‹ La liberté religieuse: 3:e édChapitre 9 sur 31 · M. JULES S1M0!T. S · texte numérisé non relu

M. JULES S1M0!T. S

sièges. Ce changement, comme l'a dit le pieux supé. rieur de Saint-Sulpice, Tabbé Emery % était un coup d'autorité plus important, plus grand que tous les Papes n'en ont fait dans la suite des siècles. C'était reconnaître que l'évêque tient de la papauté sa juridiction. D'autre part, en supprimant l'inamovibilité des desservants, en soumettant le clergé secondaire à la volonté des évoques, en formant un corps tout tête et tout queue^ suivant le mot d'un contemporain , on organisait une Église nouvelle , dont le point d'appui n'était plus en France. Il y avait là le germe d'un esprit fort différent de l'ancien esprit gallican; ce germe a produit ce que nous voyons aujourd'hui.

- En même temps qu'il donnait le Concordat, le Premier Consul gardait une des grandes conquêtes de la Révolution, la liberté religieuse; il reconnaissait les communion^ protestantes, il admettait les juifs à la jouissance des drmts politiques. C'était un nouveau principe qui lui aussi devait porter ses fruits.

Depuis lors le prince a eu en France un double caractère religieux; il est le protecteur des canons et le fils de l'Église, comme était Louis XIV, mais il lui faut aussi défendre la famille de Luther et de Calvin, et tenir une balance égale entre les prétentions d'Églises rivales : situation délicate , où il est bien difiScile de ne pas pencher d'un côté.

C'est sous l'empire de cette législation qu'on a vécu en paix depuis cinquante ans. La France s'est attachée au Concordat, comme on l'a vu en 1818, et à d'autres reprises; elle y a trouvé de grands bienfaits, la sécularisation des lois, l'abolition des privilèges po«

* Préface aux Nouveaux Oputcules de Tabbé Flenry. Paris, 1818, p. 42.

litiques dti clergé , la tolérance rèliglètisc. Refeiiler$ personne ne le veut; mais peut-ôn rester tfù Ton est? C'est nne antre question qu'il faut examiner maintenant. Nous verrotis, je Tespère, qtiè le problème est moins difficile qu'on né supposé*, hdu§ avons marché depuis 1801, nous sommes t)lus prè^ de la solution qu'on ne peilse. Ce (Ju?. tiOlié tiiâriqtrë^ c'est un peu de foi dans la liberté.

De totis les traités faits avec Rome depuis le cdàimencetHent du siècle, lé plus sage §àhs contredit est le Concordat de 1801. C'est le setil qui inaititièniié l'indépendaticè dhsolue dé TÉlat,- lé âétil (Jiil établisse nettement une séparation naturelle entré déiti ptlls^ sances qui ne sont pas de même ordre. Leë lidtitëËttX Concordats ëe ressentent de reritrsHtiëthéllt flti jour vers un riloyen âgé idéal; ils rOtilpeni avec la traditiôit politiijiie des derniers siècles. On véttt réndi*é i l'Égliëé la plénitude de la juridifetiôn spirituelle , l'ititentîon est louable; mais peut-être va-t-dn pliiâ loin qu'on ne pense et donne-t-on plus tjùe là liberté.

Agir comme le fait le Concordat autrichien ^ réconttaitre un domaine ecclésiaëtique qii'dtl s'inteMit dé régler et de restreindre, déclarer que là ïtitiie est un droit auquel on rie peut toucher que de l'ateù du Saint-SiégCi placer les évêque)? au-dessus de la Idî éominune, même poyr des crimes ordinaires, leur confier la juridiction civile du mariage, la police de rimprîmerie, la surveillance de l'éducatiotl, et lefur attribuer tous éés privilèges, non pas comme une coticession de l'État, comme une faveur toujoûrë révocable, mais cdtnme un droit essentiel de leur 6hëi*ge religieuse, ce n'est pas seulement accorder â l'Égalisé une indépendance complète^ c'est lui c^der liae part 4e lei souveraineté,

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If. lutts siarow. 2(5

Le tiàttèofiat àé 1801 est (;onçn dans un esprit bien différent. Vatc6td conclu avec Rome se borne è stipuler le libre exercice dn câtbdliiîisme en France^ à gàralnfîr an clergé nti traitement conyeiiable, à donner au prince la nomination des évêques; il n'y a rien de plus. Pour tout le reste, c'est l'État qui dans les arti^ clë^ bfgâilîÇtïëâ règlfe* seul les i^pports de l'Église et ou |)ouyoif civil. Dàtis cette distinction^ il y a le juste sëiitifnetit de là souveraineté politique, souveraineté qui iiar èsl Hattire ne souffre point de partage. Le sol dfe là France ^'appartient qu'à ceux qui Wiabitent, les citoyens seuls sont compétents pour régler leurs droits et leurs devoirs niutuels ; le prince, dépositaire et gardîeii de ces droits, ne peut en transiger avec personne, car ce serait rëcontiaître une autorité étrangère, et aliéner en partie un pouvoir qtii par essence est inaliénable et indrtisible.

« Nier l'indépendance des gouvernements, -^ disait Portails dans son rapport sur les articles organiques, -^ ce serait affaiblir, ce serait rompre les liens qui uniment lès dtoyeus à la rite, ce serait se rendre criminel d'Ëtftt.

« Les articles organiques cohsacrent ces grandes vérités, qui sont le fondement de tout ordre publie, et indiquent toutes les précautions que la sagesse de nos pères avait prises pour en conserver le précieux dépôt.

« L'unité de la puissance publique et son universalité sont une conséquence nécessaire de son indépendance. La puissance publique doit se suffire à elle-même : elle n*est rien si elle n'est tout. Les ministres de la religion ne doivent point avoir la prétention de la partager ni de la limiter K »

Rien de plus sensé que cette doctrine de PortaiiS ; elle résume la tradition gallicane et l'efxpérience des

' Portails. Ditcourê, rapports et travwx inédiis 9^r l^ Cpjfcoraaf fif 1801. Pafli, 1845, p^ 87,

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siècles. Si donc on proposait de faire un Concordat sur le modèle autrichien, nul doute qu'il n'y eût tout intérêt à s'en tenir à l'acte de 1801 comme à la sauvegarde de nos libertés. On ne peut que perdre à un nouveau traité.

Mais la question n'est pas là. Elle n'est pas entre Rome et la France, elle est entre l'Église de France et le souverain. Il ne s'agit pas du Concordat, qui est compatible avec toute espèce de réforme, il s'agit simplement des articles organiques. Doit-on en maintenir la sévérité, ou l'État peut-il sans inconvénient renoncer à certaines précautions qui ont eu leur raison d'être, mais que la liberté rendrait inutiles. Voilà le problème; c'est sur ce terrain solide et bien limité qu'il faut s'établir, si l'on veut arriver à une solution.

Dans l'introduction de son livre, M. Jules Simon a examiné en détail les difficultés que soulève la séparation politique de l'Église et de l'État ; mais il me semble qu'il a grossi la question outre mesure, c'est ainsi que je m'explique comment un philosophe aussi sincère a reculé devant la liberté.

« Voici, dit-il, le dilemme dans lequel se trouve placé le gouvernement français à l'égard de TÉglise catholique': ou conserver le Concordat avec tous les droits qu'il garantit, ou renoncer au Concordat et rendre immédiatement la liberté d'action à l'Église romaine. C'est-à-dire qu'il faut choisir entre ce qui existe ou une liberté à coup si^r embarrassante dans l'état actuel, puisqu'elle émancipe une association formidable dans un pays où il n'y a pas d'association, et qu'elle donne la pleine liberté de son action au seul pouvoir qui n'émane p9s du pouvoir centrale »

La conclusion de M. Simon est qu'il ne peut y avoir

< Simon. La liberté de eomcieneef p. 40.

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d'Église indépendante que dans un pays de liberté absolue comme T Angleterre ou les États-Unis; autrement la liberté de l'Église est un monopole et un danger. Contre la toute-puissance d'une association privilégiée l'auteur ne voit qu'une barrière : le Concordat de 1801 ; c'est au nom de l'égalité qu'il soumet la religion à la tutelle générale de l'État.

Cette opinion, qui compte un grand nombre de partisans, me parait excessive. D'abord je ne puis voir un privilège dans l'indépendance religieuse. Reconn^dtre aux fidèles de toutes les communions le droit de s'associer, d'administrer eux-mêmes les biens communs, de faire de la propagande, c'est accorder une liberté particulière et qui a un objet déterminé, ce n'est pas conférer un privilège, puisqu'il n'y a pas de citoyen qui ne soit ou qui ne puisse être membre d'une Église. Au contraire, ajourner les libertés particulières jusqu'au moment où l'on donnera la liberté ^universelle de tout faire et de tout dire, c'est l'erreur d'une école qui, avec des intentions droites, ne nous a jamais apporté que la révolution. Un peuple à qui l'on verse la liberté tout d'un coup ne résiste guère à cet enivrement subit, tandis que les libertés particulières font l'éducation d'un pays en lui donnant peu à peu l'habitude et le goût de ses propres affaires. En ce point rien ne vaut la liberté religieuse. Une Église indépendante est la meilleure des écoles pour former des citoyens. C'est dans les Églises de la Réforme qu'a germé, qu'a grandi cet esprit politique qui fait la force des Américains et des Anglais.

J'irai plus loin. Alors même que la liberté de l'Église serait un monopole, on devrait encore l'accepter, car la liberté est contagieuse de sa nature ; sans cesse on voit dans l'histoire comment le privilège finit par

'fB LA LTBfiKTft ItfeLIGIEUSB.

detetilr lé droit comnitin. Pour que eè monèprfé fût injuste et dangereux, îl faudrait qu'il cachât un empiétement sur les droits d'autrui, en ce cas je me range auprès de M. Simon. Mais si ce qu'on accorde à l'Église tîst le simple exercice de la liberté, à fcfuel titre cotnbattrai-je cette faveur? Sans doute je puis regretter que la loi m'interdise ce qu'elle permet à une corporation mieux partagée; mais tant que je ne suis pas atteint, il me semble que c'est une jalbttsie stétilequë d'envier à l'Église un avantage qui ne me gêne pas et qui peut même tne profiter quelque jour.

Je n'admets pas non plus qu'il n'y ait point de milieu entre le régime du Concordat et la liberté absolue ; raisonner ainsi, c'est méconnaître le caractère des articles organiques et la marche des choses humaine^, fout au contraire, c'est une réforme qui doit se faire par degrés comme toutes les réformes durables, et tè qui la rend sans danger, c'est que l'État peut la mesurer aux besoins du moment.

Loin donc d'accepter le problème dans lès termes que pose M. Simon, je le réduis à ceci : chercher M le temps est venu de modifier les articles organiques eii partant des principes suivants : Maintenir en son entier la souveraineté de l'État, laisser à l'Église toute la liberté compatible avec la souveraineté politique^ n'accorder aucun privilège civil ni au ctilte ni au clergé. Ai-je besoin d'ajouter que c'est une questiott neuve où chacun apporte ses doutes plutôt qti'uîie opinion faitCj où, dans tous les cas, cette opinion toute personnelle ne peut engager que celui qui l'émèt?

Dans son rapport sur les articles organiquesj Portails fait une distinction qui est du plus haut intérêt :

rt Toùl gouvernement, nous dit-il, exerce deux sorteë dé

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pouvoir en matière religieuse : celui qui compète essentiellemeDt^u magistrat politique en tout ce qui intéresse la société, et celpi de protecteur de la religion elle-même.

« p^r le premier de ces pouvoirs, le gouvernement a droit de réprimer toute entreprise sur la temporalité, et d*empècher que sous des prétextes religieux on ne puisse troubler la police et la tranquillité de TËtat; par le second, il est chargé de faire jouir les citoyens des biens spirituels qui leur sont ga« rantis par la loi portant autorisation des cultes qu'ils nrofes-

^ De là, chez toutes les nations policées, les gouvernements se sont conservés dans la possession constante de veiller sur l'administratioft des cultes, et d'accueillir, sous des noms qui ont varié suivant les temps et les lieux, le recours exercé par les personnes intéressées contre les abus des ministres de la seligion, et qui se rapporte aux deux espèces de pouvoir dont nous venons de parler *. »

Cette distinction est fondamentale. Un État qui n'est pas chrétien, la Turquie par exemple, n'est point désarmé devant les associations religieuses qui vivent sur son territoire; autrement il y aurait deux souverains dans un même empire. Il y a donc un droit de police qui ne tient pas à la croyance, un droit qui appartenait aux empereurs païens, et qui appartient aujourd'hui aux souverams protestants qui ont des sujets catholiques, un droit qu'on ne peut refuser aux princes catholiques, à moins de prétendre qu'en acceptant l'Évangile ils ont abdiqué. A côté de cette autorité essentielle, les princes catholiques exercent certaines prérogatives, une certaine surveillance sur la discipline ecclésiastique; mais on comprend que ce second pouvoir n'est pas de même nature que le premier. C'est un accessoire, c'est un privilège introduit par l'usage ou accordé par le Pape, ce pri-

' Portalis. Liseours., rapports, etc., p. 85.

vilége peut varier ou disparaître sans que les droits de souveraineté en soient entamés. Le Concordat, par exemple, prévoit le cas où les successeurs du Premier Consul ne seraient pas catholiques ; il décide qu'en ce cas il faudrait une convention nouvelle pour régler les prérogatives du souverain et la nomination aux évéchés. N*est-il pas évident que ce changement n'attaquerait en rien la suprématie de TÉtatJ

Il y a donc dans les articles organiques deux espèces de dispositions : les unes règlent la police extérieure des associations religieuses, les autres i>nt pour objet d'assurer la protection de la discipline. Ce sont deux catégories distinctes, que l'État peut modifier séparément, ce qui mène à une conclusion singulière qu'on n'a pas assez remarquée. On confond souvent la liberté religieuse avec la séparation de l'Église et de l'État; ce sont deux choses différentes, quoiqu'elles aient une foule de points communs. En Angleterre, par exemple, il y a une grande liberté religieuse, quoiqu'il y ait une Église privilégiée ; d'un autre côté on peut supposer une législation où l'État ne s'occuperait des différentes Églises que pour les tenir dans une commune servitude. On voit donc que le problème est moins simple et moins absolu que ne le suppose M. Simon.

Étudions séparément chacune de ces deux questions, et parlons d'abord de la pohce de l'État.

En France, les articles organiques ont très-fonement constitué ce droit de surveillance; ce sont les lois de Louis XIV que Portails a résumées dans son travail, qui ne se ressent guère de l'esprit libéral de la Constituante. On dirait que 89 a passé comme un orage, et n'a rien laissé après lui.

C'est au prince qu'il appartient d'autoriser les con-

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ciles provinciaux, comme toute autre assemblée; à lui de permettre l'établissement desiOrdres religieux, car nulle corporation ne peut se former sur le territoire sans son aveu. Seul, il a le droit de régler les cérémonies extérieures, car la police de la rue est de son ressort. Il peut empêcher que la bénédiction nuptiale ne soit donnée à des gens qui ne sont pas mariés civilement, car cette bénédiction serait un encouragement au concubinage, et par conséquent un délit. Il a le di*oit de proscrire ou de régler la mainmorte, car toute communauté est une personne civile qui ne peut exister qu'aux conditions imposées par l'État. Enfin il peut poursuivre par les voies judiciaires et punir toute attaque aux lois, tout délit commis dans le temple, car le prêtre est citoyen, et doit l'exemple du respect '.

Je ne me fais pas le défenseur de toutes ces mesures. Si j'approuve la prohibition de la mainmorte et la protection accordée au mariage civil, c'est-à-dire à la publicité et à la sincérité des unions, je n'hésite pas à reconnaître que la liberté rehgieuse n'est pas complète là où le droit de réunion et de propagande n'existe point pour toute^ les communions. En citant ces dispositions, qui concernent tous les cultes, je n'ai voulu prouver qu'une seule chose, c'est que la liberté religieuse ne tient point nécessairement à la séparation de l'Église et de l'État; on pourrait l'accorder dès aujourd'hui sans toucher au Concordat. D'un autre côté, on déchirerait les articles organiques, que les catholiques n'obtiendraient pas l'indépendance, car ces maximes sévères qu'énonce Portails font partie de notre droit public. C'est la loi commune qui soumet

* Articles organiques, 4, 4&, &4, 73, ele.

te LA LIBERTE RELIGIEUSE.

au bon vouloir de Tautorité le droit de réunion comme le droit ^'association, il n'y a aucune différence entre le fidèle et le citoyen ; tant que la loi civile n'accordera pas la liberté, il faudra donc que TÉglise, comme toute autre corporation, s'incline devant la suprématie de l'État.

Passons maintenant à la seconde partie du problème, cherchons ce que donnerait la séparation de l'Église et de l'État. Voyons quel est aujourd'hui le rôle du prince, considéré comme protecteur des canons. Peutêtre étonneraî-je plus d'un lecteur en lui disant qu'en ce point la plupart des articles organiques sont tombés en désuétude. Portahs rétablissait l'ancien droit gallican comme si la Révolution n'eût rien changé en France; cette antique rigueur est tombée avec l'Empire. Peu à peu l'Église s'est émancipée d'une surveillance qui n'était pas bien sévère, tandis que l'État a laissé faire, soit qu'on n'eût plus les inquiétudes de Louis XIV, soit qu'on ne se reconnût plus les mêmes droits.

Le premier et le troisième des articles organiques décident qu'aucune buUe, aucun décret même d'un concile général ne pourront être reçus, publiés, imprimés en France sans l'attache du gouvernement; aujourd'hui ces bulles et ces décrets ne sont-ils pas reproduits dans les journaux, ei même dans les mandements épiscopaux, sans la moindre difficulté?

On a conservé, dira-t-on, l'enregistrement officiel comme une condition nécessaire pour autoriser les changements de discipline. Mais tous les jours la discipline change sans que l'État s'en inquiète. Napoléon avait établi un seul catéchisme pour la France : c'était celui de Bossuet, avec quelques additions mpériales. Qu'est devenu ce catéchisme , approuvé

». JULES SIMOX. 63

et recommandé par un décret formel du cardinal Caprara, légat à latere du Saint-Silge et du pape Pie VÏI?

Napoléon avait décidé rétablissement d'une seule liturgie. Où en est cette disposition des articles organiques? Les liturgies provinciales* ont subsisté, et si l'unité se fait aujourd'hui, c'est par l'introduction de la liturgie romaine, sans l'agrément de l'État, au mépris de nos anciennes libertés et des doctrines maintenues par Portails \ L'État a-t-il pensé qu'il n'avait pas d'intérêt direct dans cette question. Je l'ignore; mais, sous Louis XIV, introduire en France l'office do saint Grégoire VII eût été considéré comme une atteinte à la couronne, et le Parlement y eût vu peutêtre un crime de lèse-majesté.

Quel compte tient-on de la célèbre Déclaration de 1682 et de l'obligation de l'enseignerj que le vingtquatrième des articles organiques impose aux professeurs des grands séminaires? Cet ordre n'est pas exécuté, la raison en est simple, c'est chose impossible. Les évêques de 1682 ont proclamé une opinion et non pas un dogme. Bossuet a toujours soutenu que cette opinion, reçue de toute ancienneté en France, était une part de nos libertés; jamais il n'a prétendu en faire un article de foi. Comment forcer un prêtre à enseigner exclusivement une opinion libre et qui aujourd'hui a peu de faveur dans l'Église?

; Au fond, l'État ne se préoccupe guère de la Déclaration de 1682. Le seul article qui pourrait le toucher est cellii qui proclame l'indépendance des rois; mais on sent bien que de ce côté on n'a plus rien à craindre de Rome. C'est l'opinion publique qui au moyen âgo

* Discours, rapportSt p. 265.

donnait anx foudres de l'Église une force terrible; aujourd'hui la prudence des Papes laisse en repos une arme inutile. Ce sont des traits émoussés qui depuis longtemps ont perdu toute leur vertu. Pie IX a frappé de nullité les lois du Piémont et de l'Espagne qui supprimaient des couvents et vendaient des biens de mainmorte ' ; on a- vu dans cette menace une . antique formule de la chancellerie romaine , et non pas une attaque à la souveraineté. Notre société laïque ne comprend même plus ces prétentions d'un âge évanoui.

L'indépendance de l'État a ôté toute importance politique au problème de l'infaillibilité du Pape. En religion, c'est une question énorme; il n'est pas douteux que la proclamation d'un nouveau dogme par le Pape seul ne commence une phase nouvelle dans le catholicisme ; mais pour la société civile celte doctrine n'offre plus de dangers. Autrefois quand un Grégoire VII, un Boniface VIII pouvaient mettre la souveraineté en interdit, les rois avaient un grand intérêt à contester une infaillibilité qui plaçait leur couronne dans la main d'un étranger. La bulle In cœnâ Domini, que les Papes ont promulguée pendant quatre siècles, cette bulle dont le comte de Maistre vante la sagesse supérieure, excommuniait tout prince qui jugeait un évêque ou un prêtre, tout tribunal qui se mêlait des bénéfices ou de la dîme, tout roi qui établissait un nouvel impôt sur son peuple, hors les cas portés par le droit ou sans une permission expresse du Saint- Siège; reconnaître en pareil cas l'autorité du Pape, n'était-ce pas lui donner l'empire? Mais aujourd'hui

* Allocution du pape Pie IX, prononcée dans le consistoire du 26 Juillet 1865. Simon, p. 366 et 385.

comment supposer que Rome, oubliant la sagesse de Clément XIV et de Pie VI, ressuscite de pareilles prétentions? ne faudrait-il pas que toutes les idées changeassent en Europe avant qu*on pût s'inquiéter d'un nouveau Sixte-Quint?

C'est ainsi que peu à peu sont tombés les articles organiques ; TÉtat s*est retiré des questions purement religieuses; TÉglise, en se sentant plus libre, a étendu son action; des deux parts le lien s'est relâché, et si Ton veut chercher quels sont les droits effectifs qui restent au prince comme protecteur des canons, en d'autres termes quels sont les liens qui rattachent encore l'Église à l'État, on verra bientôt que tout se réduit aux quatre points suivants : L'appel comme d'abus, le traitement du clergé, la nécessité de l'autorisation préalable en certains cas, la nomination des évêques. Le premier et le troisième point sont établis par les articles organiques, les deux autres par le Concordat, Voyons quelle est l'importance de ces privilèges, cherchons ce que l'Église et l'État peuvent gagner ou perdre à leur maintien.

