opposer une hypothèse à l'argument que saint Thomas tirait de l'Écriture et de la tradition.

Tandis que l'École se maintenait dans cette voie étroite, le culte de la Vierge gagnait chaque jour. \es miracles qu'on attribuait à Marie se multipliaient,

l'ÏMMACUIBK COKCBPTlOlf. 169

et avec eux les hommages et les autels. On sentait le besoin de rendre à la mère de Dieu des honneurs extraordinaires, par cela même Tidée de l'Immaculée Conception souriait à de fervents adorateurs. Aussi, malgré l'opposition de saint Bernard et leai . arguments des scolastiques, cette opinion avait-elle grandi. Ceux même qui ne s'y rendaient pas en préparaient le triomphe par leur dévotion à la Vierge. Saint Thomas, pai' exemple, enseigne qu'on doit â la Mère de Dieu un culte plus relevé qu'aux autres créatures, saint Bonaventure, le docteur séraphique, célèbre la gloire de Marie avec toute la tendresse et toute la passion d'un mystique. Les deux maîtres s'arrêtaient devant une prérogative qu'ils ne pouvaient comprendre, c'était une barrière qui ne pouvait longtemps retenir ceux pour qui la religion est surtout chose de sentiment; il ne fallait qu'une occasion pour que chez eux l'amour l'emportât sur des raisonnements.

C'est dans cette disposition des esprits que vers 1305 le moine franciscain Duns Scott vint à Paris pour s'y faire recevoir bachelier et docteur. Il soutint la doctrine de l'Immaculée Conception devant l'Université, qui jusqu'alors avait suivi saint Thomas, et il le fît avec tant de succès que l'admiration publique lui décerna le nom de docteur subtil. Dans la discussion, Scott se servit d'un argument nouveau qui a fait grande fortune, car il est resté dans la théologie sous le titre de raisons de convenance '• « Dieu, disait-il, a « pu faire que la Vierge ne fût jamais en péché ori- « ginel; il a pu faire aussi qu'elle n'y fût qu'un in- « stant, il a pu faire également qu'elle y fût quel-

Argumetita' congruentiœ seu decentiœ.

170 LÀ IIBERTÂ RELIGIEUSE.

« que temps, et que dans le dernîei» Instant elle fût « purifiée. Laquelle de ces trois choses possibles a été « faite, Dieu le sait; mais il semble convenable (pro~ « babilé) d'attribuer à Marie ce qui est le plus excel- « lent, s*il n'y a rien qui répugne à l'autorité de l'É- « glise ou de l'Écriture. » 11 n'est pas besoin de dire que le plus excellent pour Scott, c'était l'Immaculée Conception.

« C'est ainsi que Scott s'expUque sur ce point, re- « marque l'abbé ^leury dah^ son Histoire Ecclé- « sîastique*, et quoiqu'il lé fasst sî modestement, il « passe pour le premier auteur du dogme de la « Conception immaculée qui a fait depuis de grands « progrès. » Que le docteur subtil ait émis le premier cette opinion, c'est une erreur que Fleury relève •; mais il est certain que la victoire qu'il remporta fut décisive pour la cause qu'il défendait. La tlïèoîoglé n'est plus sortie du sillon que Scott lui à ouvert, et depuis lors les raisons de convenance ont été le fond principal de tous les panégyriques et de tous les traités qu'on à faits pour célébrer ou défendre Tiramaculée Conception. Rien ne parait plus légitime aux docteurs modernes que d'attribuer â Marie toules les perfections et tous les privilèges imaginables, et d'en conclure la pureté de son origine. C'est à cet ordre d'arguments que Bossuet emprunte ses |)renve9 les plus éloquentes dans les trois serniohs qu'il iious a laissés sur l'Immaculée Conception, il n'est que l'écho de ïa tlîèologîe et de l'école quand, aprèâ avoir célébré le miracle perpétuel d'dnè vie jirivilégiée

« Llv. XCÎ, ch. 29.

' Cette opinion toutefois, dit-il, semble avoir paiu dèâ le milieu du douzième siècle. Bisi, Ecoles, , M. XGI, eh. 39.

