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LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

PAR il, JULES SIMO.N,

En lisant le titre de ce livre, je n'ai pu me défendre d'une certaine tristesse. La liberté de conscience, est-ce une cause qui ait besoin de soutien aujourd'hui? En sommes-nous arrivés là qu'il soit nécessaire de défendre les conquêtes de la raison les plus certaines et les plus légitimes? Pour éblouir et troubler toute une génération, suffît-il de rajeunir quelques sophismes et de fausser l'histoire? Qu'est-ce que nos pères penseraient de nous s'ils voyaient avec quelle insouciance nous délaissons un héritage qui leur a coiité si cher? 0 Welches! dirait Voltaire, puisque vous vous amusez à excuser la Saint-Barthélémy, et à justifier les juges de Calas, puisque vous êtes ignorants et ingrats, retombez sous le joug que nous avons brisé ! Du reste, si telle est notre faiblesse, il est heureux que la lutte s'engage et nous apprenne le prix des armes que nous laissons rouiller dans nos mains. L'histoire que nous oublions, la philosophie que nous dédaignons, comme des lumières importunes, il nous faudra bien y revenir pour nous défendre^ et si dans notre nonchalance nous souffrons des attaques dont nous ne voulons pas voir le danger, peut-être nous réveillerons-nous à la voix

d'un honnête homme qui se fait l'avocat de la justice et de la vérité.

L'ouvrage de M. Jules Simon n'est pas un livre didactique, comme les deux traités du Devoir et de la Religion naturelle qui ont été accueillis avec tant de faveur par le public. Ce sont des discours prononcés en décembre 1856 devant la Société littéraire de Gand. Peut-être n'a-t-on pas oublié qu'au mois de septembre 1856, MM. les évêques de Gand et de Bruges attaquèrent l'Université de Gand avec une énergie voisine de la violence^ pour me servir des paroles de M. Simon. Dans leurs mandements, qui eurent de l'écho ailleurs qu'en Belgique, ces deux prélats dénoncèrent trois membres de l'Université comme professant des doctrines ouvertement fausses^ mauvaises, blasphématoires et hermétiques, et ils chargèrent les curés du diocèse d'avertir leurs paroissiens que d'immenses dangers attendaient leurs enfants tant que de tels maîtres enseigneraient la philosophie, l'histoire et le droit. C'était un véritable interdit fulminé contre la liberté d'enseignement.

Citoyen d'un pays où l'on peut tout dire, l'évêque de Gand usait largement de la liberté qu'il '^ondamne chez les autres; ce n'est pas nous qui l'en blâmerons; mais il ne faut pas s'étonner que, chez une nation jalouse de ses droits, on se soit ému de ce souffle d'intolérance qui passait sur la Belgique. Ce qui ajoutait à l'émotion générale, c'est que le clergé n'a pas été le moins bien partagé dans la Constitution belge, et que jusqu'à présent il a ménagé la liberté dont il a su tirer un parti excellent. La société littéraire de Gand^ qui, elle aussi, avait été dénoncée par les évêques, voulut en appeler à l'opinion, ce fut M. Jules Simon qu'elle choisit pour organe. C'était

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un juste hommage rendu à un homme gue la fermeté

de ses convictions et la noblesse de son caractère ont placé haut dans l'estime publique. M. Simon a répondu à la confiance de ses amis en défendant avec chaleur la plus belle des causes ; ses discours ont éveillé de vives sympathies chez nos voisins. En France ils ne seront pas moins bien reçus. Étranger en Belgique, M. Jules Simon a compris les devoirs qu'impose l'hospitalité; il s'est interdit toute polémique personnelle, afin de se tenir dans la sereine région des principes. Je ne sais si sa parole y a perdu en vivacité , elle y a gagné en calme et en autorité; ce n'est pas aux Belges seulement qu'elle s'adresse, c'est à tous les amis de la liberté ; peutêtre est-elle de nature à faire réfléchir ceux qui ne séparent point la liberté et l'Évangile, et qui veulent éviter une rupture dont la première victime serait la religion.

C'est à l'histoire que M. Simon s'adresse pour montrer l'impuissance de la force quand elle s'attaque à la conscience; c'est la philosophie qu'il invoque afin de prouver l'injustice de la persécution; c'est dans des lois libérales qu'il cherche un remède pour cette maladie de l'intolérance dont la chrétienté soufî're à des degrés divers depuis plus de quinze cents ans. Histoire, philosophie, législation, ce sont les trois autorités sur lesquelles s'appuie l'orateur; écoutons avec lui la voix de l'expérience et de la raison.

D'où vient l'intolérance? Ce n'est pas l'invention de quelques ambitieux, car on la voit partout dans le monde. Les brames de l'Inde ont chassé les bouddhistes, comme les catholiques espagnols ont détruit les Maures, les juifs et les protestants, comme les anglicans ont écrasé les dissidents et les cathohques.

Dans ce passé sanglant, chacun a sa part d'erreur et de honte. Un fait aussi constant doit avoir sa raison; il y a là sans doute un élément légitime que les passions ont dénaturé. Reconnaître cet élément n'est pas chose difficile. Il ne faut pas étudier longtemps le cœur humain pour y trouver un penchant invincible qui nous pousse au prosélytisme, dès que nous avons une foi sincère. C'est la gloire de l'homme qu'il ne peut voir la vérité sans l'aimer, ni l'aimer sans vouloir la communiquer aux autres, comme une loi suprême et la volonté même de Dieu. Tant qu'on s'en tient à la parole, rien n'est plus respectable que cet apostolat; c'est un crime dès qu'on en appelle à la force, car c'est opprimer une âme qui n'appartient qu'à Dieu, et sur laquelle les hommes n'ont aucun droit.

Ce qui est vrai de l'individu est aussi vrai de l'Eglise ; elle n'a d'armes légitimes que la persuasion. M'imposer un symbole que ma foi repousse , ou m'obliger à me taire , c'est me faire violence ; au fond c'est nier la conscience humaine, car la conscience n'existe qu'à la condition d'être Ubre et de parler. Une ÉgHse est-elle donc désarmée? Non, sans doute; mais elle n'a de juridiction que dans son empire ; son autorité ne s'étend que sur les fidèles qui reconnaissent ses lois. Là elle est souveraine, là elle commande, là elle juge, là elle a le droit d'excommunier, c'est-à-dire d'exclure de son sein quiconque n'accepte pas la croyance et la règle qu'elle a étabhe; là elle a le devoir d'être intolérante et de poursuivre l'infidélité.

C'est ce que reconnut M. Jules Simon; en ce point il est en avance sur nos pères. Trop habitués à l'union intime de l'Église et de l'État, nos aïeux faisaient du prêtre un fonctionnaire public ; le Parlement

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de Louis XV ordonnait d'administrer les sacrements; la Constituante se croyait le droit de donner au clergé une Constitution civile. Aujourd'hui nous connaissons mieux les limites des deux puissances, et nous réclamons pour chacune d'elles une entière liberté. Quand l'Église refuse ses prières à ceux de ses membres qui ont vécu dans le scandale et qui sont morts sans se réconcilier, elle a ic droit pour elle, nous nous inclinons devant sa souveraineté. C'est à l'Église et à elle seule qu'il appartient de décider ce qu'ordonne la justice, ce que permet la charité. Jamais les amis de la liberté de conscience n'iront troubler l'Église sur son domaine ; ce qu'ils lui demandent, c'est de n'en pas sortir.

11 y a donc deux espèces d'intolérance, suivant la judicieuse distinction de M. Simon : une intolérance religieuse et une intolérance civile; la première toute spirituelle , qui n'est , sous un autre nom , que la juridiction de l'Église sur les fidèles; l'autre toute temporelle, qui est l'envahissement des consciences, et qui transforme le prêtre en magistrat et l'apôtre en persécuteur. C'est contre cet abus que nous protestons.

Avant d'examiner ce qu'il y a d'injuste dans l'intolérance civile, M. Jules Simon, l'histoire à la main, montre que la violence a toujours échoué. Amendes, prisons, échafauds, biichers, rien n'a pu réduire l'àme humaine; non pas qu'en un temps, en un Heu, le bourreau n'ait eu le dessus (l'Espagne et l'Italie sont le triste exemple du contraire); mais la victoire a toujours été incomplète et stérile. Il y a toujours eu im coin du monde où la conscience s'est révoltée, où <*lIo a maintenu ses droits on face même du supplice, et si le martyre était la prouve do la vérité, il n'y a

pas ae secte qui ne pût apporter des titres sanglants à l'appui de son droit. Quinze siècles de fureurs ou de gênes inutiles, c'est plus qu'un préjugé légitime contre l'impuissance de la force, c'est un arrêt.

C'est chose bien étrange que ce goût de l'intolérance, chez des chrétiens, dans la seule religion qui ait séparé le temporel du spirituel, et qui ne reconnaisse pour principe que la patience et la charité Ouvrez l'Évangile, vous y lisez à chaque page que la condition de la nouvelle alliance, c'est le culte volontaire, c'est l'adoration en esprit et en vérité. Le Christ ne demande aux fidèles que leur âme, c'est-àdire la libre soumission de leur pensée et de leur volonté. Point d'Église chrétienne qui ne répète ces pures maximes et qui ne proclame qu'elle a horreur du sang, cependant combien y en a-t-il qui ne se soient pas donné un démenti? Combien y en a-t-il qui n'aient pas appelé le bras séculier à leur aide pour étoufler la contradiction?

Si l'Évangile ne suffît pas pour condamner l'intolérance civile, com.ment des chrétiens ne songent-ils point que reconnaître la légitimité de la force en fait de rehgion, c'est proclamer que les apôtres ont été des rebelles et les martyrs des scélérats? Les Juifs ont eu raison de poursuivre le Christ comme un blasphémateur, les proconsuls ont bien fait d'écraseï ceux que la voix publique dénonçait comme des athées. Dira-t-on que le fanatisme égarait les Juifs? Qu'importe? ils avaient la loi pour eux; leur erreur même justifie leur conduite. Dira-t-on que les païens ne croyaient plus à leurs dieux? Cela est moins vrai qu'on ne l'imagine, à en juger par la popularité des persécutions et parla longue résistance du paganisme dans les campagnes. Mais quand l'opinion des philo-

sophes eût été celle du monde, une cho?^ est certaine, c'est que les Romains attachaient l'existence même de l'empire au caractère divin qu'ils attribuaient à l'empereur. Cette sainteté, que nous ne comprenons guère, était pour les anciens la légitimité du seul pouvoir qui empêchât la société de se dissoudre. En refusant d'encenser l'empereur, que faisaient donc les premiers chrétiens, sinon se mettre en révolte ouverte contre une loi religieuse et civile ? Qu'ils eussent raison de le faire, qu'ils eussent le droit de proclamer qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, je le reconnais, et c'est par là que je les admire; mais qu'on avoue donc qu'ils avaient le droit de résister, et qu'on reconnaisse que ce droit est celui de tous les hommes, quand la foi est opprimée. Si le sang des chrétiens a été fécond, c'est parce qu'il a été donné pour la plus sainte et la plus juste des causes; c'est parce que les martyrs sont morts pour la liberté de leur conscience qu'ils ont affranchi l'âme humaine. Ce sont eux qui ont ruiné le despotisme reUgieux; nous leur devons ce que nous sommes aujourd'hui.

Tant que la persécution a duré, on ne voit pas que les chrétiens aient demandé autre chose que la liberté ; mais une fois maîtres du pouvoir et persécuteur.s à leur tour, ils ont distingué entre les droits de la vérité et les droits de l'erreur. Suivant eux, la résistance des premiers martyrs était juste parce qu'ils étaient dans l'Église; celle des ariens était criminolle, parce qu'Arius était hérétique. Théodose est un grand prince parce qu'il a écrasé le paganisme; Julien est un scélérat parce qu'il a tourné contre les chrétiens les lois que ceux-ci avaient faites contre les païens. Ce vieux sophisme a été renouvelé do nos jours;

on ne peut imaginer rien de plus ingénieux pour justifier le fanatisme, pour éterniser la violence et la guerre. Quelle religion ne se croit en possession de la vérité, puisque la foi est pour elle la première et la seule condition d'existence? Quelle Église, par conséquent, n'a le droit de persécuter ceux qui ne pensent pas comme elle, jusqu'au jour où elle s'aperçoit de son erreur, c'est-à-dire jusqu'au jour où elle se dissout? Philippe II a eu raison de brûleries protestants, et on fait bien de ne les pas souffrir en Espagne; mais les luthériens de Suède ne sont ni moins sensés ni moins religieux quand ils déportent ceux qui abandonnent la foi de leurs pères pour passer au catholicisme; l'empereur de la Chine est dans son droit quand il tue nos missionnaires. Admirable système qui glorifie la haine, la guerre et le bourreau ! Non, il n'est pas juste de dire que la possession de la vérité soit la mesure de notre droit; car la vérité n'a point de signe certain que reconnaissent tous les hommes, et elle n'a point été promise à tous. Notre devoir, notre droit, c'est de la chercher, car Dieu qui est l'éternelle vérité nous a fait pour le connaître. C'est donc la libre poursuite de la vérité qui nous appartient à tous au même titre ; et qu'il se trompe ou non, celui-là est un vrai martyr qui brave la mort pour chercher Dieu.

Avec Constantin, l'Église monte sur le trône impérial ; dès lors les deux puissances s'associent pour faire régner une seule religion. Si la force mise au service de la vérité assurait le maintien d'une loi divine, nous assisterions au plus grand et au plus beau des spectacles. L'unité de la foi est garantie par le prince qui se proclame l'évêque extérieur, cette unité va sans doute donner au monde, la paix religieuse.

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Voilà ce qu'imaginent des gens qui n'ont jamais lu l'histoire et qui dans leur ignorance placent l'âge d'or derrière eux. C'est la plus chimérique des illusions.

Dans l'Orient, l'Église et l'État sont en lutte perpétuelle ; la politique et la religion se confondent; il naît chaque jour quelque hérésie nouvelle, et on se querelle encore quand le Turc s'empare de Constantinople, épuisée, ruinée par des siècles de dissensions. En Occident, l'Église est plus heureuse; les barbares se rangent volontiers sous sa loi. Elle a pour elle les lumières et la douceur. Lettres, sciences, droit, politique, tout est dans sa main. S'imagine-t-on qu'il n'y ait pas de résistance et que la paix du cloître n'abrite pas plus d'une âme inquiète qui cherche la vérité dans un chemin nouveau, parce que la vérité traditionnelle ne lui suffit pas ? Dès que la lumière se fait en Occident, nous voyons de toutes parts les esprits qui s'agitent et l'orage qui gronde, \yyclif, Huss, Luther, Zwingli, ne sont point des ambitieux isolés qui incendient, comme Érostrate , par une puérile vanité; ils ont une généalogie, ils ont des ancêtres; s'ils réussissent, c'est parce qu'ils disent tout haut ce que d'autres ont longtemps pensé tout bas. Ils se trompent peut-être, mais en ne laissant pas de liberté à la recherche, on a désarmé les esprits, on les a livrés sans défense à l'erreur. La force a comprimé toutes les issues de l'àme humaine ; l'àme humaine se délivre par une explosion.

Je ne suivrai pas M. Simon dans le tableau qu'il fait des supplices inventés parle seizième siècle ; tristes peintures qu'il a rajeunies par la chaleur de sa parole, par cette juste indignation qui range tout honnêto homme du côté des martyrs. Mais qu'on me permette une rétlexion qui ne manque pas de gravité.

C'est de nos jours seulement qu'on a commencé la réhabilitation de la force en religion; bourreaux et \nctimes étaient depuis longtemps oubliés. On a cru servir le catholicisme en faisant une subtile apologie de l'inquisition, en excusant la Saint-Barthélémy, en justifiant la Ligue, en défendant la révocation de l'édit de Nantes; on n'a pas vu sans doute que c'était accepter la complicité de temps odieux, et préparer le retour de la violence. L'homme est ainsi fait qu'il passe vite de l'idée à l'action. Prouvez-nous qu'à un jour donné un parti a bien fait d'écraser ceux qui ne pensaient pas comm.e lui; une fois ce sophisme accepté, laissez faire les passions humaines : de ce germe fatal elles sauront bien tirer la persécution.

Cette levée de boucliers a déjà produit un eJEFet naturel, qui ne peut étonner que ceux qui ne connaissent ni l'histoire ni le cœur humain. Le protestantisme n'était pas populaire en France; en religion comme en politique, l'absence d'une autorité visible nous effraye ; aujourd'hui, de toutes parts on réhabilite les victimes, on appelle l'opinion au secours de la Réforme. M. Michelet, M. Henri Martin, M. Rosseeuw Saint-Hilaire ', M. Jules Simon, exaltent les premiers martyrs protestants, Louis Berquin, Anne Dubourg, Paleario, les Enzinas. Croit-on que pour le catholicisme il soit indifférent de remuer ces cendres mal éteintes, au risque de ranger contre lui des hommes dont on ne peut méconnaître ni l'honnêteté ni le talent ? Ne voit-on pas qu'on déchaîne une tempête dont on s'effrayera quand il sera trop tard? Condamnez-vous le passé, blâmez-vous ces lois perfides

' Je fais allusion aux articles remarquables sur le protestantisme en E>pagne, que M. Rossfieuw Saint-Hilaire a publié dans l'excellenle Hevue chrétienne de M. de Pressensé.

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et cruelles qui ont traité les calvinistes comme des ennemis publics, acceptez-vous aujourd'hui la liberté pour tous, en ce cas vous ne répondez plus des fautes ni des erreurs de vos pères; en jetant à la mer ce poids fatal, le catholicisme reste la rehgion de l'Evangile. Mais si vous, revendiquez ce sanglant héritage, si vous absolvez la trahison de Catherine de Médicis, si vous relevez Louis XIV de son serment, si vous répétez avec Bossuet qu'exterminer les hérétiques est le digne ouvrage d'un grand roi ^ , attendez-vous alors à ce que l'opinion vous délaisse, et dites-vous bien que si la religion souflfre de cet abandon, c'est vous qui, en la rendant complice de la violence et de l'injustice, c'est vous qui l'avez compromise et désarmée.

Dans cette longue histoire de l'intolérance, qui est l'histoire du monde, comme le dit justement M. Simon, il est un chapitre excellent et nouveau que je ne saurais trop louer. Condamner l'inquisition ne demande pas aujourd'hui un grand effort de justice; mais on s'imagine volontiers que depuis 1789 la liberté de conscience a remporté une victoire complète, et qu'en ce point nous sommes arrivés à l'apogée de la civilisation. C'est contre ce préjugé que proteste l'auteur; déchirer le voile derrière lequel s'abrite notre paresse n'est pas le moindre service qu'il aura rendu à la cause qu'il défend. C'est la tolérance que la Constituante accordait aux protestants, ce n'est pas la liberté de conscience ; quant aux cathohques, la Constitution civile a cruellement démontré que l'Assemblée ne comprenait pas ce que c'est que l'ÉgUse. La Convention fit une Déclaration

' Oraison funèbre de Le Tellicr.

il LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

pompeuse ' ; les grands mots ne lui ont jamais coûté; i

au fond elle ne voulait pas d'une liberté qui eût , gêné son despotisme. Les jacobins rêvaient d'anéantir i toutes les religions. Pour eux, Dieu était un aristo- j crate, le culte de la Raison n'était qu'une profession \ d'athéisme. Cette belle Déclaration -des Droits fut sui- < vie d'une horrible persécution ; on voulait anéantir le dernier prêtre comme le dernier roi.

M. Jules Simon condamne la conduite de Ja Convention, et je lui sais gré de ce jugement; mais, selon i moi, il ne va pas assez loin.

« Certes, dit-il, je ne veux pas faire le procès de la Conven- j t'ion. Je sais combien il y a de grandes choses dans son his- 1 toire, et je ne suis pas de ceux qui comptent pour rien d'avoir j au dehors héroïquement résisté à toute l'Europe, et achevé , au dedans la défaite de préjugés séculaires. Mais quel que soit l'empire des circonstances , l'impartiale histoire reprochera toujours à cette assemblée de n'avoir pas mis d'accord sa philosophie et sa politique. Sa philosophie est très-libérale, sa politique est tres-oppressive, oppressive à ce point que seule de toutes les tyrannies elle a gardé dans l'histoire le nom qui i convient à toutes les tyrannies et s'est appelée la Terreur. !

Voilà un jugement qui sera accepté par le plus : grand nombre, et que les amis de la Convention trou- 1 veront sévère ; pour moi, il me semble insuliisant. j L'iiistoire est la sauvegarde des générations nou-^ velles; c'est en condamnant le crime et la violence | dans le passé, c'est en llétrissant les bourreaux qui ne \

' Article 7 de la Déclaration des Droits : \

« Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voieJ de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler pai- 1 feiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits, Laj nécessité d'énoncer ces droits suppose la présence ou le souvenir da j despotisme. »

sont plus, que l'historien assure le triomphe de la justice et de la liberté. La Convention ne mérite point qu'on l'excuse; sa philosophie, pour parler comme M. Simon, n'a jamais été qu'un mot et un leurre. Jusqu'au neuf thermidor l'assemblée a été despotique, injuste, sanguinaire; elle a écrasé la France sous la plus mauvaise forme de la tyrannie, la tyrannie imposée par la foule, acceptée par la peur. La Convention n'a pas été moins cruelle que l'inquisition , elle a été plus coupable, car elle n'avait pas la même excuse, et ne croyait pas sauver l'àme en torturant le corps. Si nous voulons dégager la liberté des horreurs qu'on a commises en son nom, il nous faut condamner la Convention avec une justice inflexible ; toute faiblesse donne des armes contre nous.

Depuis le Concordat, qui remit l'Église gallicane en possession de ses droits et rétablit à des conditions équitables l'alliance du catholicisme et de l'État, on a lait peu de chose pour la liberté religieuse. Ce que nous avons appelé de ce nom n'a été que la reconnaissance officielle de quelques communions protestantes, et le salaire accordé aux ministres du culte Israélite. La loi a maintenu la nécessité d'une autorisation préalable pour les cultes nouveaux, en d'autres termes, elle a reconnu à l'État un droit supérieur à celui de la conscience individuelle. C'est une tolérance large, exercée en général avec douceur, et qu'on a longtemps acceptée sans se plaindre et sans désirer rien de plus, hormis quelques âmes ardentes et convaincues qui s'attachaient aux espérances et aux promesses de la Charte de 1830. Aujourd'hui le réveil rehgieux amène une exigence plus grande; on se demande si l'on peut se contenter du régime actuel. C'est ce qu'il faut examiner. Mais nous n'avons encore

H LA LÎRFRTF. RELIGIEUSE,

consulté que l'histoire ; il faut creuser plus profondément pour atteindre les principes : c'est à la philosophie qu'il appartient de nous dire quels sont nos titres et nos droits. M. Jules Simon a discuté ce grave problème. Suivons-le sur ce terrain.

Qu'est-ce que la liberté de conscience? La simplicité de cette question fera sourire plus d'un lecteur. En France, où l'on se passionne aisément pour les grands principes et les maximes générales, on n'imagine pas d'abord qu'un même mot puisse enserrer les idées les plus diverses, on marche longtemps sous le même drapeau avant de se douter qu'on n'appartient pas au même parti. Demandez la liberté de penser, la liberté de parler, même la liberté d'écrire, aussitôt des voix généreuses vous répondent et répètent à l'envique ces libertés sont des droits naturels, l'exercice même des facultés que Dieu nous a départies en nous faisant hommes. Gêner la conscience ou la parole ! c'est commettre un sacrilège, c'est étoufier l'àme humaine, c'est saper le fondement de la société moderne. Qui donc aujourd'hui oserait toucher à ces droits sacres? A-t-on jamais revendiqué plus haut les principes de 89? et, à nous entendre, n'est-il pas évident qu'en ce point nous n'avons tous qu'un même évangile poUtique?

Essayez maintenant de définir une de ces libertés qui sont notre commun patrimoine, tirez de cette définition les conséquences pratiques qui en découlent naturellement, soudain l'accord disparaît; chacun vous dispute l'exercice et la garantie de ces droits que personne ne vous conteste en théorie. Il semble que dans notre pays on n'aime la Uberté qu'autant qu'on ne l'a pas. C'est alors qu'on se bat volontiers pour elle; quand on l'a conquise, on ne sait pas s'eu

servir, et l'on n'en vent plus. Nous sommes un peuple de soldats; ce qu'il nous faut, ce sont les hasards et les émotions delà guerre; les labeurs et les jouissances de la paix ne sont pas de notre goût.