L'appel comme d'abus a un double caractère. D'un côté, le Conseil d'État punit des délits civils, quand il empêche que sous un prétexte religieux on ne trouble la paix publique; de l'autre, il maintient la discipline reçue en France, quand il blâme toute atteinte portée aux franchises et coutumes de l'Église gallicane'. De ces deux dispositions la première subsistera sous tous les régimes, la séparation ne ferait sans doute que substituer au Conseil d'État un tribunal plus sévère; la seconde tient à l'union des deux puissances et tomberait avec elle.

Articles organiques, 6«

Dans ces dernières années les évêques dé France se sont plaints de cette juridiction, mais avec peu de fondement, ce me semble. Dès que TÉtat protège rÉglise, il a droit de mettre des conditions à la faveur qu'il accorde; ces conditions sont le maintien de la discipline, car la discipline est la règle et la loi de l'association ; on ne peut l'altérer sans la permission de l'État. Toute innovation est un changement de statuts qu'il a droit de connaître et d'apprécier. On ne peut modifier sans lui un contrat où il est partie. L'appel comme d'abus n'est donc pas une entreprise sur le spirituel, comme on l'a dit; il n*est pas besoin d'avoir étudié les Pères pour juger en pareil cas. Savoir si les canons ou les articles organiques ont été respectés, c'est une question de droit et non point de théologie; il n'est pas nécessaire d'être catholique pour la décider. En même temps il faut reconnaître que de toutes les façons d'agir contre une usurpation religieuse, il n'y en a pas de plus douce ni de plus légitime qu'un blâme nubUc et un appel à l'opinion.

D'un autre côté, il faut avouer qu'à mesure que l'esprit public s'habitue à l'indépendance de l'Église, l'appel comme d'abus est une arme qui s^affaiblit. Pour les sépultures, par exemple, cette question qui a tant agité nos pères, on laisse au prêtre une entière Uberté; personne aujourd'hui ne voit une oppression ou un scandale public dans le refus des dernières prières. Si donc l'Église renonçait à la protection de l'État pour être seule maîtresse de sa discipline, l'appel comme d'abus pourrait aisément disparaître sans que la puissance publique en fût affaiblie.

Une question plus grave est celle du traitement. Le salaire ^ dit-on, fait du prêtre un fonctionnaire public

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et justifie la surveillance et Taction de rautorité. La séparation de TÉglise et de TÉtat a pour première condition la suppression du traitement, et même, si l'on en croit M. Simon, la reprise des édifices qui servent au culte et qui appartiennent au Romaine public. Est-ce é ce prix qu'on veut acheter Vindépendanceî

Non certes, et, selon moi, un pareil troublé, qui changerait toutes les habitudes, qui mettrait le culte en danger serait un mal sans compensation. Mais n'est-ce pas outrer et déplacer le problème? Qu'est-ce qui constitue le fonctionnaire? est-ce le service? est-ce le salaire? Si c'est le service, cette qualité n'appartient pas au prêtre. Il est sans doute un ministre de morale, mais il enseigne au nom d'une autorité plus haute que celle de l'État; alors même que la loi cesserait de le reconnaître, il conserverait son mandat et son action. Reste donc le salaire ; c'est là uti fait accidentel qui ne petit altérer le caractère du prêtre. Si en 1790 l'Église de France avait sauvé une part de ses biens ; si, comme en Allemagne, on avait attaché un bénéfice à chaque presbytère pour en rémunérer le pasteur, il est évident qu'on ne regarderait pas le curé comme un fonctionnaire, cependant qu'y aurait-il de chdngé dans son rôle? Ne nous payons pas de mots. Quand l'État salarie le culte, il n'est que l'intermédiaire et le caissier des fidèles \ c'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment, sans se mettre en contradiction avec lui-même, l'État peut entretenir quatre religions diverses et opposées. Si d'ailleurs on voulait modifier la nature de ce traitement, rien ne serait plus aisé que d'en faire une dépense communale et obligatoire. L'État s'effacerait deWère le fidèle, en même temps qu'il Jui rendrait 1q sentiment de ses devoirs et 4q

ses droits religieux. Je n'imagine pas de réforme plus utile ni plus chrétienne.

Aux États-Unis, on est allé plus loin; c'est le fidèle qui paye directement le culte et le pasteur. En viendrons-nous là? J'en doute, quoique cette opinion ait des partisans respectables. L'exemple de l'Amérique est moins concluant qu'on ne suppose d'ordinaire. En mettant le prêtre dans la dépendance de son troupeau, en le forçant à tendre la main, on gêne une indépendance nécessaire ; je vois que Channing, le plus ardent ami de la liberté religieuse, demande cependant à l'État de donner au ministre la sécurité dont il a besoin pour qu'on l'écoute et qu'on le respecte \ Plus que personne Channing repoussait l'intervention de la politique dans les choses spirituelles, mais il maintenait ce sage principe, qu'en religion comme en éducation, l'État a un devoir à remplir. Ce devoir, ce n'est pas de choisir une Église, ce n'est pas de s'attribuer le monopole de l'enseignement, c'est de protéger l'existence des Églises et des écoles, c'est d'empêcher que l'égoïsme et l'avarice ne livrent à la barbarie les générations nouvelles et ne mettent la société en péril. Le respect de la liberté ne peut pas aller jusqu'à permettre à l'individu de ruiner l'avenir.

Ce que l'État peut faire pour le culte ne dépassera jamais le nécessaire. Si l'on veut que la religion fleurisse et prenne une plus grande place dans la vie des citoyens, il faut donner plus de liberté à l'administration de l'Église et aux fondations. Que l'État ne 80uf&e pas la mainmorte, ou qu'il la renferme dans

* La religion est un principe social, dans les Œuvres religieuêes dt CbannÎDg. Paris, 1858, p. 268.

d'étroites limites, c'est chose juste; mais quel danger y a-t-il à ce que le fidèle s'intéresse de sa personne et de sa bourse à Tentretien du culte, à la propagation de la religion? On abusera des mourants, dit-on; mais les tribunaux sont là; ne vous défiez pas toujours de la justice. Si vous restreignez les legs, si vous craignez des donations arrachées à la peur de la mort, du moins laissez les vivants fonder des oratoires, des chapelles, des écoles, sans ces mille formalités qui paralysent toutes les volontés. Sous prétexte de protéger l'Église, ne la mettez pas en interdit. Pour fonder de loin en loin une succursale, il faiit en France la permission de l'autorité; aux États-Unis, on bâtit une église par jour, sans que la dépense lasse jamais la piété ni la générosité des fidèles ; la liberté suffit à tout. Pourquoi ne pas imiter cet exemple? On a souvent remarqué que les nations protestantes avaient plus de disposition pour la vie politique que n'en témoignent les nations catholiques. Selon moi, cette supériorité tient moins au dogme qu'à la part active que chacun prend à son Église. Sans doute le rôle du laïque est plus réduit dans l'Église catholique, mais il reste les fabriques, les fondations, les œuvres de charité : c'est un champ assez vaste pour une activité féconde ; et, ne l'oublions pas, toute association religieuse est une école où se forme le citoyen.

Reste la nomination des évêques; le Concordat l'attribue au souverain, en réservant au Pape l'institution. Quoique depuis 1801 on ait fait un usage louable de cette prérogative, et qu'on ne puisse alléguer de choix indignes, il faut avouer cependant que ce mode d'élection se concilie mal avec l'indépendance légale de l'Église. D'un autre côté, le

clergé catholique est un corps si considérable çu'on peut demander certaines garanties contre de mauvais choix politiques. La discipline de TÉglisese prête en ce point à toutes les combinaisons; le système le plus acceptable pour l'État me semble celui qui fait nommer Tévêque par le chapitre de la cathédrale, et qui laisse au prince le droit d'exclure un homme dangereux. C'est un retour aux anciens usages, c'est ainsi que les choses se passent en Prusse, en Hanovre, en Suisse, et il me semble que ce serait la meilleure transition vers la liberté absolue»

En résumé, on voit que nous sommes plus près qu'on ne pense et de la liberté religieuse et de la séparation de l'Église et de l'État. Pour le premier point il suffirait d'un seul article de loi qui abrogeât des dispositions vieillies et repoussées par nos mœurs; pour le second, rien ne serait plus facile que de dénouer un lien qui se relâche tous les jours.

Cette seconde réforme est peut-être moins urgente que la première, mais aurait-elle moins d'effet? Ici je me rapproche de M. Simon, je crois que ce serait un fait immense ; l'esprit de la législation changerait au grand avantage de l'Église et de l'État. Ce serait l'abandon d'une politique vieillie, qui depuis tant de siècles a toujours troublé la religion, l'Église, les rois et les peuples; ce serait l'avènement de la justice et le règne politique de l'Évangile.

L'Église obtiendrait ce qu'on demande pour eue 'depuis vingt ans, l'indépendance; mais du même coup il lui faudrait renoncer à ces rêves de souveraineté qui mettent l'opinion en défense contre des prétentions surannées. Le grand malheur de l'Église, au temps passé, a été ce qu'Arnaud nommait justement l'hérésie de la domination; c'est maintenant dans

M, JULES SIMOX. 7i

une voie nouvelle qu'il lui faut entrer pour reconquérir Topinion et pour entraîner les âmes après soi. L'Église a été tour à tour libre et persécutée, souveraine et persécutrice, dominée et administrée par les rois; il lui reste à essayer d'un régime plus évangélique et plus sûr, le régime d'une paisible et pleine liberté.

L'État gagnerait à l'abandon de privilèges plus apparents que réels. Cette prétendue protection l'expose à des demandes et à des plaintes qui ne sont plus de notre siècle. Il ne se fait pas un progrès dans l'enseignement qu'on ne réclame contre les droits de la science et de la vérité ; il ne s'ouvre pas une école ou une chapelle protestante qu'on ne crie à l'abandon et à l'injustice. En ne voulant plus être que laïque, l'État, ferait cesser tous ces ennuis ; sans rien perdre de l'appui que toutes les Églises donnent à l'autorité, il en finirait d'un coup avec ces jalousies perpétuelles qui laissent toujours un mauvais levain dans les esprits.

La France y trouverait une situation nette qui a toujours été de son goût; il n'est pas de nation qui respecte plus sincèrement la religion, il n'en est point qui soit plus chatouilleuse à l'endroit de la liberté civile. Dans le temple, chacun écoute et respecte le ministre; mais c'est toujours avec méfiance et regret qu'on voit le prêtre se mêler à la politique, et plus d'une fois on l'a prouvé. Cette indépendance est une tradition antique; c'est une J)artie de notre caractère national, voilà pourquoi il n'est aucun peuple qui soit aussi bien préparé à la séparation de l'Église et de l'État. S'il est un pays qui en Europe puisse inaugurer cette nouvelle et féconde politique, ce pays c'est la France.

Je n'ai fait qu'indiquer toutes ces questions, qui

demanaeraient chacune un long examen : j'ai voulr seulement appeler Fattention du lecteur sur un sujei dont l'importance s'accroît tous les jours ; je finira' par une sérieuse réflexion. On se plaint de la cen tralisation, on sent que trop souvent elle gêne ei réduit la liberté. Ces plaintes sont justes, mais le remède aux maux dont on souffre n'est pas facile à trouver. Avec les progrès mutuels de la science et de l'industrie, chemins de fer, télégraphes et le reste, il est clair que les intérêts matériels iront de plus en plus dans la main de l'État. On peut sans doute laisser aux municipalités une part plus grande dans le soin de leurs propres affaires, mais on ne reconstituera pas des provinces , la vie politique sera toujours à Paris. Il y a des siècles qu'un instinct invincible nous pousse à l'unité ; c'est notre force et quelquefois aussi notre faiblesse. On ne refait pas un peuple, c'est là une chimère dont il serait temps de revenir, mais on peut chercher un contre-poids à un penchant dont l'excès est dangereux. Pour modérer ce qu'il y a d'énonne dans l'administration, il nous faut une grande indépendance morale. C'est dans l'âme qu'il nous faut enraciner la liberté. Voilà ce qui fait le prix de l'éducation, des lettres, de la presse, de la tribune, de tout ce qui soutient l'énergie de la pensée humaine, voilà surtout ce qui donne à la religion une valeur inestimable. L'homme n'est quelque chose que par la foi, il ne se sacrifie que pour des idées, il ne résiste qu'au nom du devoir, c'est pourquoi, à ne considérer que les choses de la terre, la question religieuse est plus que jamais un des plus grands problèmes de l'avenir.

Juillet 18&7.

U LffiERTÉ RELIGIEUSE EN ALLEMAGNE

Voici deux pamphlets qui de Tautre côté du Riiin occupent vivement Topinion. En quelques mois les Signes du Temps ont eu trois éditions , il a fallu réimprimer la réponse de M. Stahl au lendemain de la publication. Le nom des deux rivaux et le sujet en dispute expliquent ce bruit qui n'est pas près de finir; il s'agit d'un terrible problème, et ce n'est pas rAllemagne seule qui a un intérêt dans le débat.

L'auteur des Signes du Temps est M. le chevalier de Bunsen, ancien ministre de Prusse à Londres. On n'a pas oublié qu'à la veille de la guerre M. Bunsen aima mieux résigner sa position que de servir une politique dont il voyait le danger : c'est dire assez que c'est un homme de cœur et qui ne sacrifie point ses convictions à sa fortune. Comme savant, M. Bunsen est célèbre par ses travaux sur l'ancienne Rome et sur l'Egypte des Pharaons. Son livre sur Hippolyte et son Temps est une étude considérable sur les origines chrétiennes , et le .voici qui vient de jious donner une philosophie du langage et de l'histoire dans un grand ouvrage intitulé Christianisme et Humanité^ ou l'au-

* Chrittianity and Mankind, Londres, 1854; 7 yol. in-8. C'est une refonte de V Hippolyte, mais avec des addilions si considérables qu'elles en font un livre nouveau.

74 lÀ LIBERTÉ BCLIGISUSE.

teur aborde avec autant d'érudition que de sincérité les questions les plus délicates de la science moderne. On voit que Tancien ministre dtf Prusse est un esprit vaste et ardent qui ne recule devant aucun problème. Ajoutons que la noblesse de son caractère, ' de longs services publics où la religion a eu sa part, tout enfin, jusqu'à ses cheveux blancs, donne è M. Bunsen le droit de parler avec autorité et d'être entendu avec respect.

M. S^hl, élève distingué de Schelling, auteur d'une pjûlosophie du. droit où la théologie tient une grande place, professeur à TUniversité de Berlin, conseiller d'Église, membre de la Chambre haute, est connu en Allemagne par la. chaleur de sa< piété et de son éloquence. Étranger en Prosse par son origine et israéhte de naissance, c'est à sa parole et à sa'plume qu^il doit la position qu'il s'est Mteî C'est par la droit du talent qu'il est la tête et l'espoir d'un parti tout-puissant à Berlin. On le. considère comme un des avocats les plus habiles et les^plus zélés de ce qu'on nomme l'orthodoxie luthérienne* Soutiendra-t-il par ses eflforts des priviléges^ menacés de toutes parte? C'est chose douteuse; mais ceja'en est pas moins unrnde jouteur, et .qu'on ne remplacera pas aisément :

. .... . . . Si PepganÉi dttitrâ'

Defendi ppsseut, .etiam hàc defânsa fuisseai*

Du reste, quels que soient le mérite et le rang des ' deux, adversaires, leur importance piçrsonnelle s'eflPace devant la grandeur de la question qu'ils agitent, question qui trouble le monde depuis trois siècles, et qui aujourd'hui est ploA. birûlaiiie que jamais; Ce que réclame M. Bunsen, c'est là liberté de conscience.

8TAHL Vt BUlfSEIC. 1$

la ;iib£irté ,dejs culte^., rin^épe^dance politifae 4fi^ Églises^ .trois poiat^ qui se tien^aqt ^q pl^ prè« qu'on ne Je siuj^s.e coznmunôment l^ iihej^ ^ conscience ^'est g\i'un jnc^ ^ÎU eat «inte^^it de s'unir avec des £:èxes,e^ ^'adqre^ pieu ^ pon^p^i; ^ J^ où la liberté des cultes est sincère et GqsQ|](ll^ej VÉglise privilégiée desmandB tO^t ou t^Ase ;5^pai?çr.,fle rÉtat. Xa raison eç eat aimpl^ ; les .dissident^ qn'oa^ laisse d'auj;ant jpjus libres jgu'on ne le3 pa|^ jpas, s'organisent, parlent, agissent, pros^pèr^; lie^ ^ucçibs fait sentir à l'Églisç nationale gue ^pn privilège consiste trop souvent 4 être la seule 9pp4çiép, .ftt qu'un salaire ne vaut pas l'indépendance;. Mienficée pi^r ^e zèle de s>es rivaux, l'Église-, qui ^'eUi^i^^it dw$ sa toute-puis^ancç, s'éveil^ pour Juiler; ^i ei)^ ^e rejette pas j^n traitement pul^ic, qui, of^è^ jljo^t, loi vient jdes fidèlevs par la majin ^ l'État, a^ lO^ins demandent'* 6^e à s^ortir d'u^e pf^Ujà pnérçuse et i. s'admini^trçjr U^esaent. Indépendance .a))splu,e de l'Église, c'est le cri das caJftLoliqnes partouJboCi le z^tholicisme n'est pa^ ;:eUgioij d'JÊt^t, p'est en kneh^tQrf^ un vœu qui ga^e jusqu'à Vt^U^ établi^ç, ç'psJL ^^s^ ce que H- Ppnsep dçpf ande pour la Prus§e, i^Qvm^ le seul moyen d'assuré^ la liberté 4^? «^ujt^ !^P id'en faire une yérit^,

On voit qu'en ^eipagne et fiJX Ajgigletçrrjç o^ fle/nue un proUème dont nous cherchons f^yi^si Ifi i^olulÎQn. Chaque jour rend, plus sensible la solidarité cpi'^^blit en toute L'fiwropiç ^ne môme religion, unff^êp^a d^gpé de civilis^ion. C'en est assez pour no^ i,iité|resser à }a lutte q^e souvent M. ^pn^en. 4ie^ ^'^est pieil* leur que d^ ^WY^ e f^hez un peuple voisin, et m mo^h speeM^eur, ç§s ^andes discussions fgii trpubl^ les ni^eurs esprits une fqi» qjj'pn §'y ^ga^ge fçn per-

sonne. De loin on voit mieux les choses, on est audessus des nuages que soulèvent les préjugés, les intérêts, les passions, et ce rôle de juge a cela d'excellent, qu'en nous attachant à la vérité seule, il affermit notre cœur et lui donne plus de sagesse et plus d'énergie.

Je ne m'excuserai point de parler religion, je ne suis point de ceux qui croient que de pareilles questions sont interdites à un laïc, comme si la vérité et le salut étaient pour un laïc des prohlèmes indifférents. Du reste aujourd'hui, et c'est un heureux symptôme, le public comprend mieux quelle est l'importance véritable de toutes les discussions religieuses, qui ne sont pas de vaines curiosités théologiques, et je sais par expérience que rien ne saisit plus fortement le lecteur. Qu'on adopte ou qu'on repousse les jugements de l'écrivain, on est de feu pour de pareilles questions, et on a raison. Pour qui va au fond des choses, la religion n'est pas seulement le premier intérêt de l'individu dans ses rapports avec Dieu, elle est aussi le suprême intérêt de la société, la mesure et la règle de la civilisation. En traiter, ce n'est donc pas entrer sur un domaine interdit, c'est au contraire aborder un sujet qui touche tout homme éclairé, c'est philosopher dans le sens le plus élevé de ce mot, c'est étudier de près ce qui fait la grandeur et la faiblessa des individus, des peuples, des États.

En effet, 6e qui constitue la vie d'un peuple ce ne sont pas les miracles de l'industrie; pour mieux dire, tous ces chefs-d'œuvre qui adoucissent nos besoins ne sont quelque chose que par le travail qu'ils représentent et par l'idée qu'ils expriment. Ce qui fait la beauté de ces prodigieuses machines, c'est qu'elles

STAHL KT BUNSKN. 77

sont animées par Tesprit de Tliomme qui les crée pour agir, La pensée , telle est la vraie force et la vraie richesse d'un pays; si jamais cette sève puissante se ralentit et ne va plus porter la vie au moindre rameau , tout languît et tout meurt. Je n'en veux d'exemple que le monde romain.

Or, l'idée suprême d'un peuple, celle qui lui donne la règle du vrai, du beau, du bien, celle qui souvent décide de ses penchants, de ses vertus et de ses vices, c'est la religion. Les premières idées que nous recevons de notre mère sont des idées chrétiennes, et ce sont elles qui continuent de nous guider alors même que nous avons perdu la foi de notre enfance. Notre langue, nos sciences, nos arts, nos mœurs, notre vie publique et privée, tout chez nous est imprégné de christianisme , et tel se dit incrédule qui, fort heureusement pour lui et pour la société, pratique par habitude l'Évangile qu'il dédaigne parce qu'il ne l'a pas lu.

Jamais, du reste, l'importance civile de la religion n'a été plus sensible qu'aujourd'hui. En tout pays la richesse s'accroît de telle façon qu'on s'en effraye, et non pas sans raison. De soi la richesse est chose indifférente ; c'est un instrument pour le bien comme pour le mal. Si l'on en use dans un esprit chrétien pour répandre à pleines mains l'éducation et le travail, pour moraliser l'industrie, pour soulager d'incurables misères, la prospérité publique est un bienfait. Mais si la religion ne sert pas de contre-poids à l'argent, si l'on s'abandonne à la facilité des jouissances matérielles, si l'or ne fait qu'abaisser et corrompre les âmes en allumant partout la soif du luxe et la fureur du jeu, si enfin, en irritant les passions du riche et l'envie du pauvre, la fortune

7â LA LIBERTÉ R^IGIEUSE.

rçmue ce foijd?. ç^uyage qug ohacu^ § ^sim le çojur» alors toute, cçtte richesse m'^st (m'^rie «lal^ictiçm, et le cbâtimeut est prochain.

