LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
En lisant le titre de ce livre, je n*ai pu rae défendre d'une certaine tristesse. La liberté de conscience, est-ce une cause qui ait besoin de soutien aujourd'hui? En sommes-nous arrivés là qu'il soit nécessaire de défendre les conquêtes de la raison les plus certaines et les plus légitimes? Pour éblouir et troubler toute une génération, suflBit-il de rajeunir quelques sophismes et de fausser l'histoire? Qu'est-ce que nos pères penseraient de nous s'ils voyaient avec quelle insouciance nous délaissons un héritage qui leur a coûté si cher? Welches! dirait Voltaire, puisque vous vous amusez à excuser la Saint-Barthélémy, et à justifier les juges de Calas, puisque vous êtes ignorants et ingrats, retombez sous le joug que nous avons brisé ! Du reste, si telle est notre faiblesse, il est heureux que la lutte s'engage et nous apprenne le prix des armes que nous laissons rouiller dans nos mains. L'histoire que nous oublions, la philosophie que nous dédaignons, comme des lumières importunes, il nous faudra bien y revenir pour nous défendre, et si dans notre nonchalance nous souffrons des attaques dont nous ne voulons pas voir le danger, peut-être nous réveillerons-nous à la voix
d'un honnête homme qui se fait Tavocat de la justice et de la vérité.
L'ouvrage de M. Jules Simon n'est pas un livre didactique, comme les deux traités du Devoir et de la Religion naturelle qui ont été accueillis avec tant de faveur par le public. Ce sont des discours prononcés en décQinbre i83Ç 4evaii|; la Soeiété Uttéraâre de Gand. Peut-être n'à-t-on pas oublié qu'au mois de septembre 1866« MM. }es évoque* de Gand et de Bruges attaquèrent l'Université de Gand avec une énergie voisine de la violence^ pour me servir des paroles 4e M. Sim^n^ Dftni leurs mandements, qui eurent de l'éf^hQ ailleurs qu'en Belgique, ces deux prélats dénai^eèpent tfoi^ mefnbros de l'Université eomme professant des 4oûtrii»es ouvertement fausses^ . mauvaim^ blaspbématoireê et hérétiques^ et ils chargèrent les curés du dio<â.se d'avertir leurs paroissiens que d'immenses (langei^ «tte»d«tent leurs enfants td^ut que de tels imdtres enseigneraient la philosophie, l'histoii^e et le droit. G'étidt un véritable interdit fol*' miné contre la liberté d'enseignement.
Citoyen d'un pays où l'on peut tout dire, l'ôvêque de Gand usait logement de la liberté qu'il «ondamne cl^e^ les autres; ce n'est pas nous qui Tan blâmerons; mais il ne faut pas s'étonner que, chea une nation jalouse de ses droits, on se soit ému de oe soulQUe 4'iatolérance qui pftssqit sur la Belgique. Ce qui ^joutiùt 4 Tôn^otion générale, e'esl que le elergé n'a pas été le malus ibâen partagé dans la Constitution belge, et que jusqu'4 présent il a ménagé la liberté dont il a su tîfer un parti e:i&ceUent. La société littéraire de (>an4r 4»i) Bile aussi, avait été dénoneée par les évèquesi v^ul en appeler à l'fiiâ^<m, ce ihit M. 4ules SliUQU qu'eUe aboisit i^m^ organe* C'était
M, JULES dlHOH. 9
nu jtisté homindgé renâti ft tin hotiitné que Ift féjrméfé de ses convictions et là Noblesse dé son efif aétèfé ont placé haut dans l^estime publique. M. Sitnon a ré<^ pondu à la confiance de séâ amis en défendant avec chaleur la plus belle des cauf^es ; ses diècûtirs ont éveillé de vives sympathies *hez nos voisins. En France ils ne seront pas moins bien reçus. Étranget en Belgique, M. Jules Simon a compris les devoirs i qu'impose Thospitalif é ; H S*est itttéhîit tonte polémique personnelle, afin dé se ietnt dftns la sereihe région des principes. Je hé saiS i^ sa parole y a perdu en vivacité , elle y ft gagné cii calme et cà autorité; ce n'est pas an* Belges Seulement qu'elle s'adresse, c'est à tous les àinis de la liberté ; péM^ être est-elle dé iiatrire à fttb^ réfléchilf éétix qtii ne séparent point la liberté et l'Évangile, et qtti veulent éviter une ruptute dont la pretnièi^ô Victime serait la religion.
C'est à l'histoire que M. Simon s'adresse poni^ môtotrer Timpuissance de la force quand elle s'attaque ft la conscience; c'est la philosophie qu'il Invoqué aflii de prouver llnjustîce de la persécution; c*est dans des lois libérales qu'il cherche nn remède pottr cett^ maladie de l'intolérance dont la chrétienté sonflTre à des degrés divers depuis pins de quinze cents ans. Histoire, philosophie, législation, ce sont les trôîS autorités sur lesquelles s'appuie l'oratetir; écoutons avec lui la voix de l'expérience et de la raison.
D'où vient rintoléranceî Ce n'est pas l'intention de quelques ambitieux, car on la voit partout datis le monde. Les brames de l'Inde ottt éhassé lés bouddhistes, comme les catholiques espagnols ottt détruit les Maures, les juifs et les protestants, comme les anglicans ont éérasé les dissidents et les catholiques»
Dans ce passé sanglant, chacun a sa part d'erreur et de honte. Un fait aussi constant doit avoir sa raison; il y a là sans doute un élément légitime que les passions ont dénaturé. Reconnaître cet élément n'est pas chose diflficile. Il ne faut pas étudier longtemps le cœur humain pour y trouver un penchant invincible qui nous pousse au prosélytisme, dès que nous avons une foi sincère. C'est la gloire de l'homme qu'il ne peut voir la vérité sans l'aimer, ni l'aimer sans vouloir la communiquer aux autres, comme une loi suprême et la volonté même de Dieu. Tant qu'on s'en tient à la parole, rien n'est plus respectable que cet apostolat; c'est un^crime dès qu'on en appelle à la force, car c'est opprimer une âme qui n'appartient qu'à Dieu, et sur laquelle les hommes n'ont aucun droit.
Ce qui est vrai de l'individu est aussi vrai de l'Eglise ; elle n'a d'armes légitimes que la persuasion. M'imposer un symbole que ma foi repousse, ou m'obUger à me taire, c'est me faire violence; au fond c'est nier la conscience humaine, car la conscience n'existe qu'à la condition d'être libre et de parler. Une Église est-elle donc désarmée? Non, sans doute; mais elle n'a de juridiction que dans son empire ; son autorité ne s'étend que sur les fidèles qui reconnaissent ses lois. Là elle est souveraine, là elle commande, là elle juge, là elle a le droit d'excommunier, c'est-à-dire d'exclure de son sein quiconque n'accepte pas la croyance et la règle qu'elle a établie; là elle a le devoir d'être intolérante et de poursuivre l'infidéHté.