L'iUUkCiihtE CONCEPTION. 17i

comme est celle de la Mère de Dieu, il s'écrie : « Qui « pourrja croire qu'il n'y ait riea de surnaturel dans « la conception de cette Princesse, et que ce soit le « seul endroit de sa vie qui ne soit marqué de quelque « insigne miracle? »

n me semble cependant que l'argiip^en^ de Scott prêti9 <k une gr^ye ol^ectiQQ» ^t j'e^ dis au);apt do toutes les raisons de convenance. C'est donner à un principe vrai une extension que ce principe ne comporte pas. Oui, sans di^ute, il ^'7 a point 4p catholique qui ne croie que Dieu a cond)lé de toutes les perfections celle que l'Écriture nomme plein£ de grâces et iénie entre toutes les femmes; mais, pi^rmi ces perfections, les seules dont nous puissions raisopnçr, sont celles que comprend resprij; bu^lain, ]Le reste est un mystère qui nous écliappe , et, s'il est natiirel que la piété des fidèles attribue à la Vierge des titres et des . privilèges qui dépassent la portée de ^Pl^re intelligence, il ne faut point oublier que ç^ $ont là de pieuses hypothèses sur lesquelles on ^e peut jèdifier nn article de foi. Car epfin, c'est notre jugement que nous prêtons à Celui qui dit que ses pensées ne sont pas les pensées des hommes, ce que nous nompions l'excellent et le convenable n'est tel que pour lious. Pans l'exemption de la loi générale du péché, gcott voit une perfection de plus pour )a Vierge, et ^ur ce fondement, il la proclame iiif maculée, tandis que saint Ponaventure craint quç Marie ne soit blessée d'un pareil hommage, a Prenez gar4e, dit-il>que ^ grossir I;» perfection de la Mère ne 3oit diminue^ la jt gloire du Fils, prenez garde qij e vpjis n'outragiez ' « la Mère qui veut que son Fils §pît plus honoré ji qu'elle-même, et que le Créatçur passe avant la ff Pfj^4»f9f » J^if c'esf i^p yeytu fi^ O^ême principe.

i72 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

que le docteur subtil proclame Tlmmaculée Conception, et que le docteur séraphique la repousse, ce qui permet de croire qu'il y a peu de sûreté dans ce mode de raisonnement.

C'est cependant sur cette base si frêle que l'écoie moderne a établi la plus grande partie de sa démonstration, c'est ce qui donne en ce point à la théologie nouvelle une couleur mystique qui la distingue tout à fait de l'ancienne scolastique. Saint Thomas n'avance qu'en s'appuyant d'un côté sur Aristote, qui lui représente la raison humaine, et de l'autre, sur l'Écriture ou la tradition, qui lui conservent la parole de Dieu ; mais aujourd'hui on a plus de hardiesse. Chacun des noms glorieux dont l'Église comble la Vierge, chacun des titres, chacune des comparaisons que dans leur amour ont imaginé les docteurs et les Pères, devient par l'argument de convenance une preuve formelle de l'Immaculée Conception. Marie est-elle appelée la Reine des anges, ^ on déclare que la Reine ne peut être moins pure que ses sujets, et on en conclut qu'il y a inconvenance à la placer, même un seul moment, sous la puissance du démon. £t cependant que savons-nous du sens et des conditions d'un pareil titre? Le nom le plus grand que porte la Vierge, celui qui comprend en soi tous les autres, le nom de Mère de Dieu, n'a point empêché les Pères de rejeter l'Immaculée Conception. Raisonnaient-ils moins bien que les moder* nés, quand ils raisonnaient autrement ?

L'effet le plus fâcheux de cette méthode, c'est qu'avec elle on transforme à son gré toutes les opinions. Saint Augustin, saint Bernard, saint Thomas, samt Bon aventure ont prodigué à la Mère de Dieu, tous les noms que leur inspirait une ardente dévotion;

l'immaculée conception. 173

on en fait par cet argument les défenseurs de Topilion même qu'ils ont repoussée. Le lecteur, surpris du double rôle qu'on fait prendre à ces grands personnages, se demande si c'est un jeu d'esprit chez l'écrivain, ou s'il est vrai que les Pères et les docteurs de l'Église se contredisent si manifestement : double réflexion qui atteint la religion au travers de la théologie'.

