‹ La liberté religieuse: 3:e édChapitre 11 sur 31 · L IMMACULÉE CONCEPTION · texte numérisé non relu

L IMMACULÉE CONCEPTION

ferme dan§ Isl roy^uté^ Dès la fin du quatorzième siècle, les rois d'Aragon avaient menacé d'exil quiconque oserait prêcher contre llmmaculée Conception, la grande reine Isabelle, Charles V, et Philippe n n'avaient pas professa une dévotion moins vive, m montré un zèle moins ardei^t. Philippe in, qu'inquiétait le désordre populaire et que troublait 1^ résistance des Dominicains, ne resta pas en arrière lie sas wux; il çnvoya tout exprès upe ambassade w pape Paul y , pour qi;ie Rome terminât la controverse en proclamant le dogme de rimmaculée Conception. Six ans plus tard^ en J6|2, Philippe ly fit i^ne démarche non moii^s pressante auprès du pape Grégoire XV; mais, si puissants que fussent le? fois catholiques , et quoique leur foi s'accordât avec celle du Saint-Siège, les deux papes, avec une prudjeijce exemplaire, ne ypulurent point s'écçurter de leurs prédécesseurs, ni fairç un dogme de ce qui n'était qu'une çpinion.

« La grandeur de la question, écrivait Grégoire XV à Philippe IV, et Texemple des Pontires romains mes prédécesseurs m'avertit de ne rien décider de nouveau «a une afiblfo do tell^ importance. Il nous faut écouter la voix du fiaintrfisprii, et non point peser h choge m po)4# de r^j^pn^ hj^fi^aii^^^, nous que Oieu «i plaiçé ^ )a tête du ^ond^ ichrétien, daiia la chaire dç la divii^e çage^se, Pu^ dope que rétemelle sagesse n'a point encore révélé à son Église le§ profondeurs de ce grand mystère, les fidèles doivent se reposer sur t'autorité de Bieti et des Pontifes romains*.

Ce qui rend plue remavquahla la Aoii4mtei]^9 pflkp^s

Quare ciim nond}gm mtertu

rii penetrq^lg. patffficçpl, ;/j fl

^qie delfciu Jidclcs çpiiquie^cere.

Quare ciim nondym mleruft sofii^mia EaskfW tune IQW^ ipiif-

dé». ht- Ht âdi'it'X cnnaaiexcûre.

iSA LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle , c'est qu'il n'en est pas un seul qui n'ait été zélé défenseur de l'Immaculée Conception, et que cependant il n'en est pas Un seul qui ait osé flétrir du nom d'hérésie la croyance contraire. Alors mêm( qu'ils cherchent à gêner dans sa publicité et à réduire une opinion qu'ils ne partagent pas, jamais ils ne contestent aux fidèles le droit de la conserver. Paul V, allant plus loin que Pie V, interdit les thèses et disputes publiques contraires à l'Immaculée Conception, mais il ajoutait ; » En prenant cette mesure, « S. S. n'entend point réprouver l'opinion contraire, « ni lui porter aucun préjudice ; elle la laisse en son « état passé, sinon quant à la disposition sus-indi- « quée. » Grégoire XV ordonna qu'on ne pût désigner la fête de la Conception par un autre nom ; jusque-là les Dominicains ne la nommaient que la fête de la Sanctification ; il défendit de contester le privilège de la Mère de Dîeu, même en des actes non publics à moins d'une permission particulière du Saint-Siège; mais cette permission, il l'accorda aussitôt aux Dominicains, et en même temps il enjoignit aux défenseurs dé l'Immaculée Conception de soutenir leur opmion sans critiquer celle fie leurs adversaires. En 1661, Alexandre VIE fit une déclaration formelle en faveur de l'Immaculée Conception , et menaça de peines sévères quiconque oserait l'atta^ quer; mais il finit en disant « qu'attaché aux consti- « tutions de Sixte FV, il défendait qu'on accusât d'hé- « résie ou de péché mortel ceux qui ne croyaient pas « à l'exemption de Marie, attendu que l'Église ro- « maine et le Saint-Siège apostolique n'avaient rien « décidé jusque-là, et que, quant à lui. Une voulait ni « n'entendait rien décider. » Cinquante ans plus tard.