C'est ce que reconnaît M. Jules Simon; en ce point il est en avance sur nos pères. Trop habitués à l'union intime de l'Église et de l'État, nos aïeux faisaient du prêtre un fonctionnaire public; le Parlement
de J^uis XV ordonnait d'administrer les sacrements; la Constituante se croyait le droit de donner au clergé une Constitution civile. Aujourd'hui nous connaissons mieux les limites des deux puissances, et nous réclamons pour chacune d'elles une entière liberté. Quand l'Église refuse ses prières à ceux de ses membres qui ont vécu dans le seandale et qui sont morts sans se réconcilier, elle a le droit pour elle, nous nous inclinons devant sa souveraineté. C'est à l'Église et à elle seule qu'il appartient de décider ce qu'ordonne la justice, ce que permet la charité. Jamais, les amis de la liberté de conscience n'iront troubler l'Église sur son domaine; ce qu'ils lui demandent, c'est de n'en pas sortir.
11 y a donc deux espèces d'intolérance, suivant la judicieuse distinction de M. Simon : une intolérance religieuse et une intolérance civile; la première toute spirituelle , qui n'est , sous un autre nom , que la juridiction de l'Église sur les fidèles; l'autre toute temporelle, qui est l'envahissement des consciences, et qui transforme le prêtre en magistrat et l'apôtre en persécuteur. C'est contre cet abus que nous protestons.
Avant d'examiner ce qu'il y a d'injuste dans l'in* tolérance civile, M. Jules Simon, l'histoire à la main, montre que la violence a toujours échoué. Amendes, prisons, échafauds, bûchers, rien n'a pu réduire l'àme humaine; non pas qu'en un temps, en un lieu, le bourreau n'ait eu le dessus (l'Espagne et l'Italie sont le triste exemple du contraire) ; mais la victoire a toujours été incomplète et stérile. Il y a toujours eu un coin du monde où la conscience s'est révoltée, oi\ elle a maintenu ses droits en face même du supplice, et si le martyre était la preuve de la vérité, il n'y a
6 LA LIBERTÉ RBLIGIBUSE.
pas ae secte qui ne pût apporter des titres sanglants à Tappui de son droit. Quinze siècles de fureurs ou de gênes inutiles, c'est plus qu'un préjugé légitime contre rinf^puissance de la force» c'est un arrêt.
C'est chose bien étrange que ce goût de l'intolérance, chez des chrétiens^ dans la seule religion qui ait séparé le teihporel du spirituel, et qui ne recon* naisse pour principe que la patience et la charité. Ouvrez l'Évangile, vous y lisez à chaque page que la condition de la nouvelle alliance, c'est le culte volontaire, c'est l'adoration en esprit et en vérité. Le Christ ne demande aux fidèles qUe leur âme, c'est-àdire lé, libre soumission de Jeur pensée et de leur volonté. Point d'Église chrétienne qui ne répète ces pUres maximes et qui ne proclame qu'elle a horreur du sang, cependant combien y en a-t-il qui lie se soient pas donné uii démenti? Combien y en a4-il qui n'aient pas appelé le bras séculier à leur aidd pour étouffer la Contradiction?
Si l'Évan^e ne suffît pas pour condamnât* l'intolérance civile, comment des chrétiens ne songent-ils . point que reconnaître la légitimité de la force en fait de religion, c'est proclamer que les apôtres ont été des rebelles et les m$ùiyrs des scélérats? Les Juifs ont eu raison de poursuivre le Christ comme un blasphémateur, lès proconsuls ont bien fait d'écraseï ceux que la voix publique dénonçait comme des athées. Dira-t-on que le fanatisme égarait les Juifs? Qu'importe? ils avaient la loi pour eux; leur erreur même justifie leur conduite. Dira-t-on que les païens ne croyaient plus à leurs dieux? Cela est moins vrai qu'on ne l'imagine, à en juger par la popularité des persécutions et par la longue résistance du paganisme dans les campagnes. Mais quand l'opinion des philo<«
sophe» eût été celle dii monde^ tme idiose est cer^ taitié, c'est que les Romains attaehaieiikt rexktea«è même de Fempire au caractère diyin i}a'ils attribuaient à rempereui*. Cette sainteté, que nous ne tomptemoiÊkB guère, était pour les anciens la légitimité du seul pouvoir (|ui empêchât la soèiété de se dissondre. Sn refusant d'encenser Tempereur, que faisaient donc les premiers chrétiens, sinon se mettre eti rèvcdte ouverte contre une loi religieuse et eÎTile? Qu'ils eussent raison de le fafare, qt'ils eussent le droit de proclamer qu'il vaut mieux dbéii^ à Dieu qu'aux hommes, Je le reconnais, et e'est par là que je les admire; mais qu'on avoué donc qu'ik avaient le droit de résister, et qu'on reconnaisse que ce droit est celui de totis les hommes, quand la foi est op^ primée. Si lé sang des Chrétiens a été fécond, c'est parce qu'il a été donné pour la plus sainte et la plus juste des ésiusës; c'est parce que les martyrs sont morts pour la liberté de leur Conscience qu'ils ont affranchi l'àme humaine. Ce sont eux qhi ont ruiné le despotisme religieux; nous leur devons ce qiie nous sommes âujOuM'hui*
Tant qu^ la persécution a duré, on ne ¥oit pas que les chrétiens aient demandé atitre ehose que lali* berté; mais une fois maîtres du pouvoir et perséeuteui;? à leur tour, ils ont distingué entre les droits de la vérité et les dh)its de l'erreur. Suivant eux, la résistance des premiers martyrs était juste j^aree qu'ils étaient dans l'Église ; celle des ariens était oriminelle, parce qu'Arius était héi'étiqtte. Théodose est tin grand prince parce qu'il a écrasé le paganisme; Julien est un scélérat parce qu'il a tourné contre les chrétiens les lois que ceux-ci avaient faites con^e les paiens. Ce vieux sopinsme a été renouvelé d^ nos jours;
on ne peut imaginer rien de plus ingénieux pour justifier le fanatisme, pour éterniser la violence et la guerre. Quelle religion ne se croit en possession de la vérité, puisque la foi est pour elle la première et la seule condition d'existence? Quelle Église, par conséquent, n'a le droit de persécuter ceux qui ne pensent pas comme elle, jusqu'au jour où elle s'aperçoit de son erreur, c'est-à-dire jusqu'au jour où eUe se dissout? Pliilippe II a eu raison de brûler les protestants, et on fait bien de ne les pas souffrir en Espagne; mais les luthériens de Suède ne sont ni moins sensés ni moins religieux quand ils déportent ceux qui abandonnent la foi de leurs pères pour passer au catholicisme ; l'empereur de la Chine est dans son droit quand il tue nos missionnaires. Admirable système qui glorifie la haine, la guerre et le bourreau I Non, il n'est pas juste de dire que la possession de la vérité soit la mesure de notre droit; car la vérité n'a point de signe certain que reconnaissent tous les hommes, et elle n'a point été promise à tous. Notre devoir, notre droit, c'est de la chercher, car Dieu qui est l'éternelle vérité nous a fait pour le connaître. C'est donc la libre poursuite de la vérité qui nous appartient à tous au même titre ; et qu'il se trompe ou non, celui-là est un vrai martyr qui brave la mort pour chercher Dieu.