On voit gueUe est la grandeur du ptoblëiae , U ne fauf pas çfaindrç de Tenvisager. Si 1^ lîéveU religieux dont nous sommes témpins est cbpse aérieuse, si ce n*est p^s iine inpd^ apportée p^ le vent du midi et qui s'euyplera au pre^iier spuÇle du nqrd, i\ faut aborder de front la qvjestion religieuse avec tout le respect» îWfti§ ^ussi avec tout§ la lira^ncl^i^^ que demande ^^ pareil lujet

Au déçlia de la république romain^» quand ^e scepticispqe ro^g^^it les àflieg, Varfou yQul^itque les philoçoplxes et jp? politiques godassent pox^ ewleuiii incrédulité». îpaîs qu'on eut soin de i:e3pf cter 1$^ reli* gipn o^cieUe povir laisser au peuple le seul frein qui le maintienne. Dans le dernier siècle, plvia d'un esprit fort ^ raisonné comme Var^rqn; aujourd'hui, gràqfi à Dieu, on ne veut plus de cette prudence hypocrite qui p.'e3t (^^'^^ athéisme de bonne cpi^tpagm^* gi M. punsen enîre de nouveau dans l^ lutte, s'il aflrqnte sans crainte ie§ i^'pres et leç calomnies qii'eijtraîne d'o^inaire u^e disoussipn aussi délicate^ c'est qtt'U croit que la religion est vraie, et qu^elle a b^soip ^e, la liberté. N'ayons pas moins de courage,^ Quan<J il s'agit du christianisme , trop de ge^ns en Fraj^ce reculent avec effroi devant une heure de réflexion, et s'imaginent qu'cgourner la question q'est la résoudre. Si la liberté religieuse est chose îuste et nécessaire, demandons-la comme un droit sacré; si au contraire la tolérance n'est qu'une concessioii politique qu'on fait 4 l'erreur, si la liberté est le fléau de la relijgion, défepdqns l'intolérance, et eombattQps la, liberté- rjotr^ devise çn ce point est çç^lle 4e Gœtbe.

8TAHL ÇT ÇUlfSB^. 39

Tpute erreiw ^st i^ ïpal gi4 s'accraît par la diif^e, et Dpps disons ^Ypc Iç pqpte plfi}Q^opbe ; iVç ^offf tesoTw pas (fe combattre l'erreur^ fof, çUq ne ^ Iqj^^ç pas d'agir ' .

Avant topt, voyons pomment rî4éç dp liberté relfgieuse est çpjrée dans le mppidç nao4.eç»e. pjrçssef 1^ généalogie ^'nne icjèe, c'e^t le vrfti mpye^ d'pft disceriier le {aux pt 1^ vrai ; en c^ point Thiç^i^e nous en dira toujours plus (jpe |e paispp^^ment.

Si Ton prend l'Église catholique à la fin du quinzième si%île» à la veille de la Réforme^ Qn voit qu'elle est maîtresse de rOccident, Tempire ëeç âmes lui appartient sans partage. L'Église n'entend souffrir d'antre foi que la sienne, sinon chez les juifs, qu'elle g^rde comme 4es témoins nécessaires, et pour qui Rome est en général moins cruelle qne leç rois. Eouri^uLvf e rinâdélité, abattre l'hérésie par tons les moyens» livrer les coupables au bras séculier quand il y va de la mort, frapper le rebelle jusque dans ses enfants, flétrir d'infamie son cadavre et livrer aux vents ses cendres détestées, c'est un droit que l'Église piaintient comme une prérogative sacrée et devant laquelle tous les princes s'inclinent. Ce n'est p4s> ^n re^e, un droit nouveau; il suffît d'ouvrir le seizième livre du Gode théodosien pour voir que du >our où l'ÉgUso a été dominante, elle s'est appuyée sur Tautoritù temporelle pour étouffer tonte contradiction. Dans ses Rétractations^ saint Augustin s'accuse d'avoiir dit qu'il n'aimait pas que la puissance séculière usât de violence pour ramener les schîsmatîques à la foi*.

> Gœlhe, Maximen, 3. a^th, Der Irrthum wiederholi sich immerforl in deir That^ desswegen mus man dos Wahre unermudiicn in Wbriei^ wiederholen,

' ^praci^t Uy. U, ch. v. Su^t iuo liibri mei centra forfe^ ^t^ati

Ailleurs il trouve injuste que ceux qui tuent leê âme$ . et qui font des morts étemelles se plaignent de souffrir une mort temporelle*. Réduire Thérésie par la douceur, et, si ce moyen est impuissant, Tétouffer par la force, c'est la doctrine constante de TÉglise, doctrine qui n'a pas varié depuis Constantin et qui s'enseigne encore aujourd'hui*. Rien ne serait plus aisé que d'amonceler les preuves, s'il ne suffisait de citer Bossuet, écho fidèle de la tradition.

« Le prince > dit-il — (en citant à faux saint Pspl , qui ne parle que de la justice temporelle), — le prince est ministre de Dieu ; ce n'est pas en vain qu'il porte Tépée. Quiconque fait mal, le doit craindre comme le vengeur de son crime^. » H est le protecteur du repos public, qui est appuyé sur la religion, et il doit soutenir son trône, dont elle est le fondement. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie. Autrement il faudrait souffrir dans tous les sujets et dans tout TÉtat Tidolâtrie, le mahomé- ^sme, le judaïsme, toute fausse religion, le blasphème. Tathéisme même, et les plus grands crimes seraient les plus impunis*. ».

Ce ne fut point contre cette terrible juridiction que

in quorum primo dixi s non mihi placere uUius secularis potestatis impeiu schismaiicos ad commuriionem violenter arctari. El vere tune mihi non placebai, quia nondum expertus fueram vel quantum mali auderet impunitaSy vel quantum eis in melius muiandis conferre posset diligentia disciplinas.

' Tract. \\j inJoann., n» 14. Videte qualia faciunt et qualia patiumur ; occidunt animai, affliyuntur in corpore, sempiternas mortes faciunt et temporales se perpeti queruntur,

^ Devoli, Insiit, canonicœ, Jiv. IV, lit. iv et auiv. Permaneder, Kirchenrecht, % 563, et surtout Phiiipps, Kirchenrecht, t. 11, chap. x, $9G-102.

^ Aux Romains, XIII, 4.

* Politique tirée de CÊcrilihe sainte^ liv, VII, 10* proposilion.

8TAUL ET BUNSEN. 81

Luther protesta ; quelque étrange que puisse paraître cette .contradiction, celui qui se levait contre TÉglise romaine ne douta jamais que le premier devoir du prince ne fût de supprimer l'hérésie, et que Dieu n'eût armé les rois pour cette œuvre de justice. M. Bunsen fait dé Luther l'apôtre de la liberté religieuse, il n'est pas douteux que cette liberté ne fût en germe dans les doctrines du réformateur; il est également certain que Luther a souvent défendu avec éloquence ce premier droit de l'homme et du chrétien. N'r^t-ce pas lui qui a dit : Dieu ne peut et ne veut laisser le gouvernement de t âme humaine à personne autre quà lui seul. Mais néanmoins M. Stahl nous semble dans le vrai quand il oppose la conduite de Luther à ses paroles. Au fond, ce que Luther croyait apporter au monde, ce n'était pas la liberté, «'était une Église, et dans sa pensée cette Église réformée, c'était l'Église catholique elle-même nettoyée de la rouille du temps et de la superstition. Rien donc ne lui semblait plus naturel que de continuer l'alliance de l'Église et de l'État, et on ne voit pas qu'il ait jamais considéré autrement que comme des ennemis publics les hérétiques, c'est-à-dire ceux qui ne pensaient pas comme lui. Sans doute un esprit aussi vaste était naturellement modéré, il demandait l'exil et non pas la mort des dissidents; mais la douceur de la peine ne change- rien au crime, au fond Luther, qui se croyait protégé par la vérité, nliésjtait pas à étouffer Terreur.

Ses disciples furent plus cruels que lui; le doux Melanchthon fait exception au milieu d'une foule doublement enflammée», par le zèle et par la persécution. Ses dernières paroles sont le cri d'un homme qui souffre de l'intolérance des siens et qui soupire après

la vérité et la paix. Tu viendras dam U lumière y écj^vait-îl quelc^es instants avant de moùrii:, ty^ çontenipleras le Fils de Dieu^ tu apprendras à connaître ce que tu nos pu comprendre en cette vie. — Tu renonceras au péchéy tu seras délivré de toutes tes peines et de la rage des théologiens. Quelques années plus tard, le gendre de Melançhthon était jeté en prison par les luthériens, comme coupable de tiédeur et de faiblesse, c'est la faute que pardonnent le moins les partis. Vers le même temps le chancelier de l'Électeur de Saxe,, Nicolas Crell, qui deipandait c[u'on ne l'appelât ni luthérien ni calviniste, ej qui cherchait à réunir les deux Église3 réformées, Nicolas Crell, après dix ans de prison, était livré au bourreau pour expier le crime de sa modération '. On montrç encore à Dresde le glaive avec lequel on lui trancha la tête, ce glaive porte une inscription qui en dit assez sur la tolérance des luthériens : gare a toi, CALViidSi:^, Eût dich, Calvinist !

Si les successeurs ^e Luther ne revendiquèrent point la liberté religieuse, pst-ce dpnc au^c calvinisme? qu'il en faut reporter rhopiieur? Eii ce point, écoutons encore èossuet ^

« Je n'ai pas besoin ici de m*exptiquer sur la cpiestion, savoir si les prinees chrétiens sont en droit de se servir dé la puissance du glaive contre leurs sujets ennemis de TÉglise ei de la saint^ fl^trinç, pgisqu'ep ce point lea pro^t^ul^ $oat d'apcord avec pous. tuttier et Calvin ont fait des livres exprçs pour établir sur ce point le droit et le devoir du magistrat. Calvin en vint à la pratique contre Servet et contre Valenti'n Gentil. Melançhthon en approuva la conduite par une lettre qull lui écrivit à ce sujet: La discipline de nos réformés per*

< Ha^» Kirching^ichichte, § 344.

» Hiitoirèàe9'variàtion% liv. X, édit, Lefôvrc, l, YI, p. 18,

STAttL ET BUNSETT. 83

net aussi le recoure au bras séculier en certains cas, et on trouve parmi les articles de la discipline de TËglise de Genève que les ministres doivent déférer aux magistrats les incorrigibles qui méprisent les peines spirituelles, et en particulier ceux qui enseignent de nouveaux dogmes sans distinction. Et encore aujourd'hui celui de tous les auteurs calvinistes qui reproche le plus aigrement à TËglise romaine la cruauté de sa doctrine— (c'est Jurieu que désigne Bossuet), — en demeure d'accord dans le fgnd, puisqu'il permet Texercice de la puissance du glaive dans l^s matières de la religion et de la conscience ; chote aussi qui ne peut être révoquée en doute sans énerver et comme estrifpier la puissance publique ; de sorte qu*il n*y a point d'illusion plus dangereuse que de, donner la souffrance pour un earaetère de vraie église^ et je ne connais que les sociniens et les anabaptistes qui s'opposent à cette doctrine. En un mot, le droit est certain* mais la modération n'en est pas moins nécessaire. »

C'est en 1688 que Bossuet écrivait ce passage, qui nous parait si dur. Treize ans plus tôt, un homme qui n'avait ni l'éloquence ni le génie de Tévêque de Meaux, mais qui n'était pastnoins pénétré de l'esprit chrétien, Robert Barclay, présentait au roi d'Angle- ,^ terre, Charles H, V Apologie de la véritable théologie = chrétienne, ainsi quelle est toujours soutenue et prêchée t ip(ir le peuple appelé par mépris les tremUeurs (c'est ce •que veut dire le mot quaker en anglais). Barclay résumait en quinze thèses théologiques toute la doc* trine de son peuple, la quatorzième exposait le pouvoir des magistrats civils dans les choses purement religieuses et qui n'appartiennent qu'à là conscience. Cette thèse, la voici dans le français du temps. Malgré le cachet du langage, il faut un certain effort pour se persuader que Barclay est un contemporain de Louis XIV. Il pense et parle comme font aujourd'hui les plus ardents amis dé la liberté :

8i LA LIBERTÉ RELTGIEUSS.

« Puisque Dieu s'est approprié la dominjtion et le pouvoif delà conscience, comme celui-là seul qui la peut bien instruire et gouverner, il n*est donc permis à personne, quelle que soit son autorité ou principalité dans le gouvernement de ce monde, de forcer les consciences des autres. C'est pourquoi tous \e< meurtres, les bannissements, les proscriptions, les emprisonnements et toutes les autres choses de cette nature, dont les hommes sont affligés pour le seul exercice de leurs consciences ou pour leur différente opinion dans le culte, procèdent do l'esprit de Caïn le meurtrier, et sont contraires à la vérité; pourvu que personne ne nuise à son prochain, ni en sa vie ni en ses biens, sous prétexte de conscience, ni ne commette rien de pernicieux ou d'incompatible avec la société et avec le commerce, auquel cas il y a une loi pour le défaillant, la justice doit être rendue à chacun sans acception de personnes ^ »

On voit qu'il faut joindre les quakers aux soeiniens et aux anabaptistes dans Tanathème que prononce Bossuet, et qu'aujourd'hui peut-être on regardera comme un titre de noblesse. Que cette déclaration de Barclay ne fût pas la vaine protestation d'un parti persécuté qui réclame la liberté quand il est le plus faible, pour l'étoujffer chez ses adversaires quand il est le plus fort, c'est ce que prouvent la conduite de Penn, et Philadelphie ouverte comme un asile commun à tous les cultes. Mais est-il vrai, comme le dit Bossuet, jque Luther et Calvin n'aient rien fait pour la liberté religieuse, et l'opinion générale qui rattache cette liberté à la réforme n'est-elle donc qu'une erreur? Je ne le crois pas. Si l'on ne regarde que les hommes, Bossuet a raison; ii en est tout autrement si l'on regarde les doctrines. Luther et Calvin, Calvin surtout, ont a-)porté dans le monde un nouveau principe, une nouvelle façon d'envisager la vérité religieuse. Qu'ils aient

Apologie de la véritable théologie chrétienne, Londres, 1*03.

ITàHL et BUNSBir. 85

eu conscience complète de leur œuvre, qa'ils en aient prévu toutes les conséquences, on en peut douter. Il n'est pas d'idée qui, une fois épanouie, ne trompe les espérances de celui qui Ta propagée le premier; c'est riiistoire étemelle des révolutipns. Mais en ce deminr sens, et à considérer les doctrines de Luther et de Calvin comme un germe, il semble que c'est bien de là que sont sorties les idées modernes de tolérance. Bonne ou mauvaise, c'est de la Réforme que date la liberté.

L'Église catholique est bâtie sur la parole du Christ ; elle a toujours reconnu que le royaume de son divin maître n'est pas de ce monde, et qu'elle n'a d'empire que sur les consciences ; comment donc se fait-il qu'en dernier ressort le clergé appelle toujours la force à son aide? D'où vient que des esprits aussi élevés, des âmes aussi tendres que saint Augustin et Bossuet, se défient de la liberté, d'où vient qu'ils acceptent le secours du bras séculier, afin d'étouflfer l'hérésie? Pour qui étudie le cœur humain, il y a là un problème des plus sérieux, et dont on n'a donné, ce me semble, que d'imparfaites solutions.

La première raison qu'on allègue pour justifier, ou, si l'on veut, pour excuser ces rigueurs, est une raison tout historique. C'est la situation où l'Église s'est trouvée au lendemain de la victoire. Chez les païens, la foi était subordonnée à la poUtique ; il n'y avait que des dieux nationaux et des religions d'État; on ne distinguait point le fidèle du citoyen, et, comme on le voit parla mort de Socrate, c'était un crime civil que d'affaiblir le respect dû aux dieux de la patrie. Le christianisme, en renversant l'idolâtrie, lui prit ses privilèges, comme il lui prenait ses temples et ses richesses ; Constantin n'eut qu'à changer le nom des

S6 LA LIBERTÉ RELIGtEtSfi.

coupablcô dans les constitutions de ses prédècesséurt pour gue le paganisme fût pi'oscnt à son iour eh vertu des ioi^ mêmes qui devaient écraser les cKrètîens \ La seule différence, et tout à l'honneur de la religion nouvelle^ c'est que tônstantîn né voulût point verser ' de saxig; à .part ce respect dé la vie humaine, dont TËglise a fait une de ses maximes^ on Fut aussi intoléramt avec les païens qu'on l'avait été avec les chrétiens, ou, pour tout dire, on le fut davantage, car le chnstianisme^ entendait régner seul, et ne souffrait pas qu'un culte étranger partageât avec Im.

Cette intolérance fut du reste le cacliet des chrétiens, dès les premiers jours et dans le feu, même de la persécution. A Roine, le sénat, maître de la religion €t gardien des vieilles croyances, n'aimait pas les cultes étrangers; mais cependant il ne reciilàîi pas i Tidée d'agrandir le Panfliéon et d'y recevoir iîes dieux nouveaux. Ce qu'il tejetail:, c'était lés ciiltés secrets, les religions hostiles où exclusives. 11 honorait les dieux de la Grèce; il se contentait d'habîller â là iroîliaine les divinités des pays vaincus; maiâ il rei)oùssait Osiris et Mithra, poursuivait les druides^ et chassait les chrétiens et les juîîs. Ce n'est pas la divinité du Christ qui, effrayait les Romains : Tibère, si Toti eh ctolt Terttiliien % avait proposé de mettre Jésus au l*arig des dieux. Si Tertullien est une autorité douteuse, il semble àXL moins qu'Adrien ait eu la pensée de Tibère ; et t'On sait qu'Alexandre Sévère avait placé l'image du Christ dans son oratoire, entre Abraham et Orphée, tle qui rendait odieux les chrétiens, ce qui appelait la mort

' Orose Vu, 28. fum àeinde pHmus Comianùrms ji«!» drame et piû vieem verêit. Hdivto M^tttAmB 'stmuUtiM titkm homimikèœêem pa§mMWHÏempUtfikfUdL . .

2 Apolog. c. 5. Orose, VU, \.

STAHJi ET BUNSEN. 87

siK le|^f l^t^, p'ç3t gu'ijs en youlaient à J'içlolâtrie et qu'Us reft|s§ient de rendre des honneyrs divîiis à Tempereur, p'est copime athées, ç*est-à-dirQ ne reconnçiissantpas les dieu^ de Rome; c'est comme s-Efcrîiégep et surtout comme çrîmin(Bl§ de l^se-majesté, que le sénat envoyait ?iij martyre ces ennemis du genre Jmmain ' . S'ils çussent moins xçjenacé la religion de TÉtat, peut-être les epi-OU tpléi^é^ ; s'ils eussent brûlé de l'en* cens devant le dieu du joui;, pn ne les eût pas contraint3 d'^PJ^^r Jupitjçr. Leur foi j^lpuç^ faisait topt ensemble leur force et leur crime,

Unefpis inaîtrej^dw ppuvoir, les chrétiens se crurent le droit de régner seuls et d'en finir avec Je pfig^nisme et l'hérésie. Us avaient pour eux Jeura souÇrances passées, ce terrible droit de talion dont Içs vainqueurs abusent toujours ; Us ne se firent aucun scrupule 4^^ retourner le glaive de la loi contre leurs ennemis, et d'anéantir l'idolâtrie pu l'erreur par }a menace et îâ violence*. Il est vrai que Içs Pères n'ont pas assez dç paroles pour défendre la liberté de conscience, taçtance ppoclamfi qu^ riw fl'esit plus vplpntsdrç que la religion ; Ath^nas^ p'écrie quQ ce u'es| point par l'épée, ni par la lance, ni par les soldats qji'on fait triompher la vérité, mais par la persuçisipp e^ le çpnseiP, On remplirait des volumes avec ces saintes paaximes, inspirées ^e l'Évangile ; mais en fait les empereurs déclarent qu'ils ne spuffriront d'autre religion que celle que saint Pierre a annoncée*, et les Pères ap-

« TertiiUieii, Afiohg., c. 10. Saeriletfii êl majetUttU rei conv^m-mwrt tunma fkm^ causa, imç toia Mt.

' Pour l'abolition du paganisme, M. (Crnest Lasaulx a réuni tout les textes dans un travail intéressant : der UHlergang des ffsllsnk^ im». Munich y 1854.

' Lactance, v. 19. Athanase, f, p. 363, fr.

*Cod.Theol.. Xyi. J,2.

Googk

plaudissent à ce zèle pieux. Le plus bel éloge que saint Ambroise fasse de Théodose après sa mort, c'est qu'il a détruit des erreurs sacrilèges, fermé des temples et renversé des idoles ^ Tous les contemporains d'Ambroise parlent avec le même feu, et, si Ton veut ouvrir le corps du droit canonique, on sera peutêtre surpris de voir que c'est à saint Augustin que Gratien emprunte la théorie des rigueurs salutaires *, premier germe de l'Inquisition.

L'entrée des barbares en Occident, leur soumission aux évêques, qui conservaient les lois romaines avec les derniers débris de la civilisation , les malheurs et les désordres de la conquête, tout resserra les liens de l'Église et de l'État. Ung foi, une loi, un roi, ce fut aussi la devise du moyen âge. Les princes essayèrent de dominer l'Église; les Papes, voulurent s'assujettir la royauté; mais de part et d'autre on ne chercha jamais qu'à rapprocher et à confondre les deux puissances; on voulait, suivant l'expression de Pierre Damien, trouver quelque chose du Pape dans le roi et quelque chose du rôt dans le Pape. Dans les monarchies modernes l'union de TÉghsc et de l'État fut tout aussi étroite et tout aussi forte qu'elle l'avait été dans l'empire romain, ce fut le grand obstacle contre lequel la réforme se heui*ta au début. Les doctrines nouvelles changeaient la face de la société et bouleversaient toutes les institutions. Aussi voit-on qu'en combattant Jurieu, Bossuet se sert de la raison politique comme d'un argument décisif. Suivant Bossuet, ou plutôt suivant une tradition plus vieille que le christianisme, le repos public

* Ambroise. De obitu Theod., § 38. Sacrilegoi removil erroretf clausil templa^ simulacra destruxit,

' Decreii secunda pars, causa XXlll, quœ^tio iV, can. 38-44.

8TAHL ET BUNSEN. 89

comme le trône des rois est appuyé sur la religion, le devoir du prince est de soutenir ce fondement. C*est de la même façon que M. Stalil combat la liberté des cultes ; sans le savoir, M. Stalil ne fait que Cuivre le philosophe Celse, reprochant aux chrétiens de ruiner Fempire en minant la religion sur laquelle Rome avait assis sa puissance et ses lois. Et avant Celse, à une époque'où le Christ n'avait pas encore paru sur la terre, la prudence de Mécène conseillait de même à Auguste le respect et le maintien des institutions anciennes : « Honore les dieux, lui di- « sait-il, honore-les partout et toujours, suivant les « rites de la patriis, et force les autres à t'imiter. Ceux « qui apportent une religion nouvelle, déteste-les et « puni^-les, non-seulement à cause des dieux, encore « bien que celui qui les méprise ne respecte personne, « mais aussi parce que l'introduction de nouveaux « dieux amène à sa suite des coutumes étrangères. « De là des associations, des confréries, des concilia- (c bules, toutes choses qui ne conviennent pas à la € monarchie. Ne souffre donc ni athées (c'est le nom « que plus tard on devait donner aux chrétiens), ni « devins qui par leurs mensonges, poussent aux « nouveautés. Et méfie-toi des philosophes, car ils en « font autant '. » Un pareil accord montre assez que c'est la politique qui fait toute la force de ces raisonnements.

