‹ La liberté religieuse: 3:e édChapitre 26 sur 31 · MADAME DB GASPARIN · texte numérisé non relu

MADAME DB GASPARIN

un sujet aussi considérable, car, à ne parler qu'en politique, rien n'est plus digne d'attention que ces grands principes qu'on retrouve partout, et qui, en réglant la conduite de l'homme et du citoyen, décident de la fortune des familles et des États.

Le réveil religieux dont nous sommes témoins n'est particulier ni à la France ni au catholicisme. Des causes semblables ont amené des effets pareils en Allemagne, en Suisse, en Angleterre. Partout il y a réaction contre l'incrédulité , partout les révolutions et le désenchantement ramènent à la foi, partout aussi la philosophie spiritualiste, le retour aux études historiques, le goût du moyen âge conspirent avec l'esprit religieux qui soufiOie sur la chrétienté. C'est une nouvelle vie qui anime l'Europe et qui produit des idées et des œuvres nouvelles. Chrétien ou philosophe, c'est avec joie qu'on doit saluer cette renaisscgice , car c'est la gloire et le bonheur de l'homme de chercher Dieu et de s'y attacher. Cette poursuite de l'éternelle vérité est toujours féconde ; alors même qu'elle s'égare, elle élève le cœur, et, en le détachant du culte de la terre, elle sert la cause de l'intelligence et de la liberté. Nous avons besoin de ce levain, nous qui savons par expérience où va le scepticisme, une fois qu'il n'est plus soutenu par l'ardeur de la lutte, nous qui pouvons lire dans le passé le jugement que l'histoire prononce contre toute société que le luxe asservit.

Parmi les courants divers, qui, en ce moment, emportent le protestantisme et l'éloignent ou le rapprochent de son berceau, il en est un qui le pousse vers le catholicisme, ou, si l'on veut, vers ces antiques traditions avec lesquelles on rompît brusquement au seizième siècle. En Angleterre, par exemple, tandis

154 LA LIBRRTÉ HEU6IEUSB.

qu'un» paTtid de TÉglise s^en va aa calmismQ» uqn autre partie, sous la conduite du doctaur Pusej, fait revivre d'anoieng usages, et reprend dea cérémonies toutes romaines. En Allemagne, sans parler des view luthérien»^ plus fidèles à garder les traditions que l'esprit de Luther, on trouve de jeunes théologiâns, élèves de Néander pour la plupart, mais jdus hardis que le maître, et qui remplacent, par un édiaetiame historique des plus larges, le rationalisme modame et l'ancienne sévérité dogmatique. Je citerai pour exemple un homme nouveau dans la science, maïs dont le livre fait sensation, c'est le révérend docteur 8chaff, ministre luthérien, émigré aux États-Unis, et ' professeur de théologie au séminaire de Meroeshurg en Pensylvanie *. Sans doute, dans cette école, on se défend de revenir aux idées romaines, mab on éta* blit un vaste système, qui comprend à la fois le catholicisme et le protestantisme comme les phases diverses d'un même développement, comme le double aspect d'une même vérité. En même temps on se rattache avec ardeur à la tradition, on reconnaît que le moyen âge a eu sa mission, qu'il a renouvelé la poésie, Fart, la politique, la science, TÉglise, la religion ; on en fait le lien nécessaire entre l'antiquité et les temps nouveaux, le berceau du christianisme germanique et de la culture moderne; on déclare que la papauté, la scolastique, la mystique, les mmnes, les croisades, ont été des éléments essentiels de la civilisation, sans quoi, la réforme même n'eût pas été possible. Après de pareilles concessions, et une

1 Geschichte 4er aposioUchen Kirche ou Bistom de VÊglm apwtoliquet par le docteur Philipp Schaff, Leipzig, 1854. YoTex aus8i un livre du même auteur, der Heilige Augustinus. etc., ou Sqmt Àu^uitin^ ffi vie ei ea conduite, Berlin, IBM.

IIAIUUB DK GASPARm. 355

si ^ande justice rendue au catUoUcis^e, la ligne qui sépare les deux eonfessions devient bien étroite ; il semble que le3 meilleurs logiciens soat ceux qui franchissent le pas et vont droit à TÉglise romaine, comme Gfrœre^r et Hurter en Allemagne, comme Newman et les Wilberforce en Angleterre. Des àmea ardentes ne resteront jamais suf ce point «ntre deux abîmes oi!| se tient le docteur Pusey.

De tous les emprunts fait^ au catholicisme par les protestants modernes, il n'en est aucun qui soit plus visible que celui des diaconesses ou sœurs de cha* rite, fin Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en France, on a trouvé que la Réforme avait été trop loin en supprimant tous les Ordres religieux, sans épargner même eeux qui se vouaient à la pratique de la charité; plus on a été sensible aux reproches que les catholiques adressent à la froideur protestante, moins on a voulu laisser 4 liome Tbonneur d'avoir seule ses sœurs de charité , ses fri^res de Saint-Joseph et ses lazaristes. Il y a plus de trente ans qu'on a commencé d'établir ces œuvres pieuses, mais la guerre d'Orient a tout à coup porté l'attention pubUque de ce côté. On se souvient des plaintes que firent éclater les journaux anglais, lorsque, au début de l'expédition de Grimée, la misère et le choléra éprouvèrent cruellement l'armée britan.nique , on n'a pas oubUé avec quelle vivacité la presse de Londres opposa à la négligence de l'administration anglaise les soins admirables de nos sœurs de charité. L'Angleterre voulut rivaliser avec la France ; une femme jeune et riche , qui s'était consacrée au soulagement des malheureux, miss Florence Nightingale, fut chargée d'organiser en Orient un service qui rappelle en quelques points

356 LA LIBEKTÉ RELIGIISIJSE.

celui des sœurs catholiques; elle Ta fait avec un courage vraiment chrétien , et, secondée par des femmes dévouées, elle a réussi dans sa sainte mis* sion.

Cet événement, qui a ému l'Angleterre, pays où la charité est si populaire et si féconde, a inspiré les lectures que mistriss Jameson a faites à Londres en février 1854 ; et, à la demande universelle, ces lectures sont devenues un livre, qui en est à la seconde édition '. Mistriss Jameson, qui parle et qui écrit avec feu, ne voit rien que de grand et de beau dans rinstitution des sœurs, protestantes ou catholiques ; elle célèbre cette communion d'amour et de travail, qui tire la femme de son oisiveté et l'associe à l'homme par la charité ; elle fait aux sœurs une longue et glorieuse généalogie, qui, de Paula,la noble fille des Scipions et des Gracques, va aux hospitalières, aux sœurs grises, aux béguines, aux ursulines, à Louise de Marillac, aux diaconesses de Kaiserswerth et à miss Nightingale. Les nombreux applaudissements qu'elle a reçus, et le succès du livre, prouvent assez que mistriss Jameson exprime avec éloquence ce que chacun a dans le cœur.

Le livre de madame de Gasparin^ (je crois qu'il n'y a aucune indiscrétion à lever un anonyme si transparent et si connu) ne ressemble pas à celui de mistriss Jameson. Loin d'être un éloge, c'est un cri de défiance et d'opposition. Personne assurément ne mettra en doute la charité de la noble dame, à qui nos pauvres soldats doivent la première idée de la souscription nationale, un de ces souvenirs de la patrie, qui

' Sisters of charity, Londres, 1855, In- 12.

s Des corporations monasiiques au sein du protestantisme, 1S6S« * vol, in-8.

Page 1