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Clément XI ayant déclaré de précepte la fête de la Conception de la Vierge immaculée^ se plaignit que, dans quelques endroits , on eût renversé l'ordre des mots dans' le* texte de la bulle, en imprimant la fête de l'Immaculée Concept ion , et il fit supprimer ces exemplaires qui engageaient la papauté. Ainsi, depuis le concile de Trente, dans cette longue suite de papes, si Ton n'en peut trouver un seul qui n'ait été favorable à la croyance de Tlmmaculée Conception, on ne peut davantage en trouver un seul qui ait songé à l'ériger en dogme, ni même qui se soit cru le droit de flétrir une opinion que le concile de Trente avait respectée. Connaissaient-ils la tradition moins bien qu'on ne la connaît aujourd'hui, et peut-on indiquer une raison nouvelle pour rompre avec de tels précédents?

n ne faut pas croire cependant qu'il manquât de motifs pour décider les papes à suivre leur penchant. Sans parler de l'influence politique de l'Espagne, une force toujours puissante, l'opinion, les poussait de ce côté. Presque tous les Ordres religieux, la plupart des Universités, un nombre infini d'écrivains se prononçaient en faveur de l'Immaculée Conception. La théologie, du reste, n'avait rien négligé pour tourner les graves objections de saint Bernard et de saint Thomas par ces adoucissements dont elle a le secret. Pour cela on avait imaginé une théorie qu'il est bon de connaître, car elle règne aujourd'hui sans partage, c'est elle qui permet aux docteurs d'étonner les laïques par un langage et des raisonnements dont ces derniers n'ont pas le secret.

Dans cette théorie, on donne un double sens au mot conception; on distingue la conception active, c'est la formation du corps, et la conception passive, c'est

Googk

rentrée de Tàme dans l'enveloppe humaine, deux actes séparés par un intervalle de quarante jours, si Ton en croit les vieux théologiens. Laissant de côté le corps, ce vase, non pas vicieux, la matière n'a pas de vice, mais souillé par le péché d'Adam et communiquant à l'âme son infection , les théologiens ne s'occupent plus que de la conception passive. C'est au moment d'unir l'âme au corps déjà existant, que Dieu, par un miracle de sa bonté, aurait préservé Marie de la tache commune qui allait l'atteindre, ou, en d'autres termes, lui aurait donné cette grâce sanctifiante, cette justice originelle qui manque aux hommes par la faute de leur premier père. Cette exemption, du reste, pst un véritable rachat. La Vierge, par sa condition, eût été soumise au péché, si elle n'en eiit été sauvée par son Fils. Ainsi tombent les scrupules de saint Bernard et les difficultés de saint Thomas. Il n'y a rien de surnaturel dans la conception active de la Vierge, toute différente de celle du Fils de Dieu, Marie- est rachetée par Jésus-Christ, comme tous les hommes ; ss^ seule prérogative, c'est qu'ayant été rachetée au moment même de la conception passive, elle a échappé à la souillure djB la chair^ et n'a pas été d'un moment sous la domination de Satan. C'est au moyen de ces subtiles hypothèses que les docteurs des derniers siècles croyaient désarmer d'anciens adversaires et faire de saint Bernard même le défenseur du privilège qu'il avait combattu; mais, si ingénieux que fût le système , et quelque bien reçu qu'il fût dans l'école, jamais les papes ne l'ont trouvé suffisant pour porter un dogme, comprenant bien que ce n'est point' sur des arguments qu'on édffie un article h foi?

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Ce partage de la cour de Rome entre son pencliaht pour une croyance accueillie avec tant de faveur et son attachement tFaditionnel aux anciennes maximes qui rpwpêcb^it de ypip d^n^ 1^ 4éyQtfDn ^ Jlmn^ftcplée Gonaeption autre cbo^d qu'une pîau3e ppinian» ^K^ plîque 1% double «araetère de la théologie da^s les deux derniers siècles. S'agit-il d'une ihèse^ d'un ««r* mon ou d'un panégyrique, il semble qu'il n'y ait qu'un sentiiïjeflit (ian^ Tl^gïîse^ pt quf per^of^^^ ne doiite du privilège de Marie; puyrert-pif 1^ catéchisme, on est étonné de lia frpicljaur et de 1^ réserve avec lesquelles ce sujet est traité. Cette différence de Topinion et du dogme n'est ai^lLi part plus sisnsiblc que dans les écrits de Bossuet. Dans ses «ermons il célèbre en son magnifique langage ce coup ctautorité absolue qui excepte la Mère de Dieu de la condamnatioa ^^iy^r.8c^l^; rm\^ PF^pe^ U ^tkM^^Q ^® Meaux, et vous yqijs ^em^ni^va^ sf S'^sJ; Ig ip$p^e homme qui a ém\ êù qui mt :