Ainsi l'histoire et la politique expliquent comment jusqu'au seizième siècle l'opinion n'a pas demandé la liberté, et comment le clergé a pu être intolérant sans cesser d'être populaire ; mais j'ajoute que s'il y a là une excuse, iln'y apas de justification; trop souvent, je suis

• DioCass. l/i, 3G.

?0 LA LIBBllTS RELIGIEUSE.

lâché de lc| d^re, on essaye de iféh^biliter let piiss$ par ses erreur^ mêmes ; c'est abaisser rÉvangijje au r^njç des lois humaines, c'est en faire varier la morale avec ie? préjugés du temps. Au treizième siçc^e Vt^ vangile parlait aussi clairement qu'aujourd'hui, c'en est assez pour condamner la violence. Le vrai mérite, coE^me le premier devoir de l'hiçtoçien, ç'qft do juger les piorts suivant \sl Joi qu'il? opt ^'çque , et non pas d^ les excuser 4 cause mcmç d^ leurs égarements ; autreipent c'est ainsi c^vi'oa léçitin^^ toutes les fç^i,^le§se^ ^t qu'Q:^ absout tay,^ Iça Cfim^f^?. ^ç^ VH" venir.

Ces deux raisons, ou, ai Yo^ veut, ces fleu^ prctiixtes 4Pi^t 'V^st; servi ^'ii^itolérançe n^ ^p,\ plu§ ^q mise aujourd'hui.. H y a troi^ s.ièçle^ que la U^)Qrté i:eligifîu.se est entrée dans le ^npnde, et l'e^^périence a montré qu'un État peut vivre avec plusieurs religions, Dès l'origine 4e la Réforme,, malgré ïçf Qou|nsiQu, (je l'Église ^t de l'État, les troubles sont sorti? de Vop-pression des consciences bien plus que de 1?^ nouveauté des doctrines, la paix esj vei^ue j>aï'tQut à la suite de la liberté. Prétendre qu'une religion unique est néqea^airc à la tranquillité dfe l'État^ c'est un §o-. pliisme insoutenable; les pays les plus paisibles aujourd'hui sont ceux où il y a le plus d'ïilghsea. Le?? États-Unis, l'Angleterre, la Hollande, u'ont pas de r(^volutions, tandis que l'unité de foi n'a préservé ni l'I^ talie ni l'Espagne de ces sanglantes maladies. Ce qui •fait la paix d'un État, c'est le respect des lois et des magistrats, de la liberté individuelle et de la propriété ; mais en ce point toutes les conamunions chrétiennes sont d'accord. Les protestants ne respectent pa? Uioins. leur prince que ne font les catholiques, si même, à rajson du rôle religieux qu'ils lui donnent, iW qç

^ÏAïlL ET BUNSEN. 91

l^ fe$]gectenfi davantage. Et c[uant aa ménagement de la liberté individuelle, de la famille, de la propriété, on n« voit pas qu'il soit plus grand dans PAllemagne çattiglique que dans rÀllemagne luthérienne, gif up |^u| poiQt, Iç 4ivQrce, il y a uûe différence' qui a de rif^térêt pour V^t^t^ et il me senibYe que les catJ^oUques 30^ restés g|u$ près 4e l'évangile; mais, si ^ question es): des plus graves, Tes^péfience a prouvé néanmoins quH ^*y a psts là de auoî él)ranter ïes em- |4res« pouf tqut ]ç f e^tQ, une mêmp morale imppse aux ettoy^iis le§ iq^diq^ Revoirs et garantit aux lois la même autorité et la même action.

P'oft yieîft dppç (ju'aujourd!Uuî , après une si grande et si longue expérience, Rome persiste dans ÇIÇ3 Wft?ijmç§jk et q[ue, §e résignant à 1^ liberté quand ^Ue i;ie peut compter sur ]e bras séculier, elle la réponse exk E^j^agne, en l^aîJQi partout enfin où le protest^Atjspîp a ^té entiçr^mépt étouffé'?' Faut-il expliquer cette répugaance p^ cet attachement au passé qui a tant d'empire dan? l'Église ? Non ; il y à une raisaa p^ps kaute, une raison quç ^'épreuve de la liberté n'a pas tquçbée> et cjpi tient à la constitution mêm^ âç rj^gUçe, et ^ la fa^on dont elle çnténd la vérité.

C'est ici \^ point impprtant j^t sur lequel les amis du c^tb9liç|sme se sppt trompés tout autant que ses ei^^eupiis. Pour ^tre juste, il faut un peu d'attention.

Le catholicisme est d'abord une Église dans le sens que tous Içs chrétiens attachent à ce mot, c'est-àdire yne réunian de fidèles qui font profession de $erviç D^^u suivant la religion que lui-même a enseignéQ, l^si entendue, l'Église catholique est la plus grande des sociétés chrétiennes, et les miracles qu'y fait 1^ ç^arit^ mpntrent aux plus incrédules que

Tesprit de TÉvangile anime cette puissante et respectable communion.

Mais le catholicisme est encore une Église dans un sens particulier; c'est-à-dire un corps mystique établi par Dieu même, pour conserver le dépôt de la vérité et le communiquer un jour à toute la terre. Pour garder ce dépôt divin, Jésus-Christ, suivant la doctrine romaine, a institué une hiérarchie dont le Pape est le chef. L'Église est une cité sainte qui embrasse le monde entier, elle a ses magistrats, son prince et ses lois, lois qui ne sont autre chose que la vérité définie par une autorité infaillible. C'est l'unité de doctrine qui constitue l'Église, maintenir cette unité c'est son devoir et sa mission.

Dans le catholicisme 1 J vérité religieuse a donc un caractère qui n'est point celui des vérités humaines. Celles-là ne nous appartiennent que par le côté où nous les saisissons. Dans la vie ordinaire, on ne nous demande pas de croire ce que notre esprit repousse, ni de régler nos actions sur des convictions que nous n'avons pas. C'est la loi seule qui commande l'obéissance, sans souci de notre assentiment; c'est elle seule qui nous oblige sans notre aveu. Or cette différence de la vérité et de la loi n'existe point dans l'Église catholique; la vérité qu'elle enseigne, vérité infaillible et perpétuelle, est une loi qu'il faut accepter avec l'obéissance d'un enfant. « Être disposé à croire « ce que croit l'Église, dit Bossuet», c'est expressé- « ment renoncer à ses propres sentiments s'ils sont « contraires à ceux de l'Église. » Celui qui préfère son jugement à celui de l'Église est un orgueilleux et un coupable qui, en rompant l'unité de la foi, se met en

» Sixitme avertiêsement, t. VI, y. 462, édil. Lrfèvre.

révolte contre la loi de la cité sainte; c'est un ennemi public qui perd les âmes et qu'il faut punir. L'Église se défend comme l'État en étoujBfant la rébellion; souffrir Tanarcbie, c'est abdiquer.

Cette constitution de l'Église, cette façon d'envisager la vérité comme une loi est si bien la cause de l'intolérance catholique, que cette intolérance survit à toutes les révolutions, à tous les changements de siècles et d'idées. Non pas que je veuille réveiller un de ces paradoxes qui condamnent l'Église à la violence ; je n'identifie pas Rome avec l'inquisition, je ne confonds pas l'intolérance doctrinale, théorique, avec des voies de' fait ; je sais que l'Église s'accommode aux temps, aux lieux, aux hommes, et qu'elle souffre ce qu'elle ne peut pas empêcher; mais je maintiens que de sa part il n'y a que de la résignation, et qu'elle n'accepte jamais la liberté, ou, pour parler comme elle, l'indifférence des religions. Comme elle croit qu'il n'y a de vie et de salut que dans son sein, elle considère toujours l'hérésie comme une peste et une contagion; Elle est donc opposée par nature à la tolérance en matière de doctrine, car reconnaître cette tolérance, c'est faire un pacte avec l'erreur, c'est exposer son troupeau ; on ne peut pas demander à l'Église un pareil sacrifice. Elle ne l'a jamais fait, elle ne le fera jamais.

t< Ce qui rend celte Église si odieuse aux protestants, dit justement Bossuet ^ c'est principalement et plus que tous les autres dogmes sa sainte et inflexible incompatibilité, si on peut parier de cette sorte; c*est qu'elle veut élre seule, parce qu'elle se croit l'épouse , titre qui ne souffre point de partage; c'est qu'elle ne peut souffrir qu'on révoque en doute au*

■ Sixième avertissement^ Bossuet, l. VI, p. 459.

94 LA LIBERTÉ RELIGI^USK.

cun de se^i dpgQies , parce qu'elle çroU ^\i^ promç^s^ ^( \ Tassistance perpétuelle du Saint-Esprit. Car c'est en effet ce qui la rend si sévère, si insociable et ensuite si odieuse h toutes les sectes séparées, qui la plupart au commencement ne demandaient autre chose sinon qu'elle voulût bien tes to. lérer, ou du moins ne les pas frapper *de ses aBathèmes. Mais sa sainte sévérité et la sainte délicatesse, de se$ senti ments ne lui permettaient pa^ cette indulgence ou plutôt cette mollesse; et son inflexibilité qui la fait haïr par les sectes schismatiques la rend chère et vénérable aux enfants de Dieu, parce que c'est par là qu'elle les affermit dans une foi qui ne change pas. » ^ ' •

Cette inflexibilité de TÉglisé, gardienne d'un dépôt inaltérable, noua explique bien des choses gti^ étonnent les meilleurs esprits.

Par exemple, d'où vient que d'excejUeots catholiques mettent l'idéal de l'Église dans le oioy^n 4ge, qui pour Bossuet et Fleury n'est qu'un temps de corruption? La raison en est simple ; c'est qu'an, moyen âge l'Église était souveraine des consciences, maîtresse absolue de toute vérité , tandis que dans les premiers siècles elle luttait contre le paganii^me et la philosophie; aveugles toutefois ceux qu} ne voiQut point que les beaux jours de l'Église ont toujours été ceux où elle a grandi par la lutte et la liberté (

La même raison nous apprend pourquoi le clergé,, après avoir si longtemps protégé la science, s'en défie de nos jours. Tant qu'il l'a dominée, tant que la science a été la servante de la théologie, le clergé Ta favorisée ; pendant le moyen âge, l'Église a été l'amie des lumières, elle a raison de s'en glorifier. Mais aujourd'hui que la science émancipée marche à la recherche de la vérité sans souci des opinions théologiques, on voit chez trop de catholiques une inquiétude qui est, ce me semble, plu§ injurieuse pour la

fiTÀBt ET BtmsEir. m

ireligîôii içn'ê poiir la science, car trembler pour la "Vérité , au fond c'est n'y croire que médiocrement. Point de ^rfencé qui ait échappé à cette jalousie : c'est l'astt-oiiomie avec Gatîlée , la philosophie avec Déscartes; hier c'était la géologie avec Cuvier, les hiéroglyphes avec ChampoUion; aujourtnitii c'est la philologie ou l'étude des tàces humaines. On tremble toujours devant l'audace des novateurs, d'ordinaire même on les traite avec peu de charité, jusqu'au iiibilient oïl Ôahs la véfritè scîentîfiqufe on trouve la confirmation de la vérité religieuse, alors on se sert dès découvertes de la veille sans souci du service rendu et aveô lôS mêmes inquiétudes pour le lendemain.

C'est enfin ce qui nous fait comprendre comment, lorsque la loi civile le force â accepter la liberté, le clergé inquiète ses adversaires et ne l&ov parait pas €e bonne fbi. Comme il se sent appelé à l'empire des âmes, il Ya toujours à la domination par^a pente naturelle, en même temps qu'une funeste habitude de quinze siècles lui fait rechercher l'appui de l'État. La fa^on dont les évèques d'Italie entendent le Concordat autrichien montre le fond des cœurs. Suivant toute apparence, c'est la liberté que par cet acte on entend donner à l'Église; mais la liberté, quand on la prend pour soi seul et contre les autres, devient tj^rannie; l'Autriche aura besoin d'une grande sagesse et d'une grande fermeté pour empêcher les empiétements du clergé, pour rassurer les communions qui se croient menacées. La liberté sans doute peut résoudre un pareil problème ; mais il faut que ce soîtlaliberfé, c'est-à-dire non pas un privilège, mais l'égalité de droits communs.*

Maintenant que faut-il penser de cette intolérance

96 LA LIBERTÉ RELIGIEUSI."

du Clergé cat&olique 7 La condamner est facile, mais juste c'est autre chose ; il me semble qu'il y a ici une distinction à faire et qui résout la question.

Que rÉglise soit intolérante dans sa foi, dans son culte, dans sa discipline, c'est la conséquence de son organisation. Si elle n'est pas souveraine, elle n'est plus l'Église catholique; l'exclusion est son principe, c'est avec ce principe qu'il faut l'accepter.

Mais cette intolérance ne dépasse point les murs du temple , rien n'autorise le clergé à transporter dans la société civile des règles qui n'ont de valeur que dans la société religieuse. Jésus-Christ a dit de traiter comme un païen et un publicain celui qui n'écoute pas l'Église; mais il n'a jamais persécuté les païen?, et quant aux publicains, son amour pour eux scandalisait les pharisiens. C'est pour les publicains qu'il a fait les touchantes paraboles du bon pasteur et de l'enfant prodigue •. Il n'y a pas un mot dans l'Évangile qui ne condamne la force mise au service de la vérité. L'Église répète chaque jour ces maximes c^e douceur et de liberté ; le clergé ne peut-il en faire la règle de sa conduite politique , et accepter la loi de tolérance extérieure que reconnaît la société moderne ? Veut-il laisser aux laïques le droit de lui opposer l'Évangile ?

De son côté il faut que la société moderne reconnaisse que l'Église est souveraine chez elle et que dans son intérieur rien ne doit gêner sa juridiction. Que les évoques censurent de mauvais livres, qu'ils excommunient des rebelles, qu'ils refusent les dernières prières à ceux qui sont morts en dehors de leur confession , rien ne me parait plus légitime ,

• Luc, XV.

STAHL ET BUNSEK. 97

c'est un des jçrands avantages de la liberté religieuse qu'elle rend à l'Église une puissance propre et qu'elle ne complique plus Je fidèle du citoyen.

Les limites dans lesquelles le clergé catholique peut se résigner à la liberté ont été nettement marquées dans un Mémoire célèbre , rédigé par les évoques allemands réunis à Wurzbourg en 1848, à une époque où la liberté était dans Tair. Voici cette déclaration de principes :

« En ce qui touche les membres des autres communions, l'Église a toujours eu et aura toujours pour principe et pour règle qu'elle embrasse d'un même amour les hommes de toute contrée et de toute langue, comme étant tous créés à l'image de Dieu et ayant tous besoin d'être rachetés ;

« Que pour continuer et achever sa mission, qui est de sauver le monde, V Église ne réclame que la liberté et Vindépendance la plus complète;

a Qu'à l'égard de tous ceux qui ne reconnaissent ni sa foi, ni sa constitution, ni sa discipline, l'Église garde toujours cette mesure égale d'amour et de justice qui assure la paix civile entre les membres de confessions différentes, sans jamais favoriser en rien un indifférentisme qui est également pernicieux pour toutes les confessions, non plus qu'une communicatio in sacris que repoussent ses Constitutions ^ »

Que rÉglise catholique réclame la liberté et Tindépendance la plus complète et qu'elle he réclame que cela, les amis sincères de la religion et de la liberté seront avec elle ; on ne lui refuse que le privilège ; mais qu'on remarque bien que lorsqu'elle renonce à l'appui du bras séculier, l'Église ne cède rien de son inflexibilité doctrinale; tout au contraire, quand elle se sépare de l'État, c'est qu'elle ne trouve pas

i Je cite d'après les Studien ueber das OeslerreUhische Concordau Vienne, 1856, p. 54.

d8 lA llBEftTÂ llËLlClEtJSfi.

chez lui le secours qu'elle désire, elle espère fortifier sa juridiction èri s'isolant.

On comprend maintenant comment et dans quel sens il est vrai de dire que la tolérance ne pouvait pas sortir de TÉglise romaine ; reste à montrer comment tout au contraire la Réforme ne pouvait réussir sans anporter avec eUe la liberté.

En face des doctrines catholiques plaçonâ la forme la plus prononcée du protestantisme, le calvinisme tel que Tentendent Vinet, Bunsen et les Églises libres; nous sommes dans un autre monde, on y parle un antre langue, ce n'est {dus de la même façon! qu'on «nvisage la constitution de l'Église et qu'on définit la vérité chrétienne. Nous venons de quitter une pui^ santé monarchie où règne une loi invariable, nous entrons dans une république où chacun est son maître et le i^eul juge de sa foi.

Et d'abord il n'y a plus d'Église au sens mystique du mot; la religion est individuelle; il n'y a pas une autorité supérieure qui impose une loi uniforme , il y a simplement l'association volontaire de gens qui ont des croyances semblables. Ce n'est plus par l'Église qu'on arrive à la fol en Jésus-Christ ; c'est par la foi en Jésus-Christ que des individus se réunissent librement en Église. Chacun étudie la Bible pour y trouver ime règle de conduite, une réponse aux doutes qui l'agitant, un secoure dans les défaillances de la vie, puis, pour accomplir l'Évangile, pour mieux honorer Dieu et pour servir ses semblables, chacun s'unit avec des frères, poussé par cet instinct social qui perce dans la religion avec plus de force encore que dans l'État, car l'essence de la religion c'est l'amour. Mais ices réunions n'ont point une vertu surnaturelle, le ministère n'a plus ce caractère sacré qui fait du prêtre

STAUL ET BUNSEN. 99

un juge, et un juge qui donne la vie on la mort; il n'y a plua que des laïcs, ou plutôt chacuii est prêtre, et il y a un sacerdoce universel. De Maiatre définissait le pasteur évangélique : un homme habillé <fe noir qui monte tous les dimanches en chaire pour jr tenir des propos honnêtes * ; c'est exprimer de façon ironique une vérité reçue de tous les protestants, te ministre est un fidèle qui n'a pas plus de privilèges que ses frères, la simplicité même de son habit lui apprend à ne pas se distinguer des autres chrétiens.

Pourquoi dans le calvinisme n'y a-^1 pas d'Eglise au sens catlioliqije du mot? C'est que le fondement de l'Église y manque; c'est qu'il n*y a pa^ le dépôt d'une vérité invariable. La vérité religieuse y res* semble à toutes les vérités de la terre. Sans doute elle repose sur un absolu qui est Dieu; mais elle n'appartient à chacun de nous que dans la mesure de notre intelligence et de nos forces. La pai'ole divine n'a qu'un sens en elle-même^ elle en a mille daw& l'esprit des hommes ; c'est un même çayom réfléchi par de^ miroirs dont pas un n'est exactement pareil; chaQun de nous ne possède donc la vérité que par l'aspect où il la saisit. Gomme tout ce qu'éclaire le soleil elle est à^ous suivant la portée de nos yeiix et l'énergie dq nofce vue.

Sent-on à présent comment la hberté rehgieuse entre dans le monde avec la réforme, ou plutôt, suivant l'expression même de Bosauçt, commeptce^^e liberté est le vrai esprit de la réfonm et fe charme qui y a jeté tant de monde*. Dans une Église qui nç pyétend qu'un pouvoir d'ordre et de gouvec^ement, et qui ne me pas qu'elle puisse se tromper» où. donc trouver pl^e poijr

• Du Pap^, Uv. Ul, ch. 3. JÉdiâott^ Charpentier y p. 271, ^ Bossuet, ) VI, p. 445, Sixième avertissemenu

Tinfolérance, il n'y en a même pas pourrhérésie. Celui qui rejette la Bible n'est pas chrétien, celui qui l'admet a droit d'y chercher librement la vérité. Nous pouvons bien mettre hors de notre temple celui qui ne pense pas comme nous; nous ne pouvons pas en faire un infidèle, car si l'Écriture est la loi infaillible devant laquelle tous les chrétiens s'inclinent, il n'y a pas de juge infaillible chargé d'interpréter ni d'appliquer cette loi.

« Si les pasteurs, écrivait Claude en 4675, veulent trouver un expédient humain qui empêche absolument les hérésies et qui actuellement et effectivement réussisse tant sur les bons que sur les méchants, je dis qu'ils veulent être plus sages que Dieu, qu'ils attentent sur ses droits, qu'ils courent après une chimère, et qu'ils changent par cela même leur ministère en tyrannie, car sous prétexte d'éviter les hérésies ils veulent devenir les maîtres souverains des esprits et des consciences, ce qui ne peut ni ne se doit souffrir, et qui est le moyen de remplir les Églises d'hérésies, bien loin de les éviter*. »

Ce n'est pas en un jour que le protestantis^ne a compris et accepté la portée de son principe, nous verrons bientôt qu'on y résiste encore à Berlin et ailleurs. Les premiers réformateurs croyaient que les vérités de l'Évangile étaient plus claires que la lumière du soleil, ils n'imaginaient pas qu'on pût les nier sans un entêtement coupable; Calvin, par exemple, qui trouvait la Trinité dans saint Jean, ne voyait dans Servet qu'un forcené qui sortait du christianisme ; Claude déclarait qu'en combattant la divinité de Jésus- Clirist les sociniens renversaient le fondement de la rehgion, et que la liberté qu'ils réclamaient était une liberté d'impie et de scélérat'; néanmoins Calvin et

* Défense de ta RéformaiUmy \'^ partie, ch. ix. ' Réponse au livre de M, de Meaux, intitulé ; Can/érenee ovec M. Claude, p. 380.

