‹ La liberté religieuse: 3:e édChapitre 20 sur 31 · M. BUNSEN ET SAINT HIPPOLTTE · texte numérisé non relu

M. BUNSEN ET SAINT HIPPOLTTE

cuté par des politiques qui eussent mieux aimé une <îroyance plus sensée que le paganisme, mais qui pensaient, comme autrefois Varron et ses amis, qu'il fallait conserver la religion puisqu'elle existait, et qu'on devait tromper le peuple pour le tenir par le "seul frein moral qu'il respecte. C'est au milieu de cette société éclairée , mais sceptique et railleuse , qu'a été fondée la religion, ses premiers apologistes ont été des philosophes convertis.

Voit-on maintenant combien M. Bunsen et son école ont eu raison de ne pas négliger l'étude des premiers siècles, et quelle pensée grande et véritablement chrétienne les a dirigés? Aussi est-ce avec une ardeur que la foi seule peut donner qu'ils ont fouillé cette mine féconde et trop longtemps négligée. On a tout remué, tout examiné, chaque épreuve a rendu plus visible la vérité historique du christianisme. Plus on a creusé jusqu'aux fondements, et plus on s'est aperçu que cette première obscurité dont on se plaint ne vient le plus souvent que de notre ignorance. Il est plus aisé qu'on ne pense de donner la main aux apôtres, la chaîne des temps et de la tradition ne s'interrompt pas d'un moment. C'est au milieu de ces travaux incessants, que par une de ces bonnes fortunes qui arrivent toujours à point nommé, des textes anciens et perdus depuis longtemps sont venus ra« jeunir l'antiquité chrétienne et renouveler un sujet qu'on pouvait croire épuisé. Les manuscrits coptes et syriaques en (nous rendant dans sa beauté première une part de l'ancienne liturgie et de l'ancienne discipline, nous ont montré toute vivante la première société chrétienne. On peut voir dans M. Bunsen tout ce que renferment d'instruction ces trésors si longtemps ignorés ; mais de toutes ces découvertes la plus

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inattendue et non pas la moins curieuse, c'est celle des écrits de saint Hippolyte.

L'histoire du livre est singulière. On sait que dans soii administration, dont le souvenir est resté cher aux amis des lettres, M. Villemain envoya un Grec, M. Mynoïde-Mynas, chercher dans les couvents du mont Athos ce que les moines auraient pu garder d'anciens manuscrits. C'est de là qu'entre autres richesses on nous a rapporté les fables de Babrius. Parmi les manuscrits grecs déposés par M. Mynas à la bibliothèque, s'en trouvait un d'assez médiocre apparence, écrit au quatorzième siècle, sur papier de coton, mutilé, sans indication d'auteur, et portant pour titre : Réfutation de toutes les hérésies. La date moderne du manuscrit, son aspect, la sévérité du sujet étaient peu faits pour inviter aux recherches, lorsqu'un employé de la bibliothèque, helléniste de grand mérite, M. Miller, aujourd'hui bibliothécaire du Corps législatif, crut reconnaître dans ce livre dédaigné un traité perdu d'Origène. Il en proposa la publication à l'Université d'Oxford, sa demande lui fut accordée avec une libéralité qu'on ne peut trop louer dans un établissement qui, plus timoré, aurait reculé devant la réputation de témérité qu'on a faite aiî philosophe chrétien d'Alexandrie. Ainsi ce livre a été découvert par un Grec venu de Paris, pubUé par un Français, et imprimé par une université anglaise; il ne manquait plus, pour ajouter à ce concours de toutes les nations, que l'intervention d'un érudit Allemand, recherchant avec une rare sagacité l'auteur du Uvre, et donnant à une œuvre déjà si précieuse un intérêt plus grand encore. C'est ce qu'a fait M. Bunsen.

Ce n'est pas ici le lieu de dire comment le philo-

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logue allemand a démontré que le traité publié par M. Miller n*est pas d*Ori§ène , et qu'il a été écrit â Rome et par un évêque ; encore moins serait-il possible de le suivre dans la restitution de la vie de saint Hippolyte , quoique ce soit une des parties les mieux faites du livre. Ce sont là d'ingénieuses recherches qui intéressent les érudits de profession; fce qui nous touche et ce qui paraît certain, c'est que le traité que nous avons sous les yeux a été écrit sous Commode , c'est-à-dire il y a seize cents ens^ et qu'il sort de la poudre pour, nous apporter sur l'état de la primitive Église les documents les plus nouveaux.