Revenons à Scott, dont ces réflexions nous ont éroigné. Son triomphe fut si complet que la légende s'en empara presque aussitôt, Marie ellemême , disait-on, était venue l'assister lorsqu'il avait réfuté les deux cents arguments de ses adversaireà, sans en renverser l'ordre, ni se troubler d'un instant. Selon moi, il avait fait quelque chose de plus mer- . veilleux, s*il est vrai qu'il eût converti à son opinion l'Université de Paris, je rie crois pas que, dans

* L'abns de celte méthode est sensible dans le grand ouvrage que le père Passaglia publie à Rome en ce moment, et qui est intitulé: De Immaculato Deiparœ semper virginU eoncèptu Commentariui,0 Dans de magnifiques volumes, l'auteur a réuni tous les noms et tous les types par lesquels la piété de TÉglise et des fidèles exprime la pureté de la Vierge , sous chacun de ces mots il a rassemblé avec un grand appareil d'érudition une multitude de passages latins, grecs, coptes, syriaques, etc., tirés des docteurs d'Orient et d'Occident. Ces textes généraux attestent Tunanimité avec laquelle les catholiques glorifient la pureté de la mère de Dieu ; mais, comme le savant Petau l'avait déjà remarqué au dix-septième siècle, ils sont de peu de poids dans la discussion présente, puisque tous les fidèles, qu'ils croient ou non à Timmaculée Conception, sont d'accord pour dire que Marie est la plus pure et la plus sainte de toutes les créatures, la seule tige de la souche d'Adam qui, n'ayant jamais péché, Boit immaculée. Pour démontrer que ces textes innombrables ne peuvent s'appliquer qu'à l'immaculée Conception, le père Passaglia emploie l'argument de convenance, et avec une facilité qui aurait dû rétonner, il prouve qu'on ne peut pas dire que la Vierge est une créature divine plus pure que la pureté même, plus brillante que le soleil, la reine des anges, le miracle des deux ; qu'on ne peut pas U

là.

174 LA UBSRTÉ REI,I618U9B>

r)iistoire> on trouve 1q Reeoa4 exen^ple d'une as^ semUéfi do savants, de politique^, o^ piême^ de fliéologiens qui laeriQ^nt aipei }eur jugemeot. Quant auxadvereaireide rirnmaculée Conception, ils avaient aussi une place dans U léf^eiid^, e(; ffioins beUe. Déjà Kicolas da fiaiat-AlbdP avait raconta l'histoire d'un moina da GlairvAu^Ci qui avait y^ m Ppugç saint Bernard, vêtu de la robe blanche des élus, mais portant •ur la poitrine une taab^ bruine, parce qu'U avait écrit •ur la Goaceptiou oe qu'il ne devaijt pa# écrire. Si je ctta ces réveriea qu'écarte la critique. du P^ Perftme, c'est parce qu'en montrant q|iel était ^esprit du temps» filles iudiqueiit le moment ot^ lj| eroyance à rimmaoulée Conception prit le defisup,

ie no sus si e'ast parmi les légende^ ou p^mi les preuves qu'il faut ranger les révélatio|is ^a sainte Brigitta. Perrone ne Un cite pa^, i^ais un nptre théo-