M. Jules Simon connaît notre vice favori ; sans pitié pour notre faiblesse, il nous force à réfléchir sur les droits que nos pères nous ont légués. 11 nous en montre les conséquences, et ces conséquences il nous presse de les accepter. C'est la partie forte de son livre. On voit à chaque page un homme habitué à descendre dans sa conscience pour saisir les phénomènes qui s'y passent. Chose rare en notre temps, M. Simon n'a pas peur de la vérité ! Ayons le courage de le suivre dans cette étude ; c'est en analysant la nature et les besoins de notre âme que nous comprendrons ce que c'est que la liberté de conscience, et quelle place elle tient dans la vie et dans la société. Du même coup nous verrons pourquoi c'est une question qui ne s'épuise jamais, et qui tout au contraire s'élargit à mesure que gagne la civilisation. En usant de la liberté, chaque génération fait ser\ir cet outil divin à des œuvres nouvelles, et ce qui fut la terreur des pères devient un jeu pour les enfants. Que de choses nous déclarons impossibles qui sont passées en habitude de l'autre côté de l'Océan, et comment ne voyons-nous pas que ce qui fait la grandeur de l'Angleterre, c'est qu'elle a plié à ses besoins cette force qui tant de fois, par notre faute, a fait explosion dans nos mains?

J'en reviens à ma question. Qu'est-ce donc que la liberté de conscience ? C'est la hberté de croire et de penser, disait M. de Bonald; après cette définition il ajoutait que réclamer la liberté de penser était aussi absurde que de réclamer la liberté de la circulation

du sang. Il pst clair que cette définition n'épuise pas le sujet, et que les amis de la liberté de conscience veulent quelque chose de plus; mais, j'en demande pardon à M. de Bonald, il n'est pas vrai que même dans ces limites la liberté de conscience ait toujours été reconnue, ni même qu'elle le soit partout aujourd'hui.

Avaient-ils la liberté de croire et de penser, ces juifs, qu'à la fin du dix-septième sièclo, en présence du roi, l'inquisition d'Espagne envoyait aux galères et au bûcher parce que dans le fond du cœur ils adoraient le dieu de leurs pères ' ?

Avaient-ils la liberté de croire et de penser ces protestants de France que traquait M. de Bas ville, ces pères à qui on arrachait leurs enfants, ces chrétiens qu'on poussait dans l'Église en les menaçant de la prison, ces mourants auxquels on imposait les sacrements, et dont on punissait la résistance en ruinant leurs familles, en flétrissant leur mémoire, en jetant leurs cendres au vent'?

Ont-ils la liberté de croire et de penser ces catholiques de Pologne, à peine échappés de la persécution, ces Italiens qu'on chasse de Florence parce qu'ils cherchent dans la Bible la règle de leur foi, ces Suédois qu'on frappe comme des criminels s'ils songent à quitter l'ÉgUse officielle? L'âme est-elle maîtresse d'elle-même quand on la courbe sous la terreur ?

Ainsi, même aujourd'hui, en des pays qui se disent

' Voyez la Relacion historica del Auto gênerai de Fe qui se celebrb en Madrid este ano de 1680, con asisiencia del rey Carlos II, Madrid, IC80.

' On trouvera le Mémoire de Basville parmi les lettres de Bossuet, après la lettre CCXXXV. CEuvres de Bossuet, édit. Lefèvre, t. XI, p. 213. Jules SimoD, p. 32.

Civilisés, la liberté intérieure, la liberté de croire n'existe pas; et ceux qui la refusent sont meilleurs logiciens et politiques plus conséquents que M. de Bonald. Ils sentent par instinct que reconnaître cette liberté, c'est ruiner tout le système, et ils ont raison. Pour établir l'unité en religion, ce n'est pas assez de bâillonner ceux qui parlent, il faut aller jusqu'au fond de l'âme humaine et y étouffer la pensée.

Voyons en effet où mène la liberté de croire, cherchons si une fois qu'on entre dans cette voie il est possible de s'arrêter. C'est une étude sérieuse ; mais quand il s'agit du plus grand intérêt de l'humanité est-ce trop de compter sur un quart d'heure d'attention?

L'homme remplit une fonction ici-bas ; pour lui tout ne se borne point à la vie des sens. Un instinct invincible lui fait chercher en toutes choses le vrai, le beau, le bien, le juste. Dans l'État comme dans la famille, dans l'art comme dans les lettres et dans les sciences, nous entrevoyons une loi mystérieuse qui règle tout; il y a un idéal que nous poursuivons sans en avoir conscience, et souvent même malgré nous. Plus d'une fois sans doute la passion arrête l'individu dans cette noble poursuite ; alors il ramène tout à lui et se fait le centre du monde ; mais dans la société l'effort général, l'effort désintéressé finit toujours par l'emporter sur l'égoïsme de chacun, et c'est ainsi que, sans violenter les volontés particulières, une main cachée pousse les générations vers une destinée dont elles n'ont pas le secret.

Cette vérité, cette justice, cette beauté dont nous avons soif, il nous faut l'appuyer sur quoique chose de solide pour y voir autre chose que le mirage de notre propre esprit. Nous sentons que cet idéal est

plus vrai que les phénomènes matériels , nous sentons qu'il a une substance immuable ; cette substance, c'est Dieu. Dieu, c'est la vérité, c'est la beauté, c'est la bonté, c'est la justice suprême; tout ce que nous découvrons dans le monde n'est que l'image et le reflet de la splendeur divine, l'écoulement de cette source qui ne tarit jamais.

Mais Dieu, ce n'est pas seulement un pur objet de spéculation pour notre intelligence. A mesure qu'on avance dans la vie, on sent davantage le besoin d'un bras secourable qui nous soutienne dans nos défaillances. Que faisons-nous ici-bas? Pourquoi le triomphe de l'injustice et de l'erreur? Qu'est-ce que la mort? Est-ce le néant, est-ce l'entrée d'une vie meilleure? A tous ces problèmes notre cœur demande une solution qui nous fasse vivre plus tranquilles et mourir avec plus d'espoir. La réponse à cette inquiétude qui fait notre grandeur, c'est une religion.

La religion n'est pas une doctrine philosophique fondée sur l'autorité, comme le dit M. Simon; je ne puis admettre l'exactitude de cette définition. La religion est autre chose que cela. Comme la philosophie, elle fait appel à la raison pour tous les problèmes que la raison peut résoudre ; mais là où notre esprit s'arrête et confesse son impuissance, la religion lui offre la solution qu'il implore. Elle commence pour ainsi dire où finit la philosophie, elle en est le couronnement. Et comme notre esprit ne peut que recevoir sans la comprendre cette solution qu'on lui apporte, toute rehgion s'appuie sur une révélation.

Demandons-nous maintenant quelle est la situation d'un homme qui cherche la vérité religieuse et à qui on offre trois révélations. Se fera-t-il juif, mahométan ou chrétien? S'il se fait chrétien, quelle Église choi-

y,. JULES SIMON. 49

«:îra-t-il parmi tant de sectes qui se disputent son salut? Pour beaucoup de gens, je le sais,, cette question ne se présente guère, fls gardent toute la vie le syrahole qu'ils ont reçu dans leur enfance. Quelques-uns sont assez heureux pour que le doute ne les trouble jamais; le plus grand nombre, suivant la poignante ironie de Montaigne, est catholique ou protestant au même titre qu'il est Périgourdin ou Allemand. C'est le hasard de la naissance qui donne à la plupart des hommes cette plaisante foy , qui ne croit ce qu'elle croit / que pour n'avoir pas le courage de le décroire ' . Mais pour les âmes délicates ou inquiètes, pour ceux qui ont besoin de se rendre compte de leur foi et qui veulent être chrétiens autrement que des lèvres , que reste-t-il à faire, sinon de chercher la vérité? Et comment chercher la vérité, sinon en usant de sa raison et de sa liberté? On peut se tromper sans doute, et comme saint Augustin traverser plus d'une erreur avant d'arriver à la lumière , mais pour reconnaître la sincérité d'une révélation ou le caractère divin d'une Église, quel autre moyen y a-t-il que d'étudier et de réfléchir? La raison seule peut nous mener au seuil du temple, par conséquent la liberté de conscience n'implique pas seulement le droit de croire, «.Ile emporte aussi le droit d'examiner.

C'est là un principe qu'admettent toutes les Églises, oncore bien qu'elles en repoussent souvent les couséquences. Quand, par exemple, une religion envoie des missionnaires en Chine ou auxindes , elle ne prétend pas imposer de force son symbole; elle ne demande qu'à prêcher la vérité comme faisaient les apôtres; c'est à la conscience des Cliinois et des sauvages qu'elle

' MorUaigue^ liv. H, ch. xii, édit. Le Clerc. Paris, 1844, t. H, p. 33.

s'adresse. Elle provoque rexamen, elle se plaint quand on l'empêche de répandre la parole divine. Elle a raison; mais de cette prédication ne peut pas naître la tyrannie spirituelle. Vous approuvez l'infidèle qui se fait chrétien parce qu'il décomTe les erreurs du culte paternel, vous ne pouvez pas lui défendre de quitter la confession qu'il a choisie, du jour où il n'y voit plus la vérité. C'est parce qu'il a le droit de sortir d'une Église qu'il a le droit d'entrer dans une autre; ce sont deux libertés qui se tiennent et qui ne peuvent exister séparément. Cela est évident, et cependant combien de gens admirent nos missionnaires tout en regardant comme un crime d'accorder aux Russes, aux Espagnols ou aux Italiens le droit qu'ils réclament pour les Chinois et les Indiens ?

Dira-t-on qu'il y une Église marquée d'un tel caractère de vérité, qu'il suffit de la regarder comme le soleil, et que ceux-là seuls ne la voient pas qui sont aveugles ? Observons d'abord que nous ne brûlons ni n'emprisonnons les aveugles ; nous nous contentons de les plaindre et de les serw. S'il y a aussi des âmes aveugles, c'est notre devoir de respecter leur faiblesse et de ne pas transformer en crime une erreur invincible. Nos convictions ne dépendent pas de notre volonté, par conséquent elles ne peuvent être coupables. L'erreur est un vice de l'inteUigence, et il n'y a qu'une manière de ramener l'esprit humain, c'est de l'instruire et de l'éclairer.

Remarquons ensuite qu'il s'en faut bien qu'il y ait au monde une Église dont la vérité soit tellement éclatante que nul œil humain ne puisse résister à cette splendeur. Pour ne parler que des Églises chrétiennes, l'histoire nous les montre en lutte depuis trois cents ans, sans qu'elles puissent ni se réduire ni s'entamer»

Et nous ne pouvons douter qu'en chaque communion il n'y ait de grands esprits, des cœurs pieux qui cherrhent sincèrement la lumière. Le cardinal de La Luzerne, Néander, Yinet, Channing, voilà certes des âmes excellentes qui sont la gloire de notre temps, pourtant parmi ces chrétiens ardents et éclairés il n'en est pas deux qui appartiennent à la même Église. Où trouver cependant plus d'intelligence, plus de bonne foi, plus d'amour pour la vérité?

Est-ce à dire que toute Église contienne un mélange d'erreur et de vérité, et qu'au fond toute religion, n'étant qu'un produit du sentiment reUgieux , soit également bonne ou également mauvaise? Non, telle n'est pas ma pensée. Ce n'est pas la religion, ce n'est pas l'Église, c'est l'esprit de l'homme qui est un mélange d'ombre et de jour, et c'est pour cela que la vérité religieuse n'échappe pas au sort de toutes les vérités morales. En rehgion, comme en philosophie, comme en politique, la vérité n'existe pour l'individu que dans la mesure de son intelligence et de ses forces. Une âme qui se défie d'elle-même sent le besoin d'une autorité visible qui lui garde le dépôt de la tradition, une âme plus hardie ne veut entre elle et Dieu d'autre intermédiaire que la Bible. Pour un protestant, les pompes du catholicisme sont un reste du culte païen; la nudité des temples calvinistes attriste et effraie un cathoUque. La succession des évêques rassure la foi d'un anglican; Channing, qui ne voit dans l'uniformité d'opinions qu'une preuve d'indififérence, la regarde comme un mal et un danger.

Cette variété de sentiments, cette opposition d'idées est chose inévitable. La vérité rehgieuse est absolue, si on entend par là Dieu qui est l'objet même de la connaissance; mais les hommes qui cherchent Dieu

sont des créatures ondoyantes, imparfaites, diverses, et par conséquent, tant que l'esprit humain ne changera pas, on peut craindre que l'unité religieuse ne soit qu'un beau rêve, un idéal dont on s'approchera peut-être, mais qu'on n'atteindrajamais. A moins qu'on ne donne à chacun de nous la même intelhgence, la même attention, la même volonté, il y aura toujours des degrés infinis dans les convictions , et des divergences dans la foi.

On voit où mène la hberté de conscience , même en acceptant la définition de M. de Bonald. Laisser chacun croire ce qu'il juge la vérité , c'est lui reconnaître le droit d'examen , c'est condamner toute violence et toute gêne, c'est accepter les nobles paroles de Fénelon. « Accordez à tous la tolérance, non pas (( en approuvant tout comme indifférent, mais en (( souffrant avec patience ce que Dieu soufifre. » De la part d'une Éghse, est-ce pactiser avec l'erreur? Non : c'est revenir à l'Évangile, c'est reconnaître les lois naturelles de l'esprit humain, lois qui sont de Dieu, aussi bien que la révélation. Nul ne peut sentir, penser, vouloir pour moi, comment donc aurait -on le droit de m'imposer le sentiment le plus intime , la pensée la plus personnelle qu'on puisse imaginer? L'intolérance est une attaque si insensée contre les lois de notre âme, qu'au fond c'est toujours une violence stérile. On peut bien exterminer toutes les sectes rivales; mais sur leurs ruines ce n'est pas une rehgion , c'est une église qu'on étabht; la conscience ne se laisse pas forcer ; ce n'est pas la vérité qu'on impose, c'est le silence et la mort.

Si la liberté de conscience n'intéressait que la religion, c'en serait assez déjà pour ranger de son côté tous les cœurs sincères; mais elle a une portée plus

M. JULES SIMOy. 5.'^

L^rande, car, sous un autre nom, comme i a vu M. de Jionald, ce n'est que la liberté de penser. Notre âme n'est pas double; qu'il s'agisse de la terre ou du ciel, r'est toujours à cette balance qu'il nous faut peser Il vérité ; c'est une même règle qui mesure nos rap- } torts avec Dieu et nos rapports avec les hommes, fieiuser la liberté religieuse , c'est donc mutiler

I ame humaine, et du même coup détruire le fondement de no? droits. La société et la religion ont pour principe commun la liberté, le citoyen souffre de tout ce qui gêne le chrétien. C'est ce qu'a bien compris M. Simon, et ce qu'il a exprimé avec éloquence dans un des plus beaux passages de son discours :

« Savez-vous, Messieurs, ce que c'est que cette liberté de dedans qu'on veut vous ravir? C'est la matière du droit. Otez la liberté intérieure de nos opinions, de nos résolutions, vous ôtez le droit, vous le supprimez, vous lui enlevez sa raison d'être, vous en détruisez même la pensée. C'est parce que je suis libre d'agir que je me sens obligé à l'action juste. En même temps que je sens se mouvoir en moi cette force vive qui donne le branle à toutes les forces du monde, qui peut résister à la matière et la dompter, je comprends qu'elle n'est pas livrée au hasard et au caprice, qu'elle a une loi comme tout ce qui existe, une loi que ma volonté peut enfreindre, mais qu'elle enfreint à son dam , en consentant par l'usage désordonné do sa force, à une diminution, à une dégradation de mon être. Être libre sans une loi, c'est être abandonné. La vraie liberté, celle qui fait de l'homme une image de Dieu, c'est la liberté réglée, dominée, sanctiOée, réalisée par la loi morale. Voilà la vraie force, une force employée au bien; voilà l'action véritable, une action juste.

« Il en est de même de la pensée et même du sentiment...

II faut que la volonté discipline les idées sous la loi du vrai, il faut qu'elle les enchaîne dans un ordre juste, qu'elle s'attache à ce qui est éternel et rejette ce qui ne vaut rien. C'est à cette condition que l'esprit a conscience et possession de

sa force, et qu'au lieu de dépendre de tout ce qui l'entoure, il arrive en se dominant à dominer tout le reste. La loi, ou, si l'on veut, le droit, est donc nécessaire à la personne humaine, à la liberté humaine pour la constituer ; et la liberté à son tour, soit dans l'ordre de la pensée, ou dans l'ordre de l'action, ne va pas sans le droit. Le droit et la liberté apparaissent ensemble dans la conscience humaine, et tant s'en faut qu'on puisse me contester au dedans de moi la possession du droit et la possession de la liberté, que si je ne les retrouvais pas dans ce dernier sanctuaire il ne me resterait qu'à envier le sort des brutes et à me plaindre de Dieu qui m'a fait sensible et intelligent.

« Concluons, Messieurs, que la liberté de conscience prise en elle-même dans son fond, dans son essence, la liberté de penser, si vous aimez mieux ce nom, est une nécessité de notre condition, un droit inhérent à notre nature, qu'on ne peut nous l'arracher sans nous ôter tous droits et toute liberté, et même toute idée du droit. C'est une impiété que de nier en principe la liberté de penser ou de la disputer à l'homme dans la pratique, en employant contre elle la ruse, le mensonge et la terreur ^ »

Ce sont là des vérités trop peu comprises, et qu'il est bon de répéter. Depuis quinze cents ans , l'erreur la plus fatale à l'Église comme à l'État a été de ne pas comprendre que leur force est dans l'âme du fidèle et du citoyen ; cette vie intérieure qu'ils compriment, cette énergie dont ils ont peur, c'est leur puissance ; pourtant tel est le poids de l'ignorance et des préjugés, qu'aujourd'hui encore on se défie de toute voix qui défend la liberté. N'importe, il est beau de soutenir une cause si grande ; le monde a déjà tant de fois avancé malgré lui, qu'il ne faut pas craindre de semer la vérité à pleines mains. Tôt ou tard elle lèvera, au profit même de ceux qui la maudissent aujourd'hui.

' Jules Simon, p. 272.

M. JULES SIMOÎf. 2j

Il n'est pas d'étude morale qui vaille l'histoire d'une idée. Prendre une vérité à son premier germe, en suivre la pénible croissance au milieu des obstacles de tout genre que lui opposent les choses et les hommes, c'est un spectacle qui, en montrant l'irrésistible action de la Providence, vous donne à la fois patience et courage. L'humanité marche comme Israël dans le désert. En tête sont les serviteurs du Dieu vivant, les amis de la vérité, quelquefois aussi les enfants perdus ; en arrière sont les cœurs timides, ceux que l'inconnu épouvante, et qui, à toutes les promesses de l'avenir, préfèrent la servitude et les sépulcres d'Egypte. Au milieu est le gros de l'armée, partagé entre l'ardeur des uns et la faiblesse des autres. Le corps avance, mais lentement, toujours prêt à s'arrêter si I des voix généreuses ne l'excitent et ne le forcent à I faire un pas de plus vers la terre promise. C'est là le ' rôle des belles âmes, rôle ingrat pour qui ne trouve pas son payement dans les joies de la conscience, car à ceux qui se dévouent il ne vaut d'ordinaire que l'indifîérence de la foule et le dédain des politiques. Le peuple ne croit qu'aux passions et aux intérêts de Vheure présente, les sages du siècle s'abandonnent à l'opinion; qu'elle aille à l'erreur ou à la vérité, qu'importe, si, même en ses reflux, elle mène à la fortune?

La liberté de conscience en est chez nous à sa première étape, et déjà on regarde en arrière, on s'effraye du chemin qu'on a parcouru. On parle avec une pitié superbe de la Russie, de l'Itahe, de l'Espagne comme de pays arriérés qui ne sont pas encore en i marche , qui repoussent le droit de croire et d'examiner; mais c'est avec la même hauteur qu'on signale les hardiesses de l'Angleterre et des États-Unis;

on se trouve habile et prudent parce qu'on reste à mi-chemin entre la servitude et la liberté. ■

Le droit de croire et d'examiner paraissait à nos i pères la ruine de la religion et de la société; aujourdliui qu'on en connaît la parfaite innocence, on ne le i conteste plus. Mais il n'en est pas de même de deux autres droits sans lesquels la liberté de conscience n'est pas complète, je veux dire le droit de se réunir et le droit d'annoncer librement la vérité. Sans doute j on ne nie pas ces droits en théorie ; mais c'est avec défiance qu'on en accorde l'exercice ; la liberté est , une faveur de l'État. C'est le prince qui protège les j Églises et qui choisit entre elles; c'est lui qui, dans un | intérêt d'ordre public, prend les âmes en tutelle, et au ; besoin proscrit toute religion qui lui déplaît. D'où , vient ce privilège? quelle en est la nature? quelles en j sont les limites? C'est ce qu'il faut examiner. j

Parlons d'abord du droit de réunion, ou, sous un ^ autre nom, du culte public. Si l'individu a le droit de chercher Dieu et de l'adorer à sa façon, on ne voit guère comment on pourrait refuser à une société de j croyants ce qui appartient à chaque membre en particulier. Il est clair que la liberté du culte n'est qu'une forme de la liberté de conscience ; la prière en commun n'est ni moins légitime ni moins nécessaire que la prière isolée. Elle l'est même davantage, non-seulement pour celui qui s'attache à la parole du Christ ', mais encore pour celui qui se contente des lumières naturelles. Le fidèle comme le citoyen est un homme, cost-à-dire un être sociable par nature, (pii ne trouve sa perfection que dans l'union avec ses semblables.

' Saint Matthieu, ch. XVllI, v. 20. « Là où deux ou trois sont assirubicd en mon nom, Je suis au milieu d'eux. •

L'I^gîise et l'État sont les deux communautés où l'individu doit vivre et se compléter ; le chasser de ce milieu, c'est lui porter un coup mortel. Un croyant sans église, c'est un citoyen sans patrie.

C'est encore un droit essentiel que de répandre la vérité. Le mot de Fontenelle est la devise d'un vioillard égoïste; la vérité n'est point à nous pour l'enfermer dans notre main ; nous n'en sommes que les dépositaires, les témoins, les défenseurs; la propager est toujours un devoir; mais combien ce devoir est-il impérieux quand ce qui est en question c'est la vérité religieuse, c'est-à-dire le service de Dieu et le salut des âmes ! « Le silence, disait Pascal, est la plus « grande persécution; jamais les saints ne se sont a tus. 11 est vrai qu'il faut vocation; mais ce n'est pas a dos arrêts du Conseil qu'il faut apprendre si l'on est « appelé, c'est de la nécessité de parler ', » Si nous n'étions aveuglés par des préjugés séculaires, qui donc songerait à contester une liberté qui n'est que la conséquence et l'exercice même du droit d'examen? Reconnaître que la pensée est libre et en même temps enchaîner la parole, qui n'est que l'expression de la pensée, n'est-ce pas une contradiction flagrante? Pour surcroît d'inconséquence, ajoutez que, suivant la loi française, les écrits sont libres quand la parole ne l'est pas. Il est pormis d'alBrmer dans un livre que le christianisme est une erreur et une folie, mais un quaker ou un haptiste qui n'a point l'autorisation de l'État, n'a pas même le droit de hre pubhquement l'Évangile devant ceux qui pensent comme lui.

Disons donc, avec M. Jules Simon, que la liberté de conscience est incomplète si, avec le droit de croire

' Penséei U Pascal, éilit. Havet, p. 34U

et d'examiner, elle ne comprend le droit de prier en commun, ainsi que le droit d'enseigner, et cela sans gêne politique , sans que le croyant reçoive d'atteinte dans sa dignité d'homme et de citoyen'. Remercions l'orateur d'avoir posé la question d'une façon si nette qu'il n'y ait plus de place pour les subterfuges ni les équivoques, et pesons avec lui les raisons sur lesquelles on s'appuie pour entraver dans son exercice la première et la plus précieuse de nos libertés.

On peut rassembler toutes les objections sous trois chefs. C'est au nom des tiers, au nom de l'État, au nom des Églises établies qu'on refuse la liberté aux sectes nouvelles. Qu'y a-t-il de juste dans cette opposition?

Ce qu'on allègue d'abord, c'est le trouble qu une Église nouvelle jette dans la société. Vous n'avez pas le droit, dit-on, d'inquiéter les consciences ni de scandaliser vos frères. Vos prédications sont un empiétement sur des titres acquis, sur une possession respectable. C'est une attaque que l'État doit repousser au nom de la paix publique dont il est le gardien.

