‹ La liberté religieuse: 3:e édChapitre 8 sur 31 · Acte» des Apôlres, Y · texte numérisé non relu

Acte» des Apôlres, Y

que la majorité serait certaine de posséder la vérité, cette conviction ne Tautoriserait ni à me gêner dans ma recherche, ni à m'imposer silence au nom de l'intérêt public. Tant que mon erreur ne se traduit pas en faits nuisibles à la société, tant qu'elle ne concerne que moi , personne n'a autorité pour me violenter. En eflfet pour que la majorité ait le droit d'invoquer l'intérêt général, il faut que l'acte qu'elle interdit soit un acte social, un acte qui tombe sous la juridiction de l'État. Or, à moins de nier la liberté do Tàme humaine, soutiendra-t-on que toutes nos pensées, toutes nos paroles, toutes nos actions appartiennent à la société? Le prince a-t-il seul le droit de les régler comme il l'entend? Sommes-nous dans la république de Platon, ou en notre quahté d'hommes et de chrétiens n'avonSHious pas des droits naturels, des droits personnels que la société peut bien garantir, mais qu'elle ne peut ni entamer ni détruire? Je dois à l'État mes biens et ma vie, si ce sacrifice est nécessaire pour le salut commun; mais si la majorité trouve bon de me réduire en esclavage, est-ce que je lui dois le sacrifice de ma liberié ? Est-ce que je puis me dépouiller de tous mes droits et renoncer à être homme ? Est-ce que la société peut m'avilir et me dégrader sans commettre un attentat? Personne aujourd'hui, en Europe du moins, ne justifie l'esclavage; nous le maudissons au nom de la raison et d^^l'Évangile. Qu'est-ce pourtant que la liberté du corps auprès de cette liberté de l'àme qui est la condition de toutes les autres? Y a-t-il un droit plus personnel et plus sacré? Est-ce de l'État que je tiens ma conscience? est-ce la société qui fera mon salut? y a-t-il dans ma croyance une responsabilité plus engagée que la mienne? Est-ce comme citoyen ou comme homme que je pense, que je prie^ que je

m'unis à mes frères, que j'annonce la vérité? Quand saint Paul portait au loin la bonne nouvelle, s'inquiétait-il de savoir s'il était citoyen romain ? Est-ce comme Allemand que Leibnitz essaye de réconcilier la philosophie et la religion? N'est-il pas évident qu'en tout ceci l'État n'a rien à voir, que l'intérêt ou les scrupules d'une majorité, quelle qu'elle soit, ne peuvent l'emporter sur un droit? Ne cherchons pas à nous tromper ; imposer le silence en pareil cas, c'est une violence, ou, comme le dit M. Simon, c'est un sacrilège. Et cependant, dès qu'une doctrine n'est pas la nôtre, nous appelons la loi au secours de nos préjugés et de nos passions. Au fond, nous n'aimons pas la liberté.

Cette liberté, dira-t-on, c'est la liberté de l'erreur et du désordre. En proclamant l'indifférence de l'État, ce n'est pas seulement la religion, c'est la société que vous trahissez. Déclarez que toute opinion est respectable pourvu qu'on la cache sous un masque pieux, et bientôt, sous le nom de religion, l'anarchie entrera dans les ftmes, pour y ruiner les principes de la morale et des lois.

Voilà l'objection poUtique. Quand on ne peut pms opprimer les hommes au nom de la vérité religieuse, ' on cherche à effrayer le prince, on appelle le bras séculier au secours de l'Église menacée. C'est aujourd'hui l'argument favori, mais il a peu de solidité et ne soutient guère l'examen.

Remarquons d'abord qu'il y a en toute religion une part de doctrine qui n'intéresse la société civile que de très-loin : c'est le dogme. J'entends par là ces croyances qui ont des mystères pour objet, et qui, fondées sur la parole divine, dépassent notre raison. Ces révélations sur la personne et les attributs de

Dieu, sur les communications que le Père céleste entretient avec les croyants, sont pour le fidèle ce qu'il y a de plus vivant dans la religion ; c'est par là qu'il approche du Créateur, qu'il admire les secrets de la majesté et de la bonté divines ; mais on ne voit pa? comment le dogme concernerait l'État, qui n'est point une personne, qui n'a point d'âme à sauver, et qui, fait pour la terre, n'a de juridiction directe que sur les actions. On dit bien que le dogme est la condition et la sanction de la morale ; cela est vrai en ce sens qu'il faut à nos opinions morales un appui qui soit en Dieu; autrement nous serions notre loi à nous-mêmes, et la passion serait le législateur; mais la morale ne tient point à un dogme particulier, car depuis trois cents ans les communions chrétiennes se sont divisées à l'infini sans que les variations de la foi aient altéré la morale de Jésus-Christ. Grecs, anglicans, lutliériens, calvinistes, ariens même sont d'accord avec les catholiques pour régler suivant l'Évangile les obligations du citoyen envers le souverain, les devoirs des hommes entre eux. L'État n'a donc ni droit ni intérêt engagé dans le dogme, et plût au ciel que les princes chrétiens eussent compris la leçon qu'un païen leur donne dans la Bible I Quand les juifs de Corinthe traînèrent saint Paul devant Gallion le proconsul, en reprochant à l'apôtre le crime de tout novateur : « Celui- « ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu d'une « façon contraire à la loi. — Juifs, leur répondit le « magistrat, s'il y avait un outrage ou xm acte cou- « pablc, mon devoir serait de vous écouter; mais s'il « est question de doctrine, de mots, ou de votre loi, « ceci est votre affaire, je ne veux point m'en rendre if. juge'.» Rien de plus sensé, rien de plus politique « Acles des Apôtres, XYIII, 14.