« U Église a-t^lle défini qr^f la cqnc^ptiqn d§ la Vierge fdt immaculée?

a Non. Le paint-Siége a déclaré que la chose n'était pas encore définie, et que ee n'était ni hérésie ni péché mortel de ne le croire pas ((7on«f. SixU W, ôcovf» nimis. Com. Ttid. sess, Vy dec. de pecc. myin. )>

« Qu0 fautH co^sidéTiir §n pc/a?

% La grandç prfidence du Sajpt-Sié^, ^t le WP fl^*9^ y ^? porte à examiner la tradition constante de tous le? sièples.

« Quy Q't-il de certain dans celle matière?

« C'est que l'Église perniet de croire la Conception ironiaculée, et que cette opinion e«l pieuse. •

Bossuet ira plus loin encore dans son projet de réunion entra Uë protastanl^ et hi» eatbdliqa^s ; le passage suivant montrera aux esprits non ^»é¥eHU3

comment on raffine sur la piété de nos pères, et combien leur foi était plus libre qu'à présent :

« Une partie de TËglise romaine (dit le projet célèbre de Tabbé Molanus) approuve la Ck)nception immaculée de la sainte Vierge, et l'autre Timprouve. Toute l'Église prolestante la rejette. Il faut donc prier les catholiques d'entrer dans ce der? nier sentiment pour le bien de la paix. »

Voici la réponse de Bossuet; elle est étrange en face de la tradition constante, unanime, universelle dont on parle aujourd'hui :

« Ce n'est point une partie de l'Église, c'est toute l'Église romaine qui tient l'Immaculée Conception de la sainte Vierge pour chose indifférente, et qui ne touche point à la foi ; cela suffit K »

n y a trente ans, alors que dans l'Église de France on n'avait point encore appris à se défier de Bossuet, on aurait eu peur d'être théologien plus savant ou chrétien plus zélé que l'évêque de Meaux ; aujourd'hui on trouve étrange et presque coupable l'aveuglement de ceux qui ne lisent pas dans la tradition un dogme que Bossuet n'y a pas vu. Et cependant nous savons le jour et l'heure où l'on a remué de nouveau une question dans laquelle la sagesse de Rome avait fait depuis longtemps la part de la dévotion et la part de la liberté chrétienne. C'est en 1834 que l'archevêque de Séville demanda au pape Grégoire XVI l'autorisation d'ajouter à la préface de la messe qu'on chante à la fête de la Conception, les mots suivants : Toi, dont la Conception est immaculée

' Non pars Ecclesiœ sed iota Ecclesia romana immaculaiam beau» Virginie Concepiionem pro re indifferenii hahet neque ad fidem perii" nente; quod sufficii. Bossuet. Ëdit. Lefèvre, 1836, T. Vil, p. 386,

d'imuaculéb conception. t89

{et tu in Conceptione immaculata), faveur que Sixte lY avait jadis accordée à l'Ordre de Saint-François. Ce privilège, donné par le Pape au diocèse de Sèville, amena, quatre ans plup tard, une demande semblable de Tarchevêque qui administrait le diocèse de Lyon, ce fut un signal que suivirent aussitôt les évêques de France, d'Espagne et d'Italie. Tous sollicitèrent et obtinrent de modifier dans les mêmes termes Tolfice de la Conception, et d'ajouter aux litanies de la \ierge un nouveau verset : Heine conçue sans la tache originelle {Regina sine labe originali concepta)^ C'est là, sans doute, une démonstration imposante, qui atteste combien la croyance à l'Immaoulée Conception est aujourd'hui répandue ; mais, qu'on me permette de le dire, si cette unanimité peut autoriser quelque solennité nouvelle ou des honneurs plus grands, elle ne change rien au passé, et, à moins qu'on n'apporte à l'appui de la tradition des preuves jusqu'ici inconnues, la question dogmatique reste ce qu'elle était au temps de Sixte IV et du concile de Trente. Il n'y a point de nouveau motif de décision.