Il y a ici une confusion d'idées. Veut-on dire qu'aucune rehgion ne peut user de violences et d'injures, que toute Église doit aux autres de les respecter? Cela ne fait pas question ; pour moi j'avoue que même au théâtre j'ai peu de goût pour Polyeucte. Entrer de force dans un temple, pour y braver l'erreur et y briser des idoles, c'est un excès de zèle que condamne la raison, que n'autorise pas l'Évangile. C'est le martyre qui absout Polyeucte et nous iait illusion; la

* Jules Simon, p. 260 et uiv.

cruauté du bourreau éclipse les torts du fanatique. Le supplice en fait un héros ; aujourd'hui l'amende et la prison le rendraient ridicule, et il n'est pas une Église chrétienne qui avouât un pareil défenseur. La violence et l'outrage sont les armes de l'imposture ; comment donc serviraient-elles la religion ?

Reste le trouble des consciences, ce trouble que cause l'annonce pacifique, l'exposé candide d'une doctrine nouvelle. Mais à moins que l'humanité ne change tout à coup, n'est-ce pas sa condition d'être remuée par le flux perpétuel des opinions? Soustraire la société à cette agitation nécessaire, ce serait la pétrifier. Où en serions-nous s'il fallait que chacun de nous brisât le fil de sa pensée pour ménager les scrupules des ignorants, pour ne pas blesser l'orgueil des sages? Ma doctrine vous inquiète? Soit; ce n'est pas une raison pour la proscrù-e. Mon titre est aussi bon que le vôtre. Comme vous j'ai une conscience, comme vous j'ai le devoir de chercher Dieu. Ma foi vous révolte ? la vôtre est pour moi un objet de scandale. En vertu de quelle loi faites-vous de vos croyances la mesure des miennes, la règle de ma pensée? La vérité est avec vous? Je le nie; si vous ne pouvez me convaincre, qui décidera entre nous? La majorité? Elle était avec les bourreaux contre les martyrs, avec l'inquisition contre Galilée. Il n'y a pas d'erreur, il n'y a pas de crime qui n'ait eu le nombre pour lui; le nombre est le signe de la force, ce n'est pas/ la marque de la vérité.

Dira-t-on que tout au moins la majorité représente l'intérêt général? C'est un argument puéril quand il s'agit de la vérité. En reHgion comme en science, la société n'a qu'un intérêt, c'nst de se délivrer de l'erreur. Si un seul individu a raison contre tout un

30 LA LIBERTÉ RELIGIFXSE.

peuple , cela s'est vu , le devoir et l'intérêt de ce peuple, c'est d'écouter une voix utile; l'étoufter est un crime. Socrate, qu'on accusait d'outrager la relipjion nationale et de corrompre la jeunesse , parce qu'il cherchait la vérité , Socrate ne voulut même pas se défendre contre une calomnie déjà vieille de son temps; au lieu de s'avouer coupable, il se proclama hardiment le bienfaiteur des Athéniens, et demanda en récompense les honneurs du Prytanée. L'orgueil du philosophe révoltait les juges, tandis qu'Anitus était regardé comme le défenseur de la religion et des lois. Cependant la postérité a prononcé pour le fils de Sophronisque ; elle a mis au rang des bourreaux le pieux Anitus et ses complices. Rien n'a changé depuis Socrate ; aujourd'hui comme alors la vérité n'a qu'un juge légitime, la conscience humaine. Le nombre, la loi, l'intérêt général n'y peuvent rien, car la vérité les domine, car iis sont faits pour plier devant elle et pour lui céder. L'incompétence des majorités, ou, vsous un autre nom, l'impuissance et l'injustice de la force, il y a dix-huit cents ans qu'un sage d'Israël, un docteur de la loi, l'annonçait au monde; ce ne sont pas les successeurs des apôtres qui devraient l'oubHer. « Laissez ces hommes, » disait le pharisien Gamahelaux juifs qui voulaient lapider saint Pierre et ses compagnons; « si ce dessein vient (( des hommes, il se détruira; s'il est de Dieu, vous « ne pourrez le détruire, et gardez même que vous « ne vous mettiez en guerre avec Dieu '. »

Si aujourd'hui nous ne sommes pas plus infaillibles que Gamaliel, c'est un devoir de nous en tenir A son conseil ; mais je vais plus loin, je dis qu'alors même

' Actes des AjKHres, V, 38.

M. 3ULTS STMON 31

que la majorité serait certaine de posséder la vérité, cette conviction ne l'autoriserait ni à me ^êner dans ma recherche, ni à m'imposer silence au nom de l'intérêt public. Tant que mon erreur ne se traduit pas en laits nuisibles à la société, tant qu'elle ne concerne que moi, personne n'a autorité pour me violenter. En effet pour que la majorité ait le droit d'invoquer l'intérêt général, il faut que l'acte qu'elle interdit soit un acte social, un acte qui tombe sous la juridiction de l'État. Or, à moins de nier la liberté de l'âme humaine, soutiendra-t-on que toutes nos pensées, toutes nos paroles, toutes nos actions appartiennent à la société? Le prince a-t-il seul le droit de les régler comme il l'entend? Sommes-nous dans la république de Platon, ou en notre qualité d'hommes et de chrétiens n'avons-nous pas des droits naturels, des droits personnels que la société peut bien garantir, mais qu'elle ne peut ni entamer ni détruire? Je dois à l'État mes biens et ma vie, si ce sacrifice est nécessaire pour le salut commun; mais si la majorité trouve bon de me réduire en esclavage, est-ce que je lui dois le sacrifice de ma liberté ? Est-ce que je puis me dépouiller de tous mes droits et renoncer à être homme ? Est-ce que la société peut m'avilir et me dégrader sans commettre un attentat? Personne aujourd'hui, en Europe du moins, ne justifie l'esclavage; nous le maudissons au nom de la raison et de l'Évangile. Qu'est-ce pourtant que la liberté du corps auprès de cette liberté de l'âme qui est la condition de toutes les autres? Y a-t-il un droit plus personnel et plus sacré? Est-ce de l'Etat que je tiens ma conscience? est-ce la société qui fera mon salut? y a-t-il dans ma croyance une responsabilité j)lns engagée que la mienne? Est-ce comme citoyen ou comme homme que je pense, que je prie, que je

m'unis à mes frères, que j'annonce la vérité? Quand j saint Paul portait au loin la bonne nouvelle, s'inquiétait-il de savoir s'il était citoyen romain? Est-ce comme i Allemand que Leibnitz essaye de réconcilier la philo- \ Sophie et la religion? N'est-il pas évident qu'en tout | ceci l'État n'a rien à voir, que l'intérêt ou les scrupules d'une majorité, quelle qu'elle soit, ne peuvent l'emporter sur un droit? Ne cherchons pas à nous tromper; imposer le silence en pareil cas, c'est une j violence, ou, comme le dit M. Simon, c'est un sacrilège. Et cependant, dès qu'une doctrine n'est pas la ^ nôtre, nous appelons la loi au secours de nos préjugés et de nos passions. Au fond, nous n'aimons pas la liberté. i

Cette liberté, dira-t-on, c'est la liberté de l'erreur et du désordre. En proclamant l'indiÛérence de l'État, ; ce n'est pas seulement la religion, c'est la société que 1 vous trahissez. Déclarez que toute opinion est respec- i table pourvu qu'on la cache sous un masque pieux, et bientôt, sous le nom de religion, l'anarchie entrera i dans les âmes, pour y ruiner les principes de la morale et des lois.

Voilà l'objection politique. Quand on ne peut pms opprimer les hommes au nom de la vérité religieuse, j on cherche à effrayer le prince, on appelle le bras ' sécuUer au secours de l'Église menacée. C'est aujour- i dliui l'argument favori, mais il a peu de soUdité et | ne soutient guère l'examen. '

Remarquons d'abord qu'il y a en toute religion une part de doctrine qui n'intéresse la société civile que de très-loin : c'est le dogme. J'entends par là ces 1 croyances qui ont des mystères pour objet, et qui, j fondées sur la parole divine, dépassent notre raison, i Ces révélations sur la personne et les attributs de

Dieu, sur les communications que le Père céleste entretient avec les croyants, sont pour le fidèle ce qu'il y a de plus vivant dans la religion ; c'est par là .qu'il approche du Créateur, qu'il admire les secrets de la majesté et de la bonté divines ; mais on ne voit pas comment le dogme concernerait l'État, qui n'est point une personne, qui n'a point d'ame à sauver, et qui, fait pour la terre, n'a de juridiction directe que sur les actions. On dit bien que le dogme est la condition et la sanction de la morale ; cela est vrai en ce sens qu'il faut à nos opinions morales un appui qui soit en Dieu; autrement nous serions notre loi à nous-mêmes, et la passion serait le législateur; mais la morale ne tient point à un dogme particulier, car depuis trois cents ans les communions chrétiennes se sont divisées à l'infini sans que les variations de la foi aient altéré la morale de Jésus-Christ. Grecs, angUcans, luthériens, calvinistes, ariens même sont d'accord avec les cathohques pour régler suivant l'Évangile les obligations du citoyen envers le souverain, les devoirs des hommes entre eux. L'État n'a donc ni droit ni intérêt engagé dans le dogme, et plût au ciel que les princes chrétiens eussent compris la leçon qu'un païen Ipur donne dans la Bible! Quand les juifs de Corinthe traînèrent saint Paul devant Gallion le proconsul, en reprochant à l'apôtre le crime de tout novateur : a Celui- « ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu d'une « façon contraire à la loi. — 0 Juifs, leur répondit le (( magistrat, s'il y avait un outrage ou un acte cou- (( pablc, mon devoir serait de vous écouter; mais s'il « est question de doctrine, de mots, ou de votre loi, « ceci est votre afl'aire, je ne veux point m'en rendre V. juge'.)) Rien de plus sensé, rien de plus poUtiqua • Acleë des Apôlrcs, XVI II, 14.

3i LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

quo ces paroles du frère de Sénèque. Aussitôt que le magistrat cesse de se mêler aux querelles dogmatiques, l'intolérance se meurt, la paix se rétablit dans l'Etat. Il y a eu des hérésies au temps même des apôtres, mais elles n'ont point troublé la société civile; le désordre a commencé du jour où le prince a mis son dangereux pouvoir au service de l'Église. Si l'empereur Constantin ne s'était proclamé l'évêque extérieur, peut-être n'eût-on jamais vu des chrétiens s'entr'égorger au nom de Celui qui est venu sur la terre pour y apporter l'amour et la liberté.

Une. fois que l'État reconnaît son incompétence dogmatique, on ne voit pas ce qui pourrait l'inquiéter dans la naissance d'une Église nouvelle.

Craint-on que sous ce titre il ne s'établisse une association politique? La réponse est simple. L'Église qui réclame la liberté ne demande pas le secret. Elle ! ne se met pas au-dessus des lois. Le culte est solennel, I la prédication se fait au grand jour, avec toutes les | garanties qu'exige l'ordre pubUc. Si ces réunions ne sont que des clubs déguisés, il y a des tribunaux pour ; punir un délit qui n'a rien de particulier; que la jus- " tice prononce ! Mais refuser une liberté aussi respec- \ table que la liberté reUgieuse sous le prétexte banal i qu'on en peut abuser, c'est un sophisme qui n'est plus I soutenable. Quelle liberté ne peut-on confisquer par la même raison ? Quel cercle littéraire, quel salon, ; quelle réunion de famille ne peut aussi couvrir une i société secrète? Je n'ignore pas ce qu'on dit quand on garde pour les principes quelque respect humain, 1 et qu'on veut tout à la fois ménager un reste de J scrupule et refuser la liberté; on répète à l'envi que^ les nouveaux sectaires sont des esprits chimériques, turbulents, dangereux ; on ne veut pas voir qu'on

M. jllks siMoy. 35

fait naître les vices dont on se plaint, qu'on amasse à plaisir l'orage dont on s'eifraye. Placer des âmes ardentes entre le devoir et la loi, c'est-à-dire entre Dieu et les hommes, forcer des cœm-s pieux à cacher leui' culte et leur foi, ériger en crime la prière et le zèle, n'est-ce pas le moyen de créer des fanatiques et des mécontents? Ouvrez le temple, portez-y la lumière, vous désarmez aussitôt les passions mauvaises; si vous ne détruisez pas l'erreur, au moins en arrêtezvous le progrès et le danger. Pour résister à la jalousie des Églises rivales , à la froideur et aux défiances de l'opinion, il faut qu'une croyance nouvelle ait de protondes racines, il faut qu'elle révèle au monde un nouvel aspect de la vérité; en deux mots, il faut qu'elle ait la force et le droit d'exister. Le mensonge grandit dans l'ombre, il s'évanouit au grand jour, comme aux premières clartés de l'aurore s'envolent les fantômes et les illusions de la nuit.

On fait une dernière objection. Une rehgion nouvelle ne peut-elle pas introduire des doctrines immorales? Si des apôtres improvisés légitiment la polygamie, s'ils attaquent la famille ou la propriété, s ils prèrhent la désobéissance aux lois, la société se laissera-t-elle empoisonner par ce venin fatal ? Notre civilisation, tout imprégnée de l'Évangile, abdiquera-t-elle devant une renaissance païenne? En face de ce divin martyr qui depuis tant de siècles ouvre ses bras sanglants à l'humanité soulfrante et purifiée, aura-t-on le droit de dresser l'autel de la débauche et d'annoncer le règne de la chair et des sens?

De tous les monstres imaginés pour effrayer les honnêtes gens en jetant de l'odieux sur la hberté, cehii-ci est sans doute le plus ingénieux; mais un peu de réllexion suffirait pour rassurer lésâmes timorées. En

fait, ces craintes sont chimériques; en droit, si la folie de quelques fanatiques outrageait la morale, l'Etat ne serait pas désarmé.

Et d'abord parmi les religions qui partagent l'Europe, y a-t-il une secte de chrétiens, de juifs, même de mahométans, qui réclame autre chose que le droit d'adorer Dieu en paix? Qui donc demande le changement des lois civiles? Il est vrai que le Coran permet la polygamie et que la loi de Moïse ne s'y oppose point; mais cette permission n'est pas un ordre, le salut n'y est pas attaché, et il n'y a pas un juif qui se croie atteint dans sa foi par les dispositions du Gode civil. Nous avons sur ce point les déclarations formelles du Sanhédrin de 1807. On confond toujours ce qu'une religion tolère avec ce qu'elle enjoint ; il n'y a pourtant que les préceptes obligatoires pour lesquels la conscience ait droit d'exiger le respect de l'Etat. Saint Paul conseille aux esclaves de demeurer dans la condition où Dieu les a appelés, quand même ils pourraient devenir libres ' ; quel chrétien proteste contre l'abolition de la servitude? Luther autorise le divorce en certains cas, quel protestant français refuse d'obéir à nos lois? Ce que veut le fidèle, c'est qu'on ne l'empêche pas de suivre la voix de Dieu; j'en suis encore à trouver dans l'Évangile un ordre qui contrarie la morale publique. La religion peut être moins sévère que le législateur, nulle part elle n'ordonne de lui désobéir. Si nous voulons être sincères, il faut donc commencer par donner pleine liberté à toutes les sectes qui acceptent la morale de l'Évangile et celle de l'État ; cela suffirait pour convaincre les plus incrédules qu'il n'y a aucun danger

• I. Corinlh., Vil, 20, 21.

M. JULES SIMOX. 37

à être justes. Ne violons pas des droits certains par respect des rêveries qu'enfante la crainte ou l'intérêt.

Allons plus loin; acceptons les hypothèses les plus hasardées. Les anabaptistes se réveillent, les Mormons prennent racine en France ; non-seulement ils permettent la polygamie, ils en font une condition du salut. Quel est le droit de la société?

Il y a deux choses en toute religion : le dogme et la morale, ce qu'on doit à Dieu et ce qu'on doit aux hommes. Il est remarquable que sur le premier point la variété des opinions est infinie, tandis que sur le second toutes les Églises s'accordent pour confirmer ou épurer des maximes qui remontent à l'origine du monde. Cette distinction naturelle donne la mesure des droits de l'État. Le dogme ne le regarde pas ; c'est chose individuelle ; quant à la morale, il n'en est point de même ; partout où il y a des hommes assemblés, ces hommes ont des droits et des devoirs réciproques ; c'est pour le maintien de ces droits qu'existe le gouvernement. Ce n'est pas la rehgion qui établit ces engagements naturels, c'est le besoin; ce n'est pas la foi qui les règle, c'est la raison; n'estil pas évident, par exemple, qu'en un pays où il y a trois cultes en présence, comme en Algérie, les chrétiens, les juifs, les musulmans ont des rapports naturels et civils qui ne dérivent ni de la Bible ni du Coran. Séparés par la croyance, les trois peuples n'en reconnaissent pas moins des principes communs auxquels ils soumettent une grande part de leurs actions; ces principes, sanctionnés par le législateur, constituent la morale pubhque et la loi de la colonie.

Sur quelle autorité se fonderait une religion nouvelle pour renverser des principes aussi certains ? Sur une révélation? Mais cette révélation ne sera pas

38 LA LIBERTÉ RFXTGIEUSE.

de Dieu plus que la raison, le titre de la société sera aussi respectable et aussi divin que celui des novateurs. La société aura donc le droit de résister en vertu de sa constitution, et au nom d'une expérience qui date de six mille ans.

Attribuer ce pouvoir à l'État, dira-t-on, c'est en faire l'arbitre suprême des religions ? Non , si l'on n'oublie pas la distinction du dogme et de la morale, si on limite la compétence de l'État aux seules choses qui intéressent la société. Quand la loi romaine ordonnait d'adorer l'empereur, ce qu'elle imposait était-ce un acte civil ou un acte religieux? Quand le Parlement anglais oblige chaque nouveau membre à prêter serment sur la foi du chrétien, est-ce au citoyen ou au fidèle qu'il s'adresse? Ce sont là des usurpations visibles, toujours facil-^s à reconnaître. Que l'État n'épouse point une religion, qu'il ne se mêle point de régler ou de soutenir le dogme, on peut afiBrmer qu'il ne blessera pas la conscience humaine en maintenant la morale que les siècles nous ont transmise, que les religions et la raison purifient par un commun ejBfort.

Mais enfin, dira-t-on, si la liberté religieuse n'engendre pas des théories pernicieuses ou des actes immoraux, au moins engendre-t-elle la division des esprits. Un pays peut-il avoir la paix autrement que par l'unité d'opinion ?

C'est le raisonnement des Basville et de tous les persécuteurs politiques; il n'y a pas de préjugé plus enraciné ni plus faux.

L'unité d'opinions est aussi impossible en religion qu'en tout le reste, car cette unité, je l'ai déjà dit, suppose que toutes les intelligences marchent d'un même pas, qu'elles arrivent à la vérité par le même

M. JULES SIMON. 3t

chemin et en même temps. C'est le contraire qui est vrai; si aujourd'hui, par miracle, le genre humain pensait de même sur toutes choses, on peut croire qu'avant une heure l'accord aurait cessé. Quand dans sa retraite de Yuste Charles V demande à ses horloges une conformité de mouvement que repousse la diversité de la matière et du travail, l'empereur nous paraît un esprit chimérique ; sommes-nous plus sages quand nous demandons l'unité de croyance? Les forces de l'àme sont-elles moins inégales que celles de la nature, et par leur liberté même n'écliappentelles pas à l'uniformité ?

Est-ce un mal? Ce serait Dieu même qu'il en faudrait accuser. Mais comment la société civile, qui ne subsiste que par la division du travail et par la différence des aptitudes, ne sent-elle pas qu'il y a là une loi naturelle? Pourquoi supposer que notre âme soit composée d'éléments divers , qu'elle ait deux façons de saisir la vérité, suivant qu'il s'agit des choses humaines ou de la religion? En politique, en science, en industrie, la diversité des vues est la condition du progrès ; pourquoi la diversité des idées religieuses serait-elle une cause de trouble et de désunion? L'histoire a jugé la question; les pays les plus éclairés, les plus moraux, et en même temps les plus riches et les mieux constitués, sont ceux où la conscience est alïranchie. La liberté religieuse conserve et règle toutes les autres. En rendant à l'àme une énergie oubhée, elle répand partout la sève et la vie.

J'ai tâché de montrer que ni l'individu, ni la majo- Tité, ni l'État n'ont d'autorité légitime sur les consciences, et qu'en religion toute gène est injuste et nuisible. Les victimes ne sont pas seules à souHrir de

40 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. j

l'oppression ; notre franchise tient à celle d'autrui ; j

fouler aux pieds les droits de nos frères, c'est appeler i

sur nos têtes une prochaine tyrannie. Tout pays où î

l'on étouffe la conscience est un pays perdu ; l'àme , '-

une fois asservie , ne connaît plus ni ses droits ni ses '. devoirs, et dans une société ainsi déchue s'il y a place pour les révolutions, il n'y en a plus pour la liberté.

Si l'individu, si le nombre, si l'État n'ont point de

droit sur nos croyances, comment justifier le despo- '

tisme d'une Église? Pour qui ne la reconnaît pas, une j

Église n'est rien; c'est une collection d'individus qui j

représente tout au plus une majorité, et qui n'a pas j

plus de pouvoir que chacun de ceux qui la composent, j

Mais les Églises sont des associations si considéra- i blés, elles tiennent tant de place dans la société, qu'il

est bon de reprendre avec elles la question de hberté, ,

afin de serrer le problème de plus près et de ne né- '

gliger aucune objection. j

Voyons donc quel est le droit des Éghses, et com- I

mençons par écarter les protestants et les juifs, puis- \

qu'en France du moins, ces communions acceptent et j

défendent la liberté. !

Reste l'Église cathohque, qui en théorie condamne îa liberté, qui même, si l'on en croit des défenseurs ▼ dangereux, ne se résigne à l'accepter en fait que quand elle est la moins forte, avec la pensée de supprimer ; toute concurrence le jour où elle aura la majorité. ] L'Église catholique se considère comme un corps mys- i tique qui embrasse toute la terre; elle se regarde ! comme la souveraine des infidèles non moins que des • croyants, et ne veut pas souffrir l'erreur dans son empire. C'est sur ce règne idéal qu'on appuie son intolérance. Mais, sans examiner si les faits répondent à la i théorie, il me semble que ce système ne justifie nulle-

M. JULES SIMOX. il

ment les prétentions des théologiens. Car enfin, pour réduire les consciences rebelles, l'Église, même répandue partout, et partout souveraine, ne peut avoir d'autres moyens d'action que ce«ux que lui a laissés Jésus-Christ, et ces moyens, tout spirituels, supposent toujours la liberté.

C'est un des plus tristes spectacles de l'histoire, que cette théologie qui donne un démenti à l'Évangile, qui aujourd'hui même, en pleine civilisation, excuse l'inquisition et demande qu'on étoufife la pensée, au nom de celui qui n'a voulu régner que sur nos âmes. Yinet a écrit sur ce point une belle page, qu'on lira avec intérêt ' .

« Si la liberté de conscience n'est pas concédée, que de passages de l'Évangile perdent leur sens et demeurent sans application! Examinez toutes choses et retenez ce qui est bon^. Mais l'examen est refusé. Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés ', dit le céleste Médiateur à des disciples qui lui demandent des supplices contre l'incrédulité; mais cet esprit est celui-là même dont l'intolérance est animée... Jésus- Christ a dit à ses Disciples en les envoyant dans le monde : Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ^. Mais il devait leur dire : Je vous envoie comme des loups au milieu des brebis. Jésus leur a dit encore : Vous serez haïs de tous à cause de mon nom'^, mais il devait leur dire : Vous haïrez tout lo monde à cause de mon nom. Saint Paul a dit: Les armes de notre milice ne sont pas charnelles « ; il se trompait; les armes de la milice chrétienne doivent être les mêmes

' Mémoire en faveur ;le la liberté des cultes, couronné par la Société do la Morale chrétienne en 1826 ; réinnprimé dans la Liberté des cultes de A. Yinet. Paris, 1862, p. 1 i8.

* I. Thessal., V, 21.

' Saint F.uc, IX, 5S.

* Saint Matlh., X, H).

* Saint MaIlli.,X, 22.