di LA LIBERTE RELIGIEUSE.

que ces paroles du frère de Sénèque. Aussitôt que le magistrat cesse de se mêler aux querelles dogmatiques, l'intolérance se meurt, la paix se rétablit dans l'État. li y a eu des hérésies au temps même des apôtres, mais elles n'ont point troublé la société civile; le désordre a commencé du jour où lo prince a mis son dangereux pouvoir au service de l'Église. Si l'empereur Constantin ne s'était proclamé l'évoque extérieur, peut-être n'eût-on jamais vu des chrétiens s'entr'égorger au nom de Celui qui est venu sur la terre pour y apporter l'amour et la liberté.

Une fois que l'État reconnaît son incompétence dogmatique, on ne voit pas ce qui pourrait l'inquiéter dans la naissance d'une Église nouvelle.

Craint-on que sous ce titre il ne s'établisse une association politique? La réponse est simple. L'Église qui réclame la liberté ne demande pas le secret. Elle ne se met pas au-dessus des lois. Le culte est solennel, la prédication se fait au grand jour, avec toutes les garanties qu'exige l'ordre public. Si ces réunions ne sont que des clubs déguisés, il y a des tribunaux pour punir un délit qui n'a rien de particulier; que la justice prononce I Mais refuser une liberté aussi respectable que la liberté religieuse sous le prétexte banal qu'on en peut abuser, c'est un sophisme qui n'est plus soutenable. Quelle liberté ne peut-on confisquer par la même raison ? Quel cercle littéraire , quel salon , quelle réunion de famille ne peut aussi couvrir une société secrète? Je n'ignore pas ce qu'on dit quand on garde pour les principes quelque respect humain, et qu'on veut tout à la €ois ménager un reste de gcrupule et refuser la liberté ; on répète à l'envi que les nouveaux sectaires sont des esprits chimériques, turbulents, dangereux ; on ne veut pas voir qu'on

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fait naître les vices dont on se plaint, qu'on amasse à plaisir Torage dont on s'effraye. Placer des âmes ardentes entre le devoir et la loi, c'est-à-dire entre Dieu et les hommes, forcer des cœurs pieux à cacher leur culte et leur foi, ériger en crime la prière et le zèle, n'est-ce pas le moyen de créer des fanatiques et des mécontents? Ouvrez le temple, portez-y la lumière, vous désarmez aussitôt les passions mauvaises ; si vous n& détruisez pas l'erreur, au moins en arrêtezvous le progrès et le danger. Pour résister à la jalousie des Églises rivales, à la froideur et aux défiances de l'opinion, il faut qu'une croyance nouvelle ait ^^ profondes racines, U faut qu'elle révèle au monde un nouvel aspect de la vérité; en deux mots, il faut qu'elle ait la force et le droit d'exister. Le mensonge grandit dans l'ombre, il s'évanouit au grand jour, comme aux premières clartés de l'aurore s'envolent les fantômes et les illusions de la nuit.

On fait une dernière objection. Une religion nouvelle ne peut-elle pas introduire des doctrines immorales? Si des apôtres improvisés légitiment la polygamie, s'ils attaquent la famille ou la propriété, s'ils prêchent la désobéissance aux lois, la société se laissera-t-elle empoisonner parce venin fatal? Notre civilisation, tout imprégnée de l'Évangile, ahc^que^a-^elle devant une renaissance païenne?' En face de ce divin martyr qui depuis t^nt de siècles ouvre ses bras sanglants à l'humanité souffrante et purifiée, aura-t-on le droit de dresser l'autel de la débaucha et d'annonoer le règne de la chair et des sens?

13e tous les monstres imaginé3 pow çffrayer Iqs honnêtes gens en jetant de l'odieux sur la liberté, celui-ci est sans doute le plus ingénieux ; mais un peu de réflexion suffirait pour rassurer les âmes timorées. En

36 LA LIBERTÉ REUGlEtSE,

fait, ces craintes sont chimériques; endroit, si la folie de quelques fanatiques outrageait la morale, TÉtat ne serait pas désarmé.