STAHL ET BUNSEX. iOl

Claude maintenaient toujours lé grand principe de la Réforme que la Bible est la seule loi de la croyance, et par conséquent que la foi est individuelle. Cela est visible dans la célèbre discussion de Claude et de Bossuet sur la question de ITÉglise; Bossuet épuise son éloquence à flétrir la licence eflfrénée du calvinisme; il reproche à la Réforme qu'elle n'a point de principe, et que par sa propre constitution elle est livrée à une perpétuelle instabilité ; il oppose la majestueuse unité de rÉgllse catholique à une doctrine qui paraîtra affreuse à tout esprit docile; mais Claude défend pied à pied rindépendance du chrétien, et derrière Claude on voit paraître des esprits plus hardis qui iront plus loin : Basnage, Chillingworth et surtout Burnet, qui répond à l'Histoire des Variations par un mot qui épouvante Bossuet, et qui est aujourd'hui la devise du protestantisme : a Quand tout ce que dit « M. de Meaux serait vrai, il n'aurait gagné que ce que « nous lui accordons sans qu'il se donne la peine de « le prouver; c'est que nous ne sommes ni inspirés ni « infaillibles : nous n'y aspirâmes jamais * . » Il est difficile de rompre plus nettement avec l'Église et d'affirmer avec plus de force la souveraineté de l'individu. De toutes les sectes protestantes, celle qui la première a eu le sentiment le plus vif de la liberté, c'est la secte des indépendants, qui a fondé la Nouvelle- Angleterre et porté par delà l'Océan l'esprit qui anime la grande république. Les principes des indépendants ont été exposés avec une éloquence incomparable par Milton, qui était de leur parti. M. Stahl parle légèrement du grand poète chrétien, et s'en tire avec l'épithète de régicide; mais qui lira le Traité du pouvoir

* Sixième averUssement, Bossuet, l. VI, p. 4G0.

i02 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

civil dans Içs choses religieuses, adressé au Parlement d'Angleterre eu 1659 *, y retrouvera Télévation de pensées et de paroles qui fait le génie de Milton. On n'a jamais tenu un^plus ferme et un plus juste langage.

« Considérez, écrit Milton au Parlement, eonsidérea qa'élanl au pouvoir vous devez avoir pour la consdeaoo d^s au^rçs nommes les mêmes égards que vous demanderiez pour vous si d'autres q^e vous étaient au pouvoir; considérer que toute loi contre la conscience a une force égale contre toute conscience, et que de façon ou d'autre elle peut se retourner contre vous...

« Le fondement de notre religion protestante o'est que rwîs n*avèns d'autre règle divine, d'autre autorité extérieure, d\ur tre terrain commua que la sainte Écriture, ^ point d'au|re autorité intérieure que l'illumination du Sg\int-:p$prit... ^t comme les Écritures ne peuvent être entendues sans cette d!ivine illumination, que personne ne peut être sûr de la posséder en tout temps, et qu.'on peut encore moins être sûr qu'elle est toujours en autrui, il en résulte qu'aucun homme, qu'aucun corps ne peut être juge infaillible en matière de religion^ et qu'on ne peut décider que pour soi-mé^me... Aussi est-ce Topinion générale de tous les bons auteurs protestants que n\ traditions, ni conciles, ni csinons d'aucune ^lise visible, et bien moins encore les édits du magistrat ne peuvent obliger, mais que rÉcriture seule doit être le juge final dans les questions religieuses, et seulement pour la conscience de chaque chrétien. Le nom de protestants nous vient de la protestation ^we firent les premiers réformateurs contre les édits de l'eropei-eur Charles V qui leur imposait les traditions de l'Église, et avec ce nom a été reçue la doctrine qui place l'Écriture avant l'Église et ne reconnaît d'autorité que l'Écriture s'expliquant ellemême à la conscience...

« C'est renverser, dira-t-on, toute discipline, toute censure de Terreur, si personne ne peut déterminer la vérité. Ma ré-

» Traité du pouvoir civil dans les choses religieuses, montrant qu'au» cune puissance sur la terre n'a le droit d'employer la contrainte e« madère de relighn. Édit. de ^Helcher, Prose Works, jj. 412 et siijv,

STAÏÏL ET BUNSKN. i03i

ponse est que l'Écriture ne défend pas le jugei^ent d» TÊglise, sinon quand il aboulit à une violence contre la CQq9pi9fiQe. Qu'on exercé cette discipline coBtre eeux qu) $e çont vQlQntai* rement réunis, qu'ion les sépaj^^ du troupeau, mais point de châtiment corporel ni d'ameQdQ, car <)an^ les choses spirituelles ce soat là les deux bras de l'Anteçhrikt et non âe hi vraie Église; le premier est in(^uisition, le second esH âvarfce. <c .... Si lès gouverneurs de' l'Ëglise ne peuvent user de la force, simplement parce qu'ils ne tont pas infaillibles* et qu'ils ne peuvent rièu imposer à la conscience 99AS I9 coayainpre, l(^ magistrat oivil, qiii peut enepre moins |ugçr cq pareil cas, a encore moins d'autprité. Comment peut-il se dire exécuteur temporel de ceux qui n'ont aucun pouvoir temporel' pour lui donner pareille commission, et qui n'ont aucuti pouvoir ëeclësiastique pour employer la force ou la violence cb iiail de reli* gion? En deux mots, si nous devons CFOire ce qu -établit le magistrat, pourquoi ne pas croire plutôt ce qu'établit l'Jtjîglise? Et si nous ne pouvons pas croire sans être convaii^cus^ comn^ent la force seràit-fille jamais légitime? »

Nous avons étudié les deux formes les plus tranchées qu^ait prises le christianisme. D'une part, c'est le catholicisme qui tout en permettant au fidèle de chercher la vérité par l'effort de sa raison, Tenfermc néanmoins dans un cercle qu'il ne doit pas franchu*, et lui ordonne de soumettre les révoltes de son esprit à VÉglise, dépositaire de la loi divine et gardienne de la tradition. De l'autre côté, ce sont les communions indépendantes qui placent la vérité dans l'Écritui^c seule, rejettent l'^'inpire de la tradition, et tout en regardant l'Église comme une associiation sainte et bénio, lie lui attribuent cependant aucune vertu mystique, et laissent à chaque chrétien la responsabilité de sa foi comme de son salut. Dans les deux systèmes, la parole de Dieu est reconnue pour la règle suprême de la doctrine et de la vie ; mafe quand il y a doute, ç'çs^ VÉ«;lise c[ui décide chez les catholicjues^ tandis

que chez les protestants libres, on s'en remet à llUumination intérieure, c'est-à-dire à la conscience du fidèle ; en d'autres termes, dans la communion romaine le dernier mot reste à l'autorité, dans la Réforme, il appartient à l'individu.

L'Église catholique n'est pas la seule qui soit établie sur le principe d'autorité ; l'Église grecque, qui n'est, il est vrai, qu'un rameau de la même souche, n'est pas moins absolue. Elle excommunie les opinions particulières, et n'admet pas de salut hors de son sein. Trop souvent aussi cette intolérance doctrinale l'a inclinée à la persécution. On sait que les querelles de religion ont perdu Bysance ; et de nos jours, que de fois la Russie a-t-elle poussé le zèle jusqu'à l'injustice et la cruauté I

Quant aux Églises indépendantes qui sont sorties du calvinisme, il n'est pas aisé d'en fake le dénombrement; leur nom est légion. Aux États-Unis, par exemple, je vois dés baptistes, des congrégationalistcs ou puritains, des presbytériens, des universalistes, des quakers, des unitaires, etc. Toutes ces communions diffèrent entre elles par la discipline ou la croyance, mais toutes acceptent la liberté religieuse comme une conséquence de l'Évangile. Chercher la vérité dans l'Écriture, et cette vérité trouvée y conformer sa vie, aimer. Dieu et les hommes de l'amour que Jésus demande, vî)ilà l'essence du christianisme. La foi est partout où l'on croit à la parole de Dieu, et là où est la foi, là aussi est l'Église du Christ.

Entre les catholiques et les indépendants il reste deux grandes communions qui dès le premier jour ont pris une position mitoyenne, les luthériens et les anglicans. Luther, l'apôtre de la Réforme, proclame hautement la souveraineté de l'Écriture et le droit

STAHL ET BiJNSBN. i05

qu'a chaque individu de chercher sa foi dans la Bible ; suivant ses propres expressions : « Tout chrétien est « prêtre, et toute chrétienne est prêtresse, peu im- « porte qu'on soit jeune ou vieux, maître ou serviteur, « femme ou fille, savant ou ignorant ' ; » les confessions de foi des premiers luthériens ne sont pas moins formelles, le second des articles de Smalcalde déclare que la parole de Dieu fait les articles de foi, et outre cela personne, non pas même un ange. Mais à côté de ces assertions hardies on trouve chez Luther, et plus encore chez ses successeurs, le respect de la tradition et ridée d'une Église qui est quelque chose de plus que la simple assemblée des fidèles. Suivant Mélanchthon, a TÉglise ne doit pas être une démocratie « où on accorde confusément à tous le droit de crier « non plus que de remuer des dogmes ; c'est une « aristocratie réglée, dont les chefs, rois et évêques, « choisissent des gens capables de juger sur les « points contestés. Et ainsi connaître de la doctrine « appartient^ à l'Église, c'est-à-dire aux anciens et « aux princes ; puis , la décision prise , c'est aux « princes qu'il appartient de garder la discipline et « d'exécuter la sentence du synode ^ » On voit combien le droit illimité de l'individu se réduit dans la pratique; la liberté aboutit à signer une confession de foi.

Cette même hésitation entre deux principes contraires se retrouve dans les articles célèbres où l'Église d'Angleterre a déposé sa foi en 1562, et dont elle a

1 Jeder Christenman sei ein Pfajfe, und jeder Christenweib eine Pfœjin , es sei jung oder ail , Herr oder Knecht , Frau oder Magdt, gelehrioder Laie, Hagenbach, Lshrouch der dogmengescMchtef p. 603.

3 J'emprunte cette citation à Gieseler, KirchengeschicUle^ t. Ill| part; II, p. 363.

106 LA IIBERTÉ RELIGIEUSE.

fait le rempart de sa puissance politique non moins que de son autorité spirituelle ; le vingtième article déclare que : « FÉglise a le pouvoir de fixer les rites « et les cérémonies, et qu'elle a aussi autorité dans « les controverses de la foi. Néanmoins, est-il ajouté, « il n'est pas permis à l'Église d'ordonner la moindre « chose qui soit contraire à la parole de Dieu, telle « qu'elle est écrite. Elle ne peut pas non plus cxpli- « quer un passage de l'Écriture de telle sorte qu'il a soit en contradiction avec un autre passage. D'où « il résulte que, quoique l'Église soit témoin et gar- « dienne des saintes Écritures, cependant, comme elle ne doit rien prescrire qui leur soit contraire, « elle ne doit non plus rien ordonner comme de foi « et comme nécessaire au salut que ce qu'elles con- « tiennent. » Voilà des maximes fort sages, mais elles couvrent une contradiction ; le jour où l'individu conteste les décisions de l'Église au nom de la Bible, qui sera juge en dernier lieu? Est-ce le simple fidèle? nous voici en plein puritanisme; est-ce l'Église? nous sommes tout près de Rome, avec cette différence que l'autorité qui réclame ici l'obéissance avoue sa faiblesse, et ne prétend pas à l'infail- Ubilité.

On doit comprendre maintenant le double carac^ tère de l'anglicanisme, et comment Charles II pouvait dire aux évêques de son royaume : a Vous autres de « l'Église d'Angleterre, quand vous disputez avea les « catholiques, vous employez les arguments des pu- « ritaîns ; mais quand vous disputez aVec les puri- « tains vous prenez aussitôt les armes des catholi- * (^ ques. » C'est qu'en effet il y a deux principes ^ans cette Église, les anglicans comme les luthériens ont toujours cherché à réunir deux éléments

STAHL ET BUXSEN. 407

encore plus difficiles à concilier en religion qu'en politique : Tautorité et la liberté. On ne peut pas dire qu'ils aient résolu le problème; sans doute ils ont agrandi le cercle où vit le catholique; ils ont fait une part plus grande à la raison individuelle; • mais, le cercle une fois tracé, ils l'ont gardé avec la même jalousie, et comme l'obéissance était difficile à maintenir par les voies purement spirituelles auxquelles s'en remettait Calvin, comme Texcommunication n'efifrayait guère des gens qui niaient la suprématie de l'Église, c'est au prince que les luthériens et les anglicans en ont appelé en dernier ressort. Ils n'en ont pas fait un pape, comme [on le répète souvent ; jamais ils ne lui ont donné l'administration de la parole et des sacrements ; mais ils lui ont mis le glaive en main comme gardien de la première et de la seconde table; en d'autres termes, ils l'ont chargé de maintenir l'unité de la foi et l'autorité de l'Église. €*est en vertu d'un droit sacré que le prince ne souffre pas qu'on élève sans nécessité des disputes qui soient de nature à troubler l'Église et l'État; comme Constantin, il s'intitule l'évêque du dehors.

Cette constitution religieuse nous donne le sfecret de l'affinité qui a toujours rapproché les anglicans et les luthériens ; elle nous dit aussi pourquoi ils ont eu souvent plus d'inclination pour les catlioliques que pour lès réformés.

Par exemple , ce n'est pas la seule uoTïimunauté d'origine qui nous explique ralliaiioe foncière de l'Angleterre et de la Prusse ; la religion y a une grande part. Dès l'année 1711, on essayait d'introduire en t*russe et en Hanovre la constitution , ou tout au moins la belle et noble liturgie de l'Église anglicane; aujourd'hui les missions anglaises emploient volôn-

i08 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

tiers des pasteurs luthériens , c'est un des succès diplomatiques de M. Bunsen que d'avoir fondé à Je- ^ rusalem un évêclié protestant auquel nomment 'tour à tour le roi de Prusse et la reine d'Angleterre. Sans doute les deux confessions diffèrent en plus d'un point, mais elles se ressemblent bien davantage par l'importance qu'elles attachent au principe d'autorité. -

C'est aussi ce respect de l'Église qui plus d'une fois a donné l'espoir d'une réunion prochaine entre les cathoUques et les luthériens. C'est sur ce terrain commun de l'autorité que Bossuet voulait traiter avec Leibnitz, c'est à cette œuvre que consacra toute sa vie le pieux Calixte, celui que Leibnitz appelait l'incomparable, et que Bossuet nommait le plus savant et le plus célèbre des luthériens. Dès l'origine, au contraire , il y eut un abîme entre Rome et Genève; la négation de l'Église, au sens mystique du mot, sépara même si profondément les calvinistes et les zuingliens des disciples de Luther, que pendant longtemps ces derniers repoussèrent la main qu'on leur tendait, ayant moins d'horreur des cathoUques que de leurs frères dans la Réforme.

Il ne faut pas croire cependant qu'en Angleterre ni en Allemagne le principe d'autorité l'ait emporté sur le libre examen; tout au contraire, il a toujours été en s'affaiblissant, même dans l'Église anglicane^ où la forte constitution de l'épiscopat, où des privilèges politiques assuraient la suprématie du culte dominant. Il fallait la foi robuste de M. de Maistre pour annoncer qu'un jour on chanterait la messe à Saint-Paul et à Westminster; ou plutôt de Maistre était si frappé de la faveur que quelques membres de la haute Éghse portent au passé qu'il en oubliait l'opinion des fidèles, de plus en plus travaillés

STAffl ET BCXSEX. 409

par le levain du calvinisme. Il est vrai que, par une illusion contraire, on prédit souvent que l'Église anglicane va se dissoudre et passer aux presbytériens; H y a toujours des esprits entiers qui ne se plaisent que dans les extrêmes et ne croient qu'aux idées absolues. Tous ces prophètes verraient juste si la religion était un problème de mathématique et la foi ^n raisonnement; leur erreur est de ne pas comprendre que la religion est avant tout et par-dessus toutTamourde Dieu; que cet amour peut se satisfaire», sous les formes les plus diverses , et que Téducation, l'habitude, l'exemple des grands esprits qui nous ont précédés, enfin les besoins de Tâme ont plus d'empire sur nous que la logique. « Une belle Église, di- (( sait Selden. est comme un festin magnifique; il y « règne une variété infinie, mais chacun se choisit un « ou deux plats qu'il aime, et il s'y tient. Quelque « belle que soît l'Église, chacun s'y choisit sa religion « par laquelle il se gouverne, et il laisse le reste ^ » Selden disait vrai, ce sera toujours le petit nombre qui s'occupera de raisonner sa foi au lieu d'en user et d'en vivre.

Mais si les Anglais ne se sont jamais montrés amoureux de la logique, pas plus en religion qu'en politique, si au contraire il leur a toujours plu de se tenir dans ce miUeu pratique que de plus impatients ne peuvent souûrir, il n'en est pas de même des Allemands; chez eux, au contraire, le raisonnement joue le graiid rôle, et depuis Leibnitz la spéculation est la vie même de la nation. En Allemagne, on ne fait pas de révolutions dans la rue comme en France; la pensée ne s'y traduit pas en acte avant même que

' SeldeD. Table Talk, sub v" Church.

liO LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

d'être mûre, mais on y fait des révolutions d'idées, il y a tous les vingt ans une sédition ou une dictature philosophique. La religion n'a pas échappé à ces agitations violentes , l'autorité et la liberté n'y ont jamais conclu que des trêves passagères : aussi, pour qui étudie l'histoire des trois derniers siècles, la querelle de MM. Bunsen et Stahl n'est-elle rien moins que personnelle, c'est la dernière phase d'une lutte qui date de Mélanchthon.

C'est au nom de la Bible et contre la hiérarchie romaine que Luther s'était révolté; qu'il le voulût ou non il s'était donc fait le champion de la liberté ; mais après lui, et surtout après Mélanchton, il y eut une réaction violente, on voulut enfermer l'esprit humain dans les bornes que Luther avait plantées, et ITÉglîse luthérienne, dès qu'elle fut constituée, ne le céda à l'Église romaine ni pour la sévérité de l'orthodoxie ni pour la haine de l'erreur. C'est du reste l'histoire de toutes les religions. Dans la première ferveur, quand la foi enivre les âmes, on agit plus qu'on ne raisonne; toute forme est bonne qui exprime la piété que chacun a dans le cœur; mais à la seconde génération, quand la tradition commence ft naître, quand le respect du passé devient une part de la croyance, on sent le besoin d'une autorité qui règle le culte et la doctrine; l'Éghse prend le pas sur le fidèle et en exige une soumission absolue. Cette révolution fut complète dans le luthéranisme; l'Église évangélique fut aussi violente qu'on l'avait été contre elle, et ce caractère lui est resté partout où elle a été la plus forte ; en Suède, par exemple, l'intolérance civile est absolue ; à ne considérer que l'opinion, il y a plus de douceur aujourd'hui à Rome même qu'à Stockholm.

' n en fut avtreijaent eu Allemagne, où trois religions se trouvaient en présence ; en gagnant pe^ à peu les âmes, le principe même de la Réforme mina cette orthodoxie qui se parait si faussement du nom de Luther. Ce fut vers la fin du dix-septième sièclii que se fit ce changement ; celui qui en fut Tauteur, ou, pour mieux dire, celui qui exprima le mieux un besoin général, ce fut le théologien Spener. Speiicr, dont les disciples furent nommés par dédain les piC' tistesy était un mystique; c'est-4-dire qu'il mettait toute la religion dans le cœur, et n'attachait point d'importance aux formes extérieures. U ne touchait pas à la doctrine; mais il répétait que la réforme commencée par Luther était loin d'être achevée dans la vie et dans les mœurs, par là il faisait ressortir tout ce qu'il y a d'individuel dans la foi, et débarrassait l'esprit que la lettre étouffait. C'était revenir à la doctrine des premiers temps, c'était rendre au ficlclfj la part de liberté à laquelle il a droit; mais c'était aussi contredire la toute-puissance de l'Église établie, et Spener fut persécuté pour être trop chrétien.

Il est remarquable qu'au début du dernier siècle une réforme semblable a comnaencé dans l'Église anglicane, et qu'elle a rencontré les mêmes obstacles. Les Wesley et les Whitefield , avec moins de douceur que Spener, ont aussi rendu le premier rôle à l'individu, et c'est ce que de nos jours Channing a fait en Amérique. Toutes ces âmes pieuses et aimantes ne touchent guère au symbole et respectent les formes anciennes ; mais, en plaçant l'essentiel de la religion dans la vie, elles ébranlent toujours l'orthodaxie et préparent dr.s révolutions qui, pour être pacifiques, n'en sont que plus durables.

Quelle que fût là jalousie des orthodoxes, il leur

'112 LA LIBERTÉ RELîCrtEUSB.

faUut bientôt se réunir aux piétistes pour combattre un ennemi commun, le rationalisme. Les idées des déistes anglais avaient gagné le continent, la religion naturelle prenait peu à peu la place du christianisme, même chez les théologiens. Sans doute on défendait la doctrine du Christ, mais c'était en livrant les mystères et, par exemple, à voir comment Paulus explique les miracles du Sauveur en les détruisant, il semble qu'il demande grâce pour TÉvangile. L'école rationaliste, toute -puissante au dix-huitième siècle, a longtemps régné sans partage; aujourd'hui qu'il est permis de la juger, je dirai sans crainte de paradoxe que ce qu'elle a le moins compris, ce- n'est pas la religion dont elle a fait une philosophie ou plutôt une morale vulgaire , c'est la raison. Enivrés de liberté, comme leurs contemporains, les théologiens de cette école ont cru qu'ils pouvaient tout expliquer par l'effoii de leur intelligence, sans voir que la raison est bien faible si elle ne va pas jusqu'à connaître qu'il y a une foule de choses qui la surmontent. C'est cependant de la religion qu'il est surtout vrai de dire avec Hamlet :

There are more things in heaven and earth, Horatio, Than are dreamt of in your philosophy *.

Toutefois il ne faut pas être injuste envers cette école déchue : en tuant l'ancien dogmatisme, en inaugurant la critique avec Semler et Eichhorn, l'histoire avec Planck et Spittler, elle a rendu plus d'un service à la liberté comme à la religion, et de nos jours même, transformée, il est vrai, et corrigée par un esprit plus

/ ' Horatio, il y a sur la terre et duns les cieux plus de choses que n'en rêve votre philosophie, ( Hamlet^ acte l*»", scène ▼. )

STAHL El BUNSEN. H 3

mrge et plus sûr, elle a eu de nobles représentants dans le savant Gieseler et dans l'ingénieux Hase.

Ce n'est pas d'une école critique et d'une tliéologie négative que pouvait sortir le réveil religieux ; aussi en Allemagne, comme en France et en Angleterre, ce n'est point la science qui l'a amené, ce sont^les événements.

En Allemagne, on sait quelles souffrances suivirent la conquête. Ce furent ces misères même qui ressuscitèrent le sentiment religieux. Il y a dans les révolutions et les guerres une douleur vive qui contraint rhomme à rentrer en lui-même, et il ne peut regarder dans son âme sans y trouver Dieu. Le triomphe de la force, la dérision des événements, la lutte avec le malheur, ce sont là des épreuves qui accablent les cœurs faibles ; mais les cœurs énergiques se redressent sous la blessure, et quand la justice leur manque sur la terre, ils s'attachent jusqu'à la mort à cette main divine qui finit toujours par remettre l'ordre dans les choses et dans les esprits. Les succès de 1813 et de 1815 ajoutèrent à ce pieux enthousiasme, et quand en 1817 on célébra le troisième jubilé de la Réforme, une hymne de reconnaissance éclata par toute l'Allemagne ; c'était le Dieu de leurs pères qui avait rendu aux Allemands la patrie et la liberté.