* ll.Coriiilli , X, 4.

que celles avec lesquelles combattent les rois de la terre. J'ai voulu, dit le Sauveur à la cité de Jérusalem, rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes^; il devait leur dire : comme un aigle rassemble sa proie dans ses serres. Ainsi de chacune des pages de l'Evangile partent des démentis solennels contre les adversaires de la liberté de conscience. Ainsi il faut couvrir, déchirer chacune de ces pages pour faire disparaître ce grand et divin principe. »

M. Simon, lui aussi, invoque ces divins témoignages, tant de fois allégués dans les derniers siècles par des âmes vraiment chrétiennes, par un Fénelon, par un Fleury, et il s'écrie avec une juste fierté :

« Laissez-moi, Messieurs, moi philosophe, moi libre penseur, prolonger cette lecture. Nous n'avons pas à rougir de ces maximes de l'Évangile, car nous n'avons jamais provoqué la vengeance, nous n'avons pas fait appel aux puissances contre ceux qui ne partageaient pas nos doctrines ; nous n'avons pas ravivé les querelles religieuses et tenté de troubler la paix des consciences*. »

L'orateur a raison de revendiquer la liberté au nom de la philosophie du dix-neuvième siècle; il a droit d'ajouter que cette philosophie qu'on dédaigne aujourd'hui n'a point à rougir devant les maximes de l'Évangile. En relevant, le drapeau 'du spirituahsme, en rentrant dans la voie suivie par Leibnitz, l'école à laquelle appartient M. Simon a mieux compris et mieux servi le christianisme que ces apôtres de la servitude qui, si on les écoutait, feraient de la reUgion une abominable tyrannie. Ils se glorifient de n'être point philosophes; mais sont-ils chrétiens, quand ils prêchent l'intolérance au nom de celui qui disait : Je suis la

' Saint MaUli.,XXIll, 37.

' La Liberté de conscience, p. 291,

vérité, et qui, près de mourir, ne voulut pas qu'on s'armât pour le défendre?

Les textes cités par M. Simon sont bien forts; mais pour un chrétien imbu de l'Évandle, il y a en faveur de la liberté une autorité plus grande encore. Ce ne sont pas quelques paroles du Christ, c'est sa doctrine, c'est sa vie tout entière qui proteste contre l'intolérance. Jésus-Christ n'a pas seulement déclaré que son royaume n'était pas de ce monde, et cela au moment même où l'on demandait sa mort au nom d'une religion d'État, il est venu tout exprès sur la terre pour abolir l'ancienne théocratie, et suivant les vives paroles de saint Paul, pour nous racheter de la malédiction de la loi'. La loi de Moïse est toute en cérémonies et en pratiques, elle ne s'appuie point sur la foi, elle n'exige que l'obéissance. Jésus-Christ, au contraire, n'a point institué de cérémonies, n'a point établi d'observances extérieures, il n'a demandé aux hommes que d'adorer en esprit et en vérité un Dieu qui est esprit. Ce qui fait le chrétien, c'est la foi qui est animée de la charité. Impose-t-on la foi par la violence? Impose-t-on l'amour par la terreur? Ouvrez les épttres, il n'est pas une ligne de saint Paul qui ne proclame l'indépendance du fidèle; dans l'Église même, si l'apôtre veut conserver l'unité, c'est par le lien de la paix. La liberté, c'est la su})stance même de l'Évangile; si le monde a pu échapper aux étreintes des Césars et se tirer de la fange du paganisme, c'est parce que la reUgion, prenant la conscience sous sa garde, la mettait au-dessus des menaces politiques et de la corruption sociale. Quand l'Evangile affranchit les âmes, de qui'l droit prétend-on les asservir?

' Giilateâ, 11 i, U.

Maintenant étudions l'histoire et voyorts si elle donne ^ tort ou raison à la liberté. L'histoire est une pierre de touche infailhble qui use le mensonge et fait briller la j vérité. Si le despotisme spirituel est favorable à la religion, l'Église aura été grande quand elle a étoufté : toute dissidence et persécuté l'hérésie. Si la liberté i est contraire au christianisme^ l'Église aura été faible | toutes les fois que des ennemis nombreux auront eu j le droit de l'assaillir. Comme les empires de la terre, la guerre l'aura ruinée, la paix l'aura grandie.

Qu'on montre donc un seul jour où la force ait servi l'Église, où le despotisme lui ait donné l'empire des âmes! C'est au miUeu des supplices que les premiers apôtres conquièrent le monde et le jettent au pied de la croix. Aussitôt que l'Église accepte la main que lui tend Constantin, aussitôt qu'elle prend dans l'État ? la place du paganisme, elle devient un gouvernement j de la terre, elle en a toutes les passions, tous les vices, | toutes les faiblesses. Les empereurs la protègent pour s'en servir, ils la dominent et l'avilissent. En Orient, jamais l'Église n'a pu sortir de l'esclavage politique où la protection des princes l'a jetée. Seule maîtresse de l'Occident, obéie des peuples et redoutée des rois, quel spectacle a-t-elle donné au monde ? Quelle | honte qu'un règne comme celui d'Alexandre VI, et ! après lui, malgré l'éclat des lettres et des arts, quelle décadence morale ! La Réforme, au contraire, a relevé , le catholicisme. C'est en luttant contre ses adversaires que l'Église s'est purifiée (j'emprunte ce mot à un auteur peu suspect )S et qu'elle a repris sur les consciences l'autorité qui lui échappait. Est-ce une leçon qu'on devrait oublier?

' De Maislre, Leiire» inédile», l. II, p. 1.

En France, au dix-septième siècle, l'Église a jeté un éclat incomparable; c'est l'effort lé plus sérieux qu'on ait jamais tenté pour débarrasser la religion de superstitions grossières et pour l'accorder avec la raison; mais qu'on ne s'y trompe pas, c'est au voisinage des protestants qu'il faut attribuer cette renaissance ; Bossuet doit à Claude et à Jurieu une part de sa grandeur. Après la révocation de TÉdit de Nantes, on a eu cette unité si longtemps rêvée; on a écrasé jusqu'à Port-Royal, pour que rien ne troublât le silence universel. Quel a été le fruit de la victoire? Des évèques dont la foi était faible, un peuple qui ne croyait plus. Au lieu de protestants et de jansénistes , on a eu des philosophes et des athées. Je ne veux pas demander où est aujourd'hui le clergé le plus instruit, le plus actif, le plus charitable, le plus moral, mais, l'histoire à la main, j'affirme qu'en tout temps, en tout lieu, là où la liberté n'existe pas, l'étude baisse, et qu'en même temps la morale et la foi s'affaiblissent. Une même loi règle le monde physique et le monde moral. L'inertie, c'est la mort, et avec la mort, la corruption.

Nous voici au bout de cette longue revue ; la philosophie et l'histoire nous ont montré l'injustice et l'impuissance de la force, la légitimité et l'énergie de lahberté. Comparons maintenant les principes avec nos lois ; voyons si elles répondent aux exigences de la raison et aux besoins du siècle. Ici nous rencontrons de nouveaux préjugés; le Concordat, comme le Code civil, est une arche sainte qu'on craint de remuer; les plus sages et M. Simon lui-même nous disent qu'il n'y a rien à faire en ce point, et qu'aujourd'hui il serait même dangereux de toucher à ce glorieux traité qui a hxé les justes limites de l'Église et de l'État.

Je suis d'un autre avis : non pas que je méconnaisse

la sagesse du Concordat, dont jo ne sépare point les articles organiques; mais il me semble que c'est aller trop loin que de rêver des lois invariables pour des hommes qui changent tous les jours. Un traité qui a duré cinquante-six ans est sans doute un acte excellent, mais il est possible qu'au bout d'un demi-siècle la vertu en soit épuisée. Si la discipline de l'Église a changé, si le réveil religieux a fait naître de nouveaux besoins, si, d'un autre côté, la liberté est entrée dans les mœurs, et si on en a mieux compris la nécessité, il peut arriver que le Concordat, si bien aceueilh à son origine, ne contente aujourd'hui ni l'Etat ni l'Église; il est donc permis de chercher quelle sera la loi de l'avenir. La question est assez sérieuse pour appeler l'attention.

Avant d'exposer le régime que les articles organiques ont établi, jetons un coup d'œil sur les situations diverses où se sont trouvés l'Église et l'État; c'est le moyen de nous assurer que rien n'est immuable dans ces rapports. L'ÉgUse a eu plus ou moins de privilèges, l'État a eu plus ou moins de puissance, suivant les besoins et les désirs de chaque siècle, sans que la religion même ait eu à soutfrir de ces changements. Voyons dans quelle direction on s'est avancé. La politique est un problème où les données de l'histoire permettent de déterminer la ligne que suivra l'humanité ; si depuis cinq ou six siècles on a toujours marché vers la liberté religieuse, c'est qu'il n'y a aucun danger à suivre cette voie; il ne faut donc pas craindre d'aller jusqu'au bout.

Plaçons-nous au moyen âge, à cette époque qu'on nous présente comme l'épanouissement du catholicisme, mais dont on nous cache les tristes côtés, nous serons frappés de la toute-puissance de l'Église ; c'est

elle qiii tient dans ses mains la vie des nations. Rome est le centre du monde; tout en découle et tout y va.

D'abord l'Église est maîtresse de la vie civile; c'est elle qui a discipliné les barbares et transformé leurs coutumes par l'esprit de l'Évang-ile; c'est elle qui a inspiré ou dicté toutes les lois. Tandis que des moines conquièrent le sol sur le désert qui l'envabit, l'Eglise conquiert les âmes. C'est la loi canonique qui règle la famille et la société, c'est elle qui remplace les guerres privées par une justice régulière, c'est elle qui, en conservant la tradition romaine, prépare le retour de la civilisation. Il serait insensé de nier ces bienfaits de l'Eglise; en les reconnaissant, il serait injuste de ne pas dire que le clergé, l'organe du droit et de la science, y a eu la plus grande pai^t.

Mais en même temps il faut avouer qu'il y a eu un temps d'arrêt dans cette action protectrice, qu'un jour est venu où la société, maîtresse d'elle-même, sans être moins chrétienne , a écarté une tutelle qui n'avait plus de xaison d'être, et a voulu régler elle-même ses intérêts et ses droits. En établissant des justices laïques, saint Louis a commencé la sécularisation de la société civile; de saint Louis jusqu'à l'Assemblée constituante, il y a eu un efibrt constant non pas pour rompre avec les idées chrétiennes, mais pour ôter au clergé une puissance pohtique qui ne tenait pas à la religion. Notre législation est tout aussi imbue des principes de l'Évangile que pouvait l'être le droit canonique : le mariage , pai' exemple , y est plus sévèrement réglé , et quant à la morale publique, on ne voit pas qu'elle ait été amoindrie par cette séparation. Sans se faire trop d'illusion sur notre temps, on peut croire qu'aujom-d'hui notre société laïque ne souffrirait pas ce que les évèques

i8 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE,

do Franco souffraient au dix-septième siècle, l'adultère installé officiellement à Versailles, et les fils d'un double adultère élevés à la dignité de princes du sang.

Il faut donc écarter un argument dont on abuse ; il est vrai que l'Église est la mère de notre civilisation, mais il est faux qu'en rejetant la théocratie notre société soit devenue moins chrétienne. Tout au contraire, la liberté a profité à la religion aussi bien qu'à l'État, et si l'on veut comparer le droit canonique, ou les lois des États romains , à nos lois civiles et criminelles, on verra bientôt où coule la sève de l'Évangile, et de quel côté triomphent l'égalité, la justice et l'humanité.

A côté de l'influence civile de l'Église, on trouvo au moyen âge la puissance politique du clergé et du Pape. Le clergé forme un État dans l'État. Il a ses biens, ses lois, ses juges, ses assemblées, ses impôts particuliers. Ses biens, qui en 1789 forment le cinquième du territoire, le clergé français prétend les posséder de droit divin, et à ce titre ne veut concourir aux charges de l'Etat que par un don gratuit. Ses lois lui font une place à part, il n'admet pas que, même après un crime , la justice sécuhère puisse mettre la main sur un évoque. Par exemple, quand le cardinal de Retz est accusé de lèse-majesté, on voit le clergé se soulever contre la juridiction prétendue par le Parlement; Louis XIV reconnaît la compétence des évoques et abdique sa souveraineté devant un coupable privilégié. Au fond c'était le droit d'impunité. Il n'y avait pas d'exemple d'un évêquc jugé par ses pairs. (( Si par malheur, écrit Fleury •, il se trouve un évêque

' Discours sur la liberté de VÉglise gallicane (édil. de 1818, dani les iVoMieaux Opuscules de l'abbé FjTiry), p. 171,

M, JL'LES SIMON*. 49

« scandaleux, ses rrimos sont regardés comme des (( maux sans remède , que l'on tolère jusqu'à sa « mort. » Tant d'iné.^alité nous étonne, rien ne nous semblerait plus étrange qu'un retour vers de pareilles exceptions; cependant les nouveaux Concordats rétablissent ces privilèges, et chez nous l'égalité devant la loi ne date que de 1789. La religion a-t-elle souffert de cette réforme ? Les évêques sont-ils moins respectables, ou moins respectés? Non sans doute; la liberté leur a profité, et le clergé devrait bien quelque reconnaissance à ceux qui en détachant l'Église de l'État ont ramené la religion vers sa première indépendance et sa vraie grandeur.

Le Pape a été la grande figure du moyen âge. Depuis Grégoire Vil jusqu'à la Réforme, la papauté a eu la haute main dans les affaires de l'Europe ; c'était à Rome un dogme reçu, que le Pape avait la surveillance spirituelle et morale de la chrétienté; au besoin l'excommunication lui donnait le droit de réduire les souverains à l'obéissance, et lui permettait même de délier les sujets du serment de fidélité. De nos jours cette toute-puissance, constamment soutenue en théorie par les jésuites, a été défendue avec une grande hardiesse parle comte deMaistre. Le Pape est pour lui la justice divine descendue sur la terre, une autorité infaiUible en politique comme en religion. Jamais l'intérêt personnel ne trouble le père des fidèles, jamais l'ambition ne l'aveugle; c'est lui qui fait régner la paix chez les chrétiens et qui supprime les révolutions en décidant sans appel entre les peuples et les rois. Cette ingénieuse théorie n'a qu'un défaut, c'est d'être chimérique; tout l'esprit, toute la foi du comte de Maistre n'ont échafaudé qu'un vain paradoxe. Avant d'écouter l'auteur, il faudrait oublier

50 LA LIDERTI- BF.LTGIF.USE.

six cents ans de lutte entre les Papes et les rois. C'est un grand tort que de renverser ainsi les jugements de l'histoire au lieu d'y lire la condamnation d'un pouvoir que l'Évangile n'a point autorisé.

Nos rois ne s'y trompèrent jamais , nos parlements et notre Université pas davantage^ presque toujours ils furent soutenus par le clergé. On défendit contre Rome, non -seulement l'indépendance du roi, mais la liberté de la France et de l'Église. Repousser une juridiction étrangère qui eût humilié la royauté et l'épiscopat, forcer les Papes à respecter les canons, empêcher les exactions romaines, résister au relâchement de la discipline , voilà quelle fut l'œuvre de nos pères. Ce sont là ces libertés de l'Église gallicane que Rossuet soutint avec tant de courage, que les derniers évêques de l'ancienne monarchie défendaient encore sous la Restauration. Renier ce passé est une faute, car il n'est rien de plus honorable pour l'Église de France, et quelque jour on verra qu'en rompant avec une tradition glorieuse, en Rejetant ce caractère national que revendiquait l'ancien clergé, l'épiscopat nouveau se sera tout à la fois affaibli en France et ailleurs.

Sous le règne de Louis XIV, l'émancipation de la puissance civile est complète, les prétentions du Pape sont écartées ; mais cette victoire est suivie d'une e<îpèce de guerre entre la cour de Rome et le Parlement. Suivant une mode qui n'est pas rare en notre pays, c'est par un nouvel abus qu'on corrige les anciens. La royauté s'est défendue contre le Pape, mais elle ne se contente pas de résister, elle usurpe sur la religion; c'est l'État à son tour qui veut dominer l'Église, c'est le Parlement qui s'occupe des confessions. On peut lire ces tristes détails dans les Mémoires

dn l'avocat Barbier; on y apprendra comment une alliance trop intime avec l'État est toujours fatale à l'Église; elle ne perd la domination que pour tomber dans la servitude. Il y a là un problème insoluble et la preuve évidente que pour l'Église comme pour l'État, la seule condition honorable, c'est la liberté.

La Révolution, nous l'avons dit, abolit les privilèges politiques du clergé, mais elle ne s'en^tint pas là. Lg Constitution civile fut un dernier triomphe du parti janséniste. On voulut en finir avec les prétentions romaines et ramener l'Église à la démocratie des premiers jours. C'était une révolution à reculons et un jeu sûr pour tout perdre. De nos jours, cette Constitution , ou du moins les principes qu'elle proclame , ont trouvé un défenseur habile et convaincu dans un homme d'une foi ardente et d'un grand talent, M. Bordas-Demoulin'. Il suppose que l'Élghse de France rétablira ses antiques libertés : je crois peu à ces retours vers le passé ; l'histoire nous montre que l'humanité ne revient guère sur ses pas; elle crée toujours des formes nouvelles pour des besoins nouveaux. Je ne crois pas davantage à une réforme démocratique dans l'Église ; au contraire tout y marche vers l'unique pouvoir de la papauté. Y aura-t-il une réforme, c'est le secret de l'avenir ; mais on peut nliirmer que ce ne sera pas une imitation du passé. Du reste, et alors même que la Constitution civile eût été une loi juste et sage, il eût suffi pour tout ruiner des moyens qu'employa l'Assemblée. Ce fut par la violence qu'on voulut établir la nouvelle liberté. Pour détruire ce qu'on nommait la tyrannie du clergé, on

* I^is pouvoirs constitutifs de iÉylise, par Bordas-Demoulin. Paria. 1855. — Essais sur la Réforme catholique, par Bordas-Demoulin cl F. Huel. Paris, 185G

employa la prison et l'échafaud; de meilleures causes n'ont point résisté à de pareils défenseurs. Quand on eut fermé et pillé les temples, quand on eut épjor^é et déporté les prêtres, on s'aperçut qu'on avait détruit l'Église, mais qu'on n'avait rien fondé.

On en était là quand le Premier Consul voulut rétablir la religion. L'occasion était unique pour donner .a liberté, et, suivant M™« de Staël', cette liberté eût été reçue comme un bienfait par les martyrs échappés à l'orage ; mais ce ne fut pas la politique de Napoléon. Tout plein de sa puissance, et ne croyant pas à la liberté, il fit pour la religion ce qu'il faisait trop souvent pour l'administration civile, il reprit les traditions de la monarchie.

Du reste, une fois son parti pris, il se conduisit avec son habileté ordinaire. Pour rédiger le Concordat et les articles organiques, il s'en remit à l'esprit le plus sage et le plus modéré, à Portails. 11 était impossible de faire un meilleur choix; c'est en législateur que Portails a résumé dans son travail tout ce qu'il y avait encore de savant dans les anciennes libertés gallicanes , tout ce qui pouvait entrer dans la nomelle organisation. Comme œuvre législative, comme codification de l'ancien droit, les articles organiques ne le cèdent en rien au Code civil.

En un point seulement, et sans le vouloir, on s'écarta de la tradition, et on ruina dans ses derniers fondements cette Église gallicane qu'on croyait relever. Au heu de traiter avec les évêques, dispersés par la Révolution, on traita avec le Pape seul; c'est à lui qu'on demanda la résignation de l'ancien épiscopat, l'institution de nouveaux évêques et de nouveaux

' Considérations sur la Révolution française, W* partie, ch. vi.

sièges. Ce chanfçement, comme l'a dit le pieux supé. rieur de Saint-Sulpice, l'abbé Emery', était un coup d'autorité plus iaiportant, plus grand que tous les Papes n'en ont fait dans la suite des siècles. C'était reconnaître que l'évêque tient de la papauté sa juridiction. D'autre part, en supprimant l'inamovibilité des desservants, en soumettant le clergé secondaire à la volonté des évêques, en formant un corps tout tète et tout queue, suivant le mot d'un contemporain , on organisait une Eglise nouvelle , dont le point d'appui n'était plus eu France. Il y avait là le germe d'un esprit fort différent de l'ancien esprit gallican; ce germe a produit ce que nous voyons aujourd'hui.

En même temps qu'il donnait le Concordat, le Premier Consul gardait une des grandes conquêtes de la Révolution, la liberté religieuse; il reconnaissait les communions protestantes, il admettait les juifs à la jouissance des droits politiques. C'était un nouveau principe qui lui aussi devait porter ses fruits.

Depuis lors le prince a eu en France un double caractère religieux; il est le protecteur des canons et le fils de l'Église, comme était Louis XIV, mais il lui faut aussi défendre la famille de Luther et de Calvin, et tenir une l)alancc égale entre les prétentions d'Églises l'ivales : situation délicate , où il est bien difficile de ne pas pencher d'un côté.

C'est sous remi)ire de cette législation qu'on a vécu on paix depuis cinquante ans. La France s'est attachée au Concordat, comme on l'a vu en 1818, et à d'autres reprises; elle y a trouvé de grands bienfaits, la sécularisation des lois, l'abolition des privilèges po-

' Préface aux iVouvtîûMX 0/>itïCM/t'« de l'abbé Fleury. Pari?, 1818, p. 42.

litiques du clergé, la tolérance religieuse. Reculer, personne ne le veut; mais peut-on rester où l'on est ? C'est une autre question qu'il faut examiner maintenant. Nous verrons, je l'espère, que le problème est moins difficile qu'on ne suppose; nous avons marché depuis 1801, nous sommes plus près de la solution qu'on ne pense. Ce qu?. nous manque, c'est un peu de foi dans la liberté.

De tous les traités faits avec Rome depuis le commencement du siècle, le plus sage sans contredit est le Concordat de 1801. C'est le seul qui maintienne l'indépendance absolue de l'État, le seul qui établisse nettement une séparation naturelle entre deux puissances qui ne sont pas de même ordre. Les nouveaux Concordats se ressentent de l'entraînement du Jour vers un moyen âge idéal; ils rompent avec la tradition politique des derniers siècles. On veut rendre à l'Église la plénitude de la juridiction spirituelle, l'intention est louable ; mais peut-être va-t-on plus loin qu'on ne pense et donne-t-on plus que la liberté.

Agir comme le fait le Concordat autrichien, reconnaître un domaine ecclésiastique qu'on s'interdit de régler et de restreindre, déclarer que la dime est un droit auquel on ne peut toucher que de l'aveu du Saint-Siège, placer les évêques au-dessus de la loi commune, même pour des crimes ordinaires, leur confier la juridiction civile du mariage, la police de l'imprimerie, la surveillance de l'éducation, et leur attribuer tous ces privilèges, non pas comme une concession de l'État, comme une faveur toujours révocable, mais comme un droit essentiel de leur charge religieuse, ce n'est pas seulement accorder à l'ÉgUse une indépendance complète, c'est lui céder une part de la souveraineté.

Le Concordat do 1801 est conçu dans un esprit bien différent. L'accord conclu avec Rome se borne à stipuler le libre exercice du catholicisme en France, à f^arantir au clergé un traitement convenable, à donner au prince la nomination des évèques; il n'y a rien de plus. Pour tout le reste, c'est l'État qui dans les articles orp^aniques règle seul les rapports de l'Église et du pouvoir civil. Dans cette distinction, il y a le juste sentiment de la souveraineté politique, souveraineté qui par sa nature ne souffre point de partage. Le sol de la France n'appartient qu'à ceux qui l'habitent, les citoyens seuls sont compétents pour régler leurs droits et leurs devoirs mutuels; le prince, dépositaire et gardien de ces droits, ne peut en transiger avec personne, car ce serait reconnaître une autorité étrangère, et aliéner en partie un pouvoir qui par essence est inaliénable et indivisible.

t Nier l'indépendance des gouvernements, — disait Portalis dans son rapport sur les articles organiques, — ce serait affaiblir, ce serait rompre les liens qui unissent les citoyens à la cité, ce serait se rendre criminel d'État.

« Les articles organiques consacrent ces grandes vérités, qui sont le fondement de tout ordre public, et indiquent toutes les précautions que la sagesse de nos pères avait prises pour en conserver le précieux dépôt.

a L'unité de la puissance publique et son universalité sont une conséquence nécessaire de son indépendance. La puissance publique doit se siilBre à elle-même : elle n'est rien si elle n'est tout. Les ministres do la religion ne doivent point avoir la prétention de la partager ni de la limiter K »

Rien de plus sensé que cette doctrine de Portails ; elle résume la tradition gallicane et l'expérience des

' Portalis. Discours, rapports et travaux inédits sur le Concoraat de 1801. Paria, 1845, p. 87.

siècles. Si donc on proposait de faire un Concordnt sur le modèle autrichien, nul doute qu'il n'y eût tout intérêt à s'en tenir à l'acte de 1801 comme à la sauvegarde de nos libertés. On ne peut que perdre à un nouveau traité.