Et d'abord parmi les religions qui partagent TEurope, y a-t-il une secte de chrétiens, de juifs, même de mahométans, qui réclame autre chose que le droit d'adorer Dieu en paix? Qui donc demande le changement des lois civiles? Il est vrai que le Coran permet la polygamie et que la loi de Moï^e ne s'y oppose point; mais cette permission n'est pas un ordre, le salut n'y est pas attaché, et il n'y a pas un juif qui se croie atteint dans sa foi par les dispositions du Code civil. Nous avons sur ce point les déclarations formelles du Sanhédrin de 1807. On confond toujours ce qu'une religion tolère avec ce qu'elle enjoint ; il n'y a pourtant que les préceptes obligatoires pour lesquels la conscience ait droit d'exiger le respect de l'État. Saint Paul conseille aux esclaves de demeurer dans la condition où Dieu les a appelés, quand même ils pourraient devenir libres • ; quel chrétien proteste contre l'abolition de la servitude? Luther autorise le divorce en certains cas, quel protestant français refuse d'obéir à nos lois? Ce que veut le fidèle, c'est qu'on ne l'empêche pas de suivre la voix de Dieu ; j'en suis encoro à trouver dans l'Évangile un ordre qui contrarie la morale publique. La religion peut être moins sévère que le législateur , nulle part elle n'ordonne de lui désobéir. Si nous voulons être sincères, il faut donc commencer par donner pleine liberté à toutes les sectes qui acceptent la morale de l'Évangile et celle de TÉtat; cela suffirait pour convaincre les plus incrédules qu'il n'y a aucun danger

» I. Corinih., VII,20, 21.

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à être justes, ^e violons pas des droits certains par respect des rêveries qu'enfante la crainte ou Fintérêt.

Allons plus loin ; acceptons les hypothèses les plus hasardées. Les anabaptistes se réveillent, les Mormons prennent racine en France ; non-seulement ils permettent la polygamie, ils en font une condition du salut. Quel est le droit de la société?

Il y a deux choses en toute religion : le dogme et la morale, ce qu'on doit à Dieu et ce qu'on doit aux hommes. Il est remarquable que sur le premier point la variété des opinions est infinie, tandis que sur le second toutes les Églises s'accordent pour confirmer ou épurer des maximes qui remontent à l'origine du monde. Cette distinction naturelle donne la mesure des droits de l'État. Le dogme ne le regarde pas ; c'est chose individuelle ; quant à la morale, il n'en est point de même ; partout où il y a des hommes assemblés, ces hommes ont des droits et des devoirs réciproques ; c'est pour le maintien de ces droits qu'existe le gouvernement. Ce n'est pas la religion qui étabUt ces engagements naturels, c'est le besoin; ce n'est pas la foi qui les règle^ c'est la raison; n'estil pas évident, par exemple, qu'en un pays où il y a trois cultes en présence, comme en Algérie, les chrétiens, les juifs, les musulmans ont des rapports naturels et civils qui ne dérivent ni de la Bible ni du Coran. Séparés par la croyance, les trois peuples n'en reconnaissent pas moins des principes communs auxquels ils soumettent une grande part de leurs actions ; ces principes, sanctionnés par le législateur, constituent la morale publique et la loi de la colonie.

Sur quelle autorité se fonderait une religion nouvelle pour renverser des principes aussi certains? Sur une révélation? Mais cette révélation ne sera pas

de Dieu plus que la raison, le titre de la société sera aussi respectable et aussi divin que celui des novateurs. La société aura donc le droit de résister en vertu de sa constitution, et au nom d'une expérience qui date de six mille ans.

Attribuer ce pouvoir à FÉtat, dira-t-on, c'est en faire rarf)itre suprême des religions T Non , si l'on n'oublie pas la distinction du dogme et de la morale, si on limite la compétence de l'État au^ seules choses qui intéressent la société. Quand la loi romaine ordonnait d'adorer l'empereur, ce qu'elle imposait était-ce un acte civil ou un acte religieux? Quand le Parlement anglais oblige chaque nouveau membre à prêter serment sur la foi du chrétien, est-ce au citoyen ou au fidèle qu'il s'adresse? Ce soiït là des usurpations visibles, toujours faciles à reconnaître. Que l'État n'épouse point une religion, qu'il ne se mêle point de régler ou de soutenir le dogme, on peut affirmer qu'il ne blessera pas la conscience humaine en maintenant la morale que les siècles nous ont transmise, que les religions et la raison purifient par un commun effort.

Mais enfin, dira-t-on, si la liberté religieuse n'engendre pas des tliéories pernicieuses ou des acte? immoraux, au moins engendre-t-elle la division des esprits. Un pays peut-il avoir la paix autrement que par l'unité d'opinion ?

C'est le raisonnement des Basville et de tous les persécuteurs politiques; il n'y a pas de préjugé plus em^aciné ni plus faux.