Cette émotion amena bientôt une révolution littéraire qui servit aussi la religion. La haine de l'étranger, et surtout l'horreur des idées françaises, poussa toutes les têtes ardentes vers l'étude du moyen âge, la grande époque du Saint-Empire. Rien ne fut beau que le passé : art, poésie, lois, croyance des ancêtres, tout fut déclaré admirable et saint; et ce ne fut pas toujours à Luther qu'on s'arrêta. Plus d'un poète, plus d'un artiste accusa la sécheresse du protestantisme et

1U LA LIDEIITÉ RELIGIEUSE.

se plaignit de la Réforme, qui avait mis la critique à la place de la foi. Frédéric Schlegel, le chef du mouvement, le comte Frédéric Stolberg, Zacharias Werner, passèrent au catholicisme. Quant à ceux qui restèrent attachés à la religion de leur enfance, il y eut du moins chez eux un retour vers une antiquité de trois siècles ; la confession d'Augsbourg reprit faveur; le goût du passé rendait à l'Église une popularité qui depuis longtemps lui manquait.

Dans ce retour au moyen âge qu'on nomma le romantisme, dans cette religion de fantaisie où la poésie menait à la foi , il y eut plus d'un excès. M. Bunsen rappelle comme exemple de ces folies qu'un des coryphées du parti, Adam MuUer, allait jusqu'à voir une preuve de la Trinité dans Tassohîment triennal; maïs rejBPort des Novalis, des Tieck, des Schlegel ne fut pas stérile, et Goethe, dans sa sérénité, avait raison de saluer ce mouvement, auquel il demeurait étranger, comme une transition vers une région plus haute'. Le sentiment de l'infini, le respect du passé s'éveillaient dans les âme», la religion allait trouver des cœurs préparé».

On voit que rADemagne suivait le môme chemin fue nous; ce qu'essayait l'école romantiqiie d'outre- Rhin, c'est ce que M. de Chateaubriand avait commencé en France par le Génie du Christianisme et les Martyrs^ avec cette différence toutefois que chez nous la religion ne ressentit que beaucoup plus tard le contre-coup de la littérature. Chez les Anjçlais, au contraire, le goût du moyen âge passa de suite dans la théologie. Ce fut d'Oxford que vers 1833 partit le

' LeUre à R»inhard, 1810. GeiiteswQH^ aus Goeihesbriefen, vqh tAncixolle, d* MO.

mouV(3ment qu'on a nommé anglo-catholique. Un théologien de TÉglise établie, un professeur 5e Taniversité, le docteur Pasey, publia avec M. Newman, les Tracts for the times qui firent une vive sensation. Tons deux, remontant à mi-chemin le passé, essayaient de ramener l'Église anglicane élu lendemain de sa séparation, à ce point où, hormis la suprématie du pape, un œil exercé a grand'peine à la distinguer du catholicisme. C'est une réforme de même espèce qu'entreprit à fterlin urr autre adorateur du passé, M. Hengstenberg; lui aussi voulait rendre à l'Église de Luther, avec des ornements et des cérémonies depuis longtemps oubliées, une autorfté qu'on regrettait toujours. Comme le docteur Plisey, M. Hengstenberg a fait école ; comme lui aussi il a été abandonné par ses disciples et ses amis les plus chers; Hurter, Gfrœrer et bien d'autres ont été chercher l'autorité à Rome, comme l'ont fait I^ewman, Faber et les Wilberforce : du principe de leur lùadtrc ils ont tiré la seule conséquence légitime, car une fois qu'on proclame que l'Église est un établissement ittystique et la pierre angulaire du christianisme, la seule Église vraie est celle qui remonte âtix apôtres ; si elle est divine, il est évident que ses corruptions, quelles qu'on les suppose, n'ont pu anéantir l'autorité qu'elle » reçue d'en haut.

La guerre et le romantisme, tels forent donc les deux courants qui ramenèrent l'Allemagne à la religion : la guerre en remuant profondément les âmes, le romantisme en réconciliant les lettres avec ce que les beaux esprits avaient nommé longtemps la barbarie du moyon âge , ce que, par un excès opposé, on regardait maintenant eamme la fleur et l'épanouissement du christianisme. On reconstituait l^

416 lA LIBERTÉ RKLÎGIEUSE.

passé, a était naturel d'en rétablir la plus grande institution, et de restaurer TÉglise en même temps que la monarchie. Mais cette œuvre délicate rencontra deux terribles obstacles, la philosophie et la critique sacrée ; c'est derrière ces deux remparts que s'abrita la liberté chrétienne, et sous des noms nouveaux recommença la lutte des deux principes que le luthéranisme porte en son sein.

Le dix-neuvième siècle a été pour rAUemagne la grande période philosophique ; Kant, Fichte, Schelling, Hegel, pour ne parler que des chefs, ont remué rintelligence humaine plus profondément qu'on ne l'avait fait avant eux. La mode est aujourd'hui de les maudire après les avoir trop admirés, cependant si de pareilles études ne font que troubler l'àme humaine, pourquoi y revient-elle toujours avec une soif insatiable, sans jamais se laisser décourager par les mécomptes et les souffrances? Ces philosophes que la piété du jour traite avec tant de dédain ont eu cet incomparable mérite qu'ils ont cherché la vérité pour elle-même, et qu'ils en ont fini avec tous ces axiomes de convention qui encombraient la théologie et la science.. Par là, comme M. Bartholomèss l'a prouvé dans un bon livre ', ils ont servi la religion alors même qu'ils se sont égarés. N'est-ce rien d'ailleurs que d'avoir montré ce qu'il y a d'absolu dans la morale comme l'a fait Kant ? N'est-ce rien que d'avoir relevé le drapeau du spiritualisme, que les théologiens du dernier siècle n'avaient pu soutenir? La religion s'adresse toujours à des esprits ' que l'éducation et le monde ont plus ou moins préparés ;

* Histoire critique des doctrimes religieuses de la philosophie deme, 18&S, 2 vol. in•9^

STAHL ET BUNSEîf. 117

ne doit-elle donc que des injures à une philosophie qui, en la débarrassant du matérialisme, lui aplanit plus de la moitié du chemin ?

A côté de ces grands noms il faut placer celui d*un philosophe peu connu 'en France, mais qui a exercé une énorme influence sur la théologie allemande, c'est Schleiermacher. Personne dans notre siècle n'a mieux compris en quoi consiste Tessence même de la religion, on peut dire que Schleiermacher a découvert de nouveau dans l'âme humaine une région depuis longtemps .déserte et oubliée. Pour lui, la religion n'est pas seulement la croyance au dogme, la pratique de la morale, c'est une force primitive, un élément de notre âme qui domine et règle toutes nos facultés. On n'est pas tour à tour philosophe et chrétien, artiste et fidèle; l'esprit de l'homme n'admet pas ces divisions, la religion le prend tout entier. La religion éclaire et dirige l'intelligence aussi bien que la vie, le vrai philosophe comme le véritable artiste est celui qui s'enivre de l'infini comme fait Spinosa, ou de l'amour du Christ comme fait Novalis. En d'autres termes, et pour me servir d'une des comparaisons que Schleiermacher emprunte à Platon, son maître favori, si chacune de nos idées, si chacun de nos actes est une mélodie particulière, la religion est l'harmonie qui l'accompagne, le pénètre et le soutient. La devise de Schleiermacher, c'est Vin Deo vivimus, movethur et sumus de l'apôtre. S'il est panthéiste, comme on le lui reproche, c'est à la façon de saint Paul, et en vivant tout en Dieu.

Dire que la religion doit dominer la science aussi bien que la vie, ce n'est pas sans doute chose nouvelle; le mérite de Schleiermacher est d'avoir montré comment cette idée transforme lea notions ordinaires

as LA LIBERTÉ RELmiEUSÉ.

qu'on se fait de l'Église et du dogme. Si la religion ^st individuelle, si la foi varie avec la force de chaque esprit, l'orthodoxie est un rêve, c'est Tamour du Christ qui seul constitue l'Église. Le dogme perd ainsi son caractère de vérité ahsolue; il ïie représente plus qiin la façon diverse dont l'humanité exprime en chaque siècle une même pensée et un même sentiment; il a son histoire comme toutes les idées humaines. Ci st par là que Schleiermacher a fait une révolution dans la théologie. Quoiqu'il n'ait point laissé d'école, il n'y a guère de savant en Allemagne qui ne relève de ce puissant esprit. La vérité qu'il a proclamée est de ces maximes fécondes qui transforment la science, en dehors de l'école de Hegel et de l'erthodoxie il y a» je crois, peu de personnes qui ne reconnaissent aujourd'hui que le christianisme est moins une doctrine qu'un principe de vie. Pectus est quod theologum facit, disait le pieux Neander, il y a dans cet axiome un sens profond. Il est trop vrai qu'entre des mains incrédules la théologie tourne à de vaines recherches ou se dissipe en subtilités. Mais on voit en même temps combien dans le système de Schleiermacher le principe de liberté échpse le principe d'autorité. L'Église disparaît devant l'individu.

La critique sacrée a marché du môme pas que ^a philosophie, et ce n'est pas une des moindres gloires de l'Allemagne. De Wette, Neander, Tholuck, Gicsc- 1er, UUmann, Hase, Bunsen, Rothe ont fouillé l'histoire et surtout les origines du christianisme. Los travaux ont été divers ; la pensée directrice a été la liième : chercher la vérité. Pleins de confiance dans la divinité de la révélation, convaincus que l'Évangile aat Yvsày d'une vérité ahsolue et qui ne peut cantfarier la raison, tous ces savants se sont mis à

l'œuiTe pour déblayer l'édifice, certains qu« sous la poudre des siècles ils trouveraient la pierre inébran*lable qu'a placée le fils de Dieu. Ce n'est ni à TÉglise, ni à la tradition, c'est aux textes mêmes qu'ils ont demandé la doctrine du Cbrist et de ses disciples ; on a étudié saint Paul comme on étudie Cicéron. On a (ait la part du siècle, des idées, de la langue, de l'éducation, et en mettant ainsi l'homme en pleine Jumière, on a mieux compris la grandeur de son esprit et le caractère de sa mission.

Cette justice, rendue à la critique allemande, étoùr*era ceux qui ne connaissent que l'œutre de Strauss; mais ce livre, qui a fait tant de bruit, n'exprime qu« les idées d'un homme, ou tout au plus celles d'une école particulière ; encore faut-il reconnaître que le chef des théologiens de Tubingue, F.-Ch. Bauer, est un autre génie que Strauss, et que ses profondes études sur l'histoire, le dogme et la Uttérature des premiers siècles ont fait dans la théologie une révolution salutaire. La crise qu'ont amenée ces études hardies a régénéré plus que la science. Contre le scepticisme de Strauss, contre la critique dissolvante, et les tiiéo^ ries absolues de Bauer, on s'est armé de toutes parts; on a touillé l'antiquité avec tint de zèle et de bonheur qu'aujourd'hui les apôtres et leur» premiers successeurs nous sont presque aussi familiers qa# César ou ses contemporains. Nous connaissons leurs œuvres, leur génie, les combats qu'ils ont soutenusi mieux qu'on ne les connaissait au temps de Constan* tin, et le christianisme, vu de plus près, est tout h U^ fois plus vrai et plus grand. Loin que la religion aijt perdu à ces libres recherches, elle y a gagné le resj^ol des esprits les plus difficiles ; comme l'or, eUe s'e9t purifiée en passant par le feu.

lîO LA tlDÈRTÊ RELiClEUSE.

Tel était l'état de la religion et de la théologie en Allemagne lorsque Tathéisme de Feuerbach et les événements de 1848 firent reculer les plus téméraires. Feuerbach, outrant la doctrine de Hegel et réduisant tout à l'existence du moi, annonçait aux hommes que Dieu est une créature de notre esprit, que la religion n*est qu'un mirage où chacun de nous, adorant sa propre image, se met à deux genoux devant soi. La révolution faite au nom de la liberté proclamait la séparation absolue de l'Église et de l'État; Uhlich, "Wislicenus et les amis de la lumière sortaient de l'Église établie pour sortir bientôt du christianisme; Ronge promenait partout sa chimère du catholicisme allemand, au grand scandale des âmes pieuses. On sait quelle est la fin de toutes ces saturnales; dès que la révolution se jette dans un des côtés de la balance, elle relève aussitôt le plateau opposé; quand elle se fait au nom de la liberté, on peut compter sur la dictature. Ce fut l'histoire de l'Allemagne; on eut horreur de tous ces désordres; on maudit la philosophie et la critique, comme si l'on n'abusait pas de toutes choses. Ce fut la liberté qu'on rendit responsable de tous les crimes de la licence^ on en vint à flétrir la raison même, cette éternelle complice de la liberté. En de pareils moments, quand l'homme s'abdique lui-même et renonce à ce qui fait sa grandeur, il lui faut une vérité qu'on ne discute pas. et cette vérité il va la chercher dans le passé, comme si le passé n'avait connu ni incertitude ni combats, comme s'il n'avait pas conquis sa foi au seul prix qui l'achète, au prix de la recherche et de l'effort I C'est alors que l'orthodoxie s'offre comme un port où chacun compte trouver le silenee et la paix, et c'est de cette façon qu'à Berlin M. Hengs-

8TAHL ET BUNâEI^* 121

tenberg et M. Stahl ont pu se croire et se dire les sauveurs de la religion et de la société.

Cet abattement de ropinion, cet abandon de la raison qui se renonce elle-même ne sont pas rares dans rhîstoire ; c'est une maladie connue et qu'on peut nommer la fatigue des révolutions. Mais ces crises violentes ne sont jamais de longue durée ; l'homme ne peut pas plus Vivre sans pensée que sans action, et dans l'Église, plus encore que dans l'État il faut une agitation nécessaire ; une société complète* ment orthodoxe serait une société pétrifiée. « J'ap- « prends, écrit saint Paul aux Corinthiens^ que quand « vous vous réunissez dans l'Église, il y a des divi- « sions parmi vous, et je le crois en partie. Car il c( faut aussi qu'il y ait des opinions parmi vous pour « que les éprouvés soient manifestés. » Nous voici bien loin de cette uniformité factice à laquelle l'àmc résiste, et dont on ne peut obtenir l'apparence que par des moyens politiques, la force ou Fintérêt.

Voyons donc quelle est la doctrine de M. Stahl, et commençons par écarter tous les soupçons, tous les reproches injustes qu'invente la passion. Pour que M. Stahl ait entraîné l'opinion, il faut qu'il y ait dans son système un fonds respectable ou tout au moins des apparences spécieuses. On ne séduit les hommes qu'en leur présentant la vérité, ou ce qu'on a pris pour elle. En religion comme en politique, ce qui constitue un parti, ce n'est pas l'intérêt, c'est la foi commune en quelque grand principe; à toute armée il faut un mot d'ordre et un drapeau.

' I. Cor. XI. 19. Nam oportet el hœreses esse^ tu et qui probaii sunt, mani/eêti fiant, Alfuniç en grec ne veut dire qu'opinions ; à traduire ce mot par hérésies l'argument de saint Paul ne serait que plus fort, et condamnerait d'autant plus rinlolérance*

122 LA LtBERtfi RELIGIEUSE.

Ce drapean, toujours honorable^ les uns le défen • dent en soldats, les autres ne se rangent sous ses couleurs qué pour mieût assouvir leur ambition ou leur conroitise ; c'est Tétemel tnélànge des choses humaines, mais ce qui distingue la ireligîon des empires de la terre, c'fest que ni là passion ni la vertii n'y donnent la dernière victoire ; le triomphe final n'appartient qu'A la vérité. Tandis que Terreur, fûtelle soutenue par le génie et eonsacréé par le mar> tyre, s'use à la longue et épuise le parti qui la soutient, la vérité grandit par ses défaites mêmes, inalg^ les faiblewes de «ea amis^ elle fihit toujours par confondre là science et l'habileté de ses adversaire^. Le combat dure plus d'un jour et recommence plus d'une fois; il peut fatiguer la patience des générations; mais pour qui a une foi sincère, l'issue d« la lutte n'est jamais douteuse. C'est donc la vérité seule qu'il faut chercher dans les discussions religieuses ; ce sont les prindpes seuls qu'il faut éprouver; un» fois l'erreur démaaquée, laissons faire au temps, la victoire est à nous.

Le principe de M. Hengstenberg et de M. Stahl, c'est que l'État doit avoir une HKligion à lui. Suivant ces nouveaux théologiens, qui me semblent assez loin de saint Paul, une des fins principales du gouvernement, c'est de défendre contre de fâcheuses concurrences l'Église qu'il adopte, c'est de mettre ce qu'il croit la vérité à l'abri des attaques de l'incrédulité.

Comprenons bien ee que demande cette école qui, sous des noms nouveaux, relève les idoles du passé. La révolution française a séparé l'Église et l'État, et depuis soixante ans l'Europe s'est engagée dans la voie que nos pères ont ouverte. Ce n'est pa^ A dite pour cela que la loi civile soit devenue athée : elle a

8TAIR. BT BUNSBN. 123

cessé simplement d'être catholique, ang/icane ou luthérienne. Partout aujourd'hui l'État reeonuait ces grands principes de morale chrétienne qui ne sont la propriété exclusive d'aucune secte, car la civilisation moderne en a fait son patrimoine* Ménager la liberté de l'individu, réduire l'inégalité sociale, instruire le peuple, améliorer sa condition morale et matérielle, aider l'ouvrier, secourir le pauvre, aflfranchii* l'esclave, adoucir le droit pénal, supprimer toutes les barbaries de la guerre , tel est le caractère des législations mpdarnes. C'est de l'Évangile que se réclame 1^ droit public de l'Europe, si bien qu'on peut affirmer sans crainte de paradoxe que jamais la loi n'a été plus chrétienne que du jour où elle a rompu avec la théologie ; résultat singulier et qui devrait ouvrir les yeux au plus fanatique, si jamais un fanatique voyait autre chose que sa propre pensée.

Voilà ce que nos pères considéraient comme un grand progrès sur le passé. Les auteurs du Gode civil, les rédacteurs du Concordat glorifient la séparation do l'Église et de l'État comfi^e une dçs conquêtes de 1189. C'est pQur cela pe^it-êt^e quQ ]|A . ^tahl et ses amis s'en défient; la Révolution frança^e n'est pas, dit- on, en grande faveur à Berlin.

Par quoi M. Stahl reiBipl^ce-t-il Terreur révolutionnaire qu'en 1^48 M. de^Baâowitz défendait au Parl^/r ment de Francfort çomine une vérité chrétienne çt e^uniue le salvi^ de la religion? C'est par ce qu'on appelle en Allemagne la théorie de YÉts^i çhrétiep. L'Ét^t chrétien ce n'est pas autre chose que l'union des deux puissances ; c'est un mot nouveau pour une bien vieille ^stitution.

Pour qui étudie nns.toire, il n'y «^ p^s dçi ^pççtç^cle p]u^ soleni^el q^e cç duel étemel ^C9 i^éesi. A peine

i24 LA LIBERTÉ RELTGIKUSE.

la génération victorieuse repose-t-elle dans la tombe, que Terreur se relève sous un nouveau masque, et qu'après avoir calomnié et défiguré le passé, elle recommence la lutte avec des enfants qui trop souvent ont oublié les souffrances et les fatigues de leurs pères. Il ne faut pas nous plaindre de ces épreuves perpétuelles. Combattre et avancer en combattant, c'est notre devoir ici-bas. La vérité, sacbons-le bien, n'a pour elle que la place qu'elle occupe dans notre âme; si nous ne l'aimons pas d'un amour raisonné, si nous ne la défendons pas avec la vigilance et l'énergie de nos aïeux, toutes les gloires du passé ne l'empêcheront pas de perdre du terrain. De l'héritage de ses ancêtres un peuple n'a vraiment que la part qu'il cultive; tout ce qu'il néglige est envahi.

En ce point, l'exemple de l'Angleterre est plein d'instruction, n y a vingt ans que M. Gladstone, débutant avec éclat dans la vie politique, mais encore tout imprégné des idées d'Oxford, publiait sur les rapports de l'Église et de l'État un livre qui fît sensation. C'était la théorie même que soutient aujourd'hui M. Stahl ; avec cette différence que M. Gladstone , plus jeune et plus ardent que le professeur de Berlin, s'effrayait moins des conséquences extrêmes où l'entraînait son principe. Dans la première ferveur de l'âge et de la foi, on ne réfléchit point, ou avance ; un théologien de vingt ans court au paradoxe comme un jeune soldat monte à l'assaut.

« Je n'hésite pas à affirmer^ écrivait M. Gladstone, que si un mahométan croit en conscience que sa religion vient de Dieu et qu'elle enseigne la vérité divine, ce mahométan doit croire que cette vérité est salutaire pour l'âme humaine, et salutaire avant toutes choses. Il doit donc en désirer la propa*

STAHL ET BUNSEIï. 125

gation et employer pour cela tous les moyens convenables et légitimes. Et si ce mahométan est un prince^ il doit compter parmi ces moyens Tinfluence et l'argent dont il peut légalement disposer à cet effet. »

Gomme M. StâU, M. Gladstone déclarait bien haut qu'il ne voulait point de persécution, car l'Évangile condamne de pareilles rigueurs. Il demandait simplement qu'on réservât aux vrais croyants tous les avantages de la société, et qu'on frappât d'incapacité politique ceux qui n'avaient point la foi de l'État. C'était la réhabilitation des duretés de l'Église anglicane. Voilà ce qu'un néophyte trouvait chose naturelle et légitime 9 c'est aussi, ce que de façon plus ou moins déguisée, on demande aujourd'hui à Berlin.