Avec Constantin, l'Église monte sur le trône impérial ; dès lors les deux puissances s'associent pour faire régner une seule reUgion. Si la force mise au service de la vérité assurait le maintien d'une loi divine, nous assisterions au plus grand et au plus beau des spectacles. L'unité de la foi est garantie par le prince qui se proclame l'évèque extérieur, cette unité ▼a sans doute donner au monde la paix religieuse.
If. JULES SIMON. * 9
Voilà ce qu'imaginent des gens qui n'ont jamais lu l'histoire et qui dans leur ignorance placent l'âge d'or derrière eux. C'est la plus chimérique des illusions.
Dans l'Orient, l'Église et l'État sont en lutte perpétuelle; la politique et la religion se confondent; il naît chaque jour quelque hérésie nouvelle, et on se querelle encore quand le Turc s'empare de Constantinople, épuisée, ruinée par des siècles de dissensions. En Occident , l'Église est plus heureuse ; les barbares se rangent volontiers sous sa loi. Elle a pour elle les lumières et la douceur. Lettres, sciences, droit, politique, tout est dans sa main. S'imagine-t-on qu'il n'y ait pas de résistance et que la paix du cloître n'abrite pas plus d'une âme inquiète qui cherche la vérité dans un chemin nouveau, parce que la vérité traditionnelle ne lui suflSt pas ? Dès que la lumière se fait en Occident, nous voyons de toutes parts les esprits qui s'agitent et l'orage qui gronde. Wyclif, Huss, Luther, ZwingU, ne sont point des ambitieux isolés qui incendient, comme Érostrate, par une puérile vanité; ils ont une généalogie, ils ont des ancêtres; s'ils réussissent, c'est parce qu'ils disent tout haut ce que d'autres ont longtemps pensé tout bas. Ils se trompent peut-être, mais en ne laissant pas de Hberté à la recherche, on a désarmé les esprits, on les a livrés sans défense à l'erreur. La force a comprimé toutes les issues de l'âme humaine; l'âme humaine se délivre par une explosion.
Je ne suivrai pas M. Simon dans le tableau qu'il fait des supplices inventés par le seizième siècle ; tristes peintures qu'il a rajeunies par la chaleur de sa parole, par cette juste indignation qui range tout honnête homme du côté des martyrs. Mais qu'on me permette une réflexion qui ne manque pas de gravité.
10 * LA LIBERTE BBLIGIEOSB.
C'est de nos jours seulement qu'on a commeneô la réhabilitation de la force en religion; bourreaux et victimes étaient depuis longtemps oubliés. On a eru servir le catholicisme en faisant une subtile apologie de l'inquisition, en excusant la Saint-Barthélémy, en justifiant la ligue, en défendant la révocation de Tédit de Nantes; on n'a pas vu sans doute que «'était ae* cepter la complicité de temps odieux, et préparer le retour de la violence. L'homme est ainsi fait qu'il passe vite de l'idée à l'action. Prouvez-nous qu'à un jour donné un parti a bien fait d'écraser ceu^i qui ne pensaient pas comme lui; une fois ce sophisme ae-^ cepté, laissez faire les passions humaines : de ce germe fatal elles sauront bien tirer la persécution.
Cette levée de boucliers a déjà produit un e£Eet naturel , qui ne peut étonner que ceux qui ne con^ naissent ni Thistoire ni le cœur humain. Le protestantisme n'était pas populaire en France; en religion comme en politique, l'absence d'une autorité visible nous efifraye ; aujourd'hui, de toutes parts on réhabilite les victimes, on appelle l'opinion au secours de la Réforme. M. Michelet, M. Henri Martin, M. Ros^ seeuw Saint-Hilaire', M. Jules Simon, exaltent les premiers martyrs protestants , Louis Berquin , Anne Dubourg, Paleario, les Enzinas. Croit-on que pour le catholicisme il soit indifférent de remuer ces cendres mal éteintes, au risque de ranger contre lui des hommes dont on ne peut méconnaître ni l'honnêtetô ni le talent 7 Ne voit-on pas qu'on déchaîne une tempête dont on s'effrayera quand il sera trop tard? Coup* damnez-vous le passé, blàmez-vous ces lois perfides
* h fais allQSion aut articles remarquables sur le protestantisme en E:.-'pagHc, qiit) M< Ros«eenw Saint-Hilaire a publié dAHs rexOëllwM Revue ciirélienrw de M. de Pressenié*
■• JDLES SIMOir. 41
et ernelles qui ont traité les calvinistes comme des ennemis publics, acceptes-TOus aujonrd'hni la liberté pour tous, en ce cas tous ne répondez plus des fautes ni des erreurs de vos pères; en jetant à la mer ce poids fatal, le catholicisme reste la religion de TÉvangiJe. Mais si vous revendiquez ce sanglant héritage, si vous absolvez la trahison de Catherine de Médicis, si vous relevez Louis XIV de son serment, si vous répétez aveo Bossuet qu'exterminer les hérétiques est le digne ouvrage d'un grand roi% attendez-vous alors à ce que l'opinion vous délaisse, et dites-vous bien que si la religion souffre de cet abandon, c'est vous qui, en la rendant complice de la violence et de rinjustice, c'est vous qui l'avez compromise et désarmée.
Dans cette longue histoire de l'intolérance, qui est lliistoire du monde, comme le dit justement M. Simon, il est un chapitre excellent et nouveau que je ne saurais trop louer. Condamner l'inquisition ne demande pas aujourd'hui un grand, effort de justice; mais on s'imagine volontiers que depuis 1789 la liberté de conscience a remporté une victoire complète, et qu'en ce point nous sommes arrivés à i'apogée de la civilisçition. C'est contre ce préjugé que proteste l'auteur; déchirer le voile derrière lequel s'abrite notre paresse n'est pas le moindre service qu'il aura rendu i la cause qu'il défend. C'est la tolérance que la Constituante accordait aux protestants, ce n'est pas la liberté de conscience; quant aux catholiques, la Constitution civile a cruellement démontré que l'Assemblée ne comprenait pas ce que c'est que l'ÉgUse. La Convention fit une Déclaration
' Oraison funèbre de Le Tellier.
i2 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.
pompeuse ' ; les grands mots ne lui ont jamais coûté ; au fond elle ne voulait pas d'une liberté qui eût gêné son despotisme. Les jacobins rêvaient d'anéantir toutes les religions. Pour eux, Dieu était un aristocrate, le culte de la Raison n'était qu'une profession d'athéisme. Cette belle Déclaration des Droits fut suivie d'une horrible persécution ; on voulait anéantir le dernier prêtre comme le dernier roi.
M. Jules Simon condamne la conduite de la Convention, et je lui sais gré de ce jugement ; mais, selon moi, il ne va pas assez loin.