Mais la question n'est pas là. Elle n'est pas entre Rome et la France, elle est entre l'Église de France et le souv'erain. Il ne s'agit pas du Concordat, qui est compatible avec toute espèce de réforme, il s'agit simplement des articles organiques. Doit-on en maintenir la sévérité, ou l'État peut-il sans inconvénient renoncer à certaines précautions qui ont eu leur raison d'être, mais que la liberté rendrait inutiles. Voilà le problème; c'est sur ce terrain solide et bien limité qu'il faut s'établir, si l'on veut arriver à une solution.

Dans l'introduction de son livre, M. Jules Simon a examiné en détail les difficultés que soulève la séparation politique de l'Église et de l'État; mais il me semble qu'il a grossi la question outre mesure, c'est ainsi que je m'explique comment un philosophe aussi sincère a reculé devant la liberté.

«Voici, dit-il, le dilemme dans lequel se trouve placé le gouvernement français à l'égard de l'Église catholique : ou conserver le Concordat avec tous les droits qu'il garantit, ou renoncer au Concordat et rendre immédiatement la liberté d'action à l'Église romaine. C'est-à-dire qu'il faut choisir entre ce qui existe ou une liberté à coup sûr embarrassante dans l'élat actuel, puisqu'elle émancipe une association formidable dans un pays où il n'y a pas d'association, et qu'elle donne la pleine liberté de son action au seul pouvoir qui n'émane pas du pouvoir central*. »

La conclusion de M. Simon est qu'il no peut y avoir

' Simon. La liberté de conscience, p. 40.

d'Édisfi indépendante que dans un pays de liberté absolue comme l'Anii^leterre ou les États-Unis; autrement la liberté de l'É^^lise est un monopole et un danger. Contre la toute-puissance d'une association privilégiée l'auteur ne voit qu'une barrière : le Concordat de 1801 ; c'est au nom de l'éiralité qu'il soumet la religion à la tutelle générale de l'État.

Cette opinion, qui compte un grand nombre de partisans, me paraît excessive. D'abord je ne puis voir un privilège dans l'indépendance religieuse. Reconnaître aux fidèles de toutes les communions le droit de s'associer, d'administrer eux-mêmes les biens communs , de faire de la propagande , c'est accorder une liberté particulière et qui a un objet déterminé, ce n'est pas conférer un privilège, puisqu'il n'y a pas de citoyen qui ne soit ou qui ne puisse être membre d'une Église. Au contraire, ajourner les libertés particulières jusqu'au moment où l'on donnera la liberté universelle de tout faire et de tout dire, c'est Terreur d'une école qui, avec des intentions droites, ne nous a jamais apporté que la révolution. Un peuple à qui l*on verse la liberté tout d'un coup ne résiste guère à cet enivrement subit, tandis que les libertés particulières font l'éducation d'un pays en lui donnant peu à peu l'habitude et le goiit de ses propres aÔaires. En ce point rien ne vaut la liberté religieuse. Une Eglise indépendante est la meilleure des écoles pour former des citoyens. C'est dans les Eglises de la Réforme qu'a germé, qu'a grandi cet esprit politique qui fait la force des Américains et des Anglais.

J'irai plus loin. Alors même que la liberté de l'Église serait un monopole, on devrait encore Taccepter, car la liberté est contagieuse de sa nature ; sans cesse on voit dans l'iiistoirc comment le privilège finit par

devenir le droit commun. Pour que ee monopole fût injuste et dangereux, il faudrait qu'il cachât un empiétement sur les droits d'autrui, en ce cas je me range auprès de M. Simon. Mais si ce qu'on accorde à l'Église est le simple exercice de la liberté , à quel titre combattrai-je cette faveur? Sans doute je puis regretter que la loi m'interdise ce qu'elle permet à une corporation mieux partagée; mais tant que je ne suis pas atteint, il me semble que c'est une jalousie stérile que d'envier à l'Église un avantage qui ne me gêne pas et qui peut même me profiter quelque jour.

Je n'admets pas non plus qu'il n'y ait point de milieu entre le régime du Concordat et la liberté absolue ; raisonner ainsi, c'est méconnaître le caractère des articles organiques et la marche des choses humaines. Tout au contraire, c'est une réforme qui doit se faire par degrés comme toutes les réformes durables, et ce qui la rend sans danger, c'est que l'État peut la mesurer aux besoins du moment.

Loin donc d'accepter le problème dans les termes que pose M. Simon, je le réduis à ceci : chercher si le temps est venu de modifier les articles organiques en partant des principes suivants : Maintenir en son entier la souveraineté de l'État, laisser à l'Église toute la liberté compatible avec la souveraineté politique, n'accorder aucun privilège civil ni au culte ni au clergé. Ai-je besoin d'ajouter que c'est une question neuve où chacun apporte ses doutes plutôt qu'une opinion faite, où, dans tous les cas, cette opinion toute personnelle ne peut engager que celui qui l'émet?

Dans son rapport sur les articles organiques. Portails fait une distinction qui est du plus haut intérêt :

M Tout gouveruement, nous dit-il, exerce deux sortes de

M. JULFS SIMOTT. 59

pouvoir en matière religieuse : celui qui compète essentiellement au magistrat politique en tout ce qui intéresse la société, et celui de protecteur de la religion elle-même.

« Par le premier de ces pouvoirs, le gouvernement a droit de réprimer toute entreprise sur la temporalité, et d'empêcher que sous des prétextes religieux on ne puisse troubler la police et la tranquillité de l'État; par le second, il est chargé do faire jouir les citoyens des biens spirituels qui leur sont garantis par la loi portant autorisation des cultes qu'ils urofessent.

« De là, chez toutes les nations policées, les gouvernements se sont conservés dans la possession constante de veiller sur l'administration des cultes, et d'accueillir, sous des noms qui ont varié suivant les temps et les lieux, le recours exercé par les personnes intéressées contre les abus des ministres de la religion, et qui se rapporte aux deux espèces de pouvoir dont nous venons de parler ^ »

Cotte distinction est fondamentale. Un État qui n'est pas chrétien, la Turquie par exemple, n'est point désarmé devant les associations religieuses qui vivent sur son territoire; autrement il y aurait deux souverains dans un même empire. H y a donc un droit de police qui ne tient pas à la croyance, un droit qui appartenait aux empereurs païens, et qui appartient aujourd'hui aux souverams protestants qui ont des sujets catholiques, un droit qu'on ne peut refuser aux princes catholiques, à moins de prétendre qu'en acceptant l'Évangile ils ont abdiqué. A côté de cette autorité essentielle, les princes catholiques exercent certaines prérogatives, une certaine surveillance ^sur la discipline ecclésiastique; mais on comprend que ce second pouvoir n'est pas de même nature que le premier. C'est un accessoire, c'est un privilège introduit par l'usage ou accordé par le Pape, ce pri-

' Portails. Discours, rapports, etc., p. 85.

\dlége peut varier ou disparaître sans que les droits de souveraineté en soient entamés. Le Concordat, par exemple, prévoit le cas où les successeurs du Premier Consul ne seraient pas catholiques ; il décide qu'en ce cas il faudrait une convention nouvelle pour régler les prérogatives du souverain et la nomination aux évêchés. N'est-il pas évident que ce changement n'attaquerait en rien la suprématie de l'État ?

Il y a donc dans les articles organiques deux espèces de dispositions : les unes règlent la police extérieure des associations rehgieuses, les autres ont pour objet d'assurer la protection de la discipline. Ce sont deux catégories distinctes, que l'État peut modifier séparément , ce qui mène à une conclusion singulière qu'on n'a pas assez remarquée. On confond souvent la liberté religieuse avec la séparation de l'Église et de l'État; ce sont deux choses différentes, quoiqu'elles aient une foule de points communs. En Angleterre, par exemple, il y a une grande liberté religieuse, quoiqu'il y ait une Église privilégiée; d'un autre coté on peut supposer une législation où l'État ne s'occuperait des différentes Éghses que pour les tenir dans une commune servitude. On voit donc que le problème est moins simple et moins absolu que ne le suppose M. Simon.

Étudions séparément chacune de ces deux questions, et parlons d'abord de la pohce de l'État.

En France, les articles organiques ont très-foriement constitué ce droit de surveillance; ce sont les lois de Louis XIV que Poitalis a résumées dans son travail, qui ne se ressent guère de l'esprit hbéral do la Constituante. On dirait que 89 a passé comme un orage, et n'a rien laissé après lui.

C'est au prince qu'il appartient d'autoriser les cou-

M. JULES SIMOX. 61

ciles provinciaux, comme toute autre assemblée; à lui de permettre l'établissement des Ordres religieux, car nulle corporation ne peut se former sur le territoire sans son aveu. Seul, il a le droit de régler les cérémonies extérieures, caria police de la rue est de son ressort. Il peut empêcher que la bénédiction nuptiale ne soit donnée à des gens qui ne sont pas mariés civilement, car cette bénédiction serait un encouragement au concubinage, et par conséquent un délit. Il a le droit de proscrire ou de régler la mainmorte, car toute communauté est une personne civile qui ne peut exister qu'aux conditions imposées par l'État. Enfin il peut poursuivre par les voies judiciaires et punir toute attaque aux lois, tout délit commis dans le temple, car le prêtre est citoyen, et doit l'exemple du respect'.

Je ne me fais pas le défenseur de toutes ces mesures. Si j'approuve la prohibition de la mainmorte et la protection accordée au mariage civil, c'est-à-dire à la publicité et à la sincérité des unions, je n'hésite pas à reconnaître que la liberté religieuse n'est pas complète là où le droit de réunion et de propagande n'existe point pour toutes les communions. En citant ces dispositions, qui concernent tous les cultes, je n'ai voulu prouver qu'une seule chose, c'est que la liberté religieuse ne tient point nécessairement à la séparation de l'Éghse et de l'État; on pourrait l'accorder dès aujourd'hui sans toucher au Concordat. D'un autre côté , on déchirerait les articles organiques, que les catholiques n'obtiendraient pas l'indépendance, car ces maximes sévères qu'énonce Portails font partie de notre droit pubhc. C'est la loi commune qui soumet

' Arlicles oryaniquea, 4, 45, 64, 73, e!c.

au bon vouloir de l'autorité le droit de réunion comme le droit d'association, il n'y a aucune différence entre le fidèle et le citoyen ; tant que la loi civile n'accordera pas la liberté, il faudra donc que l'Église, comme toute autre corporation, s'incline devant la suprématie de l'État.

Passons maintenant à la seconde partie du prol)lème, cherchons ce que donnerait la séparation de l'Église et de l'État. Voyons quel est aujourd'hui le rôle du prince, considéré comme protecteur des canons. Peutêtre étonnerai-je plus d'un lecteur en lui disant qu'en ce point la plupart des articles organiques sont tombés en désuétude. Portails rétabhssait l'ancien droit gallican comme si la Révolution n'eût rien changé en France; cette antique rigueur est tombée avec l'Empire. Peu à peu l'Église s'est émancipée d'une surveillance qui n'était pas bien sévère, tandis que l'État a laissé faire, soit qu'on n'eût plus les inquiétudes de Louis XIV, soit qu'on ne se reconnût plus les mêmes droits.

Le premier et le troisième des articles organiques décident qu'aucune bulle, aucun décret même d'un concile général ne pourront être reçus, publiés, imprimés en F^aL^ce sans l'attache du gouvernement; aujourd'hui ces bulles et ces décrets ne sont-ils pas reproduits dans les journaux, et même dans les mandements épiscopaux, sans la moindre diiliculté?

On a conservé, dira-t-on, l'enregistrement officiel comme une condition nécessaire pour autoriser les changements de discipline. Mais tous Jos jours la discipline change sans que l'État s'en inquiète. Napoléon avait établi un seul catéchisme pour la France : c'était celui do Bossuet, avec quelques additions mpériales. Qu'est devenu ce catéchisme , approuvé

M. JULES SIMOX. 63

et recommandé par un décret formel du cardinal Caprara, légat à latere du Saint-Siège et du pape Pie VII?

Napoléon avait décidé l'établissement d'une seule liturgie. Où en est cette disposition des articles organiques? Les liturgies provinciales ont subsisté, et si l'unité se fait aujourd'hui, c'est par l'introduction de la liturgie romaine, sans l'agrément de l'Etat, au mépris de nos anciennes libertés et des doctrines maintenues par Portails'. L'État a-t-il pensé qu'il n'avait pas d'intérêt direct dans cette question. Je l'ignore; mais, sous Louis XIV, introduire en France l'ofiBce de saint Grégoire VIT eût été considéré comme une atteinte à la couronne , et le Parlement y eût vu peutêtre un crime de lèse-majesté.

Quel compte tient-on de la célèbre Déclaration de 1682 et de l'obligation de l'enseigner, que le vingtquatrième des articles organiques impose aux professeurs des grands séminaires? Cet ordre n'est pas exécuté, la raison en est simple, c'est chose impossible. Les évêques de 1682 ont proclamé une opinion et non pas un dogme. Bossuet a toujours soutenu que cette opinion, reçue de toute ancienneté en France, était une part de nos libertés; jamais il n'a prétendu en faire un article de foi. Comment forcer un prêtre à enseigner exclusivement une opinion libre et qui aujourd'lmi a peu de faveur dans l'Église?

Au fond, l'État ne se préoccupe guère de la Déclaration de 1682. Le seul article qui pourrait le toucher est celui qui proclame l'indépendance des rois; mais on sent bien que de ce côté on n'a plus rien à craindre de Rome. C'est l'opinion publique qui au moyen àgo

' Discours, rapports, p. 2G5.

6i LA LIBERTÉ RELICxIEUSE.

donnait aux foudres de l'Église une force terrible; aujourd'hui la prudence des Papes laisse en repos une arme inutile. Ce sont des traits émoussés qui depuis longtemps ont perdu toute leur vertu. Pie IX a frappé de nullité les lois du Piémont et de l'Espagne qui supprimaient des couvents et vendaient des biens de mainmorte ' ; on a vu dans cette menace une antique formule de la chancellerie romaine , et non pas une attaque à la souveraineté. Notre société laïque ne comprend même plus ces prétentions d'un âge évanoui.

L'indépendance de l'État a ôté toute importance politique au problème de l'infaillibilité du Pape. En religion , c'est une question énorme ; il n'est pas douteux que la proclamation d'un nouveau dogme par le Pape seul ne commence une phase nouvelle dans le catholicisme ; mais pour la société civile cette doctrine n'offre plus de dangers. Autrefois quand un Grégou-e YII, un Boniface YIII pouvaient mettre la souveraineté en interdit, les rois avaient un grand intérêt à contester une infaillibilité qui plaçait leur couronne dans la main d'un étranger. La bulle In cœnâ Domini, que les Papes ont promulguée pendant quatre siècles, cette bulle dont le comte de Maistre vante la sagesse supérieure, excommuniait tout prince qui jugeait un évêque ou un prêtre, tout tribunal qui se mêlait des bénéfices ou de la dîme, tout roi qui étabUssait un nouvel impôt sur son peuple, hors les cas portés par le droit ou sans une permission expresse du Saint- Siège; reconnaître en pareil cas l'autorité du Pape, n'était-ce pas lui donner l'empire ? Mais aujourd'hui

' Allocution du pape Pie IX, prononcée dans le consistoire du 26 juillet ISlib. JSimon, p. 3CG et 385.

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comment supposer que Rome, oubliant la sagesse de Clément XIV et de Pie YI, ressuscite de pareilles prétentions? ne faudrait-il pas que toutes les idées changeassent en Europe avant qu'on pût s'inquiéter d'un nouveau Sixte-Quint?

C'est ainsi que peu à peu sont tombés les articles organiques ; l'État s'est retiré des questions purement religieuses; l'Église, en se sentant plus libre, a étendu son action; des deux parts le lien s'est relâché, et si l'on veut chercher quels sont les droits effectifs qui restent au prince comme protecteur des canons, en d'autres termes quels sont les liens qui rattachent encore l'Eglise à l'État, on verra bientôt que tout se réduit aux quatre points suivants : L'appel comme d'abus, le traitement du clergé, la nécessité de l'autorisation préalable en certains cas, la nomination des évêques. Le premier et le troisième point sont établis par les articles organiques, les deux autres par le Concordat. Voyons quelle est l'importance de ces privilèges, cherchons ce que l'Église et l'État peuvent gagner ou perdre à leur maintien.

L'appel comme d'abus a un double caractère. D'un côté, le Conseil d'État punit des délits civils, quand il empêche que sous un prétexte religieux on ne trouble la paix publique; de l'autre, il maintient la discipline reçue en France, quand il blâme toute atteinte portée aux franchises et coutumes de l'Eglise gallicane'. De CCS deux dispositions la première subsistera sous tous les régimes, la séparation ne ferait sans doute que substituer au Conseil d'Etat un tribunal plus sévère; la seconde tient à l'union des deux puissances et tomberait avec elle.

' Articles organiques, 6.

Dans ces dernières années les évêques de France se sont plaints de cette juridiction, mais avec peu de fondement, ce me semble. Dès que l'État protège rÉglise, il a droit de mettre des conditions à la faveur qu'il accorde; ces conditions sont le maintien de la discipline, car la discipline est la règle et la loi de l'association ; on ne peut l'altérer sans la permission de l'État. Toute innovation est un changement de statuts qu'il a droit de connaître et d'apprécier. On ne peut modifier sans lui un contrat où il est partie. L'appel comme d'abus n'est donc pas une entreprise sur le spirituel, comme on l'a dit; il n'est pas besoin d'avoir étudié les Pères pour juger en pareil cas. Savoir si les canons ou les articles organiques ont été respectés, c'est une question de droit et non point de théologie; il n'est pas nécessaire d'être cathoUque pour la décider. En même temps il faut reconnaître que de toutes les façons d'agir contre une usurpation religieuse, il n'y en a pas de plus douce ni de plus légitime qu'un blâme Dublic et un appel à l'opinion.

D'un autre côté, il faut avouer qu'à mesure que Tesprit public s'habitue à l'indépendance de l'Église, l'appel comme d'abus est une arme qui s'aÛaiblit. Pour les sépultures, par exemple, cette question qui a tant agité nos pères, on laisse au prêtre une entière liberté; personne aujourd'hui ne voit une oppression ou un scandale public dans le refus des dernières prières. Si donc l'Église renonçait à la protection de l'État pour être seule maîtresse de sa discipline, l'appel comme d'abus pourrait aisément disparaître sans que la puissance pubUque en fût affaiblie.

Une question plus grave est celle du traitement. Le salaire, dit-on, fait du prêtre un fonctionnaire public

M. JLLES SIMON. 67

et justifie la surveillance et l'action de Tautorité. La séparation de TÉglise et de l'État a pour première condition la suppression du traitement, et même, si l'on en croit M. Simon, la reprise des édifices qui servent, au culte et qui appartiennent au domaine public. Est-ce à ce prix qu'on veut acheter l'indépendance?

Non certes, et, selon moi, un pareil trouble, qui changerait toutes les habitudes, qui mettrait le culte en danger serait un mal sans compensation. Mais n'est-ce pas outrer et déplacer le problème ? Qu'est-ce qui constitue le fonctionnaire? est-ce le service? est-ce le salaire? Si c'est le service, cette qualité n'appartient pas au prêtre. Il est sans doute un ministre de morale, mais il enseigne au nom d'une autorité plus haute que celle de l'État; alors même que la loi cesserait de le reconnaître, il conserverait son mandat et son action. Reste donc le salaire ; c'est là un fait accidentel qui ne peut altérer le caractère du prêtre. Si en 1790 l'Église de France avait sauvé une part de ses biens ; si, comme en Allemagne, on avait attaché un bénéfice à chaque presbytère pour on rémunérer le pasteur, il est évident qu'on ne regarderait pas le curé comme un fonctionnaire, cependant qu'y aurait-il de changé dans son rôle? Ne nous payons pas de mots. Quand l'État salarie le culte, il n'est que l'intermédiaire et le caissier des fidèles ; c'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment, sans se mettre en contradiction avec lui-même, l'État peut entretenir quatre rehgions diverses et opposées. Si d'ailleurs on voulait modifier la nature de ce traitement, rien ne serait plus aisé que d'en faire une dépense communale et obhgatoh'e. L'État s'cflacerait derrière le fidèle, en même temps qu'il lui rendrait le sentiment de ses devoirs et de

ses droits religieux. Je n'imagine pas de réforme plus utile ni plus chrétienne.

Aux États-Unis, on est allé plus loin; c*est le fidèle qui paye directement le culte et le pasteur. En viendrons-nous là? J'en doute, quoique cette opinion ait des partisans respectables. L'exemple de l'Amérique est moins concluant qu'on ne suppose d'ordinaire. En mettant le prêtre dans la dépendance de son troupeau, en le forçant à tendre la main, on gêne une indépendance nécessaire ; je vois que Channing, le plus ardent ami de la liberté religieuse, demande cependant à l'Etat de donner au ministre la sécurité dont il a besoin pour qu'on l'écoute et qu'on le respecte'. Plus que personne Channing repoussait l'intervention de la politique dans les choses spirituelles, mais il maintenait ce sage principe, qu'en religion comme en éducation, l'État a un devoir à remplir. Ce devoir, ce n'est pas de choisir une Église, ce n'est pas de s'attribuer le monopole de l'enseignement, c'est de protéger l'existence des Églises et des écoles, c'est d'empêcher que l'égoïsme et l'avarice ne livrent à la barbarie les générations nouvelles et ne mettent la société en péril. Le respect de la liberté ne peut pas aller jusqu'à permettre à l'individu de ruiner l'avenir.

Ce que l'État peut faire pour le culte ne dépassera jamais le nécessaire. Si l'on veut que la rehgion tleurisse et prenne une plus grande place dans la vie des citoyens, il faut donner plus de liberté à l'administration de l'Église et aux fondations. Que l'État ne soutire pas la mainmorte, ou quil la renferme dans

' La religion est un principe social, dans les Œuvres religieuse* de Channing. Paiis, 18ÔS, p. 2G8.

d'étroites limites, c'est chose juste; mais queldangei y a-t-il à ce que le fidèle s'intéresse de sa personne et de sa bourse à l'entretien du culte, à la propagation de la religion? On abusera des mourants, dit-on; mais les tribunaux sont là; ne vous défiez pas toujours de la justice. Si vous restreignez les legs, si vous craignez des donations arrachées à la peur de la mort, du moins laissez les vivants fonder des oratoires, des chapelles, des écoles, sans ces mille formalités qui paralysent toutes les volontés. Sous prétexte de protéger l'Église, ne la mettez pas en interdit. Pour fonder de loin en loin une succursale, il faut en France la permission de l'autorité; aux États-Unis, on bâtit une église par jour, sans que la dépense lasse jamais la piété ni la générosité des fidèles ; la liberté suffit à tout. Pourquoi ne pas imiter cet exemple? On a souvent remarqué que les nations protestantes avaient plus de disposition pour la vie politique que n'en témoignent les nations catholiques. Selon moi, cette supériorité tient moins au dogme qu'à la part active que chacun prend à son Église. Sans doute le rôle du laïque est plus réduit dans l'Église catholique, mais il reste les fabriques, les fondations, les œuvres de charité : c'est un champ assez vaste pour une activité féconde ; et, ne l'oubhons pas, toute association religieuse est une école où se forme le citoyen.

Reste la nomination des évêques ; le Concordat l'attribue au souverain, en réservant au Pape l'institution. Quoique d«^puis 1801 on ait fait un usage louable de cette prérogative, et qu'on ne puisse alléguer de choix indignes, il faut avouer cependant que ce mode d'élection se concilie mal avec l'indépendance légale de l'Église. D'un autre côté, le

clergé catholique est un corps si considérable qu*on peut demander certaines garanties contre de mauvais choix politiques. La discipline de l'Église se prête en ce point à toutes les combinaisons ; le système le plus acceptable pour l'État me semble celui qui fait nommer l'évêque par le chapitre de la cathédrale, et qui laisse au prince le droit d'exclure un homme dangereux. C'est un retour aux anciens usages, c'est ainsi que les choses se passent en Prusse, en Hanovre, en Suisse, et il me semble que ce serait la meilleure transition vers la li!)erté absolue.

En résumé, on voit que nous sommes plus près qu'on ne pense et de la liberté rehgieuse et de la séparation de l'Église et de l'État. Pour le premier point il suffirait d'un seul article de loi qui abrogeât des dispositions vieillies et repoussées par nos mœurs; pour le second, rien ne serait plus facile que de dénouer un lien qui se relâche tous les jours.