Quoique le livre soit intitulé Réfutation de toutes les hérésies^ il ne faut pas croire qu'il n'ait qu'un intérêt doctrinal. L'idée de l'auteur, que sur la foi de M. Bunsen nous nommerons saint Hippolyte, c'est que toutes les hérésies sont simplement d'anciennes philôsopliies qui font invasion dans le christianisme et le dénaturent pour se l'approprier. Valentin veut plier l'Evangile aux idées de Pythagore et de Platon, Basiiide est un disciple d'Aristote, Marcion renouvelle Empédocle, Gérinthe n'est qu'un initié des mystères égyptiens. Cette vue juste et profonde du caractère philosophique des anciennes hérésies n'est point particulière à saint Hippolyte ; plus d'un Père de l'Église l'a partagée* L'esprit de l'homme vit d'un certain nombre d'idées ffui reparaissent en chaque siècle sous un xhabit qui les déguise et trop souvent fait prendre une vieille erreur pour une vérité nouvelle. Si le système de Vico est vrai quelque part, c'est en philosophie et eti théologie, deux études où la pensée tourne forcément dans le mên^e cercle. 11 était donc tout nattii-el que le christianisme épuisât les systèmes

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philosophiques de Tantiquité qu'il touchait par tous les points où ils sont vrais. Mais ce qull y a de remarquable pour nous dans la façon dont saint Uip* polyte considère les hérésies, c'est qu'au lieu de faire de tous ceux qui ne pensent pas comme lui des imbéciles ou des fous furieux , il se donne la peine d'exposer simplement les théories de ses adversaires, et ne dédaigne pas de raisonner avec eux. Bel exemple, quoique seize cents ans de christianisme nous aient rendu la modération familière, et qui nous vaut aujourd'hui une connaissance plus parfaite de certains points de l'antique pliilosophie.

Du reste, ce que saint Hippolyte nous apprend de la date et de la succession des premières hérésies n'est pas moins intéressant pour l'histoire de l'esprit humain que ce qu'il nous dit de leur caractère et de leur origine. Il nous montre dans la société chrétienne, et dès le premier jour, cette inquiétude, cette activité de la pensée qui fait à la fois le désespoir de l'homme et sa grandeur. C'est en face des apôtres, et pi^bablement même avant Tévangile de saint Jean, que Simon le magicien et les premiers gnostiques établissent leur doctrine, mélange d'idées juives et orientales , et c'est peut-être dans saint Hippolyte qu'on trouvera la réfutation la plus directe d'une opinion en faveur aujourd'hui, qui fait du christianisme une émanation juive, une sorte de protestantisme liébraïque, et non plus une révélation.

Il est enfin, dans ce livre si singulièrement remis au jour, quelques pages qui sont destinées à un succès de scandale : des Mémoires secrets sur l'intérieur de l'Église romaine , une accusation terrible portée contre le pape CaUiste, des détails tout nouveaux sur la protection que Marcia, la concubine de l'empereur

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Commode^ accordait aux chrétiens proscrits. Voici ce passage curieux à plus d'un titre, et qui appelle Texamen :

« Je crbîsà prcpos d'exposer la vie de Galliste, puisque j*ai vécu dans le uiême temps que lui. Quand ses prévaricalions seront connues^ son hérésie deviendra plus visible pour toute personne de sens. Il fut martyrisé sous Fusclanus, préfet de Rome, et voici comment :