D'où vient cependant qu'on sollicite une promulgation de dogme, et qu'on presse le Saint-Père de quitter la voie d'où ses devanciers ont toujours refusé de sortir? Je n'ai point le secret de ce qui se passe à Rome, où sans doute les motifs les plus divers agitent en ce moment les esprits ; mais parmi les causes générales qui ont préparé ce grand changement, je sif gnalerai deux opinions qui ont eu un effet considérable , car elles ont renouvelé les études et les idées cathoUques, et si elles ont servi la religion, souvent aussi, étant mal comprises, elles ont égaré des intelligences faibles, ignorantes et passionnées.

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La première de ces causes est le goût du moyen âge. Nous avons assisté à la résurrection de cette époque que naguère on qualifiait de barbare, et en soi ce réveil est une bonne chose. On nous a appris d'abord à ne plus rougir de nos pères, et ensuite à comprendre des siècles qui ont eu leur caractère et leur grandeur. Mais de ce moyen âge qu'il sera toujours utile d'étudier comme une page de l'histoire , comme une étape de l'esprit humain, on a fait l'idéal non-seulement de la civilisation, mais aussi de la religion. A Hre des écrivains plus ardents qu'éclairés, il semble que le christianisme ne date que de Grégoire VII et d'Innocent III. Dé là ces théories sur la puissance temporelle et l'infaillibilité des Papes qu'on nous présente comme ayant toujours été une part de la^foi chrétienne, de là l'idée qu'on se fait d'unr^. croyance constante à l'Immaculée Conception, encore bien que ce ne fût pas l'opinion régnante au tem;)s même de saint Louis. G'/est une illusion commune de penser que le monde a toujours été ce qu'il est aujourd'hui, et de prendre l'opinion du siècle pour l'étemelle vérité ; qu'est-ce donc quand on s'appuie sur des titres qui ont cinq ou six cents ans? A voir la vénération de nos aïeux pour Marie, on ne suppose point qu'il y ait jamais eu dans l'Église un autre sentiment sur ce qu'on regarde comme la plus belle pré? rogativQ de la mère de Dieu. Cette erreur est permise en France, où nos cathédrales nous montrent la rohgion dans la splendeur du moyen âge ; mais en est-il ainsi à Rome, et là-bas ne suffît-il pas d'ouvrir les yeux pour qu'à l'instant la lumière se fasse ? Ces thermes, ces basiliques, ces temples devenus des sanctuaires chrétiens, cette colonne Trajane élevant vers le ciel la statue d'un apôtre, ces catacombes toutes

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pleines de là présence et du sang des martyrs, sont là pour témoigner d'un christianisme plus ancien que celui du moyen âge, et aussi plus brillant et plus pur. C*ést à cette antiquité chrétienne, c'est à ces grands docteurs triomphant d'une société sceptique, raffinée et incrédule, qu'il faut demander la pure foi chrétienne et des enseignements pour nôtre âge. C'est là qu'on prend la vérité à sa source et la tradition à son berceau. Mais cette antiquité ne coniiaît rien de l'Immaculée Conception ; l'idée et le nom lui en sont également étrangers. Les Pères ne savent qu'utie chose, qu'ils tiennent de saint Paulj c'est que Jésus-Christ 6st mort pour tous les hommes, et que seul il est sans néché. N*est-îl pas sage d'en rester là?

La seconde cause de ce que nous voyons aujourd'hui, la doctrine qui a modifié profondément la théologie et l'a engagée dans un chemin nouveaiT et peu Mûr, c'est ce qu'on nomme la théorie du développeihent. Pour Vincent de Lérins, dont le sentiment faisait loi dans l'ancienne école, la vérité catholique est quelque chose d'absolu et d'immuable comme la vérité mathématique. Elle est partout et toujours la même pour tous. De bonne heure, on à senti ce qu'il y avait d'excessif dans l'énoncé de cette opinion, et, pour parler avec Bossuet, on a admis un certain progrès dans la vérité religieuse, en ce sens qu'elle est plus cotinue en un temps qu'en un autre, plus clairement, plus distinctement, plus universellement. EUe ne change pas, mais elle s'illumine, on la voit mieux et de plus loin. De cette juste observation le docteur Newman a fait de nos jours un système qui a été accueilli avec une faveur excessive ; il arcconnu dans les ^fchoses religieuses uû développement coritinn qui est la y'ie même de l'Église, et il a indiqué le Pape comme

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lo rrc^ulateur de co dc^veloppement. Le fond de cette théorie n'est pas nouveau pour les philosophes ; ils y reconnaissent le principe même de la philosophie de l'histoire ; mais transportée dans le catholicisme, c'est une doctrtne qui, pour ne pas tromper, demande plus d'un tempérament.