lymiptrer h l'areN 4« Ifoé, h T^ebello dQ J4<»1)» au puUson ardent 4% U^têi k I» toia^n Û» ^édéon, saos reconnaître pour cela mêipe iiu'aik a ^ afltPfva aanil p^é. CoaiipeDt Tauteur D*at-H pa4 eu peur d« Ma iuceèep (Car eo0a e!U Qst al »iaé d'enfermer 4an8 un •jrUûf^teme 4«« idé«A qui dépawent np^re euiendepient, et ai au fond tous lea Pèrea sut cru implicUçmentii rimfnaculée Conception, comment se fail^U que depuia tant d* sjèclea ou n'ajt pu a'aeoorder? Si cas titrea, ai aea couiparaieona n'out pas raisoooablemeot d autre sers qui aeiul que le Père pas^aglia leur altri)>ue, comptent toua les fidèlea ne eont-ila pas de la même opinion, puisque toua célèbrent aveocea expreasioal i§ gloire de la Vierge? 91 malgré cela on n'^ pu a'euiendre» ne nrait-cc point par hasard que dans tous ces urgumentaai bien Caita il n'est jamais possible de démontrer la majeure? Quoique le Père Perrone abuse au^^i du syllogisme, il faut lui rendre cette justice qu*il a mieux vu et mieux posé le problème dans son petit livre. Il « bien compris qu'un dogme est une questioo de fait, et non point de grammaire ni de logique: il a senti que ce qu'il faut établir Ici, eeat Ift crayanee, c'est la tradition, et que cette preuve est du domaine de Thistoire et non point du raisonnement. Son travail reste dono ce qa*o|t a éerit de plua solide en faveifr de l'Immaculée f^nception.

l'immaculéb cokceptiov. 175

logien s'en autorisa \ Fleury ne parlç 49 la sainte qu'aveo respect; trois papes et une reine de Suède se sont intéressés à sa canonisation. Pan« ces révéla* tions^ qui eurent un long retentissement, et qui, à ce titre, ont au moins une valeur historique, )a Vierge annonce qu'eUe a été conçue saQs péché, et elle ajoute ces paroles caractéristiqwîs ; h ^aclie , Bri- « gitte, que ma conception ne fut pas connue de «tous.k. U a plu à Dieu que ses amis 4oHtassent » pieusement de ma conception, et que chacun « montrât son sële jusqu'à ce que la vérité éclatât « dans le temps ordonné. » Prepque à Ifi piême époque, sainte Catherine de Sienn# déc|^ra^^, dans ses extases, que Marie avait la tache originelle, parce qufelle n'était point conçue du (S^nt-^sprit, pomme l'était son Fils ; mais sainte Catherine wpartenait i la famille religieuse de saint Dominique, et, dans ses transports mêmes, on retrouva une &m9 tout imbue des idées de f aint Thomas*

Le moment approchait où les deux doctrines allaient se heurter, et ]e théâtre de la lutte était Paris. D'un côté étaient les Franciscains, fervents disciples de Duns Scott, ayant pour eux TUniversit^ et Topiûion; de l'autre étaient les Dominicains » qui conservaient comme un héritage sacré renseignement de leur glorieux Maître. En 1387, Jean de Montson, frère prêcheur, Espagnol de naissance et docteur çn théologie de la Faculté de Paris, soutint dans les écoles, entre autres propositions qui tirent scandale, les deux articles suivants : « U est expresêém^nt contre la (f fin de dire que tous les hommes, excepté Jésus-

* De /iRinoeuteM. Cnm permUiu mpertorui». CiermonUFerrand, tS4l*

176 LA LIBERTÉ RBLIGIBVSK.

« Gliristy n'ont pas contracté le péché originel. — Il « est expressément contre la' foi de dire que la bien- « heureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, n*a pas con- « tracté le péché originel. » L'Université condamna ces propositions comme fausses , scandaleuses et avancées avec présomption contre l'opinion probable de l'Immaculée Conception. Les Dominicains prirent fait et cause pour un confrère qui, suivant eux, soutenait la doctrine expresse de saint Thomas. Jean de Montson, condamné par l'Université et par l'évêque de Paris, en appela au pape Clément VII, et courut à Avignon, où il obtint une citation contre les docteurs de Paris.

Ce fut le grand maître de Navarre, Pierre d'Ailly, qui vint défendre l'Université ; il le fit avec habileté et modération. L'Université, suivant lui, n'entendait pas condamner l'opinion de saint Thomas; mais, tout en n'admettant pas l'Immaculëe Conception, le docteur angélique n'enseignait nulle part qu'il y eût hérésie à croire le contraire ; il n'était donc pas permis de dire qu'une opinion était expressément contre la foi quand il s'agissait d'une ^question probable, où Ton pouvait prendre l'un ou l'autre parti, et même rester dans un doute complet. Le Pape donna raison à Pierre d'Ailly, l'Université voulut alors faire rétracter les Dominicains, qui, dans leurs prédications, agitaient le peuple par la violence de leurs paroles. L'un d'eux, ^ par exemple, affirmait, a sous là damnation de son (( âme, que si la sainte Vierge était trépassée avant « la mort de son glorieux Fils, elle fut descendue « en enfer, parce qu'elle était conçue en péché ori- « ginel. » Un autre, perdant tout respect envers la Mère de Dieu, demandait au peuple * î7 en voulait faire une déesse. Non contente de ces rétractations.