« Caliiste était esclave d'un nommé Carpophore, un fidèle (un chrétien) de la maison de César. Carpophore, traitant son esclave comme un fidèle, lui confia une somme importante pour faire la banque. Caliiste s'établit donc dans le quartier qu'on nomme la Piscine publique, les veuves et les frères lui confièrent des valeurs considérables à cause du crédit dont jouissait Carpophore; mais Caliiste^ ayant tout dissipé, ee trouva bientôt dans l'embarras. Il ne manqua pas de gens pour avertir Carpophore, qui parla de demander des comptes; Caliiste. inquiet et redoutant son maître, s'enfuit à la côte, et trouvant au port d'Ostie un bâtiment en partance, il y monta pour aller à toute destination. Mais de cette façon même il no put échapper; Carpophore prévenu courut à Oslie et se fit mener au navire^ suivant les indications qu'il avait reçues. Le vaisseau était au milieu du port, le pilote tardait ; Caliiste apercevant de loin son maître, et se voyant pris et perdu, se jeta dans la mer pour s'y noyer. Des matelots descendus dans les barques le sauvèrent malgré lui. Ce fut au milieu des clameurs de ceux qui étaient sur le rivage qu'on le livra à son maître, qui le ramena à Rome et le fit mettre à la meule.

« Le temps passa, et, comme il arrive en pareille occasion, les frères allèrent trouver Carpophore et le prièrent de pardonner au fugitif, disant qu'il avait de l'argent en dépôt chez quelques personnes. Carpophore, en homme pieux, répondit qu'il ne tenait point à ce qui était à lui ; mais qu'il s'inquiétait des dépôts, car on lui reprochait que c'était à sa considération qu'on avait prêté à Caliiste. Enfin il se laissa fléchir, et le tira de la meule. Pour Caliiste, qui n'avait rien à rendre, et qui ne pouvait se sauver une seconde fois, parce qu'il était surveillé, il chercha un moyen de mourir. Un samedi, sous prétexte

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d'aHer trouver des débiteurs, il entra dans la synagogue à l*heure de i*assemblée, et provoqua les juifs. Ceux-ci, aprèé ravoir accablé d^injures et de mauvais traitements, le traîné^ rent devant Fuscianus, préfet de Rome. Les Romains, lui exposèrent-ilSy nous ont accordé de professer publiquement les lois de nos pères, et cet homme vient nous empêcher et nous pro« voquer en disant qu'il est chrétien. Fuscianus, qui était sur son tribunal, se montrant fort irrité contre Galliste à cause de Taccusation des juifs, on avertit Cârpophore , qui courut au tribunal, en s'écriant : « Je voud prie, seigneur Fuscia« nus, de ne pas croire cet homme; il n'est pas chrétien, et ne cherche qu'un moyen de mourir, après m'avoir fait perdre beaucoup d'argent, comme je le prouverai. » Les juifs, ne voyant dans ces paroles qu'un artifice pour siiuver Galliste, réclamèrent plus vivement encore la justice du préfet, Fuscia* nus, animé par leffbs plaintes, fit fouetter l'accusé et l'envoya aux mines de Sardaigne.

< Plus tard, comme il y avait d'autres martyrs dans l'exil^ Marcia, la Concubine de Commode, qui aimait Dieu et voulait faire une bonne œuvre, appela le bienheureux Victor, qui en ce temps-là était évéque de Rome, et lui demanda quels martyrs étaient en Sardaigne. Victor lui remit tous les noms, mais non pas celui de Galliste, dont il connaissait les méfaits. Marcia ayant obtenu de Commode ce qu'elle désirait, confia la lettre de délivrance à l'eunuque et prêtre Hyacinthe qui fit voile aussitôt pour la Sardaigne. L'écrit remis au gouverneur, tous les martyrs furent délivrés, à l'exception de Caliiste, qui, à genoux et en larmes, implora sa liberté. Hyacinthe, ému, pria le gouverneur en lui disant qu'il avait élevé Marcia, et le garantirait de tout danger. Le gouverneur se laissa toucher, et c'est ainsi que Caliiste fut délivré.

« A l'arrivée de ce dernier, Victor fut très-contrarié de ce qui s'était passé; mais comme il était fort charitable, il se contint. Toutefois, craignant des reproches, car les méfaits étaient récents et Carpophore vivait encore, il envoya Caliiste à Antium, en lui donnant une somme mensuelle pour son entretien. Après la mort de Victor, Zéphyrin, qui s'était servi de Caliiste pour gouverner le clergé, l'honora pour son propre malheur, et, le rappelant d'Antium, l'établit dU ciffletièrei Gai*

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