L'unité d'opinions est aussi impossible en religion qu'en tout le reste, car celte unité, je l'ai déjà dit, suppose que toutes les intelligences marchent d'un même pas, qu'elles arrivent à la vérité par le même

chemin et en même temps. C'est le contraire ijttî est vrai; si aujourd'hui, par miracle, le gente hattedâ pensait de même sur tontes choses, bh périt cfbirê qu'avant une heure Taccord aurait ôesdé. Qnâtiâ dàiis sa retraite de Yuste Charles V demande à seâ horloges une conformité de mouvement que répouâsô là diversité de la matière et du travail, rempereur rioaê paraît un esprit chimérique ; sommes-nous plm sages quand nous demandons Tuftité de croyance? Lèi forces de Tâme sont-elles moins inégales que celles de la nature, et par leur liberté même n'échappentelles pas à l'uniformité t

Est-<;e un mal? Ce serait Dieu même qu'il eii faudrait accuser. Mais comment là société civile;^ qtii ne subsiste que par là division du travail et par k différence des aptitudes, he sént-elle pas qu'il y a là une loi naturelle? Pourquoi suppose!* que UOtrêr âtné soit composée d'éléments dirers , qu'elle Ait dëùft façons de saisir la vérité , suivâht qti'il ^agH des choses humaines ou dé la religion? Efl t>ôlitîqttêj eit science, en industrie, la diversité des^ rvtë^ est Id Condition du progrès; pourquoi la diversité déè îdéeS religieuses serait-eîlè titie causé de ttôuble èl de désunion? L'hisfoiré a jiigé Isl questidn; leê payé lëè plus éclairés, les plus moraux, et eii mêriae tfeitipa teà plus riches et les mieux coristittiéâ, sont ceux bù la conscience est affranchie. Là liberté rèlîgiëti^e èbnserve et règle toutes les autres. En rèiidànt à Tàmé une énergie oubliée, elle répand partout la «étë et la vie.

J'ai tâché de montrer que ni TindiVidii, iii 1« ttiajorite, ni l'État n'ont d'autorité légitime ëui" Ifes feorisciënces, et qu'en religion toute gêne est ihjustè et iitiisible. Les victimes ne sont pdd settlë^ à sduSrir dé

40 Lk LIBERTÉ RELIGIEUSE.

l'oppression ; notre franchise lient à celle d'autruî ; fouler aux pieds les droits de nos frères, c*est appeler sur nos têtes une prochaine tyrannie. Tout pays où l'on étouffe la conscience est un pays perdu ; l'âme , une fois asservie , ne connaît plus ni ses droits ni ses devoirs, et dans une société ainsi déchue s'il y a place pour les révolutions, il n'y en a plus pour la liberté.

Si l'individu, si le nombre, si l'État n'ont point de droit sur nos croyances, comment justifier le despotisme d'une Église? Pour qui ne la reconnaît pas, une Église n'est rien; c'est une collection d'individus qui représente tout au plus une majorité, et qui n'a pas plus de pouvoir que chacun de ceux qui la composent.

Mais les Églises sont des associations si considérables, elles tiennent tant de place dans la société, qu'il est bon de reprendre avec elles la question de liberté, afin de serrer le problème de plus près et de ne négliger aucune objection.

Voyons donc quel est le droit des Églises, et commençons par écarter les protestants et les juifs, puisqu'en France du moins, ces communions/icceptent et défendent la liberté.

Reste l'Église catholique, qui en théorie condamne la liberté, qui même, si l'on en croit des défenseurs dangereux, ne se résigne à Faccepter enfait que quand elle est la moins forte, avec la pensée de supprimer toute concurrence le jour où elle aura la majorité. L'Église cathoUque se considère comme un corps mystique qui embrasse toute la terre; elle se regarde comme la souveraine des infidèles non moins que des croyants, et ne veut pas souffrir l'erreur dans son empire. C'est sur ce règne idéal qu'on appuie son intolérance. Mais, sans examiner si les faits répondent à la théorie, il me semble que ce système ne justifie nulle-

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ment les prétentions des théologiens. Car enfin, pour réduire les consciences rebelles, TÉglise, même répandue partout, et partout souveraine, ne peut avoir d'autres moyens d'action que ce<ux que lui a laissés Jésus-Christ, et ces moyens, tout spirituels, supposent toujours la liberté.

C'est un des plus tristes spectacles de Thistoire, que cette théologie qui donne un démenti à l'Évangile, qui aujourd'hui même, en pleine civilisation, excuse l'inquisition et demande qu'on étouffe la pensée, au nom de celui qui n'a voulu régner que sur nos âmes. Vinet a écrit sur ce point une belle page, qu'on lira avec intérêt*.

« Si la liberté de conscience n'est pas concédée, que de passages de l'Évangile perdent leur sens et demeurent sans application ! Examinez toutes choses et retenez ce qui est bon*. Mais l'examen est refusé. Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés ', dit le céleste Médiateur à des disciples qui lui demandent des supplices contre l'iticrédulité ; mais cet esprit est celui-là même dont l'intolérance est animée... Jésus- Christ a dit à ses Disciples en les envoyant dans le monde : Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ^, Mais il devait leur dire : Je vous envoie comme des loups au milieu des brebis. Jésus leur a dit encore :. Vous serez hais de tous à cause de mon nom'^^ mais il devait leur dire : Vous haïrez tout le monde à cause de mon nom. Saint Paul a dit : Les armes de notre milice ne sont pas charnelles^; il se trompait; les armes de la milice chrétienne doivent être les mêmes

' Mémoire en faveur de la liberté des cal tes, couronné par la Société de la Morale chrétienne en 1826; réimprimé dans la Libéria des cultes de A. Vinet. Paris, 1852, p. 148.

' I. Thcssal., V, 21.

* Saint Luc, IX, 55.