Mais ce n'est pas à Londres, dans un pays imbu de liberté et toujours sur ses gardes, que cette théorie avait chance de réussir. 11 suffît d'un article de la Revue â^Édimbourg pour dissiper d'un souffle ces beaux sophismes si finement tissés. Le bon sens et l'expérience emportèrent en passant toutes ces toiles d'araignée. Aussi spirituel qu'impitoyable, M. Macaulay, l'auteur de l'article, montra en quelques mots que toute la hardiesse dont l'écolier d'Oxford faisait parade n'était que timidité, et que pour être conséquent avec ses principes il fallait que M. Gladstone allât jusqu'aux bûchers de l'Inquisition*. C'était une démonstration par l'absurde, aussi :fi[ne que vraie. De l'union trop intime de l'Église et de l'État, la logique fera toujours sortir l'Inquisition; c'est la conclusion fatale et la condamnation de tous ces svs-

< Edinburgh Review, avril 1839, et dans 1m Emam de M. Macaulay, article : Chureh and State,

il^ La UmiVÏÊ HELIGIKUSB.

tèm^s ingéf^eux auxquels ne pian^uent que la pc^son, ia justice et la charité.

a Pourquoi, disait M. Macaulay, pourquoi ne pas rôtir à petit feu les dissidents? Tous les principes sur lesquels reposa la théorie de M- Gladstone mènent évidenirpent à verser le s^ng. Si l£i propagation de la vérité religieuse est une des fins principales du gouvernement; si le devoir du gouvernement est d'employer â celle fin son pouvoir constitutionnel; si, comme il n'est paa douteux, ke pouvoir constitutionnel du gouvçraement va jusqu'^ faire des loi» pour brûler le» hérétiques, et si brûler est c^rtaj]>ement un moyen très-effectif de supprimer des opinions, pourquoi ne brûlons-nous pas?

« Il nous semble que lorsqu'on emploie des incapacités civiles afin de propager une opinion, c'est le comble dei'absurdilé que de reculer devant d'autres peines pour atteindre au même but. U est trop clair que si vous puniisséz, vous devex ppnir eSectivemept. \a spuffrance que cause le châtiment est U.9 pial saus piéUnge, vous ne ^evez l'intliger qqe potur tn obtenir quelque bien. C'est une cruauté sti^pide que ^'établir des peines qui tourmentent le criminel sans prévenir le crinie. Maintenant est-il possible de supprimer les opinions par um persécution sanguinaire et incessante? C'est ainsi qu'on a étouffé les Albigeois et les Lollards. C'est ainsi qu'en Italie et en Espagne on a écrasé les belies espérances de la Réforme. Mais " nous défions M. Gladstone de nous citer un seul cas où le sys^ tème qu'il rçcpromande a.it réussi.

« Et pourquoi M. Gladstone a-t-il le cœur si tendre? Quelle raison peut-il donner pour pendre un meurtrier et pour laisser échapper un hérésiarque sans lui infliger même une amende? Est^^ que rbéré^iarque est pour la société un membre moins dangereux que le meurtrier? Est-ce que la perte d'une seule âme n'es^ pas un mal plus grand que la perte de plusieurs vies^ Est-ce que le nombre des meurtres conimis pa,r le plus crue^ des bravi qui ont jamais tiré le poignard en Italie est quelque chose, comparé au nombre d'âmes qu'un hérésiarque adroit prend dans ses filets? Si donc l'hérésiarque fait infiniment plus de mal quq le meurtrier, pourquoi la loi l'épargne-t-elle? Nous en pouvons donner la raison ; raison b.ré^ye^ simple,, (lécisiYe|

ÇTAHL ET BUNSEN. 117

^i^duaste. Noïi^ n'çacusons p^s te i|>al qqe^ lait rbérésiarque, gfi^is nous disons que ce n'est pas contre, un mal de celte sorte que rÉtat a reçu mission de nous protéger. Mais comment à. Gladstone, qui considère ce mal comme un de ceux que doit empêcher le gouvernement, peutF*il se soustraire aui conséquences évidentes de sa doct^tea? C'est ce que noi:^ ne eomprenons pas. i^

M. Stabl ^ de grands avantagea sur M. Gladstqqe. Il écrit an lendemain 4'ïin^ réyolution qui a dégoûté de la liberté; il en^gne dans une vUle où depuis quarante qns les philosophes et les théologiens ont femué tant de RroWèmesi et seiflé tant de sophismes OT'pïi y a pf-ydu 1^ sentin^en^ de la vérité. Il a donc pour lui la lassitude de ^opinion. En outre, c'est un jurisconsvilte éprouvé, un dialecticien subtil; il çiune ff\çon ^outé ra^binique de jouer çivec les mots qui dé-

.rout^ »es ç^dyer^aiçes; p^ysoi^ne ^^ej s^it i^veç plus d*8»ppareiHîie tiyer 4'«ï* principe reconnu certaines 0onséquences qui ra'npvflept. Tout cela s^]ppose sans petite beaucoup 4'ô^P?U et (Je ressources; paais la q^e^tion qu^ scmlèye îtf. Si^lil est trop grande pour «I pUer à tant ^ finesses. Qi^ud QU demande aux hen^mes ^e, renoncer à une liberté vraie on fausse , é'^st avec ]^ bon s^en^ gu'il fai^t les attaq^ner, et non fas avee de^ argn^ents d'école ou de Palais, Pour prouver à la conscience cji^'elle a tor^; d*u?er de ses droitSyil ne suffît pas de Véblp,Liir ps^r un raisonnement. ' Rès le début I^. Sta^l ^encontre nue difficulté insurnit^ntâble. En Espagne, çn Angleterre, ep Russie, en Suède, \\ n'y a qn*mie Église dominante, c'est au nQn> i^. ^«^ vérité dQi^t cb^^cnn^ de ces Églises s'attribue le monopole qu'on f éç^me l'appui d\i bras sé-

' çulier î^fm ^'^touffer l'erreur, Mçii? en P^'uss.ç, ^ y a tmi^ Église;^ recQnn^e^ P^? V^^^^^ ^^ 9^^ tQ\\t^ trpis

128 LA LIBRRTI^ RELIGIEUSS.

y sont sur le pied d'égalité. Les réformés y sont aussi anciens et aussi forts que les luthériens, et depuis i815 les catholiques forment le tiers de la population. Montrer que ces trois Églises sont respectables, c'est } une œuvre dont M. Stahl, tout luthérien qu'il soit, s'est acquitté de la façon la plus honorable pour le«î deux confessions qu'il ne suit pas ; mais prouver que ces trois Églises sont les seules respectables, et que, malgré des contrariétés visibles, chacune d'elles contient la vérité chrétienne, c'est chose impossible, toute l'habileté du monde y échouerait. De ces trois Églises, il y en a une, sinon deux, qui condamne les autres, leurs principes sont inconciliables. Si la vérité religieuse est un absolu, comme le soutiennent los catholiques, il est évident qu'il n'y a qu'une seule Église qui soit vraie; c'est celle qui garde le dépôt sacré. Si au contraire, suivant la doctrine de la Réforme, chacun a droit de rechercher la parole de Dieu dans la Bible, en d'autres termes, si la vérité n'est révélée à chaque fidèle que dans une mesure variable, qui donc osera dire que deux ou trois symboles épuisent les combinaisons infinies de l'esprit humain? Ain^i, par la force des choses, M. Stahl se trouve appelé tout d'abord à choisir entre le catholicisme et le protestantisme, entre la vérité objective, extérieure, conservée par la tradition, maintenue par l'autorité, et la vérité subjective, intérieure, conquise par le libre effort de la pensée. Entre ces deux systèmes séparés par un abîme, il n'y a pas de situation mitoyenne. M. Stahl se trompe s'il croit l'avoir trouvée. Il se plaint qu'on l'accuse d'être cathoUque, mais il n'a pas droit de se plaindre, car certainement il est plus près de Rome que de Genève. Sans doute il ne croit pas à tous les dogmes de l'Église romaine, mais

STAHL ET BUXSEN. 120

le principe de sa foi, comme celui des puséytes, est le principe et le fondement même du catholicisme ; il croit à la vérité objective de l'Évangile, il croit à TÉglise et à la tradition. Son seul tort est de chercher à Berlin, au cœur de la Réforme, ce qu'il ne trouvera que dans la ville étemelle , c'est-à-dire une Église environnée de la majesté des siècles, et qui parle au nom de celui devant qui seul s'incline la conscience, au nom même de Dieu.

C'est par une tentative désespérée que M. Stalil essaye d'échapper aux flots toujours mouvants de la pensée humaine. Ainsi que le docteur Pusey, il se cramponne à la tradition ; il essaye de reconstruire une Église idéale pour s'y réfugier, comme dans une arche sainte; mais cette Église qu'il imagine, c'est celle même que Luther a combattue. Quel catholique ne signerait une déclaration de principes comme celle-ci?

ce La pensée de TËglise me console. Je serais désolé de l'idée que les baptistes, par exemple, viennent de retrouver le vrai baptême^ àquoi tientlesalut, et que parconséquent jusqu'à eux, et en dehors d*eux, aucune des grandes communions chrétiennes ne pouvait dire : Qui croit cela et est baptisé, celui 4à sera sau' vé. Car encore bien qu'il y eût ce remède que tous les chrétiens d'aujourd'hui pourraient se faire baplistes, qui me garantit que demain une autre secte, eu étudiant librement l'Écriture, n'y découvrira pas le vrai fondement de l'Église? Ce sera, si l'on veut, le lavement des pieds qu'on a négligé depuis Pierre, ou le rétablissement du sabbat au lieu du dimanche. Au contraire, il y a une consolation pour le cœur de l'homme dans la pensée qu'en tous les temps, sans en excepter le moyen âge. Dieu, suivant ses promesses, a maintenu dans l'Ëglise la vérité qui sauve, et que cette vérité s'est transmise de main en main, de génération en génération*. »

> Wider Ruwen, p. 126.

i3<) LA ÏJUF.RTé BF.UGIKISF.

Quelle est cette Église en laquelle M. Stahl met sa confiance? C'est ici que le théologien et le politique ne sont plus d'accord, ie premier est luthérien, quoique déjà gâté par l'influence deSpener; le second cherche à défendre les trois communions acceptées par l'État. Il faut donc que M. Stahl invente une définition générale de l'iÈglise qui soit assez largo pour comprendre les trois confessions, çt voici par quel ingénieux raisonnement il accomplit ce tour de force.

En toute société il y a nécessairement iine autorité, car autrement l'association ne tiendrait pas; les sociétés religieuses sont soumises à cette condition comme les sociétés civiles. Dans l'Église cathohque, qui est une monarchie, cette autorité vient d'en haut; elle vient d'en bas dans la république calviniste, où elle est conférée par la délégation des fidèles. De cette autorité, qui n'est qu'une abstraction, M. Stahl fait une chose, ou, pour mieux dire, une personne, qu'il nomme l'Église..

a La communauté des fidèles, dit-il, est une réunion purement humaine; l'Église au contraire est Finstitution qui a au- ^ torilé pour lier les hommes. Notre Église (luthérienne) a cette autorité sans évoques et sans pape. Elle la tire de la révélation dont la portée et le sens sont depuis longtemps reconnus; elle n'a pas besoin de l'attendre des ianlaisies d'une secte ou des recherches originales d'un diplomate chrétien. Elle la tire du symbole de la Réforme, symbole qui repose non pas sans doute sûr une inspiration divine, mais sur une lumière particulière, et dont en somme la vérité est certaine. Et quant au développement dont ce symbole aurait besoin, il peut le recevoir du temps et de personnes pareillement illuminé». C'est ce sym-? bole de la Réforme qui a rassemblé les communautés et Içs. :i maintenues jusqu'à présent; il n'est pas leur œuvre, tandi^ qu'au contraire elles sont son ouvrage. Il est donc au-dessus

BTAHL tr BtJîfSEÎf. 13!

èe la communauté; la comniunaulé n'a donc pas pouvoir de ehanger œ symbole ; c'est la puissance qui la tient liée *. p

Ce passage peut donner l'idée de cette dialectique subtile où excelle M. Stahl, et qui lui vaut ses succès de Berlin. Sa théorie a de l'apparence, au fond rien n'est plus creux. Cette définition de l'autorité, toutes Ir-.s communions chrétiennes peuvent l'accepter. Qui se dit chrétien reconnaît une autorité qu'il place dans l'Église ou dans la Bible, cette reconnaissance est le signe qui distingue le chrétien du déiste. Mais cette autorité ne peut pas rester dans le monde des idées ; pour parler aux hommes, il faut qu'elle prenne un corps, qu'elle se nomme Pape, prince où synode. Voilà trois formes d'autorité : laquelle est légitime? Sur ce point qui divise la chrétienté depuis trois siècles, M. Stahl apporte-t-il une lumière nouvelle? A-t-il trouvé la solution qui doit pacifier les intelligences? Non, et tout au contraire ce système idéal aboutit à ce qu'il y a de plus terrestre, à la coalition des trois Églises établies, ou, pour mieux dire, à la toute-puissance de l'État. C'est le souverain qui choisit les Églises qu'il protège ; en d'autres termes, c'est le souverain qui décide ce qui est la vérité ; c'est lui qui tolère ou qui bannit l'erreur. Nous voici retombés aux doctrines païennes^ à la théorie que Hobbes et Thomasius ont patronnée, théorie qui fait peu d'honneur à des chrétiens et à des philosophes. La devise de M. Stahl est celle des luthériens du dix-septième siècle : Cujus est regio ejus est religio.

Une fois sur celte pente, on ne s'arrête pas; dès qu'on fait du prince le gardien de la vérité religieuse, oh fait de l'erreur un délit ou un crime politique, on marché

1 Wi<Ur liuiuen, p. 22«

132 tA LTBF.RTI? RF.UGIEUSE.

droit à la persécution. M. Stahl, comme M. 6Iad< atone, proteste contre une pareille pensée. L'accuser d'intolérance, lui qui défend trois religions à la fois, lui qui fait publiquement le panégyrique de la tolérance, lui qui proclame que le salut ne tient pas à un dogme^mais à la vie cachée en Christ; lui qui déclare que personne n'a droit de juger ni de condamner la foi de son prochain, que chacun a droit de croire ce qu'il veut, et de dire ce qu'il croit, lui qui professe qu'on doit accorder à toutes les communautés chrétiennes le droit de se réunir et d'adorer Dieu en commun*. Belles paroles sans doute, si elles ne cachaient un sophisme, et si d'une main M. Stahl ne retirait ce qu'il offre de l'autre. Ce sont les communautés chrétiennes qui ont chacune le droit de former pubhquement une Église; mais qu'est-ce qui constitue uno communauté chrétienne? La croyance à l'Évangile, à la Trinité, à la justification par la foi? Non, ce qui constitue une communauté chrétienne, c'est la reconnaissance de l'État. Vous êtes libres de vous réunir si vous êtes chrétiens, vous êtes chrétiens si l'État vous permet de vous réunir. La liberté religieuse est une question de police; voilà la tolérance de M. Stahl I

Qu'on ne suppose pas que de la théorie de l'auteur je tire une conséquence qu'il n'avouerait pas. M. Stahl ne recule pas devant ses principes, et les défend avec autant de hardiesse que de subtilité. En Prusse, on poursuit les baptistes; ce n'est pas cependant une secte née d'hier. Les baptistes (qu'il ne faut pas confondre avec les anabaptistes de Munster) sont une branche du puritanisme, qui a deux cents ans d'existence; c'est l'Église ]a plus considérable des États-

• Wider Uëiiseu, p. VoQ»

9TAHL ET BL'NSE?f. 433

Unis; îl y a en Amérique trois millions de baptîstes qui ont huit mille églises, tandis qu'il n'y a que six cent mille catholiques et cinq cent mille luthériens'. Leur morale est la morale chrétienne la plus pure, comme en peuvent juger ceux qui ont lu le Pèlerinage du chrétien {the Pilgrirns progress) de Bunyan, livre qui depuis deux siècles est aussi répandu chez les Anglais et aussi populaire que le catéchisme ; leur croyance a seulement cela de particuHer, qu'ils rejettent le baptême des enfants, et que, prenant au pied de la lettre le mot baptiser ou plonger, c'est par une immersion complète qu'ils administrent le baptême, comme faisait la primitive Église. Assurément l'État est désintéressé en tout ceci, on ne voit pas qu'en Amérique les baptistes soient des citoyens moins soumis, ni des chrétiens moins sévères que les autres; mais les baptistes sont riches et zélés, ils envoient des missionnaires en Prusse, ces missionnaires prêchent, écrivent, agissent, c'en est assez pour que M. Stahl demande non pas qu'on les brûle, mais qu'on les arrête et qu'on les chasse. Pour cela il a imaginé une théorie qui lui permet en même temps de proscrire les gens et de professer la tolérance. C'est que le prosélytisme d'une secte non reconnue est une agression contre les Églises établies; c'est que laisser des colporteurs distribuer la Bible, c'est leur donner un privilège de propagande ; en un mot étouffer une concurrence étrangère, c'est simplement défendre la rehgion nationale.

On pourrait opposer à M. Stahl que si sa théorie est

■ American Àtmanach, 1856, pag. 204. Peut-être ce chiffre ne donne-t-il que le nombre des membres inscrits dans rEglise, et ne comprend-il ni les femmes hi les enfants ; mais, quand on le doublerait, la proportion des différentes communions serait toujours la même.

juste, leé premiers empereurs ont bien fait de persécuter les chrétiens, car c'étaient des étrangers qui renversaient la religion de rÉtat; on pourrait même aller jusqu'à dire que Cliarles-Quint avait raison de poursuivre Luther et d'étouffer l'hérésie; car Luther, attaquant seul une Église antique et vénérée, allait un peu plus loin que les baptistes avec leurs traités innocents ; M. Stahl a trop d'esprit pour n'avoir pas prévu cette objection, il croît même y avoir répondu. Voici cette réponse, curieuse à plus d'un titre :

« Quant aux apôtres, il est clair qu*il n'y a point de règle politique à tirer de ces missions divines et extraordinaires qui ne font point seulement époque dans l'histoire du monde, mais qui sont uniques, incomparables, et qui achèvent d'un seul coup leur œuvre dans le royaume de Dieu. La protection de rÉtat, que je, réclame pour l'Église officielle, ne serait pa& davantage un obstacle pour une nouvelle réforme. Si au temps de Luther mes deux principes avaient prévalu, si Ton avait reconnu à chacun la liberté de conscience, si Ton avait empêché les attaques contre TÉgliso officielle par une simple protection de police, et non point par des lois pénales, jamais on n*eût étouffé la Réforme. L'Italie, l'Espagne, l'Autriche, la Bavière n'auraient point succombé sous la réaction ; car la protection de police que j'indique est une défense, et non pas une punition ni une menace, par conséquent elle n'est pas en état d'arrêter un adversaire puissant. Cette protection 4ie vaut et n'est calculée que pour ménager en petit la paix des communes et empêcher qu'on n'égare des esprits sans défense; jamais elle n'arrêtera ces grandes pensées qui traversent l'âmê et qui remuent la foule; jamais elle n'empêdiera de remplir leur mission ceux qui Tont reçue de Dieu. Faut-ii donc donn/)r tant de facilités pour remuer la foule à ces nouveaux apôtres et à leurs avocats? Et pour employer une expression de 4850, veulentrils faire une r^ormation en robe de ehaœbre et es pantoufles K »

Wider Bunsen^ p« 98.

STAHL ET BONSEN. 135

Il faut que le Rhin mette une grande différence entre le3 idées, car j'avoue que rien ne me parait plus faux, plus triste et plus révolutionnaire que ces plaisanteries d'un homme qui à Berlin passe pour le défenseur du trône et de Tautel. Oter aux hommes la premièro de toutes les libertés, celle de se réunir pour adorer Dieu, c'est donc un droit du souverain? C'est un juriaeonsulte qui soutient pne pareille théorie 7 M. Stahl a horreur du sang; mais rien ne lui parait plus légitime quô de m'arrêter si je ne suis pas d'une de sçs trois Églises, eqmme si le plus ou le moins de sévérité. d'une peine pouvait rien changer au caractère de l'action I Si j'ai droit de me réunir à mes frères pour honorer Dieu, toute loi qui me gêne est injuste; si au contraire le devoir du prince est d'étouffer l'erreur, pourquoi reculer devant l'inquisition et le bûcher? Pascal ne se trompait donc pas ; une montçigne ou un fleuve change toutes les notions de justicfe. M. Stahl entre dans Home avec la Bible de Luther, on a le droit de le punir; la Suède agit prudemment en déportant les catholiques, l'Angleterre a eu tort d'en faire des citoyens. Ainsi la vérité n'est qu'une cliimère, et, comme dit Montaigne, nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands. L'âme n'est pas à Pieu^ elle est au prince, la conscience n'est qu'un mot qui sert de prétexte aux révolutions.

Comment M. Stahl ne voit-il pas où mènent ses principes conservateurs. Celui qui demande la liberté religieuse veut s^pcèrement la paix. Quand chacun choisit son temple, il peut y avoir des orages dans l'église, il n'y en a pas dans la rue} mais qù va-t-on avec cette théorie qui i&et le droit dans le nombre? Je suis seul à prêcher l'évangile, on m'arrête; nous

id6 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

sommes deux, on nous chasse ; mais si nous sommes une foule, et si nous remuons les esprits, on nous respecte, et on nous donne la liberté I L'État nous protéfçe quand nous avons fait une révolution.

C'est une belle chose que de choisir un drapeau respecté, et de se proclamer le soutien de Tordre et de la tradition; on peut alors et impunément professer les théories les plus étranges, et traiter avec dédain ses adversaires. Le pavillon qu'on a pris couvre tout. C'est ainsi qu'en Prusse, dan* un pays qui n'est rien .que par la liberté religieuse, M. Stahl a pu prêcher la persécution sous le nom de tolérance, rester protestant en reniant les principes de Luther, et se dire chrétien en dédaignant la justice et la charité. Grâce à sa devise, il a été un des chefs du parti piétiste, il a eu pour lui la faveur du pouvoir. C'était un beau rêve, mais qui a fini par un coup de tonnerre, quand les Signes du temps ont paru.

M. Bunsen et M. Stahl appartiennent tous deux à l'Église luthérienne, et sont tous deux des chrétiens convaincus, mais il serait difficile d'imaginer deux adversaires dont les idées et les principes soient plus opposés. Tandis que M. Stahl veut constituer trois communions en religion d'État, sous la main du prince, M. Bunsen demande l'égaUté civile de toutes les confessions, et la séparation complète de l'Église et de l'État. Le premier tremble à la seule pensée qu'on abandonne la vérité à elle-même; pour lui, la religion est perdue si le gouvernement ne la prend sous sa garde; le second repousse une alliance funeste, et n'a de confiance que dans la liberté. Chose singu- Hère, c'est M. Stahl qui est philosophe de profession, M. Bunsen n'est qu'un diplomate. Ce sont là les caprices de la fortune I

Googk

STAHL ET BUXSEN. 137

II est vrai que le diplomate a vécu quinze ans à Londres, au grand air de la liberté. Il a été mêlé à toutes les discussions religieuses de TÉglise établie, il a été Tami et le compagnon des théologiens anglicans qui combattent les doctrines de Pusey et qui inclinent au calvinisme, tandis que son rival est resté à Berlin, dans un monde où pour tous les partis la religion n'est trop souvent qu'une arme politique. Aussi c'est avec une certaine ironie que M. Stahl avertit Tancien ambassadeur qu'ayant toujours été hors de sa patrie, il comprend mal ce qui se passe en Prusse ; M. Stahl a peut-être raison, mais j'ai bien peur que nous ne soyons aussi dépaysés que M. Bunsen; tout au moins, à la distance où nous sommes, nous est-il difficile de reconnaître la tolérance et la liberté dans ce qu'on baptise de ce nom à Berlin,

Au contraire, rien n'est plus simple et plus clair que ce que demande M. Bunsen : liberté de conscience, liberté des cultes, séparation de l'Église et de l'État ; c'est un système connu, qui a donné en Amérique des fruits excellents; c'est le régime que Vinet a défendu avec autant d'éloquence que de raison; suivant moi, c'est là qu'est l'avenir. Plus on ira, plus on sentira la nécessité de simplifier le gouvernement en faisant une part plus grande à la liberté ; si l'on ne rompt pas le lien qui attache l'Église à l'État, du moins le desserrera-t-on assez pour qu'il n'y ait plus de culte privilégié, pour que chaque communion jouisse d'une parfaite indépendance, et soit également protégée par la loi.