Cette seconde réforme est peut-être moins urgente que la première, mais aurait-elle moins d'effet? Ici je me rapproche de M. Simon, je crois que ce serait un fait immense ; l'esprit de la législation changerait au grand avantage de l'Eglise et de l'État. Ce serait l'abandon d'une poUtique vieillie, qui depuis tant de siècles a toujours troublé la religion, l'Église, les rois et les peuples; ce serait l'avènement de la justice et le règne politique de l'Évangile.

L'Éghse obtiendrait ce qu'on demande pour cile depuis vingt ans, l'indépendance; mais du même coup il lui faudrait renoncer à ces rêves de souveraineté qui mottent l'opinion en défense contre des prétentions surannées. Le grand malheur de l'Église, au temps passé, a été ce qu'Arnaud nommait justement l'hérésie de la domination; c'est maintenant dans

M. JILIS SIMO\. 71

une voie nouvelle qu'il lui faut entrer pour reconquérir l'opinion et pour entraîner les âmes après soi. L'Eglise a été tour à tour libre et persécutée, souveraine et persécutrice, dominée et administrée par les rois; il lui reste à essayer d'un réprime plus évangélique et plus siir, le régime d'une paisible et pleine liberté.

L'Etat gagnerait à l'abandon de privilèges plus apparents que réels. Cette prétendue protection l'expose à des demandes et à des plaintes qui ne sont plus de notre siècle. Il ne se fait pas un progrès dans l'enseignement qu'on ne réclame contre les droits de la science et de la vérité ; il ne s'ouvre pas une école ou une chapelle protestante qu'on ne crie à l'abandon et à l'injustice. En ne voulant plus être quQ laïque, l'État, ferait cesser tous ces ennuis ; sans rien perdre de l'appui que toutes les Églises donnent à l'autorité, il en finirait d'un coup avec ces jalousies perpétuelles qui laissent toujours un mauvais levain dans les esprits.

La France y trouverait une situation nette qui a tonjours été de son goût ; il n'est pas de nation qui respecte plus sincèrement la religion, il n'en est point qui soit plus chatouilleuse à l'endroit de la liberté civile. Dans le temple, chacun écoute et respecte le ministre; mais c'est toujours avec méfiance et regret qu'on voit le prêtre se mêler à la politique, et plus d'une fois on l'a prouvé. Cette indépendance est une tradition antique; c'est une partie de notre caractère national, voilà pourquoi il n'est aucun peuple qui soit aussi bieu préparé à la séparation du l'Eghse et de l'État. S'il est un pays qui en Europe puisse inaugurer cette nouvelle et féconde politique, ce pays c'est la France.

Je n'ai fait qu'indiquer toutes ces questions, qui

demanaeraient chacune un long examen : j'ai voulr seulement appeler l'attention du lecteur sur un sujei dont l'importance s'accroît tous les jours; je finira» par une sérieuse réflexion. On se plaint de la cen tralisation, on sent que trop souvent elle gêne et réduit la liberté. Ces plaintes sont justes, mais le remède aux maux dont on souflTre n'est pas facile à trouver. Avec les progrès mutuels de la science et de l'industrie, chemins de fer, télégraphes et le reste, il est clair que les intérêts matériels iront de plus en plus dans la main de l'État. On peut sans doute laisser aux municipalités une part plus grande dans le soin de leurs propres afî*aires, mais on ne reconstituera pas des provinces , la vie politique sera toujours à Paris, n y a des siècles qu'un instinct invincible nous pousse à l'unité ; c'est notre force et quelquefois aussi notre faiblesse. On ne refait pas un peuple, c'est là une chimère dont il serait temps de revenir, mais on peut chercher un contre-poids à un penchant dont l'excès est dangereux. Pour modérer ce qu'il y a d'énorme dans l'administration, il nous faut une grande indépendance morale. C'est dans l'âme qu'il nous faut enraciner la liberté. Voilà ce qui fait le prix de l'éducation, des lettres, de la presse, de la tribune, de tout ce qui soutient l'énergie de la pensée humaine, voilà surtout ce qui donne à la religion une valeur inestimable. L'homme n'est quelque chose que par la foi, il ne se sacrifie que pour des idées, il ne résiste qu'au nom du devoir, c'est pourquoi, à ne considérer que les choses de la terre, la question religieuse est plus que jamais un des plus grands problèmes de l'avenir.

Juillet 1857.

Voiri doux pamphlets qui do l'autre côté du Rhin occupout vivement l'opinion. En quelques mois les Signes du Temps ont eu trois éditions , il a fallu réimprimer la réponse de M. Stahl au lendemain de la puljlication. Le nom des deux rivaux et le sujet en dispute expliquent ce bruit qui n'est pas près de fmir; il s'agit d'un terrible problème, et ce n'est pas l'Allema.qne seule qui a un intérêt dans le débat.

L'auteur des Signes du Temps est M. le chevaUer de Bunsen, ancien ministre de Prusse à Londres. On n'a pas oublié qu'à la veille de la guerre M. Bunsen aima mieux résigner sa position que de servir une politique dont il voyait le danger : c'est dire assez que c'est un homme de cœur et qui ne sacrifie point ses convictions à sa fortune. Comme savant, M. Bunsen est célèbre par ses travaux sur rancienne Rome et sur l'Egypte des Pharaons. Son livre sur Hippobjte et son Temps est une étude considérable sur les origines chrétiennes, et le voici qui vient de nous donner une philosophie du langage et de l'histoire dans un grand ouvrage intitulé Christianisme et Humanité^ ou l'au-

' Cliristianity ami Mankitid, Londres, 1854; 7 vol. in-8. C'est une refonte de VHippohjtc, mais avec des addilionâ si considérables (qu'elles en font un livre nouveau.

74 LA LTBERTI? BF.LTGlEuSE. •

t»'nr aborde avec autant d'érudition que de sincérité '^ les questions les plus délicates de la science mo- ] dcrne. On voit que l'ancien ministre de Prusse est m un esprit vaste et ardent qui ne recule devant aucun j problème. Ajoutons que la noblesse de son caractère. 1 de longs services publics où la religion a eu sa part, \ tout enfin , jusqu'à ses cheveux blancs , donne l . INI. Bunsen le droit de parler avec autorité et d'être entendu avec respect. g

M. Stahl, élève distingué de Schelling, auteur d'une } philosophie du droit où la théologie tient une grande place, professeur à lUniversité de Berhn, conseiller d'Église^ membre de la Chambre haute, est connu en j Allemagne par la chaleur de sa piété et de son éloquence. Etranger en Prusse par son origine etisraélite de naissance^ c'est à sa parole et à sa plume qu'il doit la position qu'il s'est faite. C'est par le droit du talent" qu'il est la tête et l'espoir d'un parti tout-puissant à Berlin. On le considère comme un des avocats les plus habiles et les plus zélés de ce qu'on nomme l'orthodoxie luthérienne. Soutiendra-t-il par ses efforts des privilèges menacés de toutes parts? C'est chose douteuse ; mais ce n'en est pas moins un rude jouteur, et qu'on ne remplacera pas aisément :

Si Pergama dextrâ

Defendi possent, etiam hâc defensa fuissent.

Du reste, quels que soient le mérite et le rang des deux adversaires, leur importance personnelle s 'efface devant la grandeur de la question qu'ils agitent, question qui trouble le monde depuis trois siècles, et qui^ aujourd'hui o?t plus brûlante que jamais. Ce que réclame M. Bunsen, c'r'st la liberté de conscience,

PTAIIL ET BUySF.V. 75

la liberté des cultes, l'indépendance politique des Églises, trois points qui se tiennent do plus près qu'on ne le suppose communément. La liberté de conscience n'est qu'un mot s'il est interdit de s'unir avec des frères et d'adorer Dieu en commun ; et là où la liberté des cultes est sincère et complète, l'Éf^lise priviléiïiée demande tôt ou tard à se séparer de l'État. La raison en est simple : les dissidents, qu'on laisse d'autant plus libres qu'on ne les paye pas, s'orpçanisent, parlent, aorissont, prospèrent; leur succès fait sentir à l'Eglise nationale que son privilège consiste trop souvent à être la seule opprimée, et qu'un salaire ne vaut pas l'indépendance. Menacée par le zèle de ses rivaux, l'Église, qui s'endormait dans sa toute-puissance, s'éveille pour lutter; si elle ne rejette pas un traitement public, qui, après tout, lui vient des fidèles par la main de l'État, au moins demande-t-elle à sortir d'une tutelle onéreuse et à s'administrer librement. Indépendance absolue de l'Église, c'est le cri des catholiques partout où le catholicisme n'est pas religion d'État, c'est en Angleterre un vœu qui gagne jusqu'à l'Église étabhe, c'est aussi ce que M. Bunsen demande pour la Prusse, comme le seul moyen d'assurer la liberté des cultes et d'en faire une vérité.

On voit qu'en Allemappie et en Angleterre on remue un problème dont nous cherchons aus.si la solution. Chaque jour rond plus sensible la solidarité qu'établit en toute l'Europe une même religion, un même degré de civilisation. C'en est assez pour nous intéresser à la lutte que soutient M. Bunsen. Rien n'est meil» leur que de suivre chez un peuple voisin, et en simple spectateur, ces grandes discussions qui troublent les meilleurs esprits une lois qu'on s'y engage en per-

sonne. De loin on voit mieux les choses, on est audessus des nuages que soulèvent les préjugés, les intérêts, les passions, et ce rôle de juge a cela d'excellent, qu'en nous attachant à la vérité seule, il affermit notre cœur et lui donne plus de sagesse et plus d'énergie.

Je ne m'excuserai point de parler religion, je ne suis point de ceux qui croient que de pareilles questions sont interdites à un laïc, comme si la vérité et le salut étaient pour un laïc des problèmes indiÛ'érents. Du reste aujourd'hui, et c'est un heureux symptôme, le public comprend mieux quelle est l'importance véritable de toutes les discussions religieuses, qui ne sont pas de vaines curiosités théologiques, et je sais par expérience que rien ne saisit plus fortement le lecteur. Qu'on adopte ou qu'on repousse les jugements de l'écrivain, on est de feu pour de pareilles questions, et on a raison. Pour qui va au fond des choses, la religion n'est pas seulement le premier intérêt de l'individu dans ses rapports avec Dieu, elle est aussi le suprême intérêt de la société, la mesure et la règle de la civilisation. En traiter, ce n'est donc pas entrer sur un domaine interdit, c'est au contraire aborder un sujet qui touche tout homme éclairé, c'est philosopher dans le sens le plus élevé de ce mot, c'est étudier de près ce qui fait la grandeur et la faiblesse des individus, des peuples, des États.

En efiFet, ce qui constitue la vie d'un peuple ce ne sont pas les miracles de l'industrie ; pour mieux dire, tous ces chefs-d'œuvre qui adoucissent nos besoins ne sont quelque chose que par le travail qu'ils représentent et par l'idée qu'ils expriment. Ce qui fait la beauté de ces prodigieuses machines, c'est qu'elles

sont animées par l'esprit de Thomme qui les crée pour a,£^ir. La pensée, telle est la vraie force et la vraie richesse d'un pays; si jamais cette sève puissante se ralentit et ne va plus porter la vie au moindre rameau, tout languit et tout meurt. Je n'en veux d'exemple que le monde romain.

Or, l'idée suprême d'un peupli?, celle qui lui donne la règle du vrai, du beau, du bien, celle qui souvent décidé de ses penchants, de ses vertus et de ses vices, c'est la religion. Les premières idées que nous recevons de notre mère soHt des idées chrétiennes, et ce sont elles qui continuent de nous guider alors même que nous avons perdu la foi de notre enfance. Notre langue, nos sciences, nos arts, nos mœurs, notre vie publique et privée, tout chez nous est imprégné de christianisme , et tel se dit incrédule qui, fort heureusement pour lui et pour la société, pratique par habitude l'Évangile qu'il dédaigne parce qu'il ne l'a pas lu.

Jamais, du reste, l'importance civile de la rehgion n'a été plus sensible qu'aujourd'hui. En tout pays la richesse s'accroît de telle façon qu'on s'en effraye, et non pas sans raison. De soi la richesse est chose indifférente ; c'est un instrument pour le bien comme pour le mal. Si l'on en use dans un esprit chrétien pour répandre à pleines mains l'éducation et le travail, pour moraliser l'industrie, pour soulager d'incurables misères, la prospérité publique est un bienfait. Mais si la religion ne sert pas de contre-poids à l'argent, si l'on s'al)andonnc à la facihté des jouissances matérifîlles , si l'or ne fait qu'abaisser et corrompre les âmes en allumant partout la soif du luxn et la fureur du jeu, si enfui, en irritant les passions du riche et l'envie du pauvre, la fortune

remue ce fonds sauvage que chacun a dans le cœur, alors toute cette richesse n'est qu'une malédiction, et le châtiment est prochain.

Ou voit quelle est la grandeur du prohlème , il ne faut pas craindre de l'envisager. Si le réveil religieux dont nous sommes témoins est chose sérieuse, si ce n'est pas une mode apportée par le vent du midi et qui s'envolera au premier soufiûe du nord, il faut ahorder de front la question reUgieuse avec tout le respect, mais aussi avec toute la franchise que demande un pareil sujet.

Au déclin de la république romaine , quand iC scepticisme rongeait les âmes, Varron voulait que les philosophes et les politiques gardassent pour eux leur incrédulité, mais qu'on eût soin de respecter la religion officielle pour laisser au peuple le seul frein qui le maintienne. Dans le dernier siècle, plus d'un esprit fort a raisonné comme Varron; aujourd'hui, grâce à Dieu, on ne veut plus de cette prudence hypocrite qui n'est qu'un athéisme de bonne compagnie. Si M. Bunsen entre de nouveau dans la lutte, s'il aiironte sans crainte les injures et les calomnies qu'entraîne d'ordinaire une discussion aussi délicate, c'est qu'il croit que la rehgion est vraie, et qu'elle a besoin de la liberté. N'ayons pas moins de courage. Quand il s'agit du christianisme , trop de gens en France reculent avec efiroi devant une heure de réilexion, et s'imaginent qu'ajourner la question c'est la résoudre. Si la liberté religieuse est chose juste et nécessaire, demandons-la comme un droit sacré; si au contraire la tolérance n'est qu'une concession politique qu'on fait à l'erreur, si la lil)erté est le lléau de la rehgion, défendons l'intolérance et combattons la hberté. Notre devise en ce point est celle de Gœthc.

Toiito crrftur est un mal qui s'accroît par la durée, et nous disons avec le poëte philosophe : Ne nous lassons pas de combattre Vendeur ^ car elle ne se lasse pas d'agir ' .

Avant tout, voyons comment l'idée de liherté religieuse est entrée dans le monde moderne. Dresser la généalogie d'une idée, c'est le vrai moyen d'en discerner le faux et le vrai ; en ce point l'histoire nous en dira toujours plus que le raisonnement.

Si l'on prend l'Église catholique à la fin du quinzième siècle, à la veille de la Reforme, on voit qu'elle est maîtresse de l'Occident, l'empire des âmes lui appartient sans partage. L'Église n'entend souffrir d'autre foi que la sienne, sinon chez les juifs, qu'elle garde comme des témoins nécessaires, et pour qui Rome est en général moins cruelle que les rois. Poursuivre l'infidélité, abattre l'hérésie par tous les moyens, livrer les coupables au bras séculier quand il y va de la mort, frapper le rebelle jusque dans ses enfants, flétrir d'infamie son cadavre et livrer aux vents ses cendres détestées, c'est un droit que l'Eglise maintient comme une prérogative oacrée et devant laquelle tous les princes s'inclinent. Ce n'est pas, du reste, un droit nouveau; il suffit d'ouvrir le seizième livre du Code théodosien pour voir que du jour où l'Église a été dominante, elle s'est appuyée sur l'autorité temporelle pour étouffer toute contradiction. Dans ses liétractations^ saint Augustin s'accuse d'avoir dit qu'il n'aimait pas que la puissance séculière usât de violence pour ramener les schismatiques à la foi'.

1 Gœlhe, Maximen, 3. abth. Der Imlium wkderhoU sicfi immerfori in (1er Tliut, dessiueficn mus man das \\alirc uuermudliclt in }\orien xviedcrholcn.

' llcUdct., liv. Il, di. V. SuHi duo libiimci contra patlem Donaii

Ailleurs il trouve injuste que ceux qui tuent les âmes et qui font des morts éternelles se plaignent de souffrir une mort temporelle '. Réduire l'hérésie par la douceur, et, si ce moyen est impuissant, l'étouffer par la force, c'est la doctrine constante de l'Église, doctrine qui n'a pas varié depuis Constantin et qui s'enseigne encore aujourd'hui^. Rien ne serait plus aisé que d'amonceler les preuves, s'il ne suffisait de citer Bossuet, écho fidèle de la tradition.

« Le prince, dit-il — (en citant à faux saint Paul, qui ne parle que de la justice temporelle), — le prince est ministre de Dieu ; ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée. Quiconque fait mal, le doit craindre comme le vengeur de son crime'. » Il est le protecteur du repos public, qui est appuyé sur la religion, et il doit soutenir son trône, dont elle est le fondement. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être librCy sont dans une erreur impie. Autrement il faudrait souffrir dans tous les sujets et dans tout l'État l'idolâtrie, le maliomé- :isme, le judaïsme, toute fausse religion, le blasphème, l'athéisme même, et les plus grands crimes seraient les plus impunis*. »

Ce ne fut point contre cette terrible juridiction que

in quorum primo dixi : non mihi placere ullius secularis polesiaiis impetu schismaiicos ad communionem violenter arciari. Et verc lune mihi non placebat, quia uondum experins fueram vel quantum midi auderet impunitas, vel quantum eis in melius muiandis conferre posict diligeniia disciplina;.

' Tract. Il, in Joann., n" \'i. Videte quatia faciunt et qualia paliumur i occidunt animas, affli/juntur in corpore, sempiternas mortes faciunt et temporales se perpcti queruntur.

'■' Devoli, Insiit. canonicœ, liv. IV, lit. iv et suiv. Permancder, Kirchenrecltt, § 563, el surtout Philipps, Kirchenrccht,i. II, chap. x, 8 90-102.

■^ Aux liuiiiuius, XIII, 4.

* J'oliiiquc (irde de l'Écriture sainte, liv. VII, 10' proi»osiliun.

Luther protesta ; quelque étran^^e que puisse paraître cette contradiction , celui qui se levait contre l'Église romaine ne douta jamais que le premier devoir du prince ne fiit de supprimer l'hérésie, et que Dieu n'eût armé les rois pour cette œuvre de justice. M. Bunsen fait de Luther l'apôtre de la liberté religieuse, il n'est pas douteux que cette liberté ne lut en germe dans les doctrines du réformateur; il est également certain que Luther a souvent défendu avec éloquence ce premier droit de l'homme et du chrétien. N'est-ce pas lui qui a dit : Dieu ne peut et ne veut laisser le gouvernement de Vâme humaine à persorme autre quà lui seul. Mais néanmoins M. Stahl nous semble dans le vrai quand il oppose la conduite de Luther à ses paroles. Au fond, ce que Luther croyait apporter au monde, ce n'était pas la liberté, c'était une Église, et dans sa pensée cette Église réformée, c'était l'Église catholique elle-même nettoyée de la rouille du temps et de la superstition. Rien donc ne lui semblait plus naturel que de continuer l'alliance de l'ÉgUse et de l'État, et on ne voit pas qu'il ait jamais considéré autrement que comme des ennemis publics les hérétiques, c'est-à-dire ceux qui ne pensaient pas comme lui. Sans doute un esprit aussi vaste était naturellement modéré, il demandait l'exil et non pas la mort dos dissidents ; mais la douceur de la peine ne cliange rien au crime, au fond Luther, qui se croyait protégé par la vérité, n'hésitait pas à étouti'er l'erreur.

Ses disciples furent plus cruels que lui; le doux Melanchthon fait exception au milieu d'une foule doublement enflamméo par le zèle et par la persécution. Ses dernières paroles sont le cri d'un homme qui soullrc de l'intolérance des siens et qui soupire après

la vérité et la paix. Tu viendras dans U lumière, écrivait-il quelques instants avant de mourii-, tu contempleras le Fils de Dieu, tu apprendras à connaître ce que tu n'as pu comprendre en cette vie. —r- Tu renonceras au péché, tu seras délivré de toutes tes peines et de la rage des théolorjiens. Quelques années plus tard, le gendre de Mcianchthon était jeté en prison par les luthériens, comme coupable de tiédeur et de faiblesse, c'est la faute que pardonnent le moins les partis. Vers le même temps le chancelier de l'Électeur de Saxe, Nicolas Crell, qui demandait qu'on ne l'appelât ni luthérien ni calviniste, et qui cherchait à réunir les deux Ej^lises réformées, Nicolas Crell, après dix ans de prison, était livré au bourreau pour expier le crime de sa modération '. On montre encore à Dresde le glaive avec lequel on lui trancha la tête, ce glaive porte une inscription qui en dit assez sur la tolérance des luthériens : gare a toi, calviniste, Hiit dich, Calvinist !

Si les successeurs de Luther ne revendiquèrent point la liberté religieuse, est-ce donc aux calvinistes qu'il en faut reporter l'honneur? En ce point, écoutons encore Bossuet '.

« Je n'ai pas besoin ici de m'expliquer sur la question, savoir si les princes chrétiens sont en droit de se servir de la puissance du glaive contre leurs sujets ennemis de l'Église et de la sainte doctrine, piiisqu'en ce point les protestants sont d'accord avec nous. Luther et Calvin ont fait des livres exprès pour établir sur ce point le droit et le devoir du magistrat. Calvin en vint à la pratique contre Servet et contre Valentin Gentil. Melanchthon en approuva la conduite par une lellre qu'il lui écrivit à ce sujet. La discipline de nos réformés pcr-

' Hase, Kirchengeschirhte, § 34 i.

> Hiitoirede» vanaiioin, liv. X, édil. Lelèvre, t. VI, p. 18.

STAÎIL ET BUXSEN. 83

met aussi le recours au bras séculier en certains cas, et on trouve parmi les articles de la discipline de l'ÉTglise de Genève que les ministres doivent déférer aux magistrats les incorrigibles qui méprisent les peines spirituelles, et en particulier ceux qui enseip:neiit de nouveaux dogmes sans distinction. Et encore aujourd'hui celui de tous les auteurs calvinistes qui reproche le plus aigrement à l'Église romaine la cruauté de su doctrine—(c'est Jurieu que désigne Bossuet), — endemeured'accord dans le fond, puisqu'il permet l'exercice de la puissance du glaive dans les matières de la religion et de la conscience; chose aussi qui ne peut être révoquée en doute sans énerver et comme estropier la puissance publique ; de sorte qu'il n'y a point d'illusion plus dangereuse que de donner la souffrance pour un caractère de vraie église, et je ne connais que les sociniens et les anabaptistes qui s'opposent à cette doctrine. En un mot, le droit est certain, mais la modération n'en est pas moins nécessaire. »

C'est en 1688 que Bossuet écrivait ce passage, qui nous paraît si dur. Treize ans plus tôt, un homme qui n'avait ni l'éloquence ni le génie de l'évêque de Meaux, mais qui n'était pas moins pénétré de l'esprit chrétien, Rohert Barclay, présentait au roi d'Angleterre, Charles lï, V Apologie de la véritable théologie chrétienne, ainsi quelle est toujours soutenue et prêchée par le peuple appelé par mépris les trembleurs (c'est ce f[uc veut dire le mot quaker en anglais). Barclay résumait en quinze thèses théologiques toute la doctrine de son peuple, la quatorzième exposait le pouvoir des magistrats civils dans les choses purement religieuses et qui n'appartiennent qu'à la conscience. Cette thèse, la voici dans le français du temps. Malgré le cachet du langage, il faut un certain effort pour se persuader que Barclay est un contemporain de Louis XIV. 11 pense et parle comme font aujourd'hui les plus ardents anjis de la liherté ;

8i LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

« Puisque Dieu s'est approprié la domination et le pouvoir de la conscience, comme celui-là seul qui la peut bien instruire et gouverner, il n'est donc permis à personne, quelle que soit son autorité ou principauté dans le gouvernement de ce monde, de forcer les consciences des autres. C'est pourquoi tous les meurtres, les bannissements, les proscriptions, les emprisonnements et toutes les autres choses de cette nature, dont les hommes sont affligés pour le seul exercice de leurs consciences ou pour leur différente opinion dans le culte, procèdent de l'esprit de Caïn le meurtrier, et sont contraires à la vérité; pourvu que personne ne nuise à son prochain ni en sa vie ni en ses biens, sous prétexte de conscience, ni ne commette rien de pernicieux ou d'incompatible avec la société et avec le commerce, auquel cas il y a une loi pour le défaillant, la justice doit être rendue à chacun sans acception de personnes ^ »

On voit qu'il faut joindre les quakers aux sociniens et aux anabaptistes dans l'anathème que prononce Bossuet, et qu'aujourd'hui peut-être on regardera comme un titre de noblesse. Que cette déclaration de Barclay ne fût pas la vaine protestation d'un parti persécuté qui réclame la liberté quand il est le plus faible, pour l'étouffer chez ses adversaires quand il est le plus fort, c'est ce que prouvent la conduite de Penn, et Philadelphie ouverte comme un asile commun à tous les cultes. Mais est-il vrai, comme le dit Bossuet, que Luther et CaMn n'aient rien fait pour la liberté religieuse, et l'opinion générale qui rattache cette liberté à la réforme n'est-elle donc qu'une erreur? Je ne le crois pas. Si l'on ne regarde que les hommes, Bossuet a raison; il en est tout autrement si l'on regarde les doctrines. Luther et Calvin, Calvin surtout, ont apporté dans le monde un nouveau principe, une nouvelle façon d'envisager la vérité rehgieuse. Qu'ils aient

Apologie de la véritable théologie chrélienne. Lond 'es, 1 Î02,

8TATÏL ET BUNSEN. 85

eu conscience complète de leur œuvre, qu'ils en aient prévu toutes les conséquonros, on en peut douter. 11 n'est pas d'idée qui, une fois épanouie, ne trompe les espérances de celui qui l'a propagée le premier; c'est l'histoire éternelle des révolutions. Mais en ce dernier sens, et à considérer les doctrines de Luther et de Calvin comme un germe, il semhle que c'est bien de là que sont sorties les idées modernes de tolérance. Bonne ou mauvaise, c'est de la Réforme que date la liberté.