Le philosophe qui étudie la marche de l'humanité, et qui sait que la mort est la condition de la vie, ne s'effraye point de voir tomber les anciennes croyances et naître des idées nouvelles; il sait que dans la vérité d'aujourd'hui il y a une part qui demain séchera et se nommera l'erreur. 11 n'en est pas de même du catholique, qui est en possession d'une vérité sans mélange, révélée par Dieu môme, et que le temps ne peut ni effacer ni altérer. Pour lui le développement de la vérité se fait, non point par la naissance d'une idée nouvelle, mais par l'épanouissement d'un germe ancien : c'est le gland qui devient chêne; c'est la goutte d'eau qui en grossissant devient un ruisseau et le ruisseau un fleuve. Je suis loin de blâmer cette doctrine, qui explique très-bien comment le catholicisme peut suivre et seconder la marche des esprits en chaque siècle, et comment, sans être infidèle à son principe, il a cependant plus de liberté et de mobilité que les confessions protestantes. Mais dans la dogmatique, cette théorie a produit deux effets fâcheux : elle a dressé les esprits à voir dans la formation d'un dogme une chose plus naturelle que divine, et tout simplement la maturité d'une opinion ; elle a en outre émoussé le sens critique, on habituant les théologiens à se contenter de preuves qui n'en sont pas. Dès que pour constater la tradition il suffit d'un fil invisible, d'un mot, d'un sentiment isolé, que ne trouvera pas la subtilité de l'école dans les matériaux

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que dîx-huît siècles ont accumulés ? Ce défaut est sensible dans le Père Perrone. Tout entier à son idée de développement, satisfait de la moindre apparence, il voit des preuves où un esprit moins prévenu ne voit pas même un indice. En poussant à Texcès ce système, comme on le fait ici, on en vient à ne plus même tenir compte d'une tradition qui gêne, on préfère à la croyance visible de TÉglise durant treize cents ans quelques mots douteux pris dans un auteur inconnu.

En résumé, le manque de preuves pour les premiers âges, la faiblesse de la tradition favorable à Tlmmaculée Conception et la force de la tradition contraire pendant le long intervalle du neuvième au quatorzième siècle, ce sont là des objections formidables qu'on a combattues avec esprit, mais que, selon nous, on n'a point ébranlées. Cependant, à moins de preuves éclatantes, on ne peut pas promulguer un dogme, car l'Église n'admet point de révélation nouveUe ; elle ne croit que ce que croyaient les disciples du Christ, le consentement de tous les catholiques qui vivent aujourd'hui ne sufi^ait pas pour établir un nouvel article de foi. Il n'est pas permis aux chrétiens d'imposer à leurs enfants un joug qu'ils n'ont pas reçu de leurs pères , la foi est un dépôt divin remis par les apôtres, et qui, passant de main en main au travers des siècles, doit se retrouver sans altération chez la dernière génération qui paraîtra sur la face de la terre.

Ces graves objections ne sont pas les seules qu'ait rencontrées le Père Perrone. Il est des théologiens à qui il semble dur qu'on ordonne aujourd'hui, sous peine d'hérésie et awc menace d'anatiième, de croire ce que pendant tant de siècles, et parmi tant de dis-