* Saint Matth., X, 16.

^ Saint Matth.yX.n.

Ml.CorinUi., X,4.

que celles avec lesquelles combattéiii leë f oîà flè la téf ^e. /*W voulu, dit le Sauveur à la cité de Jérusalem, rassetnbler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes^; il devait Teur dire : comme un aigle rassemble sa proie dans ses serres. Ainsi de chacune des pages de TÈvangile partent des démentis solennels contre les adversaires de la liberté de conscience. Ainsi il faut couvrir, déchirer chacune de ces pages pour faire disparaître ce girand et divin principe. »

M. Simon, luî aussi, inToque ces divins témoignages, tant de fois allégués dans les dernifers siècles par des âmes vraiment chrétieuhes, par un Fénelon, par un Fleury, et il à'écrîe avec une juste fierté :

« Laissez-moi, Messieurs, moi philosophe, moi libre penseur, prolonger cette lecture. Nous n'avons pas à rougir de ces maximes de TÉvangile, car nous n'avons jamais provocjué la vengeance, nous n'avons pas fait appd aux puissances côntrd ceux qui ne partageaient pas nos doctrines ; nous n'avons pàs ravivé les querelles religieuses et tenté de troubler la paix déi consciences*. »

L'orateur a raison de revendiquer la liberté au nom de la philosophie du dix-neuvième siècle; il a droit d'ajouter que cette philosophie qu'on dédaigne aujourd'hui n'a point à rougir devant les maximes de l'Évangile. En relevant le drapeau du spiritualisme, en rentrant dans la voie suivie par Leibnitz, l'école à laquelle appartient M. Simon a mieux compris et mieux servi le christianisme que ces apôti*es de la servitude qui, si on les écoutait, feraient de la religion une abominable tyrannie. Ils se glorifient de n'être point philosophes; mais sont-ils chrétiens, quand ils prêchent l'intolérance au nom de celui qui disait : Je suis la

' Saint Matth.,XXIll, 37.

' Iq Ub^rU d^ conscmcst p. ^^i^

vérité, et quî, près de mourir, ne voulut pas qu'on s'armât pour le défendre?

Les textes cités par M. Simon sont Ken forts; mais pour un chrétien imbu de l'Évangile, il y a en faveur de la liberté une autorité plus grande encore. Ce ne sont pas quelques paroles du Christ, c'est sa doctrine, c'est sa vie tout entière qui proteste contre l'intolérance. Jésus-Christ n'a pas seulement déclaré que son royaume n'était pas de ce monde, et cela au moment même où l'on demandait sa inort au nom d'une religion d'État, il est venu tout exprès sur la terre pour abolir l'ancienne ihéocratie, et suivant les vives paroles de saint Paul^ pour nous racheter de la malédiction de la loi*. La loi de Moïse esttoute en cérémonies et en pratiques, elle ne s'appuie point sur la foi, elle n'exige que l'obéissance. Jésus-Clirist, au contraire, n'a point institué de cérémonies, n'a point établi d'observances extérieures, il n'a demandé aux hommes que d'adorer en esprit et en vérité un Dieu qui est esprit. Ce qui fait le chrétien, c'est la foi qui est animée de la charité. Impose-t-on la foi par la violence? Impose-t-on l'amour par la terreur? Ouvrez les épttres, il n'est pas une ligne de saint Paul qui ne proclame l'indépendance du fidèle; dans l'Église même, si l'apôtre veut conserver l'unité, c'est parle lien de la paix. La liberté, c'est la substance même de l'Évangile; si le monde a pu échapper aux étreintes des Césars et se tirer de la fange du paganisme, c'est parce que la religion, prenant la conscience sous sa garde, la mettait au-dessus des menaces politiques et de la corruption sociale. Quand l'Évangile affranchit les àmes^ de quel droit prértend-on les asservir î

Maintenant étudions Thistoire et voyons si elle donne tort ou raison à la liberté. L'histoire est une pierre de touche infaillible qui use le mensonge et fait briller la vérité. Si le despotisme spirituel est favorable à la religion, TÉglise aura été grande quand elle a étouffé toute dissidence et persécuté l'hérésie. Si la liberté est contraire au christianisme, TÉglise aura été faible toutes les fois que des ennemis nombreux auront eu le droit de Tassaillir. Comme les empires de la terre, la guerre l'aura ruinée, la paix l'aura grandie.

Qu'on montre donc un seul jour où la force ait servi l'Église, où le despotisme lui ait donné l'empire des âmes! C'est au milieu des supplices que les premiers apôtres conquièrent le monde et le jettent au pied de la croix. Aussitôt que l'Église accepte la main que lui tend Constantin, aussitôt qu'elle prend dans l'État la place du paganisme, elle devient un gouvernement de la terre, elle en a toutes les passions, tous les vices, toutes les faiblesses. Les empereurs la protègent pour s'en servir, ils la dominent et l'avilissent. En Orient, jamais l'Église n'a pu sortir de l'esclavage politique où la protection des princes l'a jetée. Seule maîtresse de l'Occident, obéie des peuples et redoutée des rois, quel spectacle a-t-elle donné au monde? Quelle honte qu'un règne comme celui d'Alexandre VI, et après lui, malgré l'éclat des lettres et des arts, quelle décadence morale I Là Réforme, au contraire, a relevé le catholicisme. C'est en luttant contre ses adversaires que l'Église s'est purifiée (j'emprunte ce mot à un auteur peu suspect )S et qu'elle a repris sur les consciences l'autorité qui lui échappait. Est-ce une leçon qu'on devrait oublier?

