PRÉFACE. XXVII
yeux, combien y a-t-il de gens qui aujourd'hui ne veulent -pas la voir?
Et non-seulement une administration trop forte affaiblit le pays, mais elle compromet la paix publique. On semble croire qu'en fermant toutes les issues de l'âme humaine, qu'en comprimant la liberté, qu'en maintenant l'ordre par d'énergiques moyens, on assure au moins la sécurité publique. Il n'en est rien pour qui ne s'arrête point à la surfice. Un peuple qui attend tout de l'État lui fait une condition impossible. Nous chargeons l'administration de tous nos désirs, de tous nos besoins, de toutes nos espérances ; nous la rendons responsable de tous nos mécomptes et de tous nos rêves. Quoi qu'elle fasse, elle ne crée que des ingrats et des mécontents, car elle est toujours au-dessous de notre convoitise. Pour nous satisfaire, il faudrait qu'elle nous donnât la fortune, la liberté, le bonheur, sans exiger de nous ni travail, ni effort, ni vertu. L'œmTe de l'Etat, en France, est l'œuvre de Sisyphe ; chaque fois le rocher retombe plus lourd et plus écrasant. Au contraire, chez les Anglais, l'individu ne demande rien au pouvoir ; on sait que l'État fait payer chèrement tout ce qu'il donne ; on ne croit pas que le trésor public soit un fonds inépuisable où chacun n'aie qu'à puiser pour être riche, et c'est justement parce que ])ersonne n'attend rien de l'État, que chacun sait que dans une révolution il y a tout à perdre et rien à gagner.
De toutes les forces vives de la société , celle qui , . [jar sa nature même, souffre le plus de l'intervention
ÏXTIII PRÉFACE.
de l'État, c'est la religion. En même temps, par .| un juste retour , la protection dont se charge le prince devient pour lui une gêne et une servitude. Comme il rencontre partout l'influence de la foi, il trouve ; partout des Églises qui se plaignent ou qui comman- i dent. Du jour où Constantin s'est fait évêque exté- ' rieur, pour se servir de l'Église comme d'un moyen de gouvernement, le monde a été attaqué par un mal que les anciens n'avaient pas connu , la haine des , théologiens. Divisions, émeutes, violences, persécutions, guerres civiles, guerres étrangères , c'est l'his- ; toire d'une société qui adore 'e Christ comme son ' fondateur. Pour ne parler que de la France , je ne j crois pas que, dans son histoire, il se soit passé vingt années , sans que l'État et l'Église fussent en que- 1 relie. Ni Louis XIV, ni Napoléon n'ont échappé aux \ difficultés d'une alliance qui trompe toujours les i deux parties. L'Église et l'État sont tous deux victi- 1 mes de cette union, qui n'avait de raison d'être que dans le paganisme. Au contraire, dès qu'on recon- i naît l'incompétence religieuse de la puissance publi- ! que, dès qu'on renvoie chaque fidèle dans son Église, j l'État, débarrassé d'une tutelle impossible, se trouve à la fois plus libre et plus chrétien. Rien ne l'empêche d'appliquer ces grands principes d'équité et de douceur, qui de l'Évangile ont passé dans nos i mœurs et dans nos lois ; il n'a pas toujours auprès j de lui un clergé jaloux qui réclame sans cesse , et 1 voudrait régner sous son nom. De leur côté , les Églises , libres et souveraines dans leur domaine , n'ont plus à s'inquiéter du prince, ni de ses entours.- ■