•X Certes, dit-il, je ne veux pas faire le procès de la Convention. Je sais combien il y a de grandes choses dans son histoire, et je ne suis pas de ceux qui comptent pour rien d*avoir au dehors héroïquement résisté à toute l'Europe, et achevé au dedans la défaite de préjugés séculaires. Mais quel que soit l'empire des circonstances, l'impartiale histoire reprochera toujours à cette assemblée de n'avoir pas mis d'accord sa philosophie et sa politique. Sa philosophie est très-libérale, sa politique est très-oppressive, oppressive à ce point que seule de toutes les tyrannies elle a gardé dans l'histoire le nom qui convient à toutes les tyrannies et s'est appelée la Terreur.
Voilà un jugement qui sera accepté par le plus grand nombre, et que les amis de la Convention trouveront sévère; pour moi, il me semble insuliîsant. L'iiistoire est la sauvegarde des générations nouvelles; c'est en condamnant le crime et la violence dans le passé, c'est en tlétrissant les bourreaux qui ne
* Article 7 de la Déclaration des Droits:
« Le droit de maiiifesler sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. La nécessité d'énoncer ces droits suppose la présence ou le souvenir du despotisme. »
M. IULBS SIMON. 13
sont plus 9 que l'historien assure le triomphe de la justice et de la lihertè. La Convention ne mérite point qu'on Texcuse; sa philosophie, pour parier comme M. Simon, n'a jamais été qu'un mot et un leucre. Jusqu'au neuf thermidor l'assemblée a été despotique, injuste, sanguinaire; elle a écrasé la France sous la plus mauvaise forme de la tyrannie, la tyrannie imposée par la foule, acceptée par la peur. La Convention n'a pas été moins cruelle que l'inquisition, elle a été plus coupable, car elle n'avait pas la même excuse, et ne croyait pas sauver l'âme en torturant le corps. Si nous voulons dégager la liberté des horreurs qu'on a commises en son nom, il nous faut condamner la Convention avec une justice inflexible; toute faiblesse donne des armes contre nous.
Depuis le Concordat, qui remit l'Église gallicane en possession de ses droits et rétablit à des conditions équitables l'alliance du catholicisme et de l'État, on a fait peu de chose pour la liberté religieuse. Ce que nous avons appelé de ce nom n'a été que la reconnaissance officielle de quelques communions protestantes, et le salaire accordé aux ministres du culte israélite. La loi a maintenu la nécessité d'une autorisation préalable pour les cultes nouveaux, en d'autres termes, elle a reconnu à l'État un droit supérieur à celui de la conscience individuelle. C'est une tolérance large, exercée en général avec douceur, et qu'on a longtemps acceptée sans se plaindre et sans désirer rien de plus, hormis quelques âmes ardentes et convaincues qui s'attachaient aux espérances et aux promesses de la Charte de 1830. Aujourd'hui le réveil religieux amène une exigence plus grande; on se demande si l'on peut se contenter du régime actuel. C'est ce qu'il faut examiner. Mais nous n'avons encore
H LA LIBERTÉ RKLtGIÉUSE,
consulté quo riiistoiro ; îl faut creuser plus profotidément pour atteindre les principes : c'est à la philosophie qu'il appartient de nous dire quels sont nos titres et nos droits, M. Jules gimon a discuté ce grave problème. Suîyons-le sur ce terrain.
Qu'est-ce que la liberté (Je conscience? La simplicité de cette question fera sourire plus d'jin lecteur. En France, où l'on 9e passionne aisément pour les grands principes et leg maximes générales, on n'imagine pas d'abord qu'un même mot puisse ei^serrer les idées les plus diverses, 01^ marche longtemi)s sous le même drapeau avant de se douter qu'on n'appartient pas au même parti. Demandez la liberté de penser, la liberté de parler, même la liberté d'écrire, aussitôt des voix généreuses vous répondent et répètent à l'envi que ces libertés sont des droits naturels, l'exercice même des facultés que Dieu nous a départies en nous faisant hommes» Gêner la coascience ou la parole I c'est commettre un sacrilège, c'est étouffer l'âme humaine, c'est saper le fondement de la société moderne. Qui donc aujourd'hui oserait toucjier â ces droits sacrés? A-t-on jamais revendiqué plus haut les principes de 89? et, à nous entejidre, n'est-il pas évident qu'en ce point qous n'avons tous qu'un même évangile politique?
\ Essayez maintenant de définir une de ces liberté^ qui sont notre commun patrimoine, tirez de cette dé* I finition lea conséquences pratiques qui en découlent naturellement, soudain l'accord disparaît; chacun vous dispute l'exercice et la garantie de ces droits que personne ne vous conteste en théorie. Il semble que dans notre pays on n'aime la liberté qu'autant qu'on ne l'a pas. C'est alors qu'on se bat volontiers pour elle; quand on l'a conquise, on ne sait pas s'en
servif , et l'en ^'ea veut ^us. Nous sommes un peupîe de soldats; ea qu'il nous faut, ce sont les hasards et les émotions delà guerre; les labeurs et les jouissances de la paix ne sont pas de notre goût.
M. Jules Sipion eoimait notrp vice favori; sans pitié pour notre faiblesse» il nous force à réfléchir sur les droits que nos pères nous ont légués. Il nous en montre les conséquences^ et ces conséquences il nous presse de les accepter. C'est la partie forte de son livre. On voit à chaque page un lH)mme habitué à descendre dans sa conscience pour smsir les phénomènes qui s'y passent. Chose rare en notre temps, M. Simon n'a pas peur de la vérité I Ayons le courage de le suivre dans cette étude; c'est en analysant la nature et les besoins de notre âme que nous comprendrons ce que c'est que la liberté de conscience, et quelle place elle tient dans la vie et dans la société. Du même coup nous verrons pourquoi c'est une question qui ne s'épuise jamais» et qui tout au cou-* traire s'élargit à mesure que gagne la civilisation. En usant de la liberté, chcujue génération fait servir cet outil divin à des œuvres nouvelles, et ce qui fut la terreur des pères devient un jeu pour les enfants. Que de choses nous déclarons impossibles quî sont passées en habitude de Tautre côté de l'Océan, et comment ne voyons-^ous pas que ce qui fait la gran^ deur de l'Angleterre^ e'est qu'elle a plié à ses besoins cette force qui tant de fpis, par notre fe»te , a fait explosion dans nos mains?
J'en reviens à ma question. Qu'est-ce donc que la liberté de consdence? C'est la liberté de croire et de penser, disait M. de Donald; après cette définition il ajoutait que réclamer la liberté de penser était aussi absurde que de réclamer la Uberté de la circulation
du sang. Il est clair que cette définition n'épnise pas le sujet, et que les amis de la liberté de conscience veulent quelque chose de plus; mais, j'en demande pardon à M. de Bonald, il n'est pas vrai que même dans ces limites la liberté de conscience ait toujours été reconnue, ni même qu'elle le soit partout aujourd'hui.