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ctlsaiotisy il si été permiâ de ne ptJint recevoir. Ceeî est «m» exemplei oit n'y pfeut Coinparer ce qni s'est passé dans TÉglise cliacpie fois qu'un dogme A été proclamé. Sans doute Jusqu'à là définition donnée par l'Église il y a iîu quelque incertitude dans la croyance des fidèles i quelque indécision dans leur façon de s'e!q)ritner; nrai^ l'Église même n'a jamais hésité, jamais, que je séehe^ elle n'a autorisé une double opinion sur ce que plus tard elle a reconnu pour un article de fifir Ayant le concik de Nicéfe, l'Église n'avait piSd pehi&is de mettre en ddute la divimté de Jéstts-Ghrist^ àvaflt fe éoncile der Trente^ on ne trouvera point de Pdpe qui ait déelaré qu'on était libre de fcrbire du noû à la préséùce réelle. Iei< au contraire, c'est un coBteile, ce sont tous les Papes d«s derniers siècles qUi orit toléré les deux opinions opposées ; e'est donc l'Église elle-même (|ui s'est lié les mains; il impliqiïé qu'une autorité infaillible tienne d'abord pour îndifférefités deux croyances contraires, et que plus tard elle déélare Tunfe vérité, et l'autre hérésie. La réserve dii drbit du Saint-Siège n'a que faire ici ; car il n'y à point de vérité provisoire dans la religion ; le dogme, c'e'st ce que l'Église a tonjours cru depuis le temps des a|jôtres; tout le reste est opinioa pieuse et ne peut obKgeri , .

Tant de difficultés n'carêtent point Perrone ; le pro- Mèmc lui paraît au eontraire une de ces questions claires, liquides, où la croyance de l'Église çst si manifeste, qu'elles i^ont prochainement définissables ; en Û'aatres tertfles'; il n'dst nul besoin Sh Convoquer un concile^ là voii seule du Pape suffit^ caf elle eîpriftïera là foi êi te vœu de tonte la chrétienté, n y k cependant des convicfions rtwrfùsf rohustes ; et il paraît q'ii'on a déjà fait assez d'objections à la pro-

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mulgatîon du dogme pour que les théologiens aient cherché un moyen plus doux d'arriver à leurs fins, moyen qui, dit-on, a chance d'ètpe adopté. Perronc nous apprend qu*il y a des gens diiumeur chagrine et difficile qui pourraient aisément se plaindre et quqreller (je suppose qu'on entend par là quelques gallicans attardée qui ne veulent recevoir le dogme que de la main d'un concile); pour éviter cet enapi, v©i<ji la voie simple et sans aspérités qu'on propose. On ferait de la croyance à ïlmmaculée GenceptioH non plus un article de foi catholique, mais ee qu'on nomme en langage d'école un article de foi eeelôsiastique. Ce n'est pas au nom de l'Écriture et de la tradition, c'est au nom de l'infaillibilité de l'Église qu'on prononcerait l'anathème contre quiconque oserait dire que l'Église se trompe quand elle proclame comme une opinion pieuse, vraie et ^ui doit être acceptée de tous que Ja sainte Vierge a été conçue sans piéché. « Par ce « moyen, co^tinpe l'baj^ilé jésuite, jpeux-U seuls a encourraient ]f^ note 4'}>ér^8ig qui attaqueraient « l'infaillibilité à^VÉglm; G» qu§ p^rtainelni5nt ^^pgsayera pas un seul catholique, fiar cette vérité e3t (( crue fermement de tous. Et ainsi le but serait - « compli^tement atteipt; car, une fois que l'Église f Qura 4^^cl^ré son sentiment^ personne, ^ moins <c 4'iJ»é iR^igQ^ Jéipjèf ité , ne pourra le jnettre en « doute, et eiwûfe mqifts te cQnJegtep. ^ C'esJ là cp que les théologiens appellent une définition indirecte. Le Père Perrone "en trouve plusieurs exemples dans les décrets du concilQ de Trent.e, et cito des canons touohant la discipline où l'Église oppose ainsi son infaillibilité aux critiques des protestants. M^ifi ^rk9n j.^wajs éf^bli 4e c.elte façon un (iQgme el un mystèrel N'est-ce pas ri^iaer d'une main ce qu'on

élève de Tautre, et avouer que la tradition manque, au moment même où on reconnaît qu'on ne peut rien fonder sans elle 7 Quant à obtenir ainsi la paix, je ne suis pas très-édifié sur cet ingénieux moyen; il me semble que s'il est des gens disposés à contester la proclamation directe du dogme, ils ne seront pas embarrassés pour prétendre qu'on ne peut pas rétablir indirectement.

Maintenant, et pour en finir, n'y a-t-il pas pour l'Église quelque danger dans cette promulgation? Le Père Perrone discute les périls que prévoient les âmes timides; il nous sera donc permis de le suivre dans cet examen.