L'Église cathoUque est bâtie sur la parole du Christ ; elle a toujours reconnu que le royaume de son divin maître n'est pas de ce monde, et qu'elle n'a d'empire que sur les consciences ; comment donc se fait-il qu'en dernier ressort le clergé appelle toujours la force à son aide? D'où vient que des esprits aussi élevés, des âmes aussi tendres que saint Augustin et Bossuet, se défient de la liberté, d'où vient qu'ils acceptent le secours du bras sécuher, afin d'étouS'er l'hérésie? Pour qui étudie le cœur humain, il y a là un problème des plus sérieux, et dont on n'a donné, ce me semble, que d'imparfaites solutions.

La première raison qu'on allègue pour justifier, ou, si l'on veut, pour excuser ces rigueurs, est une raison tout historique. C'est la situation où l'Église s'est trouvée au lendemain de la victoire. Chez les païens, la foi était subordonnée à la pohtique ; il n'y avait que des dieux nationaux et des rehgions d'Etat; on ne distinguait point le fidèle du citoyen, et, comme on le voit par la mort de Socrate, c'était un crime civil que d'afl'aiblir le respect dû aux dieux de la patrie. Le christianisme, en renversant l'idolâtrie, lui prit st^s privilèges, comme il lui prenait ses temples et ses richesses ; Constantin n'eut qu'à changer le nom des

. gÔ l'A LIBERTE RELIGIEUSE.

coupables dans les constitutions de ses prédécesseurs pour que le paganisme fût proscrit à son tour en vertu des lois mêmes qui devaient écraser les chrétiens'. La seule différence, et tout à l'honneur de la religion nouvelle, c'est que Constantin ne voulut point verser de sang; à part ce respect de la vie humaine, dont l'Église a fait une de ses maximes, on fut aussi intolérant avec les païens qu'on l'avait été avec les chrétiens, ou, pour tout dire, on le fut davantage, car le christianisme entendait régner seul, et ne souffrait pas qu'un culte étranger partageât avec lui.

Cette intolérance fut du reste le cachet des chrétiens, dès les premiers jours et dans le feu même de la persécution. A Rome, le sénat, maître de la rehgion et gardien des vieilles croyances, n'aimait pas les cultes étrangers ; mais cependant il ne reculait pas à l'idée d'agrandir le Panthéon et d'y recevoir des dieux nouveaux. Ce qu'il rejetait, c'était les cultes secrets, les / rehgions hostiles ou exclusives. 11 honorait les dieux de la Grèce; il se contentait d'habiller à la romaine les divinités des pays vaincus ; mais il repoussait Osiris et Mithra, poursuivait les druides, et chassait les chrétiens et les juifs. Ce n'est pas la divinité du Christ qui effrayait les Romains : Tibère, si l'on en croit Tertulhen % avait proposé de mettre Jésus au rang des dieux. Si Tertullien est une autorité douteuse, il semble du moins qu'Adrien ait eu la pensée de Tibère ; et Ton sait qu'Alexandre Sévère avait placé l'image du Christ dans son oratoire, entre Abraham et Orphée. Ce qui rendait odieux les chrétiens, ce qui appelait la mort jl

' Orose VII, 28. Tum deinde primus Comtant'mus jusio oraine cl pio victm vcriii. Edicio Hiquidem siaïuil citrà uUam hominum cœdem pagonorum templa claudi.

^ Apoloij. c. 5. Oroôe, Vil, 4.

sur leur tête, c'est qu'ils on voulaient à ridolàtrie et qu'ils refusaient de rendre des honneurs divins à l'empereur. C'est comme athées, c'est-à-dire ne reconnaissant pas les dieux de Rome; c'est comme sacrilège? et surtout comme criminels de lèse-majesté, que le sénat envoyait au martyre ces ennemis du genre humain ' . S'ils eussent moins menacé la religion de l'État, peut-être les eût-on tolérés ; s'ils eussent brûlé de l'encens devant le dieu du jour, on ne les eût pas contraints d'adorer Jupiter. Leur foi jalouse faisait tout ensemble leur force et leur crime.

Une fois maîtres du pouvoir, les chrétiens se crurent le droit de régner seuls et d'en finir avec le paganisme et l'hérésie. Ils avaient pour eux leurs souffrances passées, ce terrible droit de talion dont les vainqueurs abusent toujours ; ils ne se firent aucun scrupule de retourner le glaive de la loi contre leurs ennemis, et d'anéantir l'idolâtrie ou l'erreur par la menace et la violence ^ Il est vrai que les Pères n'ont pas assez de paroles pour défendre la liberté de conscience, Lactancc proclame que rien n'est plus volontaire que la religion ; Athanase s'écrie que ce n'est point par l'épéo, ni par la lance, ni par les soldats qu'on fait triompher la vérité, mais par la persuasion et le conseil^. On remplirait des volumes avec ces saintes maximes, inspirées de l'Evangile ; mais en fait les empereurs déclarent qu'ils ne souffriront d'autre religion que celle que saint Pierre a annoncée*, et les Pères ap-

' Tcrtullien, Apolog.^ C 10. Sacrilegii ei majeslaùs rei ronvenimur ; summa liœc causa, imo iota est.

^ Pour l'abolition du paganisin»', M. Krnest Lasaulx a réuni tous l»'.-^ textes dans un travail inlércssant : dcr Vnlerijanij des Uellcnùmus. Munich, 1864.

' Laclanco, v. 19. Athanase, I, \). 3G3, B.

♦ Cod. Theoil., XVI, 1,2.

plaudissent à ce zèle pieux. Le plus bel éloge que saint Ambroise fasse de Théodose après sa mort, c'est qu'il a détruit des erreurs sacrilèges, fermé des temples et renversé des idoles '.Tous les contemporains d' Ambroise parlent avec le même feu, et, si l'on veut ouvrir le corps du droit canonique, on sera peutêtre surpris de voir que c'est à saint Augustin que / Gratien emprunte la théorie des rigueurs salutaires % premier germe de l'Inquisition.

L'entrée des barbares en Occident, leur soumission aux évêques, qui conservaient les lois romaines avec les derniers débris de la civilisation, les malheurs et les désordres de la conquête, tout resserra les liens de l'Église et de l'État. Une foi, une loi, un roi, ce fut aussi la devise du moyen âge. Les princes essayèrent de dominer l'Église; les Papes, voulurent s'assujettir la royauté ; mais de part et d'autre on ne chercha jamais qu'à rapprocher et à confondre les deux puissances; on voulait, suivant l'expression de Pierre Damien, trouver quelque chose du Pape dans le rot et quelque chose du roi dans le Pape. Dans les monarchies modernes l'union de l'Église et de l'État fut tout aussi étroite et tout aussi forte qu'elle l'avait été dans l'empire romain, ce fut le grand obstacle contre lequel la réforme se heurta au début. Les doctrines nouvelles changeaient la face de la société et bouleversaient toutes les institutions. Aussi voit-on qu'en combattant Jurieu, Bossuet se sert de la raison politique comme d'un argument décisif. Suivant Bossuet, ou plutôt suivant une tradition plus vieille que le christianisme, le repos public

' Ambroise. De obitu Theod., § 38. Sacritegos rcmovii crrores, clausU templa, simulacra deslruxil.

' Decreii secunda pars, causa XXIII, qutolio IV, can. 38-44.

comme le trône des rois est appuyé sur la religion, le devoir du prince est de soutenir ce fondement. C'est de la même façon que M. Stalil combat la liberté des cultes; sans le savoir, M. Stahl ne fait que sui\Te le philosophe Celse, reprochant aux chrétiens de ruiner l'empire en minant la religion sur laquelle Rome avait assis sa puissance et ses lois. Et avant Celse, à une époque où le Christ n'avait pas encore paru sur la terre, la prudence de Mécène conseillait de même à Auguste le respect et le maintien des institutions anciennes : a Honore les dieux, lui di- « sait-il, honore-les partout et toujours, suivant les « rites de la patrie, et force les autres à t'imiter. Ceux (( qui apportent une religion nouvelle, déteste-les et (( punis-les, non-seulement à cause des dieux, encore (( bien que celui qui les méprise ne respecte personne, « mais aussi parce que l'introduction de nouveaux « dieux amène à sa suite des coutumes étrangères. « De là des associations, des confréries, des concilia- (( bules, toutes choses qui ne conviennent pas à la « monarchie. Ne souôre donc ni athées (c'est le nom « que plus tard on devait donner aux chrétiens), ni (( devins qui par leurs mensonges, poussent aux (( nouveautés. Et méfie-toi des philosophes, car ils en (( font autant '. » Un pareil accord montre assez que c'est la politique qui fait toute la force de ces raisonnements.

Ainsi l'histoire et la politique expliquent comment jusqu'au seizième siècle l'opinion n'a pas demandé la liberté, et comment le clergé a pu être intolérant saiLs cesser d'être populaire ; mais j'ajoute que s'il y a là une excuse, il n'y a pas de justification; trop souvent, je suis

' Dio Cusri. m, 3G.

fâché de le dire, on essaye de réhabiliter le passé par ses erreurs mêmes ; c'est abaisser l'Évangile au rang des lois humaines, c'est en faire varier la morale avec les préjugés du temps. Au treizième siècle l'É^ vangile parlait aussi clairement qu'aujourd'hui, c'en est assez pour condamner la violence. Le vrai mérite, comme le premier devoir de l'historien, c'est de juger les morts suivant la loi qu'ils ont reçue , et non pas de les excuser à cause même de leurs égarements ; autrement c'est ainsi qu'on légitime toutes les faiblesses et qu'on absout tous les crimes de l'avenir.

Ces deux raisons, ou, si l'on veut, ces deux prétextes dont s'est servi l'intolérance ne sont plus de mise aujourd'hui. Il y a trois siècles que la liberté religieuse est entrée dans le monde, et l'expérience a montré qu'un État peut vivre avec plusieurs religions. Dès l'origine de la Réforme, malgré la confusion de l'Église et de l'État, les troubles sont sortis de l'oppression des consciences bien plus que de la nouveauté des doctrines, la paix est venue partout à la suite de la liberté. Prétendre qu'une religion unique est nécessaire à la tranquillité de l'État, c'est un so^ pliisme insoutenabl</; les pays les plus paisibles aujourd'hui sont ceux où il y a le plus d'Éghses. Les li]tats-Unis, l'Angleterre, la Hollande, n'ont pas de révolutions, tandis que l'unité de foi n'a préservé ni l'Italie ni l'Espagne de ces sanglantes maladies. Ce qui fait la paix d'un État, c'est le respect des lois et d<'s magistrats, de la liberté individuelle et de la propriété ; mais en ce point toutes les communions chrétiennes .>^oiit d'accord. Les protestants ne respectent pas moins leur prince ({ue ne font les cathoHqu(\«î, si même, à raison du rôle rchgieux qu'ils lui domient, ils ue

STAHL ET BUNSEX. 9i

le respectent davantae^e. Et quant au ménagpment de la liberté individuelle, de la famille, de la propriété, on ne voit pas qu'il soit plus grand dans l'Allemat,me catholique que dans l' Allemagne luthérienne. En un seul point, le divorce, il y a une différence qui a de l'intérêt pour l'État, et il me semble que les catholiques sont restés plus près de l'Évani^ile; mais, si la question est des plus graves, l'expérience a prouvé néanmoins qu'il n'y a pas là de quoi ébranler les empires. Pour tout le reste, une même morale impose aux citoyens les mêmes devoirs et garantit aux lois la mémo autorité et la même action.

D'où vient donc qu'aujourd'hui , après une si grande et si longue expérience, Rome persiste dans ses maximes, et que, se résignant à la liberté quand elle ne peut compter sur le bras séculier, elle la repousse en Espagne, en Itahe, partout enfin où le protestantisme a été entièrement étouffé ? Faut-il expliquer cette répugnance par cet attachement au passé qui a tant d'empire dans l'Église? Non; il y a une raison plus haute, une raison que l'épreuve de la liberté n*a pas touchée, et qui tient à la constitution môme de l'Église, et à la façon dont elle entend la vérité.

C'est ici le point important et sur lequel les amis du catholicisme se sont trompés tout autant que ses ennemis. Pour être juste, il faut un peu d'attention.

Le catholicisme est d'abord une Église dans le sens que tous les chrétiens attachent à ce mot, c'est-àdire une réunion de fidèles qui font profession de servir Dieu suivant la religion que lui-même a ensoignée. Ainsi entendue, l'Eglise catholique est la plus grande des sociétés chrétiennes, et les miracles qu'y lait la charité montrent aux plus incrédules que

l'esprit de l'Évangile anime cette puissante et respectable communion.

Mais le catholicisme est encore une Église dans un sens particulier; c'est-à-dire un corps mystique établi par Dieu même, pour conserver le dépôt de la vérité et le communiquer un jour à toute la terre. Pour garder ce dépôt divin, Jésus-Christ, suivant la doctrine romame, a institué une hiérarchie dont le Pape est le chef. L'Église est une cité sainte qui embrasse le monde entier, elle a ses magistrats, son prince et ses lois, lois qui ne sont autre chose que la vérité définie par une autorité infaillible. C'est l'unité de doctrine qui constitue l'Église, maintenir cette unité c'est son devoir et sa mission.

Dans le catholicisme la vérité religieuse a donc un caractère qui n'est point celui des vérités humaines. Celles-là ne nous appartiennent que par le côté où nous les saisissons. Dans la vie ordinaire, on ne nous demande pas de croire ce que notre esprit repousse, ni de régler nos actions sur des convictions que nous n'avons pas. C'est la loi seule qui commande l'obéissance, sans souci de notre assentiment; c'est elle seule qui nous oblige sans notre aveu. Or cette différence de la vérité et de la loi n'existe point dans l'Église catholique; la vérité qu'elle enseigne, vérité infaillible et perpétuelle, est une loi qu'il faut accepter avec l'obéissance d'un enfant. « Être disposé à croire « ce que croit l'Église, dit Bossuet', c'est expressé- « ment renoncer à ses propres sentiments s'ils sont « contraires à ceux de l'Église. » Celui qui préfère son jugement à celui de l'ÉgHse est un orgueilleux et un coupable qui, en rompant l'unité de la foi, se met en

• Sixième uvcrii'iitmtnt, t. VI, p. 462, cdil. Lffèvre.

révolte contre la loi de la cité sainte; c'est un ennemi public qui perd les âmes et qu'il faut punir. L'Église se défend comme l'Etat en étouffant la rébellion; souffrir l'anarchie, c'est abdiquer.

Cette constitution de l'Église, cette façon d'envisager la vérité comme une loi est si bien la cause de l'intolérance catholique, que cette intolérance sur\'it à toutes les révolutions, à tous les changements de siècles et d'idées. Non pas que je veuille réveiller un de ces paradoxes qui condamnent l'Église à la violence ; je n'identifie pas Rome avec l'inquisition, je ne confonds pas l'intolérance doctrinale, théorique, avec des voies de fait; je sais que l'Éghse s'accommode aux temps, aux lieux, aux hommes, et qu'elle souffre ce qu'elle ne peut pas empêcher; mais je maintiens que de sa part il n'y a que de la résignation, et qu'elle n'accepte jamais la liberté, ou, pour parler comme elle, l'indifférence des rehgions. Comme elle croit qu'il n'y a de vie et de salut que dans son sein, elle considère toujours l'hérésie comme une peste et une contagion. Elle est donc opposée par nature à la tolérance en matière de doctrine, car reconnaître cette tolérance, c'est faire un pacte avec l'erreur, c'est exposer son troupeau; on ne peut pas demander à l'Église un pareil sacrifice. Elle ne l'a jamais fait, elle ne le fera jamais.

<i Co qui rend cette Église si odieuse aux protestants, dit justement Bossuet *, c'est principalement et plus que tous les autres dogmes sa sainte et inflexible incompatibilité, si on peut parler de cette sorte; c'est qu'elle veut être seule, parce qu'elle se croit l'épouse, titre qui ne souffre point de partage; c'est qu'elle ne peut souffrir qu'on révoque en doute au-

' Sixième averlisàemtnt, bussuet, l. VI, p. 469.

cun de ses dogmes , parce qu'elle croit aux promesses et à l'assistance perpétuelle du Saint-Esprit. Car c'est en effet ce qui la rend si sévère, si insociable et ensuite si odieuse à toutes les sectes séparées, qui la plupart au commencement ne demandaient autre chose sinon qu'elle voulût bien les to lérer, ou du moins ne les pas frapper de ses anathèmes. Mais sa sainte sévérité et la sainte délicatesse de ses senti ments ne lui permettaient pas cette indulgence ou plutôt cette mollesse; et son inQexibilité qui la fait haïr par les sectes schismatiques la rend chère et vénérable aux enfants de Dieu, parce que c'est par là qu'elle les affermit dans une foi qui ne change pas. »

Cette inflexibilité de l'Église, gardienne d'un dépôt inaltérable, nous explique bien des choses qui étonnent les meilleurs esprits.

Par exemple, d'où vient que d'excellents catholiques mettent l'idéal de l'Église dans le moyen âge, qui pour Bossuet et Fleury n'est qu'un temps de corruption? La raison en est simple : c'est qu'au moyen âge l'Église était souveraine des conseienoes, maî^ tresse absolue de toute vérité , tandis que dans les premiers siècles elle luttait contre le paganisme et la philosophie ; aveugles toutefois ceux qui ne voient point que les beaux jours de l'Église ont toujours été ceux où elle a grandi par la lutte et la liberté I

La même raison nous apprend pourquoi le clergé, après avoir si longtemps protégé la science, s'en défie de nos jours. Tant qu'il l'a dominée, tant que la science a été la servante de la théologie, le clergé l'a favorisée; pendant le moyen âge, l'Église a été l'amie des lumières, elle a raison de s'en glorifier. Mais aujourd'hui que la science émancipée marche à la recherche de la vérité sans souci des opinions tliéologiques, on voit chez trop de catholiques une inquiétude qui est, ce me semble, plus injmieuse pour la

STAHT. F.T BINSEX. 95

religion que pour la science, car trembler pour la vérité , au fond c'est n'y croire que médiocrement. Point de science qui ait échappé à cette jalousie : c'est l'astronomie avec Galilée , la philosophie avec Descartes; hier c'était la géologie avec Guvier, les liiéroglyphes avec Champollion; aujourd'hui c'est la philologie ou l'étude dos races humaines» On tremble toujours devant l'audace des novateurs, d'ordinaire même on les traite avec peu de charité, jusqu'au moment où dans la vérité scientifique on trouve la confirmation de la vérité religieuse, alors on se sert des découvertes de la veille sans souci du service rendu et avec les mêmes inquiétudes pour le lendemain.

C'est enfin ce qui nous fait comprendre comment, lorsque la loi civile le force à accepter la liberté , le clergé inquiète ses adversaires et ne leur paraît pas de bonne foi. Comme il se sent appelé à l'empire des âmes, il va toujours à la domination par sa pente naturelle, en même temps qu'une funeste habitude de quinze siècles lui fait rechercher l'appui de l'Etat. La façon dont les évêques d'Italie entendent le Concordat autrichien montre le fond des cœurs. Suivant toute apparence, c'est la hberté que par cet acte on entend donner à l'Église ; mais la liberté, quand on la prend pour soi seul et contre les autres, devient tyrannie; l'Autriche aura besoin d'une grande sagesse et d'une grande fermeté pour empêcher les empiétements du clergé, pour rassurer les communions qui se croient menacées. La liberté sans doute pf ut résoudre un pareil problème ; mais il faut que ce soit la liberté, c'est-à-dire non pas un privilège, mais l'égalité de droits communs.

Maintenant que faut-il penser de cette intolérance

du cierçé catholique? La condamner est facile, mais juste c'est autre chose ; il me semble qu'il y a ici une distinction à faire et qui résout la question.

Que l'Église soit intolérante dans sa foi, dans son culte, dans sa discipline, c'est la conséquence de son organisation. Si elle n'est pas souveraine, elle n'est plus l'Église catholique; l'exclusion est son principe, c'est avec ce principe qu'il faut l'accepter.

Mais cette intolérance ne dépasse point les murs du temple, rien n'autorise le clergé à transporter dans la société civile des règles qui n'ont de valeur que dans la société religieuse. Jésus-Christ a dit de traiter comme un païen et un pubhcain celui qui n'écoute pas l'Église; mais il n'a jamais persécuté les païens, et quant aux publicains, son amour pour eux scandalisait les pharisiens. C'est pour les publicains qu'il a fait les touchantes paraboles du bon pasteur et de l'enfant prodigue • . Il n'y a pas un mot dans l'Évangile qui ne condamne la force mise au service de la vérité. L'Éghse répète chaque jour ces maximes de douceur et de liberté ; le clergé ne peut-il en faire la règle de sa conduite politique , et accepter la loi de tolérance extérieure que reconnaît la société moderne ? Veut-il laisser aux laïques le droit de lui opposer l'Évangile ?

De son côté il faut que la société moderne reconnaisse que l'Église est souveraine chez elle et que dans son intérieur rien ne doit gêner sa juridiction. Que les évoques censurent de mauvais livres, qu'ils excommunient des rebelles, qu'ils refusent les dernières prières à ceux qui sont morts en dehors de leur confession rien ne me paraît plus légitime,

' Luc. XV.

c'est un des î^rands avantages de la liberté religieuse qu'elle rend à l'Église une puissance propre et qu'elle ne complique plus le fidèle du citoyen.

Les limites dans lesquelles le clergé catholique peut se résigner à la liberté ont été nettement marquées dans un Mémoire célèbre , rédigé par les évêques allemands réunis à Wurzbourg en 1848, à une époque où la liberté était dans l'air. Voici cette déclaration de principes :

« En ce qui touche les membres des autres communions, l'Église a toujours eu et aura toujours pour principe et pour règle qu'elle embrasse d'un même amour les hommes de toute contrée et de toute langue, comme étant tous créés à l'image de Dieu et ayant tous besoin d'être rachetés;

« Que pour continuer et achever sa mission, qui est de sauver le monde, l Église ne réclame que la liberté et l'indépendance la plus complète;

a Qu'à l'égard de tous ceux qui ne reconnaissent ni sa foi, ni sa constitution, ni sa discipline, l'Église garde toujours cette mesure égale d'amour et de justice qui assure la paix civile entre les membres de confessions différentes, sans jamais favoriser en rien un indifférentisme qui est également pernicieux pour toutes les confessions, non plus qu'une communicatio in sacris que repoussent ses Constitutions*. »

Que l'Église catholique réclame la liberté et l'indépendance la plus complète et qu'elle ne réclame que cela, les amis sincères de la religion et de la liberté seront avec elle; on ne lui refuse que le privilège; mais qu'on remarque bien que lorsqu'elle renonce à l'appui du bras séculier, l'Église ne cède rien de son inflexibilité doctrinale; tout au contraire, quand elle se sépare de l'État, c'est qu'elle ne trouve pas

1 Je cite d'après les Sludien uebcr das Oesterreichischc Concordat. Vienne, 185G, p. 54.

chez mi le secours qu'elle désire, elle espère fortifier sa juridiction en s'isolant.