' De Haistre, Letires médites, 1. 11, p. 1«

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En France, au dix-septième siècle, l'Église a jeté un éclat incomparable; c'est Tefifort le plus sérieux qu'on ait jamais tenté pour débarrasser la religion de superstitions grossières et pour Taccorder avec la raison ; mais qu'on ne s'y trompe pas , c'est au voisinage des protestants qu'il faut attribuer cette renaissance ; Bossuet doit à Claude et à Jurieu une part de sa grandeur. Après la révocation de l'Édit de Nantes, on a eu cette unité si longtemps rêvée; on a écrasé jusqu'à. Port-Royal, pour que rien ne troublât le silence universel. Quel a été le fruit de la victoire? Des évêques dont la foi était faible, un peuple qui ne croyait plus. Au lieu de protestants et de jansénistes , on a eu des philosophes et des athées. Je ne veux pas demander où est aujourd'hui le clergé le plus instruit, le plus actif, le plus charitable , le plus moral, mais, l'histoire à la main, j'aflSrme qu'en tout temps, en tout lieu, là où la liberté n'existe pas, l'étude baisse, et qu'en même temps la morale et la foi s'affaiblissent. Une même loi règle le monde physique et le monde moral. L'inertie, c'est la mort, et avec la mort, la corruption.

Nous voici au bout de cette longue revue ; la philosophie et l'histoire nous ont montré l'injustice et l'impuissance de la force, la légitimité et l'énergie de la hberté. Comparons maintenant les principes avec nos lois ; voyons si elles répondent aux exigences de la raison et aux besoins du siècle. Ici nous rencontrons de nouveaux préjugés; le Concordat, comme le Code civil, est une arche sainte qu'on craint de remuer ; les plus sages et M. Simon lui-même nous disent qu'il n'y a rien à faire en ce point, et qu'aujourd'hui il serait même dangereux de toucher à ce glorieux traité qui a fixé les justes limites de l'Église et de l'État.

Je suis d'un autre avis : non pas que je méconnaisse

16 LA LTÈÊRtÉ RELIGIEUSE.

la sagesse du Concordat, dont je ne sépare poirit les articles organiques; mais il me semble ^ùé c*e^ allè:^ trop loin que de rêver des lois invariables^ potrr des hommes qui changent tous les jours. Un traité qui a duré cinquante-six ans est sans donte un acte excellent, mais il est possible qu'au bout d'un demi-siècle la vertu en soit épuisée. Si la discipline de TÉglise à changé, si le réveil religieux a fait naître dé nouveaux besoins, si, d'un autre côté, la liberté est entrée dans les mœurs , et si on en a mieux compris la nécessité , il peut arriver que le Concordat, èi bien accueilli à son origine, ne contente aujourd'hui ni l'État ni l'Église^ il est donc permis de chercher quelle èera la loi de l'avenir. La question est assex sérieuse pour appeler l'attention. *

Avant d'exposer le régime que les articles organiques ont établi , jetons un coup d'teiil âtir les situations diverses où se sont trouvés l'Église et l'État; c'est le moyen dé nous assurer que rien n'est immuable dans ces rapports. L'Église a eu plus ou moins de |)iriviléges, l'État a eu plus ou moins de ptiiâsaiicë, suivant les besoins et les désirs de chaque siècle, sans que la religion même ait eu à souffrir de ces changements. Voyons dans quelle direction on s'est avancé* La politique est un problème où les données de l'histoire permettent de déterminer la ligne que suivra l'humanité ; si depuis cinq ou six siècles on a toujours marché vers la liberté religieuse, c'est qu'il n'y à aucun danger à suivre cettis voie ; il ne faut donc pas craindre d'aller jusqu'au bout.

Plaçons-nous au moyen âge, ft cette époque qu'on rioiis présente comme l'épanouisâément du catholicisme, niais dont on bous cache léâ tristes côtés, nous sÈrdïii^ Êrâppéâ de la toute-puissance de l'Église ; c'est

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ellf (pi tient dans ses mains la vie des nations. Rome est le centre du monde; tout en découle et tout y va. D'abord TÉglise est maîtresse de la vie civile; c'est elle qui a discipliné les barbares et transformé leurs coutumes par Fesprit de TÉvangile; c'est elle qui a inspiré ou dicté toutes les lois. Tandis que des moines conquièrent le sol sur le désert qui l'envahit, l'Église 1 conquiert les âmes. C'est la loi canonique qui règle la ,' famille et la société, c'est elle qui remplace les guerres privées par une justice régulière, c'est elle qui, en conservant la tradition romaine, prépare le retour de la civilisation. Il serait insensé de nier ces bienfaits de rÉglise ; en les reconnaissant, il serait injuste de ne pa$ dire que le clergé, l'organe du droit et de la science, y a eu la plus grande part.

