M. E. LEGOUVÉ. W
ses leçons; car ce livre n'est que le résumé d'un cours qui a eu grand succès au Collège de France en 1848. C'était le temps de la femme libre, et c'est devant une jeunesse émue par les révolutions que l'orateur soulevait les questions les plus délicates. Pour une pareille entreprise il fallait une conviction hardie : aussi ne serais-je pas étonné que, sur la seule date de l'œuvre^ des gens qui ne lisent pas, ne tinssent M. Legouvé pour disciple de Saint-Simon, sinon même pour entaché de socialisme. La vérité est que son livre est une protestation contre cette théorie fatale et insensée, qui dégrade la femme en la sortant de son rôle naturel. « J'aimerais ihieux, dit l'auteur, voir la «femme éternellement subordonnée, comme elle « l'est aujourd'hui, que de la voir libre d'une telle tt liberté. Du moins, -à cette heure, n'est-elle sous le « joug que des lois et des hommes; mais, femme libre, « elle, serait esclave de ses passions matérielles, es- (( clave de son corps et de ses vices; mieux vaut l'as- « sujettissement que la dégradation. »
Quant au public à qui s'adressait M. Legouvé, c'était la jeunesse française, jeunesse sympathique et ouverte à tous les sentiments généreux lorsque la voix d'un honnête homme fait vibrer les cordes sérieuses qui sont dans tous les cœurs. Certes, en un pareil sujet, il fallait plus que du talent pour éviter le ridicule, et peut-être le scandale; mais, une âme vraiment émue tire toujours après elle des jeunes gens que n'a point encore flétris l'expérience ou plutôt la corruption de la vie. Les adieux de M. Legouvé à son auditoire sont le plus bel éloge de l'orateur et du livre.
« Quand je suis monté dans cette chaire, on me répétait de
406 LA LIBCRTli RELIGIEUSE.
toute» parts : Que faites-TOus ? Commencer devant des jeunes gens un cours d'histoire morale des femmes, leur présenter la séduction comme un crime, flétrir Tadultère du tndH coftimë une faute ; ils ne vous écouteront pas. — Ils m'écouteront, an je répondu^ flou que ma voix soit éloquente, mais ils sont tous ou fils, ou frères, eu maris, et quand je leur dirai s Respectez toutes les jeunes filles comme vous voudriez qu*en respectât votre sœur ; soyez pour toutes les femmes ce que vous voudriez que i'on fût pour votre mère; traitez vos épouses comme vous voudriez (}u on traitât vbs filles; ils m'écouterôht c{u6ique je ne sois qu'un honnête homme. Et vous m'avez écouté, messieurs, et je dois même le dire, plus j'ai accusé étierglque^ ment, durement, des fautes qui pouvaient être celles de votre âge, plus votre attention m'a été sympathique et cordiale» Ja vous en remercie et pour vous et pour moi. Je rentre dans mon obscurité, mais j*y rentre avec deux sentiments qui valent à mes yeux toiis les biens : le souvenir de cette courte mais sincère fraternité avec vdus, et l'espérance d*avoir accru peut* être le fonds d'hotiheur et de justice que chacun ée vous perte dans son Am^»
Nous savons maintenant qui nous avons devant les yeux : c'est un réforniateur^ ee n'est pas un utopiste. Sans doute M. Legouvé est un avocat qui voit tellement en beau ses elientes qu'il ne peut s'empêehep de noircir un peu ses adversaires^ peut-être même en dit^il plus de mal qu'il n'en pense de sang-froid; mais la passion ne l'emporte point jusqu'à poursuivre une révolution ehimérique» Au contraire^ c'est sur le ter» rain du droit et des institutions que l'auteur cherche à s'établir; il se fait jurisconsulte par dévouement; et) comme ses adversaires les plus dangereux sont les gens positifs, e'est-à*dire ceux qui ne connaissent de sage et de possible que eê qui existe ^ ee sont les gens positifs qu'il attaque, et avec lesquels il se prend
• Apant'propoê, p, ?• •
M* «. ifieotnri. 407
èorps à corps« C'est au nom de la nature et de la tradition qn'on proclame rinfériorité des femmes ; c'est au nom de la nature et de la tradition que M. Legouvé revendique leurs droits méconnus. Lu nature, dit-on, a mis une diiOféreiice essentielle entre Tesprit et les aptitudes des deux sexes. Oui, répond Tauteur, ce principe est juste; mais c'est en tirer la plus fausse des conséquences que de soumettre la femme à rail)itraire de l'homme ; la seule conclusion légitime, c'est d'attribuer des fonctions distinctes à des êtres dissemblables, et de leur permettre ainsi de se développer et de s'entr'aider mutuellement. Et^ quant à cette tradition qn'on allègue sans la connaître, il est aisé de voir qu'elle est toute favorable à l'émancipation. A chaque progrès de la civilisation la con* dition des femmes s'est élevée; le passéi loin d'effrayer lea réformateurs, justifie toutes leurs espérances.
Est-il vrai que la civtlisation accrolsie eh&que Jour l'indépendance légitime de la femme, et que l'opinion et les lois favorisent de plus en plus l'égalité des deux sexes? C'est ce que vient de prouver jusqu'à l'évidence un jeune écrivain qui donne les plus belles espérances, M. Lefèvre-Pontalis*. En reprenant la ^thèse soutenue par M. Legonvé, et en interrogeant les lois et l'histoire avec toute l'autorité d'un jurisconsulte, il a achevé la démonstration que notre auteuravait déjà fort avancée*
* On voit qu'il n'y a rien de chimérique dans les idées de M. Legouvé ; l'objet de son livre se réduit à ee point : rédamer la libeH4 de la femn^e au nom
< fH Al Condition Ugale de lajemme mariée et en parUruUer de um ineapaeiié, par Antonio Lefévre-Pontalis, auditeur au Conseil (VËtal. Paris, tm.
408 lA IIBÏRTÉ RELIGIEUSE.
des principes mêmes qu'allèguent les adversaires de cette liberté; montrer que, loin d'exclure l'égalité, la différence la suppose, et que la tradition prouve le progrès.
Ces bases établies, l'auteur, à l'aide de l'histoire, étudie les quatre conditions qui composent toute la vie de la femme; il nous la montre comme fille, • comme épouse, comme mère, comme citoyenne.
Puis, quand pour chacun de ces états, il a constaté la marche des idées dans le passé, il réclame une amélioration nouvelle, et demande une réforme dans les mœurs, ou dans les lois. Cette division est naturelle et bonne ; si nous ne pouvons suivre l'auteur pas à pas, du moins signalerons-nous ce qui nous semble le plus intéressant.
Les meilleures pages du livre sont celles qui traitent de l'éducation des filles. L'auteur en parle avec l'amour et l'autorité d'un père, et il a raison de donner à ce point une importance capitale, car tout est là. La femme, qui a moins de volonté que l'homme, mais qui a des sensations plus vives, est aussi plus facile à élever. Tandis que notre esprit inquiet résiste à l'enseignement du maître, la femme s'y prête moitié par douceur, moitié par affection. Rien n'est plus aisé que de former pour le bien ou le mal ces âmes de cire ; c'est pour cela sans doute qu'on s'en est si peu occupé.
Est-ce donc chose indifférente pour la famille ou pour l'État? Je ne dis rien de la femme elle-même; il nous faudra encore quelque temps avant de comprendre qu'elle n'est pas uniquement faite pour le plaisir ou le service d'autrui, et qu'ayant une âme connue la nôtre, comme nous elle a droit à la vérité > comme nous elle a droit de cultiver son es-