Avaient-ils la liberté de croire et de penser, ces juifs, qu'à la fin du dix-septième siècle, en présence du roi, l'inquisition d'Espagne envoyait aux galères et au bûcher parce que dans le fond du cœur ils adoraient le dieu de leurs pères *î
Avaient-ils la liberté de croire et de penser ces protestants de France que traquait M. de Bas ville, ces pères à qui on arrachait leurs enfants, ces chrétiens qu'on poussait dans l'Église en les menaçant de la prison, ces mourants auxquels on imposait les sacrements, et dont on punissait la résistance en ruinant leurs familles, en flétrissant leur mémoire, en jetant leurs cendres au vent*?
Ont-ils la liberté de croire et de penser ces catholiques de Pologne, à peine échappés de la persécution, ces Italiens qu'on chasse de Florence parce qu'ils cherchent dans la Bible la règle de leur foi, ces Suédois qu'on frappe comme des criminels s'ils songent à quitter l'Église officielle? L'âme est-elle maîtresse d'elle-même quand on la courbe sous la terreur?
Ainsi, môme aujourd'hui, en des pays qui se disent
' Voyei la Relacion historica del Auto gênerai de Fe qui se eelebrb en Madrid este ano de 1680, con asisteneia del rey Carlos JS, Madrid, IGSO.
' On trou?era le Mémoire de Basviile parmi les lettres de Bossuet, après la lettre CCXXXV. CEuvres de Bossuet, édit, Lefèvre, t. XI, p. 213. Jules Simon, p. 32.
U. JULES SIMOX. 17
civilisés, la liberté intérieure, la liberté de croire n'existe pas ; et ceux qui la refusent sont meilleurs .lo^cîens et politiques plus conséquents que M. de - Bonald. Es sentent par instinct que reconnaître cette liberté, c'est ruiner tout le système, et ils ont raison. Pour établir l'unité en religion, ce n'est pas assez de bâillonner ceux qui parlent, il faut aller jusqu'au fond de l'âme humaine et y étouflFer la pensée.
Voyons en effet où mène la liberté de croire, cherchons si une fois qu'on entre dans cette voie il est possible de s'arrêter. C'est une étude sérieuse ; mais quand il s'agit du plus grand intérêt de l'humanité esfrce trop de compter sur un quart d'heure d'attention?
L'homme remplit une fonction ici-bas ; pour lui tout ne se borne point à la vie des sens. Un instinct invincible lui fait chercher en toutes choses le vrai, le beau, le bien, le juste. Dans l'État comme dans la famille, dans l'art comme dans les lettres et dans les sciences, nous entrevoyons une loi mystérieuse qui règle tout; il y a un idéal que nous poursuivons sans en avoir conscience, et souvent même malgré nous. Plus d'une fois sans doute la passion arrête l'individu dans cette noble poursuite ; alors il ramène tout à lui et se fait le centre du monde; mais dans la société l'effort général, l'effort désintéressé finit toujours par l'emporter sur l'égoïsme de chacun, et c'est ainsi que, sans violenter les volontés g^uiiculières, une main cachée pousse les générations vers une destinée dont elles n'ont pas le secret.
€ette vérité, cette justice, cette beauté dont nous avons soif, il nous faut l'appuyer sur quelque chose de solide pour y voir autre chose que le mirage de notre propre esprit. Nous sentons que cet idéal est
iB LA LUiËRÏÉ RELIGIEUSE.
plus vrai que les phénomènes matériels, nous scxIttons qu'il a une substance immuable ; cette substance, c'est Dieu. Diftu, c'est la vérité^ c'est la beauté, c'est la bonté, c'est la justice suprême ; tout ce que nous découvrons dans le monde n'est que l'image et le reflet de la splendeur divine, l'écoulement de cette source qui ne tarit jamais.
Mais Dieu, ce n'est pas seulement ui^ pur objet de spéculation pour notre intelligence, k priesure qu'on avance dans la vie, on sent davantage le besoin d'un bras secourable qui nous soutienne ds^us pos défaillances. Que faiso^s-nous ici-bas? Pourqupi le triomphe de l'injustice et de l'erreur? Qu'est-ce qu$ la mort? Est-ce le néant, est-ce l'entrée d'une vie meilleure? A tous ces problèmes notre cœuf demande une solution qui nou^ fasse vivre plus tranquilles et paourir avee plus d'espoir. La réponse à cette inquiétude qi)i fait notre grandeur, c'est une religion*
La religion n'est pas une doctrine philosophique fondée sur l'autorité, comme le dit M. Simon; je ne puis admettre l'exactitude de cette définition. La religion est autre chose que cela. Comme }a philosqphie, elle fait appel à la raison pour tous les problèmes que la raison peut résoudre ; mais là où notre esprit s'arrête et confesse son impuissance, la religion lui offre la solution qu'il implore. Elle commence pour ainsi dire où finit la philosophie, elle en est le couronnement. Et comme notre esprit ne peut que recevoir sans la comprendre cette solution qu'on lui apporte, toute religion s'appuie sur une révélation.
Demandons-nous maintenant quelle est la situation d'un homme qui cherche la vérité religieuse et à qui on offre trois révélations. Se fera-t-il juif, mahcimétan 01} chrétien? S'il sç fait chrétien, quelle i^glfsp ehoi-
ri^â^Ml patmi tattt de sectes qui se disputent son salut? Pou^ beaucoup de gens, je le sais, cette question ne se présente guère. Ils gardent toute la vie le symbole qu'ils ont reçu dans leur enfance. Quelques-uns sont assez heureux pour que le doute ne les trou])Ie jamais ; le plus grand nombre^ suivant la poignante ironie de Montaigne^ est oatholique ou protestant au tîiême titre qull est Périgourdin ou Allemand. C'est le hasard de la naissailee qui donne 4 la plupart des hommes eisiieplaiêantefoy, qui ne croit ce quelle croit que pouf n*avoir pas le wuraqB de le décroire \ Mais pour les ftmes délicates ou inquiètes, pour ceux qui ont besoin dése rendre compte de leur foi et qui veulent être chrétiens autrement que des lèvres , que reste- t-il à faire, sinod de chercher la vérité? Et comment chercher la vérité, sinon en usant de sa raison et de sa liberté? On peut se tromper sans doute, et comme saint Augustin traverser plus d'une erreur avant d'arriver à la lumière « mais pour reconnaître la sincérité d'une révélation ou le caractère divin d'une Église, quel autre moyen y a-t-il que d'étudier et de réfléchir? Là raison seule peut nous mener au seuil du temple, par conséquent la liberté de conscience n'implique pas seulement le droit de croire, «.l^c emporte aussi le droit d'examiner»
G'eàt là un principe qu'admettent toutes lesÉglises, encore bien qu'elles en repoussent souvent les consé* quences. Quand, par exemple, une religion envoie des missionnaires en Chine oiiauxIndes,elleneprétendpas imposer de force son symbole; elle ne demande qu'à prêcher la vérité comme faisaient les apôtres ; c'est à la conscience dos Chinois et des sauvages qu'elle
< Montaigne, 11?. H, eh. &ii, édit. UQerc. Paris, 1944, 1. 11, p. 33.