Mais en même temps il faut avouer qu'il y a eu un temps d'arrêt dans cette action protectrice, qu'un jour est venu où la société, maîtresse d'ellennême, sans être moins chrétienne, a écarté une tutelle qui n'avait plus de raison d'être, et a voulu régler elle-même ses intérêts et ses droits. En établissant des justices laïques, saint Louis a commencé la sécularisation de la société civile ; de saint Louis jusqu'à l'Assemblée constituante, il y a eu un effort constant non pas pour rompre avec les idées chrétiennes, mais pour ôter au clergé une puissance politique qui ne tenait pas à la religion. Nôtre législation est tout aussi imbue des principes de l'Évangile que pouvait l'être le droit canonique : le mariage, par exemple, y est plus sévèrement réglé, et quant à la morale publique, on ne voit pas qu'elle ait été amoindrie par cette séparation. Sans se faire trop d'illusion sur notre temps , on peut croire qu'auJQurd'h.ui notre société laïque ne souffrirait pas ce que les évêqucs

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de France souffraient au dix-septième siècle, l'adultère installé officiellement à Versailles, et les fils d'un double adultère élevés à la dignité de princes du sang.

Il faut donc écarter un argument dont on abuse ; il est vrai que TÉglise est la mère de notre civilisation, mais il est faux qu'en rejetant la théocratie notre société soit devenue moins chrétienne. Tout au contraire, la liberté a profité à la religion aussi bien qu'à l'État, et si l'on veut comparer le droit canonique, ou les lois des États romains , à nos lois civiles et criminelles, on verra bientôt où coule la sève de l'Évangile, et de quel côté triomphent l'égalité, la justice et l'humanité.

À côté de l'influence civile de l'Église, on trouve au moyen âge la puissance politique du clergé et du Pape. Le clergé forme un État dans l'État. Il a ses biens, ses lois, ses juges, ses assemblées, ses impôts particuliers. Ses biens, qui en 1789 forment le cinquième du territoire, le clergé français prétend les posséder de droit divin, et à ce titre ne veut concourir aux charges de l'État que par un don gratuit. Ses lois lui font une place à part, il n'admet pas que, même après un crime , la justice séculière puisse mettre la main sur un évêque. Par exemple, quand le cardinal de Retz est accusé de lèse-majesté, on voit le clergé se soulever contre la juridiction prétendue par le Parlement; Louis XIV reconnaît la compétence des évoques et abdique sa souveraineté devant un coupable ♦privilégié. Au fond c'était le droit d'impunité. Il n'y avait pas d'exemple d'un évêque jugé par ses pairs. « Si par malheur, écrit Fleury *, il se trouve un évêque

* Discours sur la liberté de V Église gallicane (édit. de 1818, dani let Nouveaux Opuscules de l'abbé Vvivy), p. 171.

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«scandaleux, ses crimes sont regardés comme des «maux sans remède, que Ton tolère jusqu'à sa u mort. » Tant d'inégalité nous étonne, rien ne nous semblerait plus étrange qu'un retour vers de pareilles exceptions; cependant les nouveaux Concordats rétablissent ces privilèges, et chez nous l'égalité devant la loi ne date que de 1789. La religion a-t-elle souffert de cette réforme ? Les évoques sont-ils moins respectables, ou moins respectés? Non sans doute; la liberté leur a profité, et le clergé devrait bien quelque reconnaissance à ceux qui en détachant l'Église de l'État ont ramené la religion vers sa première indépendance et sa vraie grandeur.

Le Pape a été la grande figure du moyen âge.

Depuis Grégoire VII jusqu'à la Réforme, la papauté a eu la haute main dans les affaires de l'Europe ; c'était à Rome un dogme reçu, que le Pape avait la surveillance spirituelle et morale de la chrétienté; au besoin l'excommunication lui donnait le droit de réduire les souverains à l'obéissance, et lui permettait même de déUer les sujets du serment de fidélité. De nos jours cette toute-puissance, constamment soutenue en théorie par les jésuites, a été défendue avec une grande hardiesse parle comte deMaistre. Le Pape est pour lui la justice divine descendue sur la terre, une autorité infaillible en politique comme en religion. Jamais l'intérêt personnel ne trouble le père des fidèles, jamais l'ambition ne l'aveugle; c'est lui qui fait régner la paix chez les chrétiens et qui supprime les révolutions en décidant sans appel entre les peuples et les rois. Cette ingénieuse théorie n'a qu'un défaut, c'est d'être chimérique ; tout l'esprit, toute la foi du comte de Maistre n'ont échafaûdé qu'un vain paradoxe. Avant d'écouter l'auteur, il faudrait oublier

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six cents ans de lutte entre les Papes et les roîs. C'est un grand tort que de renverser ainsi les jugements de ITiistoire au lieu d'y lire la condamnation d*un pouvoir que l'Évangile n'a point autorisé.