Il y a d'abord les hérétiques ; mais de ce côté, si Ton en croit l'auteur, il n'y a pas lieu de se préoccuper.

a II ne faut^ dit-il, craindre en aucune façon les injures [convida) des hérétiques; d'abord parce qu'une grande partie des hérétiques est tombée dans le gouffre du rationalisme, qu'elle ne s'inquiète plus de tout ceci et même affecte le dédain à cet endroit; ensuite parce qu'il est connu que toutes les sectes ont la haine du culte et des honneurs qu'on rend à la sainte Vierge. Cette aversion, cette fureur est leur marque. Il ne faut donc ni s'étonner ni s'inquiéter si ce décret les émeut. Enfin le bruit des chiens qui aboient à la porte de l'édifice ne signifie rien, sauf le court ennui que cet aboiement d'un instant cause aux oreilles trop délicates ^ »

Ce ton dégagé est peut-être d'un théologien, mais certes il y en a de plus convenable pour un chrétien et pour un prêtre, même quand il parle latin. D'ail-

* Tum demum quia nihili faciundi tunt canum strepilus ad œdi$ fores coUairaniium, si peràreve illud excipias faslidium, quod ex ejusmodi temporario latratu auribus prœsertim lereUbut creari soUu Perrone, p. 336.

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' leurs, quand il serait de bon goût de mépriser des hérétiques endurcis, il ne faudrait pas oublier qu'en dehors de l'Église il y a des âmes timides que trouble l'incertitude de leur symbole, à qui ne suffit pas l'Évangile interprété par la raison, et qui demandent une autorité qui les rassure, un abri où le doute n'entre pas. La gloire et la force de TÉgUse romaine, c'est d'oflErir ce point fixe aux esprits inquiets ou fatigués. Est-il indifférent que ses ennemis puissent dire avec quelque apparence de raison qu'elle a varié? Dans l'Église anglicane, par exemple, U y a des gens qu'effraye une confession de foi qui ne date que du seizième siècle, et qui inclinent vers l'ÉgUse de leurs aieux, parce qu'elle n'a point changé. Pour ces consciences délicates qu'effraye la nouveauté des trente-neuf articles, croit-on que ce ne sera pas' une grande objection contre l'immutabilité du catholicisme qu'un dogme que malgré toutes les réserves et toutes les distinctions théologiques on datera de décembre 1854 ?

Quant aux catholiques, si j'en crois le Père Perrone, ils attendent tous avec une extrême impatience cette définition solennelle qui donnera la paix au monde et la victoire à TÉglise ; pour moi qui ne vois que des laïques, j'entends regretter de toutes parts que par excès d& zèle on remue de tels problèmes et qu'on agite les esprits pour changer en dogme une opinipn que peut-être tous les fidèles n'acceptent pas, mais qu'assurément personne ne combat plus depuis Icmgtemps. Au miUeu de la paix universelle, quand un souffle religieux anime toute la chrétienté, quand le culte trouve partout respect et faveur, quand la charité fait des miracles auxquels chacun brûle de s'associer, on dit qu'il est fâcheux de risquer des

divisions dans TÉglise et de compromettre encorf une fois la religion par des querelles stériles de théologiens. Quel sera le plus clair résultat de la proclamation -du dogme, sinon d'attrister des consciences scrupuleuses, et de pousser hors de l'Eglise des gens dont le seul tort sera de garder la foi de leurs pèrfts et de s'en tenir à la doctrine de saint Bernard et de saint Thomas? Qu'arrivera-t-îl si on résiste? Après avoir déjà vu reparaître tant de choses oubliées, sommes-nous desfinés à revoir les jésuites aux prises ayec les thomistes, les jansénistes et les gallicans ressuscites, la religion nâise en pièces, et la société trouvée par des haines sacrées? N'oublions pas qu^on s'est querellé durant cinq siècles pour une opinion probable; il a fallu cent ans pour pacifier les esprits; il ne faut qu'une heure pour y nîettre le feu. C'àme ne ^e laissé point forcer,' et dii jour où on imposera une opinion et le silence, il est à craindre qu'on parle et q^i'on résiste.