20 LÀ LIBBIITÉ RKLIGIEUSE.
s'adresse. Elle provoque Texamen, elle se plaint quand on Tempêche de répandre la parole divine. Elle a raison; mais de cette prédication ne peut pas naître la tyrannie spirituelle. Vous approuvez llnfidèle qui se fait chrétien parce qu'A découvre les erreurs du culte paternel, vous ne pouvez pas lui défendre de quitter la confession qu'il a choisie, du jour où il n'y voit plus la vérité. C'est parce qu'il a le droit de sortir d'une Église qu'il a le droit d'entrer dans une autre; ce sont deux libertés qui se tiennent et qui ne peuvent exister séparément. Gela est évident, et cependant combien de gens admirent nos missionnaires tout en regardant comme un crime d'accorder aux Russes, aux Espagnols ou aux Italiens le droit qu'ils réclament pour les Chinois et les Indiens?
Dira-t-on qu'il y une Église marquée d'un tel caractère de vérité, qu'il suffit de la regarder comme le soleil, et que ceux-là seuls ne la voient pas qui sont aveugles ? Observons d'abord que nous ne brûlons ni n'emprisonnons les aveugles ; nous nous contentons de les plaindre et de les servir. S'il y a aussi des âmes aveugles, c'est notre devoir de respecter leur faiblesse et de ne pas transformer en crime une erreur invincible. Nos convictions ne dépendent pas de notre volonté, par conséquent elles ne peuvent être coupables. L'erreur est un vice de l'intelligence, et il n'y a qu'une manière de ramener l'esprit humain, c'est de l'instruire et de l'éclairer.
Remarquons ensuite qu'il s'en faut bien qu'il y ait au monde une Église dont la vérité soit tellement éclatante que nul œil humain ne puisse résister à cette splendeur. Pour ne parler que des Églises chrétiennes, l'histoire nous les montre en lutte depuis trois cents ans, sans qu'elles puissent ni se réduire ni s'entamer.
Et nous ne pouvons douter qu'en chaque communion il n'y ait de grands esprits, des cœurs pieux qui cherchent sincèrement la lumière. Le cardinal de La Luzerne, Néander, Vinet, Ghannîng, voilà certes des âmes excellentes qui sont la gloire de notre temps, pourtant parmi ces chrétiens ardents et éclairés il n'en est pas deux qui appartiennent à la même Église. Où trouver cependant plus d'intelligence, plus' de bonne foi, plus d'amour pour la vérité?
Est-ce à dire que toute Église contienne un mélange d'erreur et de vérité, et qu'au fond toute religion, n'étant qu'un produit du sentiment religieux , soit également bonne ou également mauvaise ? Non , telle n'est pas ma pensée. Ce n'est pas la religion, ce n'est pas l'Église, c'est l'esprit de l'homme qui est un mélange d'ombre et de jour, et c'est pour cela que la vérité religieuse n'échappe pas au sort de toutes les vérités morales. En religion, comme en philosophie, comme en politique, la vérité n'existe pour l'individu que dans la mesure de son intelhgence et de ses forces. Une âme qui se défie d'elle-même sent le besoin d'une autorité visible qui lui garde le dépôt de la tradition, une âme plus hardie ne veut entre elle et Dieu d'autre intermédiaire que la Bible. Pour un protestant, les pompes du catholicisme sont un reste du culte païen; la nudité des temples calvinistes attriste et effraie un catholique. La succession des évêques rassure la foi d'un anglican; Ghanning, qui ne voit dans l'unifor* mité d'opinions qu'une preuve d'indifférence, la regarde connue un mal et un danger.
Cette variété de sentiments, cette opposition d'idées est chose inévitable. La vérité religieuse est absolue, si on entend par là Dieu qui est l'objet même de la eonnaissance; mais les hommes qui cherchent Dieu
GooQle
tt l'A UBERTé RBUGISUSB.
sont des créatures ondoyantes, imparfaites, diveniesi et par eonséquent^ tant que Tesprit humain ne chan^ géra pas, on peut craindre que Tunité religieuse ne soit qu'un beau rêve, un idéal dont on s'approchera peut-être, mais qu'on n'atteindra jamaist A moins qu'on ne donne à chacun de nous la même inteUigenee, la même attention, la même volonté, il y f^ura toujours des degrés infinis dans les convictions ^ et des diyer-gences dans la foi.
On voit où mène la liberté de conscience $ même en acceptant la définition de M. de Bonald. Laisser chacun croire ce qu'il juge la vérité , c'est lui reconnaître le droit d'examen, c'est condamner toute violence et toute gêne, c'est accepter les nobles parole» de Fénelon. « Accordez à tous la tolérance, nto pas « en approuvant tout comme indifférent, mais en a soufirant avec patience ce que Dieu souffîre. » De la part d'une Église, est-ce pactiser avec l'erreur 7 Non : c'est revenir à rÉvangUe, c'est reconnaître les lois naturelles de l'esprit humain, lois qui sont de Dieu, aussi bien que la révélation. Nul ne peut sentir, penser, vouloir pour moi, comment donc aurait- on le droit de m'imposer le sentiment le plus intime, la pensée la plus personnelle qu'on puisse imaginer? L'intolé-^ rance est une attaque si insensée contre les lois de notre âme, qu'au fond c'est toujours une violence stérile. On peut bien exterminer toutes les sectes rivales i mais sur leurs ruines ce n'est pas une religion, c'est une église qu'on établit; la conscience ne se laisse pas forcer ; ce n'est pas la vérité qu'on impose, c'est le silence et la mort.
Si la liberté de conscience n'intéressait que la religion, c'en serait assez déjà pour ranger de son côté tous les ôœurs sincères; mais elle a ui^e portée plus
a. IULES siMoir. t3
grande, ear, sons un antre nom, comme i a vu M. de Bonald, ce n'est que la liberté de penser. Notre àme n'est pas double; qu'il s'agisse de la terre ou du ciel, c'est toujours à cette balance qu'il nous faut peser la vérité ; c'est une même règle qui mesure nos rapports avec Dieu et nos rapports avec les hommes. Refuser la liberté religieuse , c'est donc mutiler i'âme humaine, et du même coup détruire le fondement de nos droits. I^a société et la religion ont pour principe commun la liberté, le citoyen souffre de tout oe qui gèm la chrétien. C'est ce qu'a bien compris M. Simon, et ee qu'il a exprimé avec éloquence dans un des plus beaux passages de son discours :
« Savez-vous, Messieurs, ce que c'est que cette liberté de dedans qu'on veut vous ravîr? C'est la matière du droit. Otez la liberté intérieure de nos opinions, de nos résolutions, vous ôtez le droit ^ vous le supprimez, vous lui enlevez sa raison d^étre, vous en détruisez même la pensée. C'est parce que je suis libre d'agir que je me sens obligé à l'action juste. En même temps que je sens se mouvoir en moi cette force vive qui donne le branle à toutes les forces du monde ^ qui peut résister à ia matière et la dompter. Je comprends qu'elle n'est pas livrée au hasard et au caprice, qu'elle a une loi comme tout ce qui esiiste, une loi que ma volonté peut enfreindre, mais qu'elle enfreint à son dam , en consentant par l'usage désordonné de sa forcç, i une diminution, à une dégradation de mon être. Être libre sans une loi, c'est être abandonné. La vraie liberté, celle qui fait de l'homme une image de Dieu, c'est la liberté réglée, dominée, sanctifiée, réalisée par la loi morale. Voilà la vraie force, une force employée au bien; voilà l'action véritable, une action juste.