l'immaculiî.e conception. 177

rUniversité voulut forcer les Dominicains à abdiquer une opinion que le Pape n'avait pas condamnée; elle arrêta qu'on n'admettrait aux grades et aux honneurs, c'est-à-dire à l'enseignement et à la prédication, que les maîtres qui accepteraient par serment les condamnations prononcées par l'Université et par l'évêque de Paris, ce qui fit sortir les Dominicains des écoles, où ils ne rentrèrent qu'en 1403 en conservant leur doctrine. Cette décision affirmative, rendue par un corps aussi considérable que l'Université, donna à la doctrine de l'Immaculée Conception un ascendant que depuis lors elle a gardé.

Il ne faut pas croire néanmoins qu'on réussit à étouffer l'opinion contraire. La querelle était plus vive que jamais, quand le concile de Bâle résolut de l'examiner. Pour instruire l'affaire, on choisit, comme on le fait aujourd'hui, un théologien de grand renom : ce fut un Dominicain, maître du sacré palais apostolique, Jean de Torquemada (en latin de Turrecrematd)^ qu'il ne faut pas confondre avec le fameux inquisiteur du même nom. Le savant se mit à l'œuvre, mais son travail ne fut pas soumis à l'assemblée, par suite des divisions qui troublèrent la fin du concile ; Jean de Torquemada ayant suivi le Pape au concile de Ferrare, en 1438, avant que les évêques restés à Bâle n'eussent pris un parti. Dans ce Mémoire, qui nefut imprimé qu'en 1547, etàRome, le cardinal se prononce contre l'Immaculée Conception. Il trouve dans cette doctrine, si l'on en croit le continuateur de Fleury, cinquante-huit erreurs contre la foi, et il cite à l'appui de ce jugement sévère les^autorités de cent théologiens ou jurisconsultes. En présence de cette opinion, si tranchée , il est curieux de mettre la décision des évêques restés à Bàle , et

GooQle

178 I.A LIBERTÉ RBLIGIEUSK.

quf prQuonçaiefxt sous Tinspiration ie» docteurs de Paris.

Session 36. il4 septembre U39. — Nous déclarons que la doctrine qui enseigne que la glorieuse Vierge Marie, mère de Dieu, par une faveur particulière et par une grâce prévenante et opérante, n'a jamais été actuellement assujettie au péché eriginely maïs qu!elle a toujours été esempte de tout péché priginel et actuel, sainte et immacuiée, est une doctrine pieuse conOorme au puLte ecclésiastique, i la foi catholique, à la droite raison et à l'Écriture sainte, et que comme telle elle doit être approuvée, tenue et suivie par tous )es catholiques, en sorte que désormais il ne soit permis k personne de prêcher ou d'eBsefgner le contraire. »

jSi ce décret eût éjtô rendu par un cottçile général, îl eût terminé la question; mais i Tépoque où rassemblée de Bftle se prononçait ainsi, la retraite du Pape et d'une partie des Pères lui avait ôté tout caractère légitime; suivant l'expression dn cardinal Xambertini (Benoit XIV}, ce n'était plus qu'un conciliabule sclnsmatique. Aussi lorsqu'on 1483 le Pape Sixte IV promulgua la célèbre bulle Grave nimis, ne tint-il aup^9 cpi^apte d§ cette décision et prit-il un parti Men p^us modelée. L'occasion de cette buUe fut une éruption ^ouTelIe de ces querelles interminables où les Dominicams étaient toujours au premier rang. Pans une dfspi)te solennelle qui avait eu liei^ devant Berc|ile d']Bste, duc de Ferrare, un Dominicain haut plaç^ d£MJU9 l'Ordre, Vincent pandello, avait attaqué le privilège qujd le concile de Bàle attribuait & la yi<^gf»; 4e piufi il venait d'imprimer un livre, emprunté pppir mie partie aux Mémoires du pardipal de 7orqi^emada« da|^ lequel, réunissant les autorités ^e 4<çux ç>&ï4 soii^nte docteurs des plus illustres, U f^T9«#9n«lJk W^ ^|[»si9s-Cbr|st.9eQ| V^ n#08«^tiiTe