j Nos rois ne s'y trompèrent jamais , nos parlements et notre Université pas davantage^ presque toujours ils furent soutenus par le clergé. On défendit contre Rome, non -seulement l'indépendance du roi, mais la liberté de la France et ^e l'Église» Repousser une juridiction étrangère qui eût humilié la royauté et l'épiscopat, forcer les Papes à respecter les canons, empêcher les exactions romaines, résister au relâchement de la discipline , voilà quelle fut l'œuvre de nos pères. Ce sont là ces libertés de l'Église gallicane que Bossuet soutint avec tant de courage, que les derniers évêques de Pancienne monarchie défendaient encore sous la Restauration. Renier ce passé est une faute, car il n'est rien de plus honorable pour l'Église de France, et quelque jour on verra qu'en rompant avec une tradition glorieuse, en rejetant ce caractère national que revendiquait l'ancien clergé, l'épiscopat nouveau se sera tout à la fois affaibli en France et ailleurs.

Sous le règne de Louis XTV, l'émancipation de la puissance civile est complète, les prétentions du Pape sont écartées; mais cette victoire est suivie d'une espèce de guerre entre la cour de Rome et le Paiiement. Suivant une mode qui n'est pas rare en notre pays, c'est par un nouvel abus qu'on corrige les anciens. La royauté s'est défendue contre le Pape, mais elle ne se contente pas de résister, elle usurpe sur la religion; c'est l'État à son tour qui veut dominer l'Église, c'est le Parlement qui s'occupe des confessions. On peut lire ces tristes détails dans les Mémoires

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de Tavocat Barbier; on y apprendra comment une alliance trop intime avefe TÉtat eât toujours fatale à l'Église; elle ne perd la domination qne pour tomber dans la servitude. Il j a là un problème insoluble et la preuve évidente que pour TÉglise cOmme pour l'État^ la seule condition honorable, c'est la liberté.

La Révolution, nous l'avonà dit> abolit les privilèges politiques du clergé, mais elle ne s'en tint pas là. Lq Constitution civile fut un dernier triomphe du parti janséniste. On voulut en finir avec les prétentions ro- Maines et ramener l'Église à la démocratie des pre» ^miers jours. C'était une révolution à teculons et un jen sûr potir tout perdre. De nos jOfurs^ cette Constitution, ou du moins les principes qu'elle proclame y ont trouvé un défenseur habile et convaincu dans tin homme d'une foi ardente et d'un grand talent, M. Bor* das-Demoulin*. Il suppose que l'Église de France rétablira ses antiques libertés : je crois peu à ces retours vers lé passé ; l'histoire nous montre que l'humanité ne revient guère sur ses pas; elle crée toujours des formes nouvelles pour des besoins non* veaux, le he crois pas davantage à une réforme déidocratique dans l'Église ; au contraire tout j marche vers l'unique pouvoir de là papauté. Y aura-t*il une réforme, c'est le secret de l'avenir; inais on peut affirmer que ce ne sera pas une imitation du passé. Du reste, et alors même que la Constitution civile eût été une loi juste et sage^ il eût Suffi pour tout ruiner des moyens qu'employa l'Assemblée. Ce fut par la vio< lencfe qu'on voulut établir la nouvelle liberté. Pour détruire ce qu'on nommait la tyrannie du clergé, on

> Les pouvoirs constitutifs de CÉgiise, par Bordas-Demoalin. Paris, 1855. — Eisais sur la Réforme catholique, par Bordas-Demoulin et Fi Hdët. fitHi ïUs

employa la prison et Téchafaud; de meilleures causes n'ont point résisté à de pareils défenseurs. Quand on eut fermé et pillé les temples, quand on eut égorgé et déporté les prêtres, on s'aperçut qu'on avait détruit rÉglise, mais qu'on n'avait rien fondé.

On en était là quand le Premier Consul voulut rétablir la religion. L'occasion était unique pour donner .a liberté, et, suivant M"« de Staël', cette liberté eût été reçue comme un bienfait parles martyrs échappés à l'orage ; mais ce ne fut pas la politique de Napoléon. Tout plein de sa puissance , et ne croyant pas à la liberté, il fit pour la religion ce qu'il faisait trop souvent pour l'administration civile, il reprit les traditions de la monarchie.

Du reste, une fois son parti pris, il se conduisit avec son habileté ordinaire. Pour rédiger le Concordat et les articles organiques, il s'en remit à l'esprit le plus sage et le plus modéré, à Portalis. 11 était impossible de faire un meilleur choix; c'est en législateur que Portalis a résumé dans son travail tout ce qu'il y avait encore de vivant dans les anciennes libertés gallicanes , tout ce qui pouvait entrer dans la nomelle organisation. Comme œuvre législative, comme codification de l'ancien droit, les articles organiques ne le cèdent en rien au Code civil.

En un point seulement, et sans le vouloir, on s'écarta de la tradition, et on ruina dans ses derniers fondements cette Église gallicane qu'on croyait relever. Au lieu de traiter avec les évoques, dispersés par la Révolution, on traita avec le Pape seul; c'^st à lui qu'on demanda la résignation de l'ancien épiscopat^ l'institution de nouveaux évoques et de nouveaux

* Considérations sur la Révolution française, 1V« partie, ch. vi.

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