« Il en est de même de la pensée et même du sentiment. •• Il faut que la volonté discipline les idées sous la loi du vrai, ' il faut qu'elle les enchaîne dans un ordre juste, qu'elle s'attache à ce qui est éternel et rejette ce qui ne vaut rien. C'est à cette condition que l'esprit a conscience et possession de
sa force, et qu'au lieu de dépendre de tout ce qui Tentoure, il arrive en se dominant à dominer tout le reste. La loi, ou, si Ton veut, le droit, est donc nécessaire à la personne humaine, à la liberté humaine pour la constituer ; et la liberté à son tour, soit dans l'ordre de la pensée , ou dans Tordre de l'action , no va pas sans le droit. Le droit et la liberté apparaissent ensemble dans la conscience humaine, et tant s'en faut qu'on puisse me contester au dedans de moi la possession du droit et la possession de la liberté, que si je ne les retrouvais pas dans ce dernier sanctuaire il ne me resterait qu'à envier le sort des brutes et à me plaindre de Dieu qui m'a fait sensible et intelligent.
« Concluons, Messieurs^ que la liberté de conscience prise en elle-même dans son fond, dans son essence^ la liberté de penser, si vous aimez mieux ce nom, est une nécessité de notre condition, un droit inhérent à notre nature, qu'on ne peut nous* Tarracher sans nous ôler tous droits et toute liberté, et même . toute idée du droit. C'est une impiété que de nier en principe la liberté de penser ou de la disputer à Thomme dans la pratique^ en employant contre elle la ruse, le mensonge et la terreur*. »
Ce sont là des vérités trop peu comprises, et qu'il est bon de répéter. Depuis quinze cents ans , l'erreur la plus fatale à l'Église comme à l'État a été de ne pas comprendre que leur force est dans l'âme du fidèle et du citoyen ; cette vie intérieure qu'ils compriment, cette énergie dont ils ont peur, c'est leur puissance; pourtant tel est le poids de l'ignorance et des préjugés, qu'aujourd'hui encore on se défie de toute voix qui défend la liberté. N'importe, il est beau de soutenir une cause si grande ; le monde a déjà tant de fois avancé malgré lui, qu'il ne faut pas craindre de semer la vérité à pleines mains. Tôt ou tard elle lèvera» au profif même de ceux qui la maudissent aujourd'hui.
< Jules Simon, p. 272.
M. JULES SIMOir. ^
Il n'est pas d'étude morale qui vaille Iliistoire d'une idée. Prendre une vérité à son premier germe , en suiwe la pénible croissance au milieu des obstacles de tout genre que lui opposent les choses et les hommes, c'est un spectacle qui, en montrant l'irrésistible action de la Providence, vous donne à la fois patience et courage. L'humanité marche comme Israël dans le désert. En tête sont les serviteurs du Dieu vivant, les amis de la vérité, quelquefois aussi les enfants perdus ; en arrière sont les cœurs timides, ceux que l'inconnu épouvante, et qui, à toutes les promesses de l'avenir, préfèrent la servitude et les sépulcres d'Egypte. Au milieu est le gros de l'armée, partagé entre l'ardeur des uns et la faiblesse des autres. Le corps avance, mais lentement, toujours prêt à s'arrêter si des voix généreuses ne l'excitent et ne le forcent à faire un pas de plus vers la terre promise. C'est là le rôle des belles âmes, rôle ingrat pour qui ne trouve pas son payement dans les joies de la conscience, car à ceux qui se dévouent il ne vaut d'ordinaire que TindiDérence de la foule et le dédain des politiques. Le peuple ne croit qu'aux passions et aux intérêts de l'heure présente, les sages du siècle s'abandonnent à l'opinion; qu'elle aille à l'erreur ou à la vérité, qu'importe, si, même en ses rellux, elle mène à la fortune?
La liberté de conscience en est chez nous à sa première étape, et déjà on regarde en arrière, on s'effraye du chemin qu'on a parcouru. On parle avec une pitié superbe de la Russie, de l'ItaUe, de l'Espagne comme de pays arriérés qui ne sont pas encore en marche , qui repoussent le droit de croire et d'examiner; mais c'est avec la môme hauteur qu'on signale les hardiesses de l'Angleterre et des États-Unis;
26 hk LlMRTé RELIGIEUSE
on se trouve haWle et prudent parce qu'on reste à mi-cheima enire la servitude et la liberté.
Le droit de eroire et d'examiner paraissait à nos pères la mine de la religion et de la société; aujourd'hui qu'on en connaît la parfaite innocence, on ne le conteste ]^iis. Mais il n'en est pas de même de deux autres droits sans lesquels la liberté de conscience n'est pas complète, je veux dire le droit de se réunir et le droit d'annoncer librement la vérité. Sans doute oh ne nie pas ces droits en théorie ; mais c'est avec défiance qu'on en accorde l'exercice ; la liberté est une faveur de l'État. C'est le prince qui protège les Églises et qui choisit entre elles; c'est lui qui, dans un intérêt d'ordre public, prend les âmes en tutelle, et au besoin proscrit toute religion qui lui déplaît. D'où vient ce privilège? quelle en est la nature? quelles en sont les limites ? C'est ce qu'il faut examiner.
Parlons d'abord du droit de réunion, ou, sous un autre nom, du culte public. Si l'individu a le droit de chercher Dieu et de l'adorer à sa façon, on ne voit guère comment on pourrait refuser à une société de croyants ce qui appartient à chaque membre en particulier, n est clair que la liberté du culte n'est qu'une forme de la liberté de conscience; la prière en commun n'est ni moins légitime ni moins nécessaire que la prière isolée. Elle l'est même davantage, non-seulement pour celui qui s'attache à la parole du Christ \ mais encore pour celui qi|i se contente des lumières naturelles. Le fidèle comme le citoyen est un homme, c'est-â-dire un être sociable par nature, qui no trouve sa perfection que dans l'union avec ses semblables.