l'iMMACULÉÈ CONCÈ^TIOW, 17*

d'une concepxion sans tache. La dispute et le livre faisaient du bruit dans la chrétienté, on attendait du Pape Sixte IV une décision qui réduisît enflri le^ Dominicains au silence. Sixte IV était franciscain { dans son couvent il avait écrit en fàvetfr de rininïàculée Copception; devenu Pape, îf avait favorisé par des indulgences la fête de la Conception dé la Vierge immaculée (ici Tordre des mots n'est pas Iridlffèrênt)^ et il avait approuvé Poffîce de cette ffetè. Où Tori glorifiait Tlmmaculée Conception. C'était même cette faveur qui avait réveillé d'anciennes susceptibilités et amené les attaques de Bandello. Mais ^ixte IV, avec une sagesse qui est traditionnelle i Romei ne voulut pas troubler les consciences pour une question si délicate, ni mettre hors de l'Église ou réduire par 1^ violence morale ùri Ordre àusâi èonâdèràMé él ' aussi dévoué à la Vierge que l'étaient les HôrriluU cainsé Sans cacher ni soa opinion ni ses symîpaihie^^ le Pape eondamita les excès des deux partis. S'il menace d'excommunication les prêcheurs ddi divers Ordres (expression adoucie |)our désigner les Dominicains) qui déclarent hérétiq[ùes et éôupalîle^ de péché mortel les croyants 4 TImmâcuîéè Con'éeptlofl, il menace auSsî de la iiième péiriè tdtit Mklè (|uî outragera ceux qui ne croîeilt pâ^ i VeiérOj^on originelle de la Vierge, attendu, At W ÉuDe, (^tté c'est la une question que tÈgltsè domaine et le Stunt'^ Siège nvnt point encore décidée..

Cette prudence et cette modératlori âè la côftii' dé Home contrastent avec là fougue de It&ïvërsKé 8é l^aris. Nos docteurs, qui avaient jpour lé concile dé Bàle une tendresse assez natuf'èlie (c'était leur ou* vrage), considéraient cette as&eniblée èomme un concile général, une réunion sainte et infaillible. A

leurs yeux, le décret de Tlmmaculée Conception était une inspiration du Saint-Esprit qu'on ne pouvait critiquer sans se mettre en révolte contre le jugement de l'Égfise universelle. Avec de pareilles idées, il ne faut pas s'étonner si en 1492, à la suite de Témôtion causée en Normandie par les prédications d'un Dominicain appelé Jehan Le Ver, la Faculté de théologie de Paris en vint â se lier par serment et à former une ligue pour soutenir envers et contre tous l'Immaculée Conception.

« Nous nous associons par serment (dit la délibération de la Faculté), et nous nous dévouons à la défense et au triomphe de cette pieuse doctrine. Nous établissons que désormais nul ne sera agrégé à notre sacré collège s'il ne s'engage par un semblable serment à soutenir de toutes ses forces cette sainte croyance. Et si par impossible quelqu'un des nôtres passait aux ennemis de la Vierge, et que ce transfuge osât prendre la défense de Topinion opposée, sous quelque prétexte que ce fût, nous décrétons qu'il sera dépouillé de tous nos honneurs, rayé de parmi nous et chassé de notre société comme un païen et un publicaîn. »

Ce serment, qui devint presqu'un article de foi dans l'Université, fut aussitôt adopté par les théologiens de Cologne et de Mayence. Il gagna bientôt l'Espagne, où il est resté jusqu'à présent. Au delà des Pyrénées il n'est point, je ne dis pas seulement de prêtre, mais d'avocat qui ne se soit d'abord proclamé le champion de l'Immaculée Conception. En France, je crois que cet usage dura aussi longtemps que la Sorbonne ; je vois du moins par une lettre de Bossuet qu'au commencement du dix-huitième siècle des âmes timorées n'osaient prendre leurs grades en théologie par peur de ce terrible serment.