C'est là, dîra-t-on, une peur chimérique. De tous ces partis <jui jadis ont agité TÉglise et la société, il ne reste plus que les jésuites, qui ne troublent pas la paix, car leur esprit est l'esprit même de l'Église. Pie ÏX en a fini avec le^ derniers thomistes, le jour où il a relevé de leur serment les Dominicains,' qui, avec une constance digne d'un meilleur sort, juraient encore de rester fidèles à la doctrine de leur maître. Les jansénistes ne sont plus de notre âge; dans la religion on ne veut plus dé la tristesse et des rigueurs où se plaisaient ces 'vieux stoïciens du christianisme. Et pour les gallicans, ne sont-ils pas entrés dans la tombe avec les deniiers évoques de l'ancienne monarchie? Qui jlônp supporterait aujourd'hui le car- (Uaç^l de Peïmsset qu Je' cc^rdjnal 4e l4 U\^&me ye^

I 'immaculée conception. i99

j?pndj(juant kis privilèges de l'ÉgHse de France, et soutenant les principes i|u'a dé^ndus BoMu«t? Qud Borne parle donc sans crainte; quoi qu'aile déddc, il [l'pst p^s ui^ chrétien qui ne s-ineline devaiit la déoi- ^ion infaillible du Saînt-Siége. Dangereufs ué&miù que ne partagent pas ceux qui conRaisseat riiistoirc ^e rÉglise! n n'en est pas de la religion eopciine de la pp}}tic[ue. La majorité n'y fait peint la loi. Uno plainte, un ^éjnissement^ le cri d'une âme qui se crqit opprimée y ont souvent éveillé deg échof qu'on p'a ppînt fait taire, ce qui n*était qu'un souffle s^est cliaijgé en orage et a bouleversé toute la chrétienté' Aussi jamais l'Église n'a-t-ellc proclamé de dogme quu lorsque l'hérésie l'a forcée à se délivrer d'un ennemi intérieur. On savait autrefois qu'il ne faut reeounn à ces définitions qu'en cas de nécessité absolue, ear ejjei? ont le dapger d'appeler la curiosité humaine sur de9 questions qu'on ne peut pénétrer, elles entrônent toujours unef agitation inutile quand elle n'est P^g ipen^caritey Pourquoi donc s'éloigner d'une tradition si pruciente et si respectable ? Le vrai moyen ll'l^tteindre à l'unité, ce n'est pas de resserrer le ehamp ^e la foi^ c'eat tput au contraire de laisser aux chrétiens leurç libertés séculaires, et, comme le dit saint Paul, de conserver l'unité étun même esprit par le lien de la paix.

Gerson disait que lorsque l'Église ouvrait un concile, chaque fidèle avait droit d'y être écouté. Notre ambition n'est pas si haute, et nous craignons bien qu'à Rome on ne nous lise pas ; mais nous espérons que parmi les évêques appelés auprès du Saint-Siégc il s'en trouvera d'assez prudents, d'assez craintifs (il est bon de craindre pour la paix de l'Église) pour rappeler ft Pie IX (juelques-uns des motifs qui peu-

dant trois siècles ont arrêté ses prédécesseurs. Qr sait à Rome, et par une sévère expérience, combien en politique un changement essayé avec les intentions les plus droites et les espérances les plus légitimes peut tourner contre son auteur; pourquoi risquer un pareil essai en religion, dans des condî-' tîons plus difficiles, et quand il n'y a nulle nécessité de toucher à l'antique constitution de la foi? Pourquoi renoncer à cette belle devise dont l'Église aimait à se parer et qu'elle ne voudra pas laisser aux protestants qui la réclament : Z>an« les choses nécessaires, l'unité; dans les choses douteuses^ la liberté; dans toutes ^ la charité. Quand l'unité fut-elle moins nécessaire que dans une question où Ton s'en est passé pendant dix-huit siècles ? Quand le doute sera-t-il permis s'il ne suffît pas d'un concile, de dix Papes et dé trois cents ans de tolérance pour l'autoriser? Quand donc la charité sera-t-elle mieux à sa place que là où le seul reproche que l'on puisse faire à de vieux chrétiens, c'est d'honorer tellement Jésus-Christ qu'ils craignent de lui comparer sa mère? Pourquoi enfin ne pas respecter cette Uberté chrétienne qui a domié à l'Église le plus précieux de tous les biens aux yeux de Dieu comme aux yeux des hommes, l'union et la , paix?

Octobre 18M.

l'immaculée gongeptioii. toi

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