■ Satnt Matthieu, ch. XVIII, ▼. 26. « Là où deux on trois aoni a»» •emèlés en mon nom, je suis au milieu d'eux. »
L'Église et TÉtât sont les deux communautés où Tindividu doit vivre et se compléter ; le chasser de ce milieu, c'est lui porter un coup mortel. Un croyant sans église, c'est un citoyen sans patrie.
j C'est encore un droit essentiel que de répandre la vérité. Le mot de Fontenelle est la devise d'un vieillard égoïste ; la vérité n'est point à nous pour l'enfermer dans notre main ; nous n'en sommes que les dépositaires, les témoins, les défenseurs ; la propager est toujours un devoir; mais combien ce devoir est-il impérieux quand ce qui est en question c'est la vérité religieuse, c'est-à-dire le service de Dieu e% le salut des âmes I « Le silence, disait Pascal, est la plus « grande persécution; jamais les saints ne se sont (( tus. Il est vraiqu'ilfaut vocation; mais ce n'est pgs « des arrêts du Conseil qu'il faut apprendre si l'on est « appelé, c'est de la nécessité de parler '• o Si nous n'étions aveuglés par des préjugés séculaires, qui doue songerait à contester une liberté qui n'est que la conséquence et Texercice même du droit d'examen? Reconnaître que la pensée est libre et en même temps enchaîner la parole, qui n'est que l'expression de la pensée, n'est-ce pas une contradiction flagrante? Pour surcroît d'inconséquence, ajoutez que, suivant la loi française, les écrits sont libres quand la parole ne l'est pas. n est permis d'affirmer daus un livre que le christianisme est une erreur et une folie, mais un quaker ou un baptiste qui n'a point l'autorisation de l'État, n'a pas même le droit de lire publiquement rÉvangile devant ceux qui pensent comme lui.
Disons dyonc, avee M. Jules Simon, que la liberté de conscience est Incomplète si, avec le droit do croira
< Pensie$ ie Pateal, édit. Havet, p. a4U
28 tk LIBERTÉ RELIGIEUSE.
et d'examiner, elle ne comprend le droit de prier en commun, ainsi que le droit d'enseigner, et cela sans gêne politique , sans que le croyant reçoive d'atteinte dans sa dignité d'homme et de citoyen '. Remercions l'orateur d'avoir posé la question d'une façon si nette qu'il n'y ait plus de place pour les subterfuges ni les équivoques, et pesons avec lui les raisons sur lesqpielles on s'appuie pour entraver dans son exercice la première et la plus précieuse de nos libertés.
On peut rassembler toutes les objections sous trois chefs. C'est au nom des tiers, au nom de l'État, au nom des Églises établies qu'on refuse la liberté aux sectes nouvelles. Qu'y a-t-il de juste dans cette opposition?
Ce qu'on allègue d'abord, c'est le trouble qu une Église nouveÛe jette dans la société. Vous n'avez pas le droit, dit-on, d'inquiéter les consciences ni de scandaliser vos frères. Vos prédications sont un empiétement sur des titres acqpiis, sur une possession respectable. C'est une attaque que l'État doit repousser au nom de la paix publique dont 11 est le gardien.
Il y a ici une confusion d'idées. Veut-on dire qu'aucune religion ne peut user de violences et d'injures, que toute Église doit aux autres de les respecter? Cela ne fait pas question ; pour moi j'avoue que même au théâtre j'ai peu de goût pour Polyeucte. Entrer de force dans un temple, pour y braver l'erreur et y briser des idoles, c'est un excès de zèle que condamne la raison, que n'autorise pas l'Évangile. C'est le martyre qui absout Polyeucte et nous iait illusion; la
* Jules Simon, p. 260 et nif«
cruauté du bourreau éclipse les torts du faDatique. Le supplice en fait un héros; aujourd'hui Famende et la prison le rendraient ridicule, et il n'est pas une Église chrétienne qui avouât un pareil défenseur. La violence et Toutrage sont les armes de llmposture ; comment donc serviraient-elles la religion ?
Reste le trouble des consciences, ce trouble que cause l'annonce pacifique, l'exposé candide d'une doctrine nouvelle. Mais à moins que l'humanité ne change tout à coup, n'est-ce pas sa condition d'être remuée par le flux perpétuel des opinions? Soustraire la société à cette agitation nécessaire , ce serait la pétrifier. Où en serions-nous s'il fallait que chacun de nous brisât le fil de sa pensée pour ménager les scrupules des ignorants, pour ne pas blesser l'orgueil des sages? Ma doctrine vous inquiète? Soit; ce n'est pas une raison pour la proscrire. Mon titre est aussi bon que le vôtre. Comme vous j'ai une conscience, comme vous j'ai le devoir de chercher Dieu. Ma foi vous révolte? la vôtre est pour moi un objet de scandale. En vertu de quelle loi faites-vous de vos croyances la mesure des miennes, la règle de ma pensée? La vérité est avec vous ? Je le nie ; si vous ne pouvez me convaincre, qui décidera entre nous? La majorité? Elle était avec les bourreaux contre les martyrs, avec l'inquisition contre Galilée. Il n'y a pas d'erreur, il n'y a pas de crime qui n'ait eu le nombre pour lui; le nombre est le signe de la force, ce n'est pas la marque de la vérité.
Dira-t-on que tout au moins la ma.jorité représente l'intérêt général? C'est un argument puéril quand il s'agit de la vérité. En religion comme en science, la société n'a qu'un intérêt, c'est de se délivrer de l'erreur. Si un seul individu a raison contre tout im
peuple , cekl s'est vu , le devoir et l'intérêt de ce peuple, c'est d'écouter une voix utile ; l'étouffer est un crime. Socrate, qu'on accusait d'outrager la religion nationale et de corrompre la jeunesse , parce qu'il cherchait la vérité , Soerate ne voulut même pas se défendre contre une calomnie déjà vieille de son temps; au lieu de s'avouer coupable, il.se proclama hardiment le bienfaiteur des Athéniens, et demanda en récompense les honneurs du Prytanée* L'orgueil du philosophe révoltait les juges, tandis qu'Anitus était regardé comme le défenseur de la religion et des lois. Cependant la postérité a prononcé pour le fils de Sophronisque ; elle a mis au rang des bourreaux le pieux Anitus et ses complices. |lien n^a changé depuis Socrate ; aujourd'hui comme alors la vérité n'a qu'un juge légitime, la conscience humaine. Le nombre, la loi, l'intérêt général n'y peuvent rien, car la vérité les domine, car ils sont faits pour plier devant elle et pour lui céder. L'incompétence des majorités, ou, sous un autre nom, l'impuissance et l'injustice de la force, il y a dix-hiiit c^nts ans qu'un sage dlsradl, un docteur de la loi, l'annonçait au monde ; ce né sont pas les successeurs des apôtres qui devraient l'oublier. « Laissez ces hommes, » disait le pharisien Gamaliel aux juifs qui voulaient lapider saint Pierre et ses compagnons; « si ce dessein vient « des hommes, il se détruira; s'il est de Pieu, vous « ne pourrez le détruire, et gardez même que vous « ne vous mettiez en guerre avec Dieu ' . »
Si aujourd'hui nous ne sommes pas plus infaillibles que Gamaliel, c'est un devoir de nous en tenir à son conseil; mais je vais plus loin, je dis qu'alors mênae