Malgré l'autorité et l'ardeur de l'Université de

t*IMMàCULÉE CONCEPTION. iS\

Paris, ce fut la modération de Sixte IV (Jui prévalut dans rÉglise, lors du concile de Trente. Quand on en vint à discuter la question du péché originel, le cardinal de Jaen proposa de prendre une décision et de finir cette longue controverse ; les Pères repoussèrent cette ouverture, ne voulant pas susciter un schisme entre les catholiques au moment où l'union était si nécessaire pour résister aux protestants. Seulement quand on en vint à la proposition universelle qui déclare tous les hommes entachés du péché originel, les Dominicains demandant qu'on s'en tînt à cette déclaration générale qui leur donnait raison, tandis que les Franciscains et plusieurs é,vêques d'Espagne et de France insistaient pour qu'on en exceptât formellement la mère de Dieu, le concile, obligé de se prononcer, rendit à l'unanimité le décret suivant, qui laissait toutes choses en état :

c Cette sainte assemblée déclare que dans ce décret, où il est question du péché originel, elle n'a pas l'intention de comprendre la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, mère de Dieu; mais on observera les Constitutions du pape Sixte IV, d*heureuse mémoire, soas les peines contenues dans lesdites Constitutions, que le concile renouvelle. »

Décision bien grave, à cause même de son indifférence, puisqu'elle constate qu'au milieu du seizième siècle l'Église réunie en concile œcuménique laissait à tous les fidèles une complète liberté d'opinion, et ne croyait pas qu'on piit faire un dogme de l'Immaculée Conception,

Le décret du concile de Trente, si sage qu'il fût, n'empêcha point la dispute de continuer. Vingt ans plus tard , elle avait pris une telle vivacité dans l'Université de Paris, que -le pape Pie V fut obligé,

<82 tA IlBEHT^ RÏLTGIBtrSÊ.

en 1570, dèi pifhlior xine biïllc afin crarrctcr un «scandale âàrii soaffraH k rôligîon. À Téxemple de Sixte IV et du concile, le Pape défetidîf aux deux partis de s'accuser tntïtuellement d'erreur et d'hérésie ; maîsr, eii ùnïte, H ordonna qu'à Tavenir on n'écrirait pliis en lan^é f ulgatîré sur cerfe question délicate, et qtfcfA ny fbuchéràît plus dans les prédications et les assemblées. Ls^discussiôA, soif dans un sens, soit dans rhutfèV^éfti^ désormais permise que dans les disputes pttbliqueà déà acàdénries ef des chapitres ; en d'autres termes, ce ftft ith stijet réservé aux théologiens dé professîoil.

Cette bulle ai f àisôiitiàble eut malheureusement peu d*effet. Aiï commeircëmetit du dix-septième siècle le féu reprit en Espagne, à la suite des prédications faîteà par un Frère mînen!r; té^Ôomitiicalns, toujours prêts à rentrer dans la lutte, y trouvèrent cette fois deux nouveaux adversaires, qui ne devaient pas laisser la victoire incertaine ; c'iétaient les jésuites et les rois d'Espagne-

Les jésuites y (m le sait, sfe sont tOttjouW aits l'Ordre dévoué p«tr excelleilcé à:^ la Vierge; de tout temps, rimmaculô'e- Conception ai été pouf eux ce que le rosaire a été pour les Frères Prêcheurs, le grand rfiôyèh dé propagande et de succès. Défendre cette, doctrine, c'était donc remplir le premier vdBU dé leur religion, c*était' aussi combattre sur un tcri^aiti choisi lés Dominicains, maîtres de l'Inquisitîon,'ët' qui ne pardonnaient guère à leurs rivaux une théologie et une morale que saint Thomas n'eût point reconnue. Soutenus par le peuple espagnol,, pduf quilà croyance à l'Immaculée Conception était dè's tors un aMclé^ de fbî et un piôint d'honneur national, les jésùifes rie trouvèrent pas un appui moins-

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