On comprend maintenant comment et dans quel sens il est vrai de dire que la tolérance ne pouvait pas sortir de l'Église romaine; reste à montrer comment tout au contraire la Réforme ne pouvait réussir sans aoporter avec elle la liberté.

En face des doctrines catholiques plaçons la forme la plus prononcée du protestantisme, le calvinisme tel que l'entendent Vinet, Bunsen et les Églises libres; nous sommes dans un autre monde, on y parle un autre langue, ce n'est plus de la même façon qu'on envisage la constitution de l'Église et qu'on définit la vérité dirétienne. Nous venons de quitter une puissante monarchie où règne une loi invariable, nous entrons dans une république où chacun est son mattre ' et le seul juge de sa foi.

Et d'abord il n'y a plus d'Église au sens mystique du mot; la religion est individuelle; il n'y a pas une autorité supérieure qui impose une loi uniforme , il y a simplement l'association volontaire de gens qui ont des croyances semblables. Ce n'est plus par l'Église qu'on arrive à la foi en Jésus-Christ; c'est par la foi en Jésus-Christ que des individus se réunissent librement en Eglise. Chacun étudie la Bible pour y trouver une règle de conduite, une réponse aux doutes qui l'agitent, un secours dans les défaillances de la vie, puis, pour accompHr l'Évangile, pour mieux honorer Dieu et pour servir ses semblables, chacun s'unit avec des frères, poussé par cet instinct sorial qui perce j dans la religion avec plus de force encore que dans ;. l'Etat, car l'essence de la rehgion c'est l'amour. Mais ces réunions n'ont point une vertu surnaturelle, le ministère n'a plus ce caractère sacré qui fait du préti^

un jiif'^o, et un juge qui donne la vie ou la mort; il n'y a plus que des laïcs, ou plutôt chacun est prêti-e, et il y a un sacerdoce universel. De Maistre définissait le pasteur évangélique : un hamme habillé de noir qui monte tous les dimanches en chaire pour y tenir de» propos honnêtes ' ; c'est exprimer de façon ironique une vérité reçue de tous les protestants. Le ministre est un fidèle qui n'a pas plus de privilèges que ses frères, la simplicité même de son habit lui apprend à ne pas se distinguer des autres chrétiens.

Pourquoi dans le calvinisme n'y a-t-il pas d'Eglise au sens catliolique du mot? C'est que le fondement de l'Église y manque; c'est qu'il n'y a pas le dépôt d'une vérité invariable. La vérité religieuse y ressemble à toutes les vérités de la terre. Sans doute elle repose sur un absolu qui est Dieu; mais elle n'appartient à chacun de nous que dans la mesure de notre intelligence et de nos forces. La parole divine n'a qu'un sens en elle-même, elle en a mille dans l'esprit des hommes ; c'est un même rayon réfléchi par des miroirs dont pas un n'est exactement pareil; chacun de nous ne possède donc la vérité que par l'aspect où il la saisit. Comme tout ce qu'éclaire le soleil elle est à nous suivant la portée de nos yeux et l'énergie de notre vue.

Sent-on à présent comment la liberté religieuse entre dans le monde avec la réforme, ou plutôt, suivant l'expression même de Bossuet, comment cette hberté est le vrai esprit de la referme et le charme qui y a jeté tant de monde*. Dans une Eglise qui ne prétend qu'un pouvoir d'ordre et de gouvernement, et qui ne nie pas qu'uUe puisse se ti'omper, où donc trouver place pour

• Du Pape, liv. lll, th. 3. Édiiion C/iarpeuiier, p. 271. ^ Bossut't, l. VI, p. 4i5, Sixième averiisicmcnl»

l'intolérance, il n'y en a même pas pour l'hérésie. Celui qui rejette la Bible n'est pas chrétien, celui qui l'admet a droit d'y chercher librement la vérité. Nous pouvons bien mettre hors de notre temple celui qui ne pense pas comme nous; nous ne pouvons pas en faire un infidèle, car si l'Écriture est la loi infaillible devant laquelle tous les chrétiens s'inchnent, il n'y a pas de juge infaillible chargé d'interpréter ni d'appliquer cette loi.

« Si les pasteurs, écrivait Claude en i675, veulent trouver un expédient humain qui empêche absolument les hérésies et qui actuellement et effectivement réussisse tant sur les bons que sur les méchants, je dis qu'ils veulent être plus sages que Dieu, qu'ils attentent sur ses droits, qu'ils courent après une chimère, et qu'ils changent par cela même leur ministère en tyrannie, car sous prétexte d'éviter les hérésies ils veulent devenir les maîtres souverains des esprits et des consciences, ce qui ne peut ni ne se doit souffrir, et qui est le moyen de remplir les Églises d'hérésies, bien loin de les éviter». »

Ce n'est pas en un jour que le protestantisme a compris et accepté la portée de son principe, nous verrons bientôt qu'on y résiste encore à Berlin et ailleurs. Les premiers réformateurs croyaient que les vérités de l'Évangile étaient plus claires que la lumière du soleil, ils n'imaginaient pas qu'on pût les nier sans un entêtement coupable ; Calvin, par exemple, qui trouvait la Trinité dans saint Jean, ne voyait dans Servet qu'un forcené qui sortait du christianisme ; Claude déclarait qu'en combattant la divinité de Jésus- Christ les sociniens renversaient le fondement de la religion, et que la liberté qu'ils réclamaient était une liberté d'impie et de scélérat^; néanmoins Calvin et

' Défense de la Réformation, 1*"« parlie, ch. ix. 2 Réponse au livre de M. de M eaux, intitulé; Confàence avec M. Claude, p. 380.

STAHL ET BUNSEN. iOl

Claude maintenaient toujours le grand principe de la Réforme que la Bible est la seule loi de la croyance, et par conséquent que la foi est individuelle. Cela est visible dans la célèbre discussion de Claude et de Bossuet sur la question de l'Église; Bossuet épuise son éloquence à llétrir la licence effrénée du calvinisme; il reproche à la Réforme qu'elle n'a point de principe, et que par sa propre constitution elle est livrée à une perpétuelle instabilité; il oppose la majestueuse unité de l'Eglise catholique à une doctrine qui paraîtra affreuse à tout esprit docile; mais Claude défend pied à pied l'indépendance du chrétien, et derrière Claude on voit paraître des esprits plus hardis qui iront plus loin : Basnage, Chillingworth et surtout Burnet, qui répond à VHistoire des Variations par un mot qui épouvante Bossuet, et qui est aujourd'hui la devise du protestantisme : « Quand tout ce que dit (( M. de Meaux serait vrai, il n'aurait gagné que ce que « nous lui accordons sans qu'il se donne la peine de (( le prouver; c'est que nous ne sommes ni inspirés ni (( infaillibles : nous n'y aspirâmes jamais *. » Il est difficile de rompre plus nettement avec l'Eglise et d'affirmer avec plus de force la souveraineté de l'individu. De toutes les sectes protestantes, celle qui la première a eu le sentiment le plus vif de la liberté, c'est la secte des indépendants, qui a fondé la Nouvelle- Angleterre et porté par delà l'Océan l'esprit qui anime la grande république. Les principes des indépendants ont été exposés avec une éloquence incomparable par Milton, qui était de leur parti. M. Stahl parle légèrement du grand poète chrétien, et s'en tire avecTépithète de régicide; mais qui lira le Traité du pouvoir

' Sixitmc averiisscmcnl, Uoûàuct, t. VI, p. iGO.

102 LA I.IEERTÉ RELIGIEUSE.

civil dans les choses religieuses, adressé au Parlement d'Ani^leterre en 1659 *, y retrouvera l'élévation de pensées et de paroles qui fait le génie de Milton. On n'a jamais tenu un plus ferme et un plus juste langage.

a Considérez, écrit Milton au Parlement, considérez qu'étant au pouvoir vous devez avoir pour la conscience des autres nommes les mêmes égards que vous demanderiez pour vous si d'autres que vous étaient au pouvoir; considérez que toute loi contre la conscience a une force égale contre toute conscience, et que de façon ou d'autre «lie peut se retourner contre vous...

a Le fondement de notre religion protestante c'est que nous n'avons d'autre règle divine, d'autre autorité extérieure, d'autre terrain commun que la sainte Écriture, et point d'autre autorité intérieure que l'illumination du Saint-Esprit... Ef comme les Écritures ne peuvent être entendues sans cette divine illumination, que personne ne peut être sûr de la posséder en tout temps, et qu'on peut encore moins être sûr qu'ciUe est toujours en autrui, il en résulte qu'aucun homme, qu'aucun corps ne peut être juge infaillible en matière de religion, et qu'on ne peut décider que pour soi-même... Aussi est-ce l'opinion générale de tous les bons auteurs protestants que ni traditions, ni conciles, ni canons d'aucune Église visible, et bien moins encore les édits du magistrat ne peuvent obliger, mais que l'Écriture seule doit être le juge final dans les questions religieuses, et seulement pour la conscience de chaque chrétien. Le nom de protestants nous vient de la protestation que firent les premiers réformateurs contre les édits de l'empereur Charles V qui leur imposait les traditions de TÉglise, et avec ce nom a été reçue la doctrine qui place l'Écriture avant l'Église et ne reconnaît d'autorité que l'Écriture s'expliquant ellemême à la con.science...

« C'est renverser, dira-t-on, toute discipline, toute censure de l'erreur, si personne ne peut déterminer la vérité. Ma ré-

' Traité du pouvoir civil dans les choncs rclitjiciiscs, mvnlrattl nu'aucutte puissance sur la terre n'a le droil d'employer la contruinle en matière de relvjion. Ldit. de Flelchcr, Prose \\orks, p. 412 et siiiv.

STAnt ET BUNSEX. 103

ponse est que rÉcriture ne défend pas le jugement de l'Église, sinon quand il aboutit à une violence contre la conscience. Qu'on exerce cette discipline contre ceux qui se sont volontairement réunis, qu'on les sépare du troupeau, mais point de châtiment corporel ni d'amende, car dans les choses spirituelles ce sont là les deux bras de l'Antéchrist et non de la vraie Église; le premier est inquisition, le second est avarice. « .... Si les gouverneurs de l'Église ne peuvent user de la force, simplement parce qu'ils ne sont pas infaillibles, et qu'ils ne peuvent rien imposer à la conscience sans la convaincre, le magistrat civil, qui peut encore moins juger en pareil cas, a encore moins d'autorité. Comment peut-il se dire exécuteur temporel de ceux qui n'ont aucun pouvoir temporel pour lui donner pareille commission, et qui n'ont aucun pouvoir ecclésiastique pour employer la force ou la violence en fait de religion? En deux mots, si nous devons croire ce qu'établit le magistrat, pourquoi ne pas croire plutôt ce qu'établit l'Eglise? Et si nous ne pouvons pas croire sans être convaincus, comment la force serait-elle jamais légitime? »

Nous avons étudié les doux formas les plus tranchées qu'ait prises le christianisme. D'une part, c'est le cathohcisme qui tout en permettant au fidèle de chercher la vérité par l'effort de sa raison, l'enferme néanmoins dans un cercle qu'il ne doit pas franchir, et lui ordonne de soumettre les révoltes de son esprit à l'Église, dépositaire de la loi divine et gardienne de la tradition. De l'autre côté, ce sont les communions indépendantes qui placent la vérité dans l'Écriture seule, rejettent l'empire de la tradition, et tout en regardant l'Église comme une association sainte et bénit', ne lui attribuent cependant aucune vortu mystique, et laissent à chaque chrétien la responsabilité de sa foi comme de son salut. Dans les deux systèmes, la parole de Dieu est reconnu(! pour la règhî suprême de la doctrine et de la vie ; mais quand il y a doute, c'est l'Église qui décide chez les catholiques, tandis

que chez les protestants libres, on s'en remet à Tillumination intérieure, c'est-à-dire à la conscience du fidèle ; en d'autres termes, dans la communion romaine le dernier mot reste à l'autorité, dans la Réforme, il appartient à l'individu.

L'Église catholique n'est pas la seule qui soit établie sur le principe d'autorité ; l'Église grecque, qui n'est, il est vrai, qu'un rameau de la même somJie, n'est pas moins absolue. Elle excommunie les opinions particulières, et n'admet pas de salut hors de son sein. Trop souvent aussi cette intolérance doctrinale l'a inclinée à la persécution. On sait que les querelles de religion ont perdu Bysance ; et de nos jours, que de fois la Russie a-t-elle poussé le zèle jusqu'à l'injustice et la cruauté !

Quant aux Églises indépendantes qui sont sorties du calvinisme, il n'est pas aisé d'en faire le dénombrement; leur nom est légion. Aux États-Unis, par exemple, je vois des baptistes, des congrégationalistes ou puritains, des presbytériens, des universalistes, des quakers, des unitaires, etc. Toutes ces communions diffèrent entre elles par la discipline ou la croyance, mais toutes acceptent la liberté rchgieuse comme une conséquence de l'Lvangile. Chercher la vérité dans l'Écriture, et cette vérité trouvée y conformer sa vie, aimer Dieu et les hommes de l'amour que Jésus demande, voilà l'essence du christianisme. La foi est partout où l'on croit à la parole de Dieu, et là où est la foi, là aussi est l'Église du Christ.

Entre les catholiques et les indépendants il reste deux grandes communions qui dès le premier jour ont pris une position mitoyenne, les luthériens et les anglicans. Luther, l'apôtre de la Réforme, proclame hautement la souveraineté de l'Écriture et le droit

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qu'a chaque individu de chercher sa foi dans la Bible ; suivant ses propres expressions : « Tout chrétien est « prêtre, et toute chrétienne est prêtresse, peu im- (( porte qu'on soit jeune ou vieux, maître ou serviteur, « femme ou fille, savant ou ignorant ' ; » les confessions de foi des premiers luthériens ne sont pas moins formelles, le second des articles de Smalcalde déclare que la parole de Dieu fait les articles de foi, et outre cela personne , non pas même un ange. Mais à côté de ces assertions hardies on trouve chez Luther, et plus encore chez ses successeurs, le respect de la tradition et l'idée d'une ÉgUse qui est quelque chose de plus que la simple assemblée des fidèles. Suivant Mélanchthon, « l'Église ne doit pas être une démocratie (( où on accorde confusément à tous le droit de crier « non plus que de remuer des dogmes ; c'est une « aristocratie réglée, dont les chefs, rois et évêques, « choisissent des gens capables de juger sur les « points contestés. Et ainsi connaître de la doctrine « appartient à l'Église, c'est-à-dire aux anciens et « aux princes ; puis , la décision prise , c'est aux (( princes qu'il appartient de garder la discipline et « d'exécuter la sentence du synode '. » On voit combien le droit illimité de l'individu se réduit dans la pratique ; la liberté aboutit à signer une confession de foi.

Cette même hésitation entre deux principes contraires se retrouve dans les articles célèbres où l'EgUse d'Angleterre a déposé sa foi en d562, et dont elle a

1 Jeder Christenman sei ein Pfaffe , iind jeder Cliristemveib eine Pfœjin, es sei jung oder ait, Herr oder Kucclit, Frau odcr Magdl, gelelirioder Laie. Hagenbach, Lifiroucfi der dogmcngescfiichie, p. G03.

^ J'empriiiile celte citation A tiieseler, Kirchengeschichle, i. Ill, part. II, p. 3G3.

Î06 LA LIBETITÉ RELTGIEUSB.

fait le rempart de sa puissance politique non moins que de son autorité spirituelle ; le ^^n^ième article déclare que : « l'Église a le pouvoir de fixer les rites « et les cérémonies, et qu'elle a aussi autorité dans ({ les controverses de la foi. Néanmoins, est-il ajouté, « il n'est pas permis à l'Eglise d'ordonner la moindre « chose qui soit contraire à la parole de Dieu, toile « qu'elle est écrite. Elle ne peut pas non plus expli- « quer un passage de l'Écriture de telle sorte qu'il « soit en contradiction avec un autre passage. D'où (( il résulte que, quoique l'Église soit témoin et gnr- « dienne des saintes Écritures, cependant, comme (( elle ne doit rien proscrire qui leur soit contraire, « elle ne doit non plus rien ordonner comme de foi « et comme nécessaire au salut que ce qu'elles con- « tiennent. » Voilà des maximes fort sages, mais elles couvrent une contradiction ; le jour où l'individu conteste les décisions de l'Église au nom de la Bible, qui sera juge en dernier lieu? Est-ce le simple fidèle? nous voici en plein puritanisme; est-ce l'Église? nous sommes tout près de Rome, avec cette différence que l'autorité qui réclame ici l'obéissance avoue sa faiblesse , et ne prétend pas à l'infailfibilité.

On doit comprendre maintenant le double caractère de l'anglicanisme, et comment Charles II pouvait dire aux évêques de son royaume : « Vous autres de (( l'Église d'Angleterre, quand vous disputez avec les (( catholiques, vous employez les arguments des ])n- (( ritains ; mais quand vous disputez avec les puri- <( tains vous prenez aussitôt les armes des catholi- « ques, » C'est qu'en effet il y a deux principes dans cette Église, les angUcans comme les luthériens ont toujours cherché à réunir deux éléments

encore plus difficiles à concilier en religion qu'en politique : l'autorité et la liberté. On ne peut pas dire qu'ils aient résolu le problème; sans doute ils ont agrandi le cercle où vit le catholique; ils ont fait une part plus grande à la raison individuelle ; mais, le cercle une fois tracé, ils l'ont gardé avec la même jalousie, et comme roJ»<''issancc était difficile à maintenir par les voies purement spirituelles auxquelles s'en remettait Calvin, comme l'excommunication n'effrayait guère des gens qui niaient la suprématie de l'Eglise, c'est au prince que les luthériens et les anglicans en ont appelé en dernier ressort. Ils n'en ont pas fait un pape, comme [on le répète souvent ; jamais ils ne lui ont donné l'administration de la parole et des sacrements ; mais ils lui ont mis le glaive en main comme gardien de la première et de la seconde table; en d'autres termes, ils l'ont chargé de maintenir l'unité de la foi et l'autorité de l'Église. C'est en vertu d'un droit sacré que le prince ne soutire pas qu'on élève sans nécessité des disputes qui soient de nature à troubler l'Église et l'État; comme Constantin, il s'intitule l'évêque du dehors.

Cette constitution rehgieuse nous donne le secret de l'affinité qui a toujours rapproché les anglicans et les luthériens ; elle nous dit aussi pourquoi ils ont eu souvent plus d'inchnation pour les catholiques que pour les réformés.

Par exemple , ce n'est pas la seule communauté d'origine qui nous explique ralliance foncière de l'Angleterre et de la Prusse; la rehgion y a une grande part. Dès l'année 1711, on essayait d'introduire en Prusse et en Hanovre la constitution , ou tout au moins la belle et nol)le liturgie de l'Église anglicane; aujourd'hui les missions anglaises emploient volou-

i08 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

tiers des pasteurs luthériens , c'est un des succès diplomatiques de M. Bunsen que d'avoir fondé à Jérusalem un évêclié protestant auquel nomment tour à tour le roi de Prusse et la reine d'Angleterre. Sans doute les deux confessions diffèrent en plus d'un point, mais elles se ressemblent bien davantage par l'importance qu'elles attachent au principe d'autorité.

C'est aussi ce respect de l'Église qui plus d'une fois a donné l'espoir d'une réunion prochaine entre les catholiques et les luthériens. C'est sur ce terrain commun de l'autorité que Bossue t voulait traiter avec Leibnitz, c'est à cette œuvre que consacra toute sa vie le pieux Calixte, celui que Leibnitz appelait l'incomparable, et que Bossuet nommait le plus savant et le plus célèbre des luthériens. Dès l'origine, au contraire , il y eut un abîme entre Rome et Genève; la négation de l'Église, au sens mystique du mot, sépara même si profondément les calvinistes et les zuingliens des disciples de Luther, que pendant longtemps ces derniers repoussèrent la main qu'on leur tendait, ayant moins d'horreur des catholiques que de leurs frères dans la Réforme.

Il ne faut pas croire cependant qu'en Angleterre ni en Allemagne le principe d'autorité l'ait emporté sur le libre examen; tout au contraire, il a toujours été en s 'affaiblissant, même dans l'Église anglicane, où la forte constitution de l'épiscopat, où des privilèges politiques assuraient la suprématie du culte dominant. 11 fallait la foi robuste de M. de Maistre pour annoncer qu'un jour on chanterait la messe à Saint-Paul et à Westminster; ou plutôt de Maistre était si frappé de la faveur que quelques membres de la haute Église portent au passé qu'il en oubliait l'opinion des fidèles, de plus en plus travaillés

par le levain du calvinisme. Il est vrai que, par une illusion contraire, on prédit souvent que l'Église anglicane va se dissoudre et passer aux presbytériens ; il y a toujours des esprits entiers qui ne se plaisent que dans les extrêmes et ne croient qu'aux idées absolues. Tous ces prophètes verraient juste si la religion était un problème de mathématique et la foi fin raisonnement; leur erreur est de ne pas comprendre que la religion est avant tout et par-dessus tout l'amour de Dieu; que cet amour peut se satisfaire sous les formes les plus diverses , et que l'éducation, l'habitude, l'exemple des grands esprits qui nous ont précédés, enfin les besoins de l'âme ont plus d'empire sur nous que la logique. « Une belle Église, di- (( sait Selden, est comme un festin magnifique; il y « règne une variété infinie, mais chacun se choisit un « ou deux plats qu'il aime, et il s'y tient. Quelque (( belle que soit l'ÉgUse, chacun s'y choisit sa rehgion « par laquelle il se gouverne, et il laisse le reste K » Selden disait vrai, ce sera toujours le petit nombre qui s'occupera de raisonner sa foi au lieu d'en user et d'en vivre.

Mais si les Anglais ne se sont jamais montrés amoureux de la logique, pas plus en religion qu'on politique, si au contraire il leur a toujours plu de se tenir dans ce milieu pratique que de plus impatients ne peuvent souÛrir, il n'en est pas de même des Allemands; chez eux, au contraire, le raisonnement joue le grand rôle, et depuis Leibnitz la spéculation est la vie même de la nation. En Allemagne, on ne fait pas de révolutions dans la rue comme en France ; la pensée ne s'y traduit pas en acte avant même que

' Selden, Table Tulk. sub V Oiurcli,

d'être mûre, mais on y fait des révolutions d'idées, il y a tous les vingt ans une sédition ou une dictature philosophique. La religion n'a pas échappé à ces agitations violentes , l'autorité et la liberté n'y ont jamais conclu que des trêves passagères : aussi, pour qui étudie l'histoire des trois derniers siècles, la querelle de MM. Bunsen et Stahl n'est-elle rien moins que personnelle, c'est la dernière phase d'une lutte qui date de Mélanchthon.

C'est au nom de la Bible et contre la hiérarchie romaine que Luther s'était révolté; qu'il le voulût ou non il s'était donc fait le champion de la liberté ; mais après lui, et surtout après Mélanchton, il y eut une réaction violente, on voulut enfermer l'esprit humain dans les bornes que Luther avait plantées, et rÉghse luthérienne, dès qu'elle fut constituée, ne le céda à l'Eglise romaine ni pour la sévérité de l'orthodoxie ai pour la haine de l'erreur. C'est du reste l'histoire de toutes les religions. Dans la première ferveur, quand la foi enivre les âmes, on agit plus qu'on ne raisonne ; toute forme est bonne qui exprime la piété que chacun a dans le cœur; mais à la seconde génération, quand la tradition commence à naître, quand le respect du passé devient une part de la croyance, on sent le besoin d'une autorité qui règle le culte et la doctrine; l'Église prend le pas sur le fidèle et en exige une soumission absolue. Cette révolution fut complète dans le luthéranisme; l'Église évangélique fut aussi violente qu'on l'avait été contre elle, et ce caractère lui est resté partout où elle a été la plus forte ; en Suède, par exemple, l'intolérance civile est absolue ; à ne considérer que l'opinion, il y a plus de douceur aujourd'hui à Rome même qu'à Stockholm.

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