On voit combien la Uberté de conscience telle que l'entend M. Bunsen ressemble peu à celle que reconnaît M. Stahl. Le savant professeur permet à chacun de croire ce qu'il veut dans son for intérieur, c'est

i38 Ik tIBERTé RELIGIEUSE.

une coBceasiou qu'il loi eût été malaisé de refuser. Si Dieu n^âvait mis la liberté dans les profondeurs de rame bumame et bors de toute atteinte, il y a longtemps que les théologiens et les politiques rauraioiit étouffée. Au eonti^aire, ce que demande M. Bunsen, ee n^eat pas seulement pour cbacun le droit de choisir sa CFoyance, c*«st le droit d'en faire profession pubUqne et de la propager par tous les moyens légitiiE^ea. 8a devise, qui cantrarie singulièrement M. Slahl, est eeU^ de Gamaliel ; ce n'est pas l'erreur qu'il protège, ce sont les droits de la vérité qu'il revendique. fin religion, quoi qu'on fasse, on ne sortira jamais du dilemme posé aux anciens d'Israël par le docteur pkbbarisien : « Si cette œuvre vient des hommes , elln a se détruira d'elle-même , si elle vient de Dieu , « vous ne sauriez la détruire, et prenez garde que ce « ne soit contre Dieu même que vous combattiez ' . » Combien de leds l'histoire a-t-elle donné raison à cette sagesse I Combien de fois , suivant une fine remarque de Macaulay, a-t-on vu que le mensonge ne peut rédster i la rérité, mais qu'il a facilement raison de la vérité soutenue par la force l En effet, jeter du eôté du mensonge la justice et le martyre, c'en est assez pour ranger près de lui la conscience humaine, et pour tout emporter.

. Aux yeux de M. Bunsen, la liberté de conscience entraine donc la complète liberté des cultes, c'est- àdire la faculté pour chaque communion de se réunir, d'avoir des temples, d'adorer Dieu à sa façon, d'enseigner et d'agir, sans autre condition que de respecter le droit d'autrui et le droit de l'État. Il est évident que si le droit d'enseigner autorise une pro-

STAHL ET BUNSF.y. 43^

pagande pacifique, il ne permet pas qu'on insulte ou qu'on trouble ceux qui ne pensent pas comme nous ; mais il faut se garder de transformer en abus ce qui n'est que l'usage même de la liberté. Écrire, prêcher, distribuer la Bible , ouvrir des écoles et des hospices, c'est faire concurrence aux autres Eglises, ce n'est point empiéter sur elles, dès qu'on ne leur donne pas le monopole de la vérité.

Le droit de l'État n'est pas moins rospectalile que celui des particuliers, mais M. Bunsen n'entend nullement que sous le nom d'une Église nouvelle on organise à Berlin le socialisme ou la république. C'est avec ces grands mots que M. Stahi combat la liber ié religieuse ; pour l'écraser, il confond la cause d(» son Église et celle de l'État; c'est un vieil épouvantail auquel il serait temps de reponcer. t'Église et l'État n'ont point la même sphère, la religion r^gle les rapports de l'individu avec*son créateur, elle n'a rien de commun avec la politique, qui règle les rapports des citoyens avec la puissance publique. Qu'importe à l'État que les dogmes et le culte ne soient pos partout semblables et que les citoyens aient des opinions différentes sur des sujets qv^i dépassent les lumières naturelles? La seule chose qui le touche, c'est la naprale, car il a, lui aussi, une morale à défendre; mais en ce point toutes les communions chrétiennes sont d'accord, toutes se réclament de l'Évangile, toutes ordonnent de rendre 4 Cé^ar ce qui est à César et à Dieu ca qui est à Dieu.

D'où vient cependant que la liberté çst toujours repoussée et qu'on élude de^ fliaximes si sages et si chrétiennes? Comment se fait-il que des principes qui sont acceptés par la conscience humaine n'aient point encore été reconnus par l'État? La raison,

comme l'a bien senti M. Bunsen, c'est qu'il y a des intérêts et des habitudes séculaires qui s'opposent au triomphe de la liberté ; c'est que dans les pays anglicans et luthériens il y a une hiérarchie qui s'appuie sur le bras, séculier, et qui ne veut pas céder sa part de domination. Minée dans l'opinion, la hiérarchie ne s'en attache que plus étroitement à l'État, elle veut lui faire épouser, non pas une religion, mais une Église. Ce n'est point dans le protestantisme qu'est la résistance, car il n'est rien s'il n'est un principe de liberté ; l'obstacle est dans la hiérarchie. Aussi est-ce la hiérarchie que M. Bunsen veut briser. Il sait d'où l'ennemi tire sa force, c'est au cœur même qu'il veut le frapper.

« Ce n'est pas, dit-il avec vivacité, ce n'est pas la tolérance que nous voulons, c'est la liberté. Nous n'avons de haine théologique contre personne. Nous vivons en paix complète avec ceux de nos concitoyens«qui sont catholiques ; nous respectons la foi et la conscience de nos frères; nous n'avons d'ennemis que les persécuteurs, quels qu'ils soient, qui condamnent la tolérance comme antichrétienne, et qui nient la liberté religieuse en l'appelant révolution ou athéisme. Aussi, peu nous importe quelle robe porte cette hiérarchie, peu nous importe qu'elle règne à Rome ou à Oxford, à Berlin ou à Halle. Et, à vrai dire, de tous ces papes, celui 4e Rome m'a toujours paru le meilleur, et de tous les systèmes de hiérarchie le système romain me semble le seul qui soit conséquent K »

C'est donc pour ruiner la hiérarchie luthérienne que M. Bunsen se retrempe aux sources de la réforme, et qu'il demande la séparation complète de l'Église et de l'État. Il veut que chaque commune soit indépendante, qu'il n'y ait entre elle et Dieu que ce que M. Stahl appelle un gros livre noir, et ce que

> Bunsen, 1. 11, p. 151.

STAHL ET BUNSBîf. 141

M. Bunsen nomme la parole divine, c'est-à-dire la Bible. Pour lui, l'Église n*est pas une abstraction, c'est la réunion des fidèles ; et comme le salut est une question qui ne touche que les fidèles, eux seuls ont droit de régler leur foi, leur symbole et leur culte. Le prince veille aux portes du temple ; mais ce qui se passe dans le sanctuaire, et ce qui n'intéresse que la conscience, ne le concerne pas.

Ce système hardi est celui des indépendants qui ont colonisé la Nouvelle-Angleterre, avec cette différence que M. Bunsen n'isole pas chaque paroisse , et qu'au moyen d'assemblées composées de ministres et d'anciens, c'est-à-dire de laïcs, il établit entre toutes les églises une libre fédération. Ce ne sont plus des synodes nommés par l'État qui règlent la discipline et statuent sur les intérêts communs, ce sont des consistoires nommés par les fidèles. Au fond, M. Bunsen n'invente rien, l'organisation qu'il réclame est depuis longtemps éprouvée ; c'est , avec quelques nuances, celle de l'Église d'Ecosse , et des presbytériens d'Amérique ; sans sortir de Prusse, on trouverait dans les provinces du Rhin et de la Westphalic un régime qui ne s'éloigne pas trop de ce modèle. Il est d'ailleurs évident que la hiérarchie n'a pas de raison d'être dans une rohgion qui ne reconnaît point de clergé infaillible, et qui ramène tout à l'individu , aussi, partout où la main du prince laisse tomber la hiérarchie, voit-on naître, comme un fruit naturel, ces républicpies chrétiennes qui font si grand'peur a M. Stahl.

Une attaque aussi ferme et aussi nette que celle de M. Bunsen a trouvé de l'écho en Allemagne ' ; car la

^ Yoyex nolamment une brochure écrite avec esprit et vivacité par

142 LA LIBERTÉ RBLIGIEUSH.

réforme que propose Tauteur est celle que depuis tp^nte ans on demande au delà du Rhin^ en Suisse, e.n Angleterre, en Ecosse, partout où le protestantisme se révôille et donne signe de vie. M. Stahl a compris la portée d'un pareil coup; mais, comme il lui était impossible de démontrer que les idées de M. Bunsen ne fussent pas celles de la Réforme, il s'est contenté d'affirmer de nouveau ses propres doctrines, tout en tâchant d'effrayer l'Église et l'État sur les horribles principes de son adversaire. // n'est point d'hostilité excellente comme la chrétienne^ disait Montaigne, qui en avait vu de beaux exemples ', M. Stahl n'a point voulu faire mentir notre pliiloso' pbe ; pour lui, M. Bunsen n'est que le chef de la dc^ magogie religieuse ; c'est un homme qui veut déra^ çiner le christianisme, c'est un panthéiste *. Tous ces grands mots sont le symptôme ordinaire de la mala- 4ie qu'on nomme haine théologique, etpour laquellr; il faut être indulgent. L'homme a un tel besoin do la vérité divine, il est si heureux quand il croit la tenir, qu'il regarde aisément comme des aveugles ou des monstres ceux qui ne pensent pas comme lui. De tous les crimes que M. Stahl reproche à son ennemi, il n'y en a qu'un seul qui me paraisse évident, c'est que M. Bunsen prêche une tolérance extrême et profane^. Lui, un esprit distingué et vieiUi dans les grandes aâaires de la diplomatie, il croit à la vérité ^nune un enfant; il est assez téméraire pour demander la liberté rehgieuse, et cependant il n'ignore

II. dcheDkel, intitulée: Fur Bumen widar &uUli ( pour Bunsen contre Stahl). Darmstadt, 1856.

» Montaigne, Ht. H, ch. xii,

' Wider Bunsen, p. 4, 10, 60, 154.

» Widisr Bun^en^y.^U

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STAIIL ET BUNSEN. 143

pas, que dis-je ? il avoue que l'âme esl tout d*tmf» pièce, et que la liberté religieuse finît toujours par entraîner après elle là liberté politique. M. Stahl a raison; en 1856, à moins d'une conviction insensée, on ne soutient pas de pareilles doctrines quand en veut être écouté à Berlin.

Laissons ces misères de la polémique; la qûereHe de M* Bunsen et de M. Stahl n*est point particulière à la Prusse, et le premier a bieiji raison d'y voir un des èignes du temps; cette querelle, on la retrouve partout sous des noms divers. Depuis que le réveil religieux a rendu aux Églises chrétiennes le sentiment de leur force et la conscience de leur mission, partout, en Autriche comme en Angleterre, en Belgique comme en Allemagne, elles essayent de reprendre un empire absolu sur les âmes. Il leur faut^ surtout l'éducation, la science, l'opinion» Il leur faut l'éducation, car elles n'ont pas confiance dans la mollesse et l 'indifférence religieuse de l'État; il leur faut la science, car elles se défient des libres cBbrts de l'esprit humain, et craignent toujours que la vérité cherchée pour elle-même ne contrarie la vérité théologique; enfin il leur faut l'opinion, plus que jamais maîtresse du monde, et qui peut hâtet* le retour de tous les esprits indécis qu'entraînent l'exemple et le courant.

Pour satisfaire cette ambition, qui en «ol est permise, toutes ces Églises réclament, les unes la liberté, les autres la domination. Rîeii de pluis légitime et de mieux calculé que la preiôièlrè detiâândè, rieù de plus injuste et de plus dangereux que la seconde; et il est incroyable que ce soient des protestants qui avouent publiquement de pareilles prétentions.

U4 LA LIBRRTé RELIGIEISE.

« Un papiste, écrivait Milton il y a deux siècles, juge d'après ses principes quand il punit celui qui ne croit pas ce que croit rÉglise; mais le protestant, qui enseigne à chacun qu'il faut croire l'Écriture, même contre TÉglise, comment peut-il déclarer hérétiques et poursuivre contre ses propres principes ceux qui appliquent dans un cas particulier la règle générale qu'il leur a donnée, ceux qui usent de l'Écriture pour leur propre édification comme lui-même en use pour les punir , ceux que sa doctrine reconnaît pour do vrais croyants tandis que sa discipline les persécute comme des hérétiques? Le papiste exige notre obéissance comme étant due à l'Église plutôt qu'à l'Écriture; et par l'Église, qui est tout le peuple de Dieu, il entend le Pape, les conciles et les Pères ; mais le protestant persécuteur, tout en déniant l'autorité de l'Église, l'usurpe pour lui et pour ses maîtres, qui n'ont certes pas une autorité suffisante pour étrB appelés l'Église et pour qu'on les croie plutôt que l'Écriture, ce qui rend sa pratique contraire a sa croyance et la met bien au-dessous de la croyance même qu'il condamne chez le papiste. Plus on se dit vrai protestant, et plus on est coupable quand on persécute ^ »

Je sais bien comment M. Stahl se délivrera do Milton; c'est un régicide et un arien. Mais quoi ! le langage de Milton n'est-il pas chrétien, ne porte-t-il pas avec soi l'évidence ? Comment au contraire, de sa foi individuelle, quelque respectable qu'elle soit, M. Stalil peut-il faire sortir le droit de gêner la conscience d'autrui ? N'est-ce pas une prétention in^ juste, violente, et qui troublerait l'État si le prince n'avait la sagesse d'y résister? Aujourd'hui le temps des symboles et àes synodes officiels est passé dans le protestantisme; ce n'est plus la hiérarchie, c'est l'individu qui l'emporte. Ce n'est plus une force extérieure qui constitue l'Église, c'est la foi commune

* Milton, Traité du pouvoir civil dans les choses ecclésiauiauei^ édit. deFletcher, p.41G.

STAttt ET BUNSEN. U5

et l'amour du Christ. En appeler à ropinion pour combattre ce retour au principe essentiel de la Réforme, c'est une hardiesse dont M. Stahl est capable et qu'admireront ceux-là même qui ne croient pas au succès de l'entreprise ; mais aller plus loin et appeler la force à son secours, c'est sortir du christianisme et de la vérité, il n'y a pas de sophisme qui puisse colorer une telle injustice.

M. Stahl et ses, amis se méprennent sur le réveil religieux s'ils n'y voient qu'un retour au passé. Cela est possible pour quelques âmes timorées qui n'ont de paix que lorsqu'elles ont étouffé leur pensée, cela n'est pas pour ceux qui, suivant le précepte de saint Paul, raisonnent leur obéissance. On ne revient pas à la vieille Église luthérienne , à l'intolérance et à la persécution , on revient à la vérité , c'est par là que, malgré une contrariété apparente, le siècle présent se rattache au siècle dernier. Nos pères se sont trompés quand ils ont versé sur le christianisme la haine qu'ils avaient contre l'intolérance, mais ils ont poursuivi la vérité, c'est par amour pour elle qu'ils nous ont conquis la liberté religieuse. Nous retournons à l'Évangile en vertu du même principe qui les éloignait d'églises immobiles, ennemies déclarées du progrès. La haine du conventionnel, l'amour ardent de la vérité, c'est là ce qui fait la dignité de Lessing, de Goethe et de tous ces grands hommes que M. Stahl traite avec une hauteur singulière. Les derniers mots de Goethe sont aujourd'hui la devise du monde : Donnez-moi, disait-il à ses amis en mourant, donnez-moi plus de lumière. Plus de lumière I c'est le cii de l'àme humaine , ce cri , personne ne l'étouffera, car la lumière, c'est pour l'âme plus qu'un besoin et qu'un droit, c'est la vie.

440 , LA LIBERTÉ RlîLIGIEUSE.

Ce qui me frappe dans M. Bunsen, ce qui fait Torîgînalité de son livre , c'est justement d'avoir repris à rincrédulité du dernier siècle cet amour de la vérité qui est par essence une vertu chrétienne. Trop souvent c'est pour avoir le droit de ne pas croire qu'on réclame la liberté, aussi la liberté souffre-t-elle des passions de ses défenseurs; ici c'est au nom de VÈvangile qu'un chrétien éprouvé revendique cette souveraineté de la conscience qui fit la force des apôtres et des martyrs.

Pour moi, je crois avec M. Bunsen que le plus grand intérêt d'une Église et son premier devoir, c'est de défendre la liberté religieuse. Respecter le droit d'autrui, même quand il se trompe, c'est le seul moyen de garantir les droits de la vérité.

Dès que l'Église sort de ce respect, elle s'a^aiblit; car elle manque à son principe. L'Évangile n'a point établi de persécution : saint Paul ne connaît que la glorieuse liberté des enfants deDieu\ Quatre siècles de martyre ont fondé la religion , c'est-à-dire quatre siècles de résistance au droit que prétendait l'État de maintenir la paix publique troublée, disait-on, par une liberté funeste. Prêcher aujourd'hui l'iritôlérance, soumettre la foi â la police, c'est donner un démenti à la primitive Église, c'est justifier la raison d'État et les cruautés des Césars.

Quel est d'ailleurs pour l'Église le résultat de Tintolérance ? Que gagne-t-elle à étouffer toute voix indépendante, à arrêter ou du moins à ralentir le progrès de l'esprit humain 7 L'histoire est là pour répondre. Aussitôt qu'il n'y a plus cette lutte qui est nécessaire pour que la vérité pénètre dans les âmes,

> Am Romains, VIH, tu

STAHL RT BCIVSEN* 441

aussitôt que la foi n'est plus qu'un symbole qu'on souscrit sans se l'approprier, l'Église s'afEaîsse et tombe. Qu'on cherche les pays les plus ignorants, les ' plus misérables, quelquefois les plus dégradés, ce, sont ceux où règne une seule Église; la pensée. endormie ou étouffée, le cœur s'est corrompu. En religion comme en politique, ce qui fait la graudaur des Iiomnles, ce n'est pas la victoire, c'est le combat,

Jamais cette réfleùon ne m'a plus frappé qu'en lisant un fort beau ohapitm où M. de Montalembert compare l'Angleterre et l'Ë&pagne^ l'une grandissant au milieu des guerres civiles et religieuses, re|ne de la mer et de l'industrie; l'autre, ppësenrée de la discorde religieuse par l'inquisition, et cependant tombant de chute en chute, malgré les qualités admirables de son peuple. M. de Montalemhert demande d'où vient cette différence ; on lui répond que c'est le protestantisme qui a fait la grandeur de l'Angleterre, que c'est le catholicisme qui a fait la décadence de l'Espagne, cette réponse, il la repousse \ Pour tout catholique digne de ce nom, cette explication e$t un blasphème. C'est la liberté politique, ajoute-t^il^ qyi a élevé l'Angleterre, c'est le despotisme qui a perdu l'empire de Charles-Quint,

Il y a un mélange de vrai et de faux dans eft. jngCH ment; certes ce n'est pas le eatholiciame qui a vtim^ l'Espagne, puisque la France a grandi, puisque aujourd'hui l'Allemagne cathohque n'est ni moins civilisée ni moins prospère que l'Allemagne protestante; mais M. de Montalemhert pedt-U croire que sans l'inquisition, le pouvoir absolu eut ainsi perdu l'Espagne ? En joignant son monopole $l celui de l'État, TÉ-

* De l'aveuir piolUiquç (k tAngbsKrrtj ch* XVU,

148 LA LIBERTÉ RRLIGIRUSE.

glise, n'a-t-elle pas mis la terreur et la servitude dans les âmes, et frayé une voie facile à tous les abus du despotisme? Quand le plus grand poëte lyrique de l'Europe moderne, le pieux Louis de Léon, était jeté cinq ans dans une prison meurtrière, pour avoir traduit le Cantique des Cantiques; quand Thonneur de la chaire espagnole, Louis de Grenade, était inquiété par rinquisition s'imagine-t-on qu'on épargnât des cœurs moins innocents et moins purs? Non; si la liberté politique a fait la fortune de l'Angleterre, ce n'est point sans doute parce qu'on y a rompu avec Rome, mais c'est parce qu'on y a respecté l'âme humaine ; si l'Espagne est tombée, ce n'est point parce qu'elle a gardé la foi de ses pères, c'est parce que l'inquisition a faussé l'Évangile et qu'on a étouflfé les consciences. Dans cette nuit fatale qui a couvert l'Espagne, l'Église a été aussi coupable que l'État, mais en détruisant la liberté peut être a-t-elle été la première victime du mal qu'elle a causé.

Dans cette leçon de l'histoire, il y a un fait admirable, et qu'il est aisé d'apercevoir : c'est que Dieu, qui a crée l'homme ^ son image, veut être adoré en esprit et en vérité. Il ne demande pas l'hommage de nos lèvres, mais la soumission volontaire de notre cœur et de notre âme. C'est par amour de la justice et de la vérité, ce n'est pas par habitude ou par mode, que nous devons obéir à sa loi. La liberté est donc le principe même de la religion, et voilà pourquoi un chrétien éclairé en sera toujours le défenseur. Le respect qu'il a pour son âme lui fera toujours craindre une atteinte indiscrète à la liberté d'autrui; il détestera l'erreur, il la combattra par la parole et par l'exemple, mais il n'oubliera pas que dans l'Évangile le père de famille ne veut pas qu'on . arrache

8TAHL ET BUNSEN. 14D

rivraîe avant la moisson, il maudira la violence, car la violence vient des hommes, et en gênant Tâme humaine elle entrave le triomphe de la religion. C'est ainsi que je me représente le vrai chrétien, actif, infatigable, vouant sa vie à la défense de sa foi, mais plein de respect et de charité pour les personnes, et n'aimant pas moins la liberté que la vérité, parce que toutes deux viennent de Dieu et que toutes deux sont confirmées par TÉvangile. Ajouterai-je que dans cette douce et respectable figure il me semble reti'ouvor quelques-uns des traits de M